CHAPITRE X
Cours fait au Palais-Royal.
M. Comte avait fait chaque année, pendant dix-sept ans, un cours gratuit et populaire sur l'astronomie, dans une salle que la mairie des Petits-Pères lui accordait. A la suite des événements de 1848, ^^ette salle cessa d'dtre disponible, et le cours fut interrompu. M. Comte regrettait beaucoup de ne plus communiquer avec le public par l'enseignement oral. En 1849, l'occasion s'offrit à lui d'y revenir, et il ne la laissa pas échapper. M. Vieillard, qui avait eu pour élève le président de la république, depuis l'empereur, et qui, un peu plus tard, fut sénateur, donnait son patronage à la philosophie positive, qu'il appréciait surtout comme dégageant l'esprit de toute conception théologique. Ce fut lui à qui M. Comte s'adressa et qui lui obtint, en 1849, une salle du Palais-Royal.
Le, le terrain était tout autre. Tandis que, aux Petits- Pères, M. Comte était astreint à ne pas sortir du domaine de l'astronomie et que l'autorité mettait opposition à ses tentatives pour changer la nature du cours, au Palais-Royal aucune condition ne lui fut imposée, et il put en pleine liberté donner à ses leçons toute leur portée philosophique et sociale. Aussi prit-il pour texte l'histoire générale de l'humanité ; en voici le programme rédigé par lui-même et suivi avec cette rigoureuse exactitude que permettait seule
sa puissance à coordonner et à retenir toutes les parties d'un grand ensemble.
Cours philosophique sur l histoire générale de rhumanitéy professé gratuitement, en 1 849, au Pàtais-Cardinal, par Fauteur du Système de la philosophie positive.
Séance d^ouverture (le dimanche 11 mars 1849). Discours générai sur la nature philosophique et la destination sociale de cet enseignement.
Exposition de la théorie de révolution, — Nature de VémtuHon.
Séance du 18 mors. Caractères fondamentaux de révolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale.
Séance du 25. Conditions nécessaires de cette évolution spontanée. Marche de cette évolution.
Séance du \^ avriL Loi fondamentale de filiation historique ou loi des trois états (première loi sociologique).
Séance du 8. Loi générale de classement hiérarchique (seconde loi sociologique).
Séance dulb avril. Loi complémentaire d'activité pratique (troisième loi sociologique).
Construction de la philosophie de Vhistoire. — Vantiquité,
Séance du 22 avril. Appréciation générale de Tétat fétichique.
Séance du 29. Considérations fondamentales sur Pensemble du r^me polythéique.
Séance du 6 mat. Appréciation générale de Tâge théocratique (polythéisme conservateur).
Séance du 13 mai. Appréciation générale de l'élaboration grecque (polythéisme intellectuel).
Séancedu 20 mat. Appréciation générale de l'assimilation romaine (polythéisme militaire).
Le moyen âge.
Séance du 27 mat. Considérations fondamentales sur l'ensemble du catholicisme occidental (monothéisme progressif)*
Séance du 3 juin. Considérations fondamentales surl'ensemble de la civilisation féodale (double système de guerres défensives).
Séance du 10 juin. Appréciation générale de la première phase du moyen âge (établissement fondamental).
Séance du 17. Seconde phase du moyen âge (répression des invasions polythéiques).
Séance du 24. Troisième phase du moyen âge (répression des invasions monothéiques).
La préparation moderne.
Séance du !•' juillet Considérations fondamentales sur Pensemble du double mouvement moderne.
Séance du S juillet. Appréciation générale de la phase spontanée.
Séance du 15 juillet. Appréciation générale de la phase protestante.
Séance du 22juHlet. Appréciation générale de la phase déiste.
Séance du 29 juillet. Appréciation générale de la partie négative de lagranderévolution.
Conclusion générale sur l'avtnir humain. — État final.
Séance du 5 août. Tableau fondamental de la sociabilité finale, réglée parla religion de l'Humanité.
Séance du 12 août. Régénération totale de l'éducation occidentale, à la fois morale et intellectuelle.
Séance du 19 août. Appréciation générale du nouveau régime spirituel tant privé que public.
Transition extrême.
Séance du 26 août. Organisation temporelle de la transition finale propre àTOccident.
20« et dernière séance (le dimanche 2 septembre). Organisation spirituelle de cette transition.
M. Comte fît ce cours les deux années suivantes, sans autres changements que ceux-ci : en 1850, il y eut une séance additionnelle sur le cerveau; en 1851, il reprit cette leçon, l'intitulant : Théorie fondammtale de la nature humaine, d'après la doctrine subjective du cerveau\ et il en syouta une
1. C*est cello qui aélé discutée dans le chapitre m de cette troisième partie.
fO\\T faire le Résumé général de la théorie jwitwistê sur t appréciation dupasse^ lacêneepHon de^ Pavmir #e la régularisatiûn du présmit.
Dans ces cours gratuits et populaires, M. Comte prodiguait sans réserve, et, on peut le dire, avec Fallégresse du devoir accompli et de la vocation satisfaite, tout ce qu'il avait de force. C'était le dimanche qu'il y consacrait. Le professeur arrivait à midi et la séance commençait aussitôt; elle durait jusqu'à trois heures, jusqu'à quatre heures et même au delà, sans autre repos qu'une courte interruption intermédiaire. C'était une abondance qui sortait de la plénitude des idées, et jamais Tépuisement, soit physique, soit intellectuel, ne se faisait sentir. Les digressions, quelquefois fort heureuses, ne nuisaient jamais au fil' de l'enseignement,, toujours repri? d'une main sûre. Toutefois, dans de si longues leçons, il était impossible qu'il n'y eût pas des parties faibles, des redites, des points que le professeur ne vivifiait pas. Mais aussi, quand il rencontrait quelqu'une des vastes perspectives, des fortes pensées, des aspirations sociales, pour lesquelles la doctrine positive est un champ fécond, alors le professeur s'élevait sans effort à la hauteur de son sujet, l'esprit s'illuminait, le langage se colorait, devenait pénétrant, et l'auditoire, captivé ou louché , se sentait fier du professeur.
Plusieurs de ceux qui suivirent ce cours en ont des notes et des rédactions ; mais il n'a pas été publié. Au reste, on s'en fait une idée suffisante par le programme. Il est composé de deux parties distinctes. La première présente, en résumé, la théorie de révolution sociale, exposée dans les trois derniers volumes du Système de philosophie posUim; quelques développements oraux qu'ait pu donner M. Comte, les linéaments essentiels sont exactement les méoaes, et cela garantit l'excellence de ces leçons qui alors, pour la première fois, sortaient du livre pour entrer dans unénsei-
gnement public. La seconde partie est une dmclusbn géné^ rahsur F avenir hwnain. Je dirai semblablement : quelques développements oraux que M. Gomle ait ptt donner, il n'a aniélioré en rien le caractère de pareilles conjectures qui , en sociologie, dépassent toutes les bornes d'une légitime déduction (voy. le chapitre u de cette troisième partie); ni VorganisaHon spirituteUe ou temporelle de la transition où nous sommes, ni Pétat final de rhumanité ne comportent une détermination précise ; tout cela est beaucoup trop complexe pour être préru à longue portée; toute spéculation sociale doit être, à tous les moments, soit éclairée, soit contrôlée par les événements sociaux, sous la direction générale de la conception du monde. La méthode subjecti ve seule peut tenter de pareilles constructions ; mais, on l'a vu, la méthode subjective est la pire ennemie de la philosophie positive.
La satisfaction qu'éprouvait M. Comte à entretenir de hautes questions un auditoire attentif, fut troublée, en 1850, par une décision de l'autorité qui lui retira la salle accordée. Il m'écrivit aussitôt ce fâcheux événement. «.... J'ai maintenant à vous annoncer une mauvaise nouvelle, à laquelle je ne m'attendais nullement. Le ministre des travaux pu* blics m'a envoyé hier une lettre ofBcielle par laquelle, sans articuler aucun motif,, il me retire brusquement la salle qu'il m'avait concédée, six mois auparavant, pour mon Cours phtiosophique sur Vhisiaire générale de l'humanité. J'ai aussitôt adressé mi National et au Journal des Débats un petit avis spécial pour épargner, dimanche, un dépiacement inutile à mes auditeurs.
«Celte brutalité imprévue doit semUer d'autant plus étrange que » suivant mon programme publié en mai , et toujours scrupuleusement suivi, mon cours allait finir de dimanche en buit. Rieaae fouxoissait d'ailleurs un prétexte spécial d'interdiction dans les dernières séances qui n'ont pu déplaire qu'aux partbans des utopies subversives sur la
famille et la propriété. II faut que la mesure ait été sollicitée par quelque inimitié personnelle, particulièrement intéressée à empêcher mes deux leçons finales, qui devaient être directement relatives à Tensemble actuel de la situation occidentale....
« Je viens de faire connaître la mesure ministérielle k H. Yieillard , dont le patronage m'avait procuré cette salle. En l'invitant à une enquête officieuse sur cette décision, prise sans doute à son insu Je lui témoigne que cette brutalité passagère ne me fera point renoncer à obtenir h même salle, sous son intervention, lors de la reprise de mes prédications annuelles, pour le dernier dimanche de janvier. Je termine par cette phrase qu'il pourra montrer: « Quel que soit l'aveuglement des puissants du jour, je ne pense pas qu'ils veuillent sérieusement interdire la seule discipline philosophique qui puisse régler les cœurs et les esprits populaires. >
« Au surplus , cette brutalité vient à contre-temps pour nous ; car mon auditoire avait notablement augmenté depuis quelques semaines. J'attribue cette nouvelle afiluence à la profonde impression produite par vos récents articles du lundi. Mais l'intime solidarité entre le socialisme et la positivisme s'est assez caractérisée cette année pour que rien désormais n'en puisse empêcher le développement De telles violences pourront même le hâter davantage (vendredi, 12 guttemberg 61, 1849 , M. Comte se servait de son calendrier dans sa correspondance). »
M. Yieillard intervint, comme M. Comte le lui demandait. Mais, cette fois , son intercession fut inutile; et M. Comte , qui me tenait au courant , m'écrivit :«.... J'ai reçu , il y ^ quelques jours, une lettre de M. Vieillard, par laquelle il m'apprend que M. Bineau s'est dessaisi de cette affaire, en la renvoyant au ministre de l'instruction publique , lequel Fa soumise lui-même au conseil de l'Université! Vous vojeï
donc combien il me reste peu de chances, puisque voilà mon cours jugé par la pédantocratie qui déteste le plus ma philosophie. Dès le début de mes démarches, en novembre 1848, j*avais déclaré au chef du gouvernement français (alors le général Gavaignac) que 'je regardais comme une dérision tout renvoi de la décision aux autorités universitaires. Je suis étonné qu'une telle issue ne décourage pas M. Yieillard.qui m'annonce sa résolution de solliciter ceux sur lesquels il a quelque influence. Hais, quelque reconnaissance que je doive à son zèle et à sa persévérance vraiment civique, je ne puis aucunement partager son reste d*espoir; tant mieux si je me trompais (21 Aristote 62, 1850). »
M. BineaUy ministre des travaux publics, en se dessaisissant de l'affaire, témoignait qu'il ne voulait plus en entendre parler; et, en la remettant au ministère de l'instruction publique, il la remettait à une autorité toute décidée d'avance à ne rien accorder à M. Comte. En désespoir de cause, M. Vieillard conseilla à M. Comte de faire une démarche auprès du préfet de police, M. Carlier. Le fait est que c'était sur une réclamation du précédent préfet de police que M. Bineau avait retiré la salle. M. Comte eut donc une audience du préfet de police : il fut très-satisfait de ce magistrat, qui déclara n'élever aucune objection contre le cours, et se borner au maintien de Tordre matériel. Mais cette démarche ne servit à rien; l'intervention de M. Vieillard était épuisée, et le cours parut définitivement interdit
Les choses en étaient là quand Mme Comte, qui connaissait M. Bineau, se résolut à faire une démarche personnelle auprès de lui pour obtenir cette salle, refusée même aux puissantes et pressantes sollicitations de M. Vieillard. Elle en instruisit son mari,qui lui en témoigna sa reconnaissance : c .... Je vous remercie de votre démarche spontanée auprès du ministre Bineau, et je vous félicite des heureuses citations que vous a fournies votre judicieuse mémoire pour A. c. 40
caraclériter auprès de lui Tesprit de mon cours de Van dernier. QuaDt à l'accueil que vous me décrivez, il suffirait pour yérifler que, quoiqu'il n'y ait plus ée cour, Teau bénite s'en conservera, tant qu'il subsistera des courtisans. Car, lorsque ce personnage vous a fait dimanche cette promesse nornu^nde ou gasconne, vous savez maintenant qu'il s'était déjà dessaisi de cette affaire pour en renvoyer la décision et surtout la responsabilité à une autorité dont il ne pouvait ipK>rer le mauvais vouloir envers moi et ma philosophie. S*il eût réellement eu jamais la moindre envie de servir la cause philosophique, il ne lui aurait pas fallu beaucoup d'énergie pour annuler l'objection tirée de la réclamation hostile de Taocien préfet de police, en alléguant le conseotemenl formel du préfet actuel; Au fond, M. Gariier est ici le seul personnage officiel qui ait tenu un digne langage, en me déclarant spontanément, le 26 janvier, qu'il se bornait à maintenir l'ordre matériel sans rien prétendre sur Tordre intellectuel et moral. Votre renseignement sur la vraie source légale du petit coup d'État relatif à mon cours me fait aujourd'hui comprendre l'importance que M. Vieillard devait attacher à mon entrevue avec M. Gariier, laquelle eât, en effet, evé outes* es difficultés, si M. Bineau avait la moindre énergie ou aucune envie sincère de seconder dignement l'unique philosophie * qui puisse aigourd'boi discipliner le socialisme.... Mon cours me semble mainte^ nant perdu pour cette année, à moins que M. Vieillard ne pût y Caire exceptionnellement intervenir son élève» ce qui me semble improbable (25 AristoU 62, 1850). »
1. M. Bineau ne connaissait même pas la philosophie positive. Au coiQ' meneement de 1848, Mme Comte lui avait offert de lut rendre un service. et 11 avait donné carte blanche à Mme Comte, qui ne réussit pas. V'|' c'était un homme fier, il se crut obligé comme si la chose avait réussi; et , en rouvrant la salle de M. Comte, il fit ce qu'on peut dire impossible' car alors on fermait tout.
Cette lettre montre que M. Comte, qui avait vu M. Vieillard échouer, comptait peu sur la démarche de sa femme. Le fait est que révénemeut sembla d'abord donner raison à sa méfiance. L'autorisation promise par M. fiineau ne venait pas. Mme Comte» à son tour, s'en inquiéta, et elle renouvela» par la lettre suivante adressée au ministre, ses sollicitations.
« Monsieur,
« M. Littré, en son nom et au nom de quelques disciples zélés de M. Comte, est venu me demander quelle était votre décision ; je n'ai rien pu répondre.
< J'ai eu rhouneur de vous dire que mon mari est un homme européen, avec trois cents personnes derrière lui. C'est bien peu ; mais trois cents hommes honnêtes et d'un esprit sérieux, c'est beaucoup. Ceux de ses disciples qui sont étrangers prennent autant d'intérêt à la reprise du cours que ceux qui pourront y assister. Ce sont des adversaires, mais éclairés et loyaux, et qui se regarderaient comme vos obligés. Avoir des débiteurs dans le camp opposé n'est jamais à dédaigna en révolution ; c'est une bonne fortune.
< M. Vieillard connaissait très-bien la fermeture du cours, et c'est sur son conseil que M. Comte a vu le préfet de police actuel, lequel a dit qu'il ne se mêlait que de l'ordre matériel, et que, s'il n'était point troublé, il n'avait rien avoir là dedans. C'est alors que M. Comte vous a adressé sa demande*
« M. Vieillard s'est hautement intéressé à la réouverture du cours ; c'est son rassurant intermédiaire qui m'a permis de vous solliciter sans égoisme, malgré les précédents qui paraisâaient vous arrêter. Qui est plus que lui attaché à l'ordre des choses actuel? qui aime plus et mieux que lui le chef du pouvoir exécutif? J'ai pu sous ce patronage si ho-
norabie vous supplier d'accorder une salle, sans être ni légère ni indiscrète.
< Je TOUS renouvelle la prière de vouloir bien statuer vous-même. Abandonner mon mari à l'Université serait refuser de la manière la plus cruelle. L'intervention de H . Vieillard vous permet de m*épargner ce chagrin caisant.
« rattends avec impatience que vous vouliez bien me faire connaître votre décision, et vous prie de pardonner à une vieille femme, qui sera toiyours votre amie y l'ennui qu'elle vous a causé. »
Copie de cette lettre fut envoyée à H. Comte, qui n'y répondit que par un simple accusé de réception. Mais Mme Comte, qui avait toute raison de penser que la démarche réussirait et que la salle serait rendue, fut étonnée d'un procédé si sec ; elle s'en plaignit et M. Comte lui donna satisfaction : « En vous répondant immédiatement, j'étais hier préoccupé du besoin de commencer ce jour-là mon second volume^ ce qui a effectivement eu lieu, quelques heures après , avec assez de succès pour confirmer mon espoir primitif de le voir achevé avant l'hiver prochain, à moins d'accident Cette urgence m'a fait réduire ma réponse à ce qui me semblait strictement suffire au sujet de votre lettre au ministre Bineau. Vous remercier d'une telle démarche, me paraissait impliquer mon approbation essentielle de la lettre qui la caractérisait. Je regrette maintenant de ne m'éti*e pas expliqué davantage à cet égard, sauf à retarder un peu plus mon important travail. Mais j'étais loin de craindre que cette insuffisante appréciation dût vous peiner, surtout vou5 sachant supérieure à de tels compliments ^ Puisque votre lettre de ce matin m'apprend que je vous ai choquée san^ le vouloir, je dois de nouveau suspendre mon travail pour vous témoigner combien j'en suis f&ché. Dans le fait, votre
1. Mme Comte ne désirait pas de compliments, mais elle craignait gu^ son mari n*eût pas jugé sa lettre convenable.
lettre à ce ministre m*a toujours paru très-satisfaisante de
forme et de fond ; elle indique, avec dignité et mesure, des
motifs capables d'influencer un homme plus honnête ou
I seulement plus clairvoyant ; tant pis pour lui, s'il n'en pro-
I fite pas, comme tout le fait supposer (8 Archimède 62). »
Gomme on voit, H. Comte ne pouvait croire que, là où
k M . Vieillard avait échoué, sa femme réussirait, et il conser-
[ vail une incrédulité que l'événement vint très-vite démentir ;
car, cinq jours après, il remerciait le ministre de Toctroi de
sa salle :
« Monsieur le Ministre ,
1 « Je m'empresse de vous témoigner ma respectueuse
^ gratitude pour avoir enfin renouvelé la concession de votre
prédécesseur envers la salle destinée au Cows philosophique sur l'histoire générale de l' humanité, dont je vous adressai , il y a trois mois, le programme imprimé. D'après votre décision d'hier, je vais reprendre cet enseignement gratuit tous les dimanches, de midi à trois heures, à partir du 21 avril jusqu'au 13 octobre.
« La longue discussion officielle qui vient de précéder ces nouvelles prédications positivistes, doit finalement les rendre plus efficaces. On sent ainsi que toute loyale renonciation des vrais philosophes à l'autorité temporelle déter* minera bientôt une équivalente disposition des véritables hommes d'État, envers le gouvernement spirituel . Pendant que ceux-ci maintiendront avec énergie un ordre matériel toujours indispensable, la sagesse systématique de ceux-I» reconstruira dignement l'ordre intellectuel et moral. Malgré d'inévitables dissidences entre des forces aussi hétérogènes, leur convergence spontanée transformera peu à peu notre périlleuse situation en une tendance directe à terminer convenablement la grande révolution occidentale. « Dans ce cours plus solennel, j'espère mieux caractériser
les ressources trop méconnues que présente aujourd'hui Tétat républicain en faveur de l'ordre véritable, tant spirituel que temporel. En offrant au progrès d'irrécusables garanties, la philosophie positive peut seule toiiroer, contre les jongleurs et les utopistes, une situation qui d'abord semble les seconder. Je puis ainsi élever dignement la bannière systématique des constructeurs ea concurrence directe avec le fatal drapeau des niveleurs. L'appréciation normale des devoirs vient alors remplacer irrévocablement l'anarchique discussion des droits. On peut pleinement démontrer à la raison populaire combien il est ai)surde d'aspirer à des mesures qui soient à la fois radicales et immédiates. Mais cette conviction ne comporte d'efBcacité que d'après une doctrine propre à remplir alternativement ces deux conditions également indispensables, en posant aujourd'hui les bases directes d'une régénération réservée à nos successeurs, et réalisant déjà toutes les améâorations assez préparées par nos prédécesseurs. En développant ces salutaires propriétés du positivisme^ je ferai naturellement sentir, pour le présent comme pour l'avenir, que la principale garantie politique du véritable progrès social consiste dans une sage concentration de tout pouvoir temporel qui saura suffisamment respecter la liberté spirituelle. A nos yeux, la régénération finale est encore plus entravée aujourd'imi par les lettrés indisciplinables que par . les mauvais riches. Instituer, contre ce double obstacle, l'irrésistible intervention des prolétaires et des femmes, telle doit être maintenant la mission essentielle des prêtres de l'humanité. Elle caractérise la tendance continue de mon nouveau cours, d'après la préparation accomplie l'an dernier.
< La décision qui me permet de poursuivre convenablement cet oftjce, méritera toujours la reconnaissance spé* ciale de tous les amis de la religion finale. En leur nom et
au mien, je vous prie. Monsieur le Ministre, d'agréer aujourd'hui la sincère expression de ce sentiment naturel.
« Salut et fraternité.
« 13 Àrchimède 62 (7 avril 1850). »
Remis en possession de sa salle^ M. Comte témoigna sa gratitude à sa femme de ce qu'il appelait une issueinespirée: « Je me plairai toujours à vous en faire un digne hommage. Aussi lirai-je d'abord mercredi, à la Société positiviste, les principaux passages de votre lettre au ministre , sans cacher d*où elle vient. Votre prochaine présence à mon nouveau cours se trouvera ainsi entourée d'une secrète reconnaissance des plus zélés auditeurs. Sans cette juste déclaration, je craindrais que leur gratitude ne s'égar&t ailleurs (14 Archimèdêy 62). »
Un an après, cette salle fut décidément retûrée; et la coup d'État du 2 décembre ferma le cours sans retour. Longtemps M. Comte se flatta d'obtenir que ses leçons fussent de nouveau autorisées, mais on ne revint pas sur la décision. Enfin, quand tout espoir Ait perdu pour lui, M. Comte se consola en disant qu'en définitive le refus définitif était heureux et salutaire, et que le pouvoir, plus clairvoyant que lui, avait compris qu'il ne convenait plus au grand prêtre de l'humanité, de paraître dans une chaire et devant un auditohre*.
1. M. Comte lut, à une des séances de la Société positiviste, une de ses lettres de demande adressées à M. Bineau. J*y assistais. Avant de la lire, il qualifia sa lettre de bref. Je crus alors que ce terme n'était qu'une métaphore, une figure; mais c'était vraiment une réalité. Dès ce moment, M. Comte s'était fait grand prêtre de l'humanité, pape, et il écrivait des hreft. Ce mot préparait ce qui, arrêté dans son esprit, n'était encora connu que de lui.