‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 57 sur 68 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Relations avec M. de BlaiDville. — Affaire Maupied. — Discoars sur la tombe de M. de Blainvilie.

La liaison de M. Comte et de M. de Blainvilie était fort ancienne, on Ta vu par la lettre de 1826 (p. 121); on y a TU aussi que M. de Blainvilie, arrivé à une haute position scientifique, en usait, suivant les occasions, pour aider son ami qui, lui, luttait péniblement contre les circonstances. L'échange des bons oflices ne cessa jamais. M. Comte, qui s'est toujours félicité d'avoir, pendant trois ans, suivi le cours de M. de Blainvilie, n'a pas manqué de consigner, en différents endroits du Système de philosophie positive, la haute estime que lui inspiraient les fortes qualités de ce grand esprit,* et de recommander les conceptions générales répandues et soutenues plus encore dans ses cours que dans ses livres. De son côté, quand M. Comte s'adressa à l'Académie des sciences pour une chaire de matliématique dans l'Ëcole polytechnique, M. de Blainvilie le défendit avec l'énergie qui lui était propre, et protesta contre le parti pris de ses confrères.

En Tannée 1845 se place un petit incident qui caractérise les relations de ces deux hommes et que je raconterai avec les lettres mêmes de M. Comte. H. de Blainvilie avait fait un cours sur l'histoire de la zoologie, et il avait chargé de le recueillir, de le rédiger et de le publier M. l'abbé Maupied. Cet ecclésiastique oublia l'amitié de M. de Blainvilie et de

M. Comte, et il y inséra la phrase suivante : « Si Descartes a rencontré juste dans sa conception {Traiti des Passions)^ s'il a même émis une foule d'aperçus lumineux, il faut bien dire que Va priori l'a trop souvent dominé, et l'a conduit à créer, pour ainsi dire, les éléments de la science, au lieu de les recueillir par l'observation. C'est ainsi que sa mécanique animale et même humaine a ouvert la voie au matérialisme de Broussais etau mathématisme* d'Auguste Comte ; conséquences bien éloignées de l'esprit de Descartes {Hist. des sciences de Vorganisaiiony par M. H. de Blainville, rédigée d'après ses notes et ses leçons par M. Haupied, tome II, p. 289). »

Cela s'était fait sans le su de M. de Blainville ; il en témoigna beaucoup de mécontentement et offrit les réparations qui étaient en son pouvoir. Du reste, tout est suffi* samment raconté dans la lettre suivante adressée par M. Comte à Mme Comte : « Je vous remercie de votre empressement à me faire part de l'intéressante visite de M. de Blainville, et je n'ai pas besoin d'ajouter que cette démarche spontanée me touche infiniment chez lui. En lisant, dans ^a récente publication, la remarque qui me concerne, je n'ai pas eu un seul instant la pensée de la lui attribuer, soit parce que je sais combien elle est radicalement contraire à son appréciation de ma philosophie, soit d'après son évidente opposition avec ce que lui-même avait indiqué à mon sujet dans l'introduction, signée de lui, qui commence ce f&cheux ouvrage. Je sais bien distinguer, dans les diverses parties de cette composition disparate, pe qui émane vraiment de lui; et, dans notre dernière conversation, je lui en ai montré divers exemples irréfutables. Seulement, j'ai regretté profondément, à de nombreux égards encore plus graves et avec tous ses amis, qu'il eût accordé une confiance

1. Voy. pour ce mot de mathématismey ou de matérialisme mathématique, p. 218.

aussi irréfléchie à son collaborateur. C'est saïus la moindre amertume que je lui ai exposé (samedi dernier) mes réclamations personnelles, et surtout la fAcheuse impression que l'ensemble de cette rédaction m'a produite ; l'ayant aussitôt eonvainen, je m'en suis entièrement rapporté à lai du mode de réparatiiM) et de correction. Ce n*est pas d'aujourd'hui que je connais la loyauté et la fermeté de son noble caractère, aiusi que son sincère attachement pour moi; une niaiserie comme celle qui me concerne personnellement, ne me refroidira jamais envers lui. La chose est d*ailleurs tellement absurde et injuste, comme Littré pourra vous l'attester, qu'elle ne peut faire aucun tort qu'à ceux qui la disent ; on ne pourrait ainsi détourner de me lire que quelques cuistres sacerdotaux par lesquels Je ne tiens nullement h être lu. Je voudrais que cette collaboration ne pût donner lieu à de plus graves reproches ; mais, malheureusement, il est loin d'en être ainsi, et déjà les nombreui ennemis scientifiques de M. de Blainville se disposait à exploiter le large champ de ridicule que leur offrent si aisément tant de plates capucinades et de pauvretés philosophiques de ce rédacteur; il y aurait bien assez, sans cela, des vices fondamentaux attachés à la déplorable direction où mon vieil ami a laissé entraîner son éminente intelligence, sous l'impulsion involontaire de ses affections politiques.

« Je comptais aller demain samedi remercier spécialement Blainville, avant notre réunion mensuelle, de la visite décisive que m'a faite mercredi, évidemment sous son impulsion, M. l'abbé Maupied, pour m'offrir personnellement la réparation du carton, que j'ai laissée à sa disposition' Vous concevez donc que j'irai, à plus forte raison, remercier en même temps Blainville de sa cordiale visite envers vous. J'ai reçu l'abbé comme il le méritait» non-seulément en mon nom, mais aussi au nom de tous ceux qu'il a ten^

de flétrir, et je crois que, toute sa vie, il se souviendra de cette semonce philosophique, où j'espère avoir convenaUen" ment exercé le noble privilège, maintenant paasé dans notre camp, de pouvoir rendre une pleine justice à tous ses divers adversaires. Tandis que le eamp théologique ne peut plus se livrer qu*à d'universelles réprobations, je me suis principalement attaché à lui faire sentir combien il a abusé d*une confiance exagérée pour satisfaire ses rancunes sacerdotales à YAri d'un grand nom scientifique. Il m'a vq certainemait moins touché de ce qui me concerne personnellement que de la grave altération à laquelle sa collaboration a ainsi exposé la gloire jualement méritée de mon vieil ami. Enfin je lai ai franchement déclaré que je conseillerais à M. de Blainville de racheter cette édition, si sa fortune le lui permet comme je le présume, et d'entreprendre aussitôt, par lui seul, la refonte générale de ce travail. C'est en effet ce que je ne manquerai pas de lui re« commander demain, laissant à sa propre sagesse la décision quelconque. Il pourrait lui en coûter une dixaine de mille francs ; c'est une leçon un peu chère pour une règle de conduite qu'il était facile de sentir avant tout cela, quant au danger de se livrer à une corporation qui a toujours une excuse irrécusable préparée d'avance envers toutes les incartades et infidélités quelconques qu'elle peut être conduite à se permettre. Mais je crois, après avoir soigneusement lu tout cet ouvrage, que le cas mérite bien un tel sacrifice, sans lequel le grand nom de mon vieil ami rappellera bientôt, et d'une manière plus flicheuse, le souvenir éternel de Newton commentant l'Apocalypse.

« Quant au dîner de dimanche, je remercierai demain Blainville d'avoir spécialement songé, dans sa loyale délicatesse, à m'y épargner la présence de son collaborateur ; mais, en vérité, j'étais fort loin de désirer un tel sacrifice, et je crois que le pauvre abbé ,se trouvera beaucoup plus

gêné que moi. A moins qu'il ne tienne spécialement à n\ pas venir, je serais désolé qu*on l'en écartât pour moi, el je souhaite finalement qu'il y soit, comme de coutume. Ma disposition à cet égard est déjà constatée par expérience ; car, au dîner de février, j'avais déjà lu toul ce malencontreux ouvrage, sans en avoir encore parlé à Blainville, par respect pour le profond chagrin où le plongeait évidemment la mort récente de son petit-neveu'; et cependant mes manières n'ont rien eu, ce jour-là, d'extraordinaire envers H. Maupied; il en sera exactement ainsi après-demain.

c J'espère que l'ensemble de cette lettre vous ôtera toute inquiétude sur l'altération de ma précieuse liaison avec M. de Blainville par suite d'un tort dont je ne l'ai jamais rendu responsable.

« P. S. Après avoir achevé cette lettre, et avant de Tavoir fermée, je viens de recevoir la bonne visite de M* de Blainville et, par suite, de lui dire tout ce que je comptais lui dire demain chez lui. Tout s'est fort bien passé, les cartons vont se faire, et le dtner de dimanche conservera toute sa physionomie habituelle. J'ai exposé, par acquit de couscience, le conseil de racheter l'édition et de récrire l'ouvrage ; mais je n'ai pas d'espoir de voir adoptée cette mesure rigoureuse dont l'importance n'est point assez sentie. Autant j'ai vu le cœur de mon vieil ami disposé à tout ce qui peut réparer les torts personnels, autant son esprit m'a semblé peu touché des graves imperfections qui ne peuvent que compromettre beaucoup sa réputation scientifique. Tout est donc fini, à cet égard, quant à l'afiaire individuelle ; car je tiens pour faits les cartons ainsi promis, et je ne m'en informerai même pas (lettre du 28 février 1845). »

En 1850, les relations entre M. Comte et M» de Blainville avaient cessé. M> Comte, occupé à remanier le Calendrier positiviste, écrivit à Mme Comte :«.... Gomme vous avez fait attention au Calendrier positiviste (voy. p. 589 sur cet

ouvrage), je dois vous indiquer une petite addition que je viens d'y faire, au sujet de plusieurs sous-saints. Le seul cas qui doive vous intéresser concerne Blainville, que j'ai introduit à titre d'adjoint de Lamark dans le mois de Bichat. Mais cette promotion ne fait aucun tort à Oken, qui occupait d'abord ce poste. Au contraire , il monte en grade, puisque je l'ai nommé adjoint de Buifon, lequel n'en avait pas. .. En vous donnant aujourd'hui ces indications nominales, ce n'est pas seulement pour vous suggérer quelques corrections à votre exemplaire.... Je voudrais que M. de Blainville connût, avant la réimpression du Calendrier; la justice que je lui rends, et que je lui aurais même témoignée d'abord sans l'obligation que je m'y étais imposée de ne nommer aucun vivant, du moins parmi les savants. Si vous continuez à le voir, vous pourrez facilement accomplir cette communication que j'ai déjà faite ofGciellement à la Société positiviste ; en sorte que vous pouvez annoncer cela comme une résolution arrêtée, qui n'est pas un simple projet. Au cas où vous ne verriez plus M. de Blainville, vous pouvez aisément lui faire savoir cela par M. Foville. Je m'en rapporte à votre tact féminin pour U manière de remplir mon intention à cet égard (19 Homère 6%, 1850). »

M. Comte dît dans son Discours sur la tombe de M. de Blainville: « Je l'ai définitivement érigé en adjoint de Lamark, dans mon système général de commémoration occidentale. Malgré son intraitable fierté, sa consciencieuse raison a aussitôt ratifié cet humble rang, quoique Blainville dût se sentir virtuellement supérieur à ce grand zoologiste. » Le fait est que, apprenant par Mme Comte quelle place M. Comte lui assignait, M. de Blainville écoula et sourit. Ce fut son seul acquiescement.

Deux mois après, et dans cette même année de 1850, M. de Blainville mourait subitement dans un wagon de chemin de

fer; il venait d'y moaler, it y éUdt seul; un voyageur efitrant daoa le même wagon le trouva mort. A cette nouvelle, qu'il apprit par Mme Comte, M. Comte répondit aussitôi: « .... Quoique imprévue et sans douleur, c'est pourtant mt triste fin, puisqu'il n'a pu donner ni recevoir aucun adiea: c'est bien la mort d'un égoïste^ (12 César 6â. 1850). ^

On voit poindre dans celte lettre les sentiments qui dictèrent le Discours ; M. Comte l'annonce à sa femme, et le caractérise dans cette lettre : « J'improvisai sur la tombe de Blainville une sommaire appréciation philosophique et surtout morale, que je rédigeai le lendemain avec plus de développement. Si je me décide à l'imprimer, je vous en enverrai quelques eiemplaires. Cette étude impartiale d'uc penseur ég<uste peut offrir une haute moralité, en montrant sur un grand exemple combien le cœur est indispeosable à la pleine efficacité de l'esprit (19 César 62). »

Une partie de ce Discours est en effet un long reprocbe, où il attribue Tavortement relatif du savant à l'égoisise invétéré de l'homme. Contre ce prétendu égoïsme j'invoque- ' rais, s'il en était besoin, le témoignage de Mme Comte et de M. le docteur Foville* qui l'ont si bien connu et qui lui furent si attachés; j'invoquerais le témoignage de M. Comte lui-même, la délicate affaire Maupied, dont il vient d'être question, et les anciens combats académiques ; j'invoquerais les propres paroles du Discours^ où l'égoïsme de M. de Blainville est représenté comme exempt de cupidité, d'ambition temporelle et comme n'ayant jamais en vue que l'ascendant spirituel. Un pareil égoïsme se nomme d'ordinaire magnanimité.

Les lettres que j'ai entre les mains m'apprennent qu'au moment de la mort de H. de Blainville, en mai IS^^^ M. Comte et lui ne s'étaient pas vus depuis quinze moi^*

1. Gela est répété d&ns le Discourt sur la tombe de M. de BlainviU^-

Leurs relations n'existaient plus, et M. Comte fit à Tégard de M. de Blainville ce qu'il faisait à Tégard des gens avec qui il se brouillait : il oublia le passé et se laissa aller au blâme immérité. Mais ce blâme et le Discours qui le renferme ne doivent pas faire perdre de vue la lettre ci-dessus rapportée (p. 633)-, où M. Comte exprime une si pleine confiance en la loyauté et en la fermeté de son vieil ami, et se montre bien plus peiné du tort que, suivant lui, s'est fait M. de Blainville que de ce qui le concerne lui-même. Cette lettre, qui les peint tous deux, est honorable pour tous deux.

Le Discours sur la tombe fut une occasion cherchée, mais mal trouvée, de faire paraître le grand prêtre de l'humanité. C'était un catholique qu'on mettait en terre; et sur un catholique le grand prêtre de l'humanité n'avait ni juridiction spirituelle ni droit de parler. Une tombe est un lieu sacré où la douleur seule a sa place; la controverse ne peut pas s'y dresser, surtout si elle provient d'un esprit qui n'est pas uni au mort par le lien des suprêmes croyances.

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