‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 55 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Fondation de la souscription qui assura Texistence matérielle de M. Comte.

La place d'examinateur, comme on Ta vu plus haui, n'avait pas été rendue à M. Comte ; les Anglais n'avaient im continué leur contribution; et la position de M. Comte était restée fort précaire. Le déûcit pendant 1847 et I84ê avait été comblé incomplètement par les prêts que lui firent ses amis; mais ces ressources ne pouvaient se renouveler indéfiniment, et au moment où nous sommes il était nécessaire de songer à d'autres ressources. La première qui s'offrait était de reprendre l'enseignement privé des mathématiques, c'est dans cette vue que H. Comte publia la pièœ qu'on va lire :

Appd au public occidental,

Paris, le dimanche 9 juillet 1848.

« La persécution que je caractérisai, en 1842, dans la préface exceptionnelle du dernier volume de mon ouvrage fondamental, s'est ensuite développée au delà de mes propres prévisions. Après avoir empêché l'avancement dû à mes services polytechniques, l'infatigable haine de nos coteries scientifiques a dès lors attenté à mes principaux

moyens d'existence, en m'enlevant, il y a quatre ans, l'office que j'avais rempli d'une, manière irréprochable pendant les sept années précédentes. Hais cette iniquité ne fut con* sommée que par dio; votes contre neuf^ dans un conseil composé de vingt-huit membres, dont les neuf absents m'étaient presque tous favorables. Je dus donc regarder cet acte, quelque funestes qu'en fussent les conséquences immé« diates, comme une sorte de surprise légale qui n'annonçait point une irrévocable animosité. D'ailleurs le ministre com- ^ pètent (M. le maréchal Soult), d'après un examen approfondi de toute cette affaire, avait énergiquement blâmé mes ennemis, dans une lettre officielle du 15 juillet 1844, où il refusait formellement de sanctionner une telle oppression. I Quoique ce suprême jugement n'ait pu finalement me pro- I téger contre une légalité vicieuse, il m'a dispensé de toute explication publique sur la véritable source de ma spoliation. Tous ces motife me déterminèrent à supporter en ^ silence les suites matérielles de cette persécution, jusqu'à ^ ce qu'une vacance quelconque parmi les quatre examina- I leurs d'admission à l'École polytechnique pût permettre , une juste réparation.

« Cette occasion vient de s'oflrir, de la manière la plus complète, par la retraite simultanée de trois de ces fonctionnaires. Dans chacun de ces trois cas, la commission chargée, sous la noble présidence de M. Poinsot, de proposer au Conseil polytechnique les deux candidats à présenter au choix du ministre, m'a toujours mis au premier rang. Pour la première nomination, où ce Conseil m'a placé le second, le ministre a préféré mon jeune concurrent, que j'admis moi-même à l'École polytechnique en 1839. Quant aux deux autres cas, le Conseil m'a totalement exclu de la présentation officielle.

< D'après cette épreuve décisive, il ne peut plus rester aucun doute ni sur la volonté ni sur le pouvoir de rendre

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irrérocabie U spoliation aceomplie en 1844, al même dW pécher toutes les autres compensations polytdchniquesqoim sont dues.Tant que prévaudra l'oppressicm pédantocratiq» que j'ai signalée, et que le gouvernement n'a jamais osé détruire depuis qu'il en reconnaît les vices, un implacabk acharnement académique s'efforcera toujours de briser mon existence matérielle. Ge n'est point ici le Heu d'exposer rhistoire de cette persécution sans exemple, où la haine ik recula devant aucune immoralité légale. Une telle appréciation qui imprimera sur chaque oppresseur sa légUime flétrissure appartient à la préAice du dernier volume du traité dont ce Pi^ccmrf* n'est que le prélude. Je dois ici me t^orDcr à mentionner l'attentat définitif, pour invoquer dignem^t l'aj^ui du public occidental.

< Cette haute tutelle me devient d'autant plus indispensable que, après mVivoir 6té la meilleure moitié de dks ressources matérielles, mes ennemis vont tenter iuss de détruire toutes les autres, qui sont loin d'être inaccessibles à leurs attentats. Les haines scientifiques serontd'àilr leurs secondées par les antipathies métaphysiques, qui m'interdiront tout abri officiel extérieur à Tlicole polytediaique. Depuis l'avènement de notre république, j'ai repris la proposition que je fis vainement, en 1832, au ministre Guizot, pour fonder, au Collège de France, une diaire d^Bisum générale des sciences positives. Qr, cette fois, je n'ai pas o^^^ reçu la moindre réponse quelconque. D'un autre côté, i« parti qui voudrait réduire la révolution actuelle à de simples substitutions de personnes ou de coteries, écart», «^ de vains prétextes, l'enseignement gratuit, par lequel, pendant dix* sept ans, J'ai initié les prolétaires parisiens A '^ nouvelle philosophie. Nos idéologues ne sont pas, au fofAj

1. Il s'agit du Discourt sur V ensemble du positivisme, à la suite dogn» OQt Appel fut publié.

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moins hostiles au positivisme que les psychologues euxmêmes, et Us seoteot mieui le danger dont il menace les renommées usurpées. A mesure que la nouvelle situation française facilite l'ascendant social de la véritable science et de la saine philosophie, nos empiriques et nos sophistes s'efforcent davantage d'en interdire au peuple Taccès décisif. Mon Diicours va beaucoup augmenter leurs animosités naturelles, en leur prouvant que mon silence, depuis ma spoliation, ne résulte d'aucune renonciation, volontaire ou forcée, à ma mission philosophique et sociale. Heureusement contenues par notre civilisation, ces coupables haines, qui jadis eussent compromis ma liberté et peut-être ma vie, ont dû se contenter d'attenter à ma fortune. Mais , du moins, les divers persécuteurs avaient-ils espéré, d'après ma pau* vreté personnelle, réduire désormais toute mon activité à lutter contre la misère. Cet écrit leur apprendra qu'ils n'ont pas mieux réussi à étouffer ma voix qu'à ébranler ma constance. Ils vont donc redoubler leurs efforts, concertés ou spontanés, pour empêcher à tout prix ce nouvel essor sys* tématique, que l'accession des prolétaires et la prochaine sanction des femmes rendent plus redoutable à tous les jongleurs.

« Mais cet ignoble concours de tant de puissantes antipathies contre une seule existence peut être aisément déjoué par le public impartial, quand cet appel aura dignement révélé h tout l'Occident l'imminence de ma situation personnelle, li'épreuve qui vient d'avoir Heu me détermine à faire désormais dépendre mes ressources matérielles du libre enioignement privé des sciences mathématiques, sui* vapt tous les modes et degrés qu'il comporte. Après avoir suffi yiQgt ans à ma laborieuse existence sans empêcher mon essor philosophique, cette profession indépendante dut être abandonnée, en 1837, pour mon principal office polytechnique. Depuis ma spoliation, je n'ai recouru qu'ac-

cessoîrement à ce moyen primitif, dans Tattente toajoors prochaine d'une réparation unanimement jugée inévifable. Aujourd'hui que la méchanceté de quelques-uns, secondée par la faiblesse de beaucoup d'autres, a rendu l'iniquité pleinement irrévocable» je commence mon second demisiècle en reprenant à jamais Fhumble et pénible profiession qui ne semblait convenir qu'à ma jeunesse. Hais, quoique je n'aie nullement interrompu, depuis plus de trente aos, une pratique très-active de l'enseignement mathématique élémentaire ou transcendant, cette désuétude presque totale des leçons privées pendant les onze dernières années m'a détourné de toutes les relations favorables. D'ailleurs ma vie solitaire, où les contacts habituels sont plutôt philosophiques que scientifiques, aggrave beaucoup mes difficultés naturelles à cet égard. Enfin il faut aussi compter que la rage de mes divers ennemis me poursuivra même dans cet extrême refuge, que leurs atteintes peuvent indirectement troubler. C'est pourquoi j'ai dû terminer ce Dis^ cours en invoquant sans détour le public occidental, afin d'obtenir, comme tout autre prolétaire, un exercice continu de la profession que je pratique depuis ma première jeunesse.

« Un tel appel provoque naturellement deux sortes de sympathies, les unes spéciales, les autres générales. D'une part, je compte sur ceux qui, sans admettre ma philosophie, compatissent sincèrement aux injustices dont ma carrière scientifique fut toujours entravée, et reconnaissent d'ailleurs mon aptitude didactique. En même temps, je dois trouver encore plus d'appui chez tous les vrais appréciateurs de mes travaux systématiques, dont mes embarras matériels pourraient beaucoup gêner l'essor pendant les années de vigueur mentale qui me restent. Pour les uns et les autres, c'est un devoir social de ne pas laisser consommer un attentat qu'ils peuvent facilement annuler;

mais tous ceux qui sMntéressent au positivisme comme unique base normale de la régénération occidentale sont moralement obligés d'empêcher que son principal organe ne s'éteigne dans une injuste détresse au temps de sa plus parfaite maturité. Tant que la nouvelle philosophie n'aura point librement obtenu l'ascendant public, c'est sur ses adhérents privés que devra retomber l'indispensable entretien de la classe contemplative par la classe active. Puisse mon infortune particulière susciter des manifestations propres à convaincre les persécuteurs du nouveau culte que leurs criminelles menées n'empêcheront jamais l'essor philosophique de la seule issue mentale et sociale que comporte l'anarchie actuelle ! »

Un tel appel fait à l'Occident, qui était trop vaste pour qu'on y fût entendu, et au nom du positivisme, qui était trop petit pour que l'influence s'en fit sentir, ne pouvait que demeurer sans efifet ; et malheureusement il n'y eut pas de reprise de l'enseignement privé. Les choses en étaient là quand un événement inattendu vint beaucoup les aggraver. Au milieu de la gène de 1848, M. Laville, dans rin3titution duquel M. Comte faisait un cours, fut obligé de restreindre le nombre de ses professeurs; c'était pour M. Comte une jiouvelle perte de 3000 francs, et il restait réduit aux 2000 francs de la place de répétiteur de l'École polytechnique.

A peine eut-il appris cette fâcheuse nouvelle qu'il vint me l'annoncer. Son émotion, fort naturelle, était grande, et je la partageai sans réserve. J'avais là devant moi, inquiet et contristé, un homme pour qui un double sentiment agissait en moi puissamment, l'admiration pour son œuvre et une reconnaissance philosophique. Aussi ne pensai-je pas que je pusse me borner à lui témoigner un intérêt stérile, et, passant rapidement en revue dans mon esprit les moyens de lui venir effectivement en aide, je ne A. c. 39

vis à ma portée qu'uoe souscriptioD dont je me ferais le promoteur, et qui serait un secours non plus temporaire, mais permaneat. Cette proposition» M. Comte l'accueillit avec une visible satisfaction, et son acceptation définitive est dans cçtte lettre que je reçus de lui le lendemain.

c Mon cher monsieur Littré,

< J'éprouve le besoin de m'ezpliquer immédiatement, avec une pleine franchise, sur la touchante proposition que vient d'inspirer votre noble sollicitude.

• Quant aux considérations préliminaires, je dois d'abord vous apprendre que, sans aucune roideur puérile, la situation m'interdit toute initiative envers M. Laville, dont je ne puis qu'attendre un retour que je n'espère pas, à moins que ma retraite ne fasse à la maison un tort évident. De- ' puis trois ans, il a tout disposé chez lui pour s'y passer de moi, si ma déconfiture polytechnique devenait irrévocable. Mon enseignement n'y constituait plus qu'une sorte de luxe dont la durée ne tenait qu'à mes chances de réintégration. Mon nom est maintenant pour lui, et peut-être avec raison, une mauvaise recommandation de ses élèves auprès des examinateurs actuels, qui ont tant concouru à me dépouiller. Je crois d'ailleurs que, si la maison se relève, il tiendra beaucoup à y attacher un de ces trois jeunes gens; c'est une raison de plus pour m'en écarter définitivement, malgré mes treize ans de bons services.

« J'espère, comme vous, que ma petite place à l'École me sera conservée, mais seulement cette année et peut-être la suivante. Ce complément final de mon injuste spoliation se trouverait aujourd'hui trop rapproché du principal attentat pour ne pas choquer les moins scrupuleux. Néanmoins une haine dont la persévérance est désormais aussi constatée que son immoralité saura bien, en temps opportun, ro'ôter

FONDATION DE LA SOrsCRIPTION. 6îl

ce dernier poate polytechnique, comme je Tannonçai, il y a quatre ans, au maréchal Soult... Mais, en tout cas, ce danger ne me semble pas immédiat, et d'ailleurs il est bien minime après les autres désastres....

* « Je suis convaincu, en effet, que l'ensemble de mes services mérite déjà que le public me défraye, même quand ma détresse actuelle ne proviendrait pas d*une injuste spoliation. Aussi n'ai-je point hésité récemment à terminer un post-scriptum occidental, en déclarant que ce devoir concerne tous les vrais adhérents de la nouvelle philosophie, tant que son existence officielle ne sera point assurée ; c'est pourquoi je serai toujours prêt à accepter sans scrupule, et même avec orgueil, toute souscription collective qui tendrait à faciliter le reste de ma grande élaboration, en m'é« pargnant de grave» déperditions de temps et de vigueur. Dès le début de 1845, vous savez que je déclarai franche- Kient cette disposition molivée à tous nos adhérents anglais, dans la personne de M. Mill....

« Le meilleur mode me semblerait consister dans votre pleine initiative, formulée par une circulaire, au besoin lithographiable. Sous Timpulsion de votre éminente re« commandatioa, confirmée par votre généreux exemple, le succès me paraîtrait certain, au degré que vous avez jugé nécessaire. Il serait désirable qpie vous restassiez chargé de recevoir les souscriptions et de m'en transmettre le produit total. Votre circulaire initiale se trouve* rait ensuite complétée par celle où j'adresserais finalement à tous les souscripteurs de dignes remerdments philosophiques et personnels. En donnant à Tensemble de cette opération la publicité convenable, nous augmenterions ainsi son utilité par une solennelle manifestation des véritables mœurs républicaines, que le positivisme peut seul diriger activement aujourd'hui. A ce titre, la souscription pourrait se propager jusque chez le milieu pely-

technique resté encore étranger à mon inflneoce philosophique, mais sincèrement choqué des iniquités commises envers moi....

< Yous voyez combien je préfère cette manière d'assurer mon existence matérielle, sans consacrer mon temps et mes forces à des corvées qui, quoique honorables, altéreraient beaucoup les résultats de la douzaine d'années de pleine vigueur cérébrale que je puis encore consacrer au serYice fondamental de l'humanité; mais je crois qu'il ne faut pas commencer cette importante tentative avant d'avoir reçu des nouvelles de Hollande sur la fondation de la Revue. Si ces messieurs m'y annonçaient, de leur cdté, une équivalente initiative, elle pourrait appuyer la vôtre, dès lors adressée surtout aux Français et aux Anglais. Au cas où ils n'y exprimeraient encore aucune semblable résolution, votre circulaire initiale s'appliquerait indistinctement à tout l'Occident, comme ma gratitude finale.

« En tout cas, quel qae soit l'avenir de cette mesure, et quand même des succès maintenant invraisemblables nous en dispenseraient pleinement, mon inaltérable reconnaissance vous est déjà acquise pour la générosité et la spontanéité d'une telle inspiration (21 octobre 1848). ■»

Ainsi autorisé et convaincu dès lors que je satisfaisais aux plus chers désirs de M. Comte, je me mis à l'œuYre. Je ne voulais pas accaparer, si je puis ainsi parler, cet office dont je me chargeais volontairement, ni m'en faire un titre individuel, et je songeai aussitôt à le partager avec les principaux disciples de H. Comte résidant à Paris. Je trouvai auprès d'eux accueil, sympathie, ardeur, et ils me donnèrent leurs signatures pour que je les misse au bas d'une circulaire que je comptais envoyer à diverses personnes; c'est à cela que M. Comte répond dans ce billet: « Sans diminuer aucunement ma gratitude pour votre

noble initiative, ce mode collectif manifestera mieux le caractère social de cetle importante démarche. Le vrai sentiment républicain se trouvera ainsi stimulé dignement non-seulement chez moi qui dois toujours m'efforcer de mériter davantage cet honorable appui, mais aussi chez tous ceux qui y participeront, et même chez les spectateurs d'un tel acte (7 novembre 1848). »

Ayant ainsi déterminé le mode de procéder, je me hâtai de passer à l'exécution; et je rédigeai la circulaire; rédaction que je soumis à M. Comte; il l'approuva et n'y corrigea qu'un seul mot, comme on verra dans la lettre ci-dessous. < Quoique pleinement averti déjà de votre noble démarche, je suis aujourd'hui très-touché de son exécution. Votre propre cotisation primitive m'avait toujours paru trop généreuse pour vos modestes ressources; mais je regrette que sa réduction finale soit imposée par de nouvelles perturbations. Ainsi fixée, je suis d'avance assuré que cette participation va jusqu'à l'extrême limite prescrite par votre situation actuelle.

« La rédaction de la circulaire me semble tout à fait convenable. Je n'y désire qu'une légère rectification, qui est purement philosophique. Dans l'énumération hiérarchique des six sciences fondamentales, la dernière s'y trouve qualifiée d'histoire. Si vous le permettez, je substituerai ma dénomination ordinaire de sociologie^ comme étant non-seulement plus systématique, mais aussi plus complète, puisqu'elle embrasse à la fois l'étude statique et Tétude dynamique des sociétés, tandis que histoire ne convient qu'à la dynamique sociale. En ce dernier sens, ce mot histoire se trouve justement placé dans la phrase précédente, et il doit y rester. Son emploi préviendra assez ce que pourrait offrir ensuite d'étrange à quelques lecteurs le terme sociologie^ d'ailleurs admis maintenant et même employé.

614 TIWISIÈME PARTIE.

« Gomme les douze noms qui constituent cette généreuse iflîtiatiTe forment déjà la majeure partie habituelle de notre réunion h^MloDiadaire, je sens le besoin cordial de leur adresser après demain deux mots de remerdment collectif^ formulé d'ailleurs de manière à ne proTOquer aucunement ceux du club * qui n'ont pas encore souscrit. Ce préambule verbal et spécial préparera et annoncera la circulaire générale par laquelle vous sarez que j^ai toujours compté terminer l'ensemble de cette manifestation excepttonnelle des véritables mœurs républicaines. Toutefois je vous indique déjà cette petite effusion, afin que vous puissiez me la déconseiller à temps si vous y trouviez quelque inconvénient réel (13 novembre 1848). •

Cette circulaire fut immédiatement envoyée aux pe^ sonnes que M. Comte et moi pensâmes devoir le plus probablement répondre à un pareil appel. J'en mets le texte sous les yeux du lecteur.

Paris, le 12 novembre 1848.

« Monsieur,

« Nous sollicitons votre attention et, si vous jugez qu'il y ait lieu, votre concours pour un objet qui nous parait intéresser à la fois la moralité publique et la science.

c M. Auguste Comte, auteur du Système de phUoscphiepoàr tive^ est trop connu pour que nous nous étendions longxKment sur les services qu'il a rendus. Son grand ouvrage» distinguant nettement de la science concrète la science abstraite, a, par une hiérarchie admirable, systématisé pleinement cette dernière. Il a fait entrer l'histoire dans le domaine de la science positive, et, de la sorte, tracé le cercle de la connaissance humaine. Mathématique, astro-

nomie, physique, chimie, biologie, sociologie, tel est l'ensemble du développement scientifique ; tel est le corps de la philosophie moderne ou positive ; telle est la cause profonde, telle est la règle de plus en plus apparente des mutations sociales que nous offi*ent le passé et le présent. Aussi rœuvre capitale de M. Comte, si féconde au point de vue de la science pure, ne l'est pas moins au point de mie social et politique.

« Ces travaux ont employé la vie de M. Comte. Parallèlement, il a pourvu y étant sans fortune, aux nécessités de la vie, d'abord par des leçons de mathématiques, puis par des fonctions didactiques qui lui ont été confiées à rËcole polytechnique et dans une institution particulière. Des inimitiés persévérantes, qu'il faudrait qualifier sévèrement si c'était ici le lieu d'en parler, l'ont privé de sa place d'examinateur toujours honorablement remplie. Enfin, dans ces derniers temps, sa disgrâce s'étendant, il a perdu la position qu'il avait dans une pension de Paris.

< Telle est la marche de la rémunération à mesure que les travaux accomplis et les services* rendus ont été plus grands. Nous pensons que la moralité publique est intéressée à ce que de telles injustices soient réparées, à ce que des hommes équitables s'interposent pour empêcher le mal de se foire. Il reste à M. Comte une place de répétiteur à l'Ëcole polytechnique ; mais les 2000 francs qu'elle rapporte sont complétefment absorbés par des affaires domestiques. Il nous a semblé qu'une somme de 5000 francs, fournie annuellement par cotisation, aussi longtemps du moins que M. Comte n'aura pas réussi d'ailleurs à se procurer des ressources quelconques, suffira aux besoins de son existence et do ses travaux. C'est donc cette somme que nous demandons par contribution aux amis de la science, aux ennemis de l'injustice, et à la-

quelle, bien entendu, nous contribuons des premiers pour notre part.

« Salut et Fraternité.

c Ch. JuNDziLL, professeur de mathématiques. — \ PAUME, ouvrier bottier.— PiLi, mécanicien. — Pascal, étudiant en philosophie. — Gh. Robin, docteur en médecine. — F. Magnin, ouvrier menuisier. — LiTTRÉ, membre de Tlnstitut. — Second, docteur en médecine. — Contreras, étudiant en médecine. — Prancelle, ouvrier horloger. — Leblais, professeur de mathématiques. — A. RmET, étudiant en droit.

c Les souscriptions, en totalité ou par fractions, seront reçues chez M. Littré. »

Toutes les choses de ce monde ont une double face, et celle-ci n'échappe pas à une telle condition. Je me sentis heureux d*avoir rendu ce service à M. Comte, qui se montra heureux de Favoir reçu. Pourtant je ne dois pas dissimuler que s'élevèrent, dans le moment, des objections auxquelles la suite oblige d'accorder beaucoup d'attention. Quand Mme Comte apprit ce que j'avais fait, elle m*en blâma, disant d'un côté que j'avais pris peur trop vite, et qu'un homme comme M. Comte aurait bien fini par trouver des ressources qui lui fussent propres; d'autre part (et cela était plus grave), qu'une occupation qui obligeât M. Comte à soustraire quelques heures de chaque journée à l'unique méditation des questions philosophiques lui était salutaire, et qu'un esprit qui avait déjà souffert d*une trop grande contention et concentration, pourrait de nouveau souffrir si aucune distraction obligatoire n*intervenait. Plus d'une fois, quand j'ai vu M. Comte s'enfoncer dans les té*

nèbres de la Diéthode subjective et de la mysticité , je me suis rappelé ces avertissements.

Quoi qu'il en soit« la souscription était désormais établie. Â chacune des années qui suivirent, 1850» 1851 et 1852, je rédigeai une circulaire nouvelle, et fis tous mes efforts pour que les résultats fussent satisfaisants. De son côté, M. Comte adressait tous les ans à chacun de ses souscrip* teurs une circulaire qui, outre les explications personnelles, était le contrôle de ma gestion. Ce n'était point du tout une sinécure, cette gestion, et, sauf le motif, je la vis passer sans regret dans les mains de M. Comte. Ce motif fut la rupture qui intervint entre lui et moi S et qui, finalement, le détermina (ce qui était très-naturel) à me retirer la souscription. 11 m'annonça ce retrait par une lettre dont je donne le passage concernant la souscription. « La seconde mesure concerne la noble souscription publique qui con« stitue le seul appui de mon existence matérielle. Je n'oublierai jamais que vous l'avez dignement fondée, et que, pendant les deux premières années, vous y avez développé un véritable zèle. Hais j'ai résolu d'être dorénavant le seul directeur de cette institution, sauf les centres partiels qu'on pourra multiplier autant que les cas l'exigeront.... C'est pourquoi je vous demande aujourd'hui de vouloir bien m'envoyer le plus prochainement possible : 1"* tout l'argent que vous pouvez avoir à 'moi maintenant, et celui qui pourrait encore vous arriver par erreur; 2* tous les

1. La rupture commença au sujet du coup d'Ëtat de 1851, auquel M. Comte se rallia. Plus tard je me retirai de la Société positiviste. A mesure que je m'éloignai de M. Comte et de Teitréme ascendant intellectuel quMl avait pris sur moi, je sentis qu'il était indispensable de soumettre au contrôle de la méthode positive tout ce qu'il avait promulgué dans la dernière partie de sa vie et que j'avais admis de confiance. C'est le résultat de ce contrôle qui parait dans la troisième partie de ce livre. Mais je ne pense pas que j'eusse été capable de le faire si j'étais resté sous l'influence immédiate de M. Comte.

documents quelconques qui peuvent me faciliter l'administration de la souscription pour le reste de la présente année ; 3* enfin, la liste exacte des sommes déjà reçues et de leurs sources, comme tous aviez coutume de le ftire à la fin de chaque année (20 septembre 1852). > Je fis ce que demandait M. Comte, «t je n'eus plus d'autre relation avec la souscription que de continuer à y fournir une quotepart, et à servir d'intermédiaire h quelques souscripteurs; car, malgré la rupture, mes sentiments de reconnaissance obligatoire n'avaient pas clumgé.

La plupart des personnes qui se joignirent à moi et me vinrent en aide étaient des disciples. D'autres tenaient à M. Comte par un lien moins étroit. Je citerai M. Mill ; on a eu l'occasioii de voir, en plusieurs endroits de cet ouvrage, jusqu'à quel degré il donne son adiiésion à la philosophie positive; mais, ayant été si utile à H. Comte en 1844:, il ne manqua pas de lui être utile encore en cette circonstance.

Ainsi se forma cette souscription qui dura jusqu'à la mort de M. Comte et qui, quand il eut perdu sa place de répétiteur titulaire à l'École polytedmique, demeura son unique ressource.

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