CHAPITRE VI
Retour à Tétat théologique.
L'état positif est celui où Tesprit humain conçoit que les phénomènes sont régis par des lois immanentes auxquelles il n'y a rien à demander par la prière ou par l'adoration, mais auxquelles il y a à demander par l'intelligence et par la science en usant de leurs propres réactions et complications; de sorte qu'en les connaissant de mieux en mieux et en s'y soumettant de plus en plus, l'homme acquiert sur la nature et sur lui-même un empire croissant, ce qui est le tout de la civilisation.
L'état théologiqué au contraire est celui où l'esprit humain conçoit que les phénomènes sont l'œuvre de volontés, ou, si le développement social en est arrivé au monothéisme, d'une seule volonté toute puissante et toute sage. Cette providence, collective s'il s'agit du polythéisme, unique s'il s'agit du monothéisme, gouverne le monde, en dispense les bienfaits et les rigueurs, met son doigt sur les événements humains, et a un regard pour la destinée de l'homme individuel.
Tel est le contraste entre les deux doctrines : d'un côté, des lois; de l'autre, des volontés; d'un côté, un monde qui est régi par les propriétés des choses et duquel l'homme fait partie; de l'autre, un monde arrangé et approprié pour l'habitation transitoire de l'homme par une providence dont la puissance, la justice et la bonté ne s'endorment jamais.
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Cela posé, qu'a fait M. Comte dans la Synthèse subjective! Il faut citer textuellement; car ici les citations textuelles sont nécessaires.
te Ne devant, dit-il, jamais aspirer aux tiotions absolues, nous pouvons instituer la conception relative des corps extérieurs en douant chacun d*eux des facultés de sentit et d'agir, pourvu que nous leur ôtions la pensée, en sorte que leurs volontés soient toujours aveugles {Synthèse siàbjective, p. 8). » Voilà la prémisse posée. On concevra donc les cofps extérieurs comme doués des facultés de sentir et d'agir ; et aussitôt on appliquera cette conception à la terre : * Il est permis de supposer que notre planète et les autres astres habitables furent doués d'intelligence avant que le développement social y devînt possible. Alors la terre vouait ses forces à préparer le séjour dé Thumanité, dont l'essor ne pouvait s'accomplir qiie dans un siège tnort d'épuisement en vertu de ces longs efforts plus proportionnés à la puissance matérielle de l'astre qu'à son aptitude spirituelle.... Obligée de subir constamment les lois fondamentales de la vie planétaire, la terre, quand elleétalt intelligente, pouvait développer son activité physico -chimique dé manière à perfectionner l'ordre astronomique en changeant ses principaux coeflicients. Notre planète put ainsi rendre son orbite moins excentrique et dès lors plus habitable, en concertant une longue suite d'explosions analogues à celles d*o(i proviennent les comètes suivant la meilleure hypothèse. Reproduites avec sagesse, les mêmes secousses, secondées par la mobilité végétative, purent aussi rendre l'inclinaison de l'axe terrestre plus conforme aux besoins du Grand Être^ A plus Torte raison, la terre put-elle alors modifier sa figure générale, qui n'est au-dessus de notre intervention que parce que notre ascendant spirituel ne
1. Le Grand Etre, dans le langage de M. Comte, est rhumaniië.
b72 TROISIÈME PARTIE.
dispose pas d'un pouvoir matériel assez considérable (/6. p. 10). »
Pourquoi les autres corps célestes ne seraient-ils pas aussi intelligents eiSLUSsibienveillnrOs que la terre? Ils le furent en effet : « Étendues à tous les astres de notre inonde, ces fictions permettent de caractériser leur existence antérieurement aux révolutions imaginées par les théoriciens les plus hardis, toujours restreints à l'ordre actuel, faute d'une suffisante séparation entre le concret et l'abstrait. Chaque planète dut ainsi perfectionner sa constitution matérielle, pendant sa plénitude vitale, autant que le permirent son intelligence et sa situation. Leurs progrès purent être simultanés, et même concertés, puisque toutes, sous une commune fatalité, tendaient vers des préparations convergentes, en vue des socialités respectives, dont Tessor exigeait partout des modifications communes. A mesure que chaque planète s'améliorait, sa vie s'épuisait par excès d'innervation, mais avec la consolation de rendre son dévouement plus efficace quand l'extinction des fonctions spéciales, d'abord animales, puis végétatives, la réduirait' aux attributs universels de sentiment et d'activité. Tel est. envers les temps antérieurs, le complément général qui convient au fétichisme systématique, où l'existence matérielle se trouve finalement assimilée au type humain autant que le permettent nos connaissances et l'exigent nos besoins {Synthèse subjectm^ p. 11). »
A cette fiction d'un soleil, de planètes , de satellites intelligents qui ont modifié leurs modes d'être en vue d'un genre humain futur, il faut en ajouter une autre. M. Comte nomme destin l'ensemble des conditions nécessaires, en d'autres termes, des lois qui sont immanentes à l'univers ; à cette abstraction il cherche un siège et il la place dans l'espace illimité, faisant de l'espace un nouvel être de son olympe, être qui est passif, mais sympathique : < Étendue
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jusqu^à la fatalité suprême, TadoratioD du destin exige l'institution d'un siège nécessairement subjectif (5i/n(/iè5e ^t^jectivCy p. 18). »
Enfin, complétant cette série de fictions théologiques par une conclusion théologique aussi : «On conçoit alors, ditil , le monde comme aspirant à seconder l'homme pour améliorer Tordre universel sous l'impulsion du Grand Être {Synthèse subjective ^ p. 12). »
Je respecte trop le génie et la mémoire de M. Comte, je regrette trop de restreindre, depuis cette fin, le pacte mental qui jusquUci ma uni avec lui, pour ne pas traiter sérieusement de ce qui Fentraîne et n'en pas chercher les causes. M. Comte s'explique là-dessus obscurément; je veux pourtant essayer de déterminer l'enchaînement qu'il y a eu dans ses idées. Il nous dit {Synthèse subjective^ p. 26) que cette construction est fondée sur la théorie positive de l'âme. A la vérité, comme la théorie de l'Ame est fausse (voyez le chap. m de cette III* partie), il s'ensuit que la construction qu'il édifie là-dessus ne vaut pas mieux. Mais cela n'empêche pas de reconnaître quelle fut son intention : il a voulu introduire fictivement dans le monde la volonté qu'il trouvait dans l'âme humaine, ou, plus généralement, dans le règne animal. Voici, telles qu'il les expose, les nécessités mentales qui ramènent les volontés dans les phénomènes, à la stupéfaction de la philosophie positive qui les en avait bannies.
D'abord il faut restaurer le fétichisme. La subjectivité doit prévaloir dans la synthèse universelle ; or, c'est le fétichisme qui a introduit spontanément la subjectivité ; donc le fétichisme doit reparaître dans le dernier terme de l'évolution humaine {Synthèse subjective, p. 6}; mais, tandis que le fétichisme ancien ne connaissait pas les lois naturelles, le fétichisme nouveau est subordonné à ces lois. Je remarquerais, si nous étions là dans de meilleures idées, que
M. Comte fonde la restauration du féticbUme sur cette assertion, que le terme extrême 4e l'évolution sociale doit reproduire Je type initial; assertion gratuite, dont on voit aussitôt la fausseté, en l'appliquant à la biologie, où ni la virilité ni la vieillesse ne reproduisent l'enfance.
Voilà donc les fétiches restaurés; mais à quoi sex*virontils, et que faire de ces volontés qu'on leur rend en les animant? Une nouvelle assertion, également gratuite, avance d'un pas vers la restauration des volontés; c'est que, chaque groupe de phénomènes ne pouvant jamais être entièrement fixe, on reconnaît que Tinimobilité des lois naturelles ne saurait convenir aux événements composés, et reste toujours bornée à leurs éléments irréductibles (Synthèse subjective, p. 7). Où en sommes-nous? est-ce que les événements composés ne sont pas complexes, justement parce qu'ils résultent du concours de plusieurs lois abstraites? et en quoi cela les dépouille-t-il du caractère qui appartient à ces lois?
Mais passons et continuons. Le dogmatisme est le domaine des lois abstraites; l'expérience est le domaine des événements composés. Comment combiner ces deux domaines? On y parviendra en supposant que des volontés régissent les événements composés, ou, pour me servir des termes mêmes de M. Comte, en complétant l'ordre légal par Tordre volontaire (ib, p. 8). Alors, dit-il, la raison humaine, se rendant compte de l'un de ces domaines par les lois, de l'autre par les volontés, est satisfaite : comme si la raison pouvait l'être d'un tour d'escamotage par lequel elle met elle-même d'avance ce qu'elle fait semblant de trouver. Rien de plus arbitraire que cette argumentation; cela saute aux yeux ; car c'est un caprice de mettre les événements composés en dehors des lois abstraites, et pire qu'un caprice de les faire gouverner par des volontés.
Dans un des passages cités plus haut, M. Comte a caractérisé les conceptions où il se laisse aller, de Gctions. Soit;