‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 58 sur 68 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dernière maladie. — Testament.

M. Comte avançait prématurément vers le terme qui nous est assigné à tous, êtres débiles et passagers. Il désirait la longévité pour travailler beaucoup (le travail avait été Tunique but de sa vie), et pour jouir, dans sa vieillesse entourée de disciples et honorée, du progrès philosophique et social de son œuvre. Hais l'ensemble des conditions au milieu desquelles se trouve chacun de nous et qui est ce qu*on nomme sa destinée, ne consulte pas nos désirs; nous ne pouvons le modifier que dans des limites étroites; l'hygiène la mieux entendue n'est, en définitive, qu'une somme de chances de plus en notre faveur, et la porte reste toujours ouverte aux accidents, tant intérieurs qu'extérieurs.

M. Comte croyait avoir mis de son côté ce genre de cbaflces. Dans les dernières années, au lieu de s'en rapporter aux sensations journalières qui indiquent les degrés du besoin . de réparation, il se mit à peser rigoureusement le pain et la viande de son dtner, s'astreignant à un poids toujours le même, qui, d'ailleurs, était plutôt au-dessous qu'audessus du nécessaire ; le matin, il prenait un bol de lait avec un peu de pain détrempé. Il avait supprimé le vin, le café, et tous les toniques et excitants. Sous ce régime, H maigrit sensiblement, et il donna des craintes à ceux qui désiraient la prolongation de sa vie.

Ce régime, où Ton accordait trop à l'activité cérébrale et pas assez au corps, était en somme peu hygiénique. Mais comme ce n'est pas par là que la mort a saisi M. Comte, il est inutile d'insister. En tous cas, il faut remarquer que se promettre la longévité par l'hygiène est une erreur. L'hygiène écarte certaines causes de maladie et augmente, ainsi que je Tai dit, les chances d'atteindre le terme de la vie, qui est naturel et vdriable pour chacun de nous ; mais la longévité, celle qui dépasse la durée ordinaire de la vie, est un don de la nature, que rien ne supplée, et que maintes fois les plus grandes fautes contre l'hygiène n'ont pas empêché d'avoir son effet.

D'autre part, sa situation était aussi bonne qu'il pouvait la désirer. La souscription suffisait à l'existence telle qu*il la voulait et k la conservation du lieu qu'il avait consacré au culte de Mme de Vaux, et où chaque jour il invoquait son souvenir et priait. Il s'était fait grand prêtre de l'humanité ; il exerçait, dans une limite très-étroite sans doute, les prérogatives attachées à ce titre; il mariait et donnait les autres sacrements du nouveau culte. Des disciples qu'il aimait l'entouraient, et il disposait de tout son temps pour la spéculation et la composition. Satisfaction matérielle, satisfaction morale, il avait tout, sauf un chagrin secret qu'on voit percer dans ces lignes singulières où il suppose qu'il écrit du fond de son tombeau : « Habitant une tombe anticipée, je dois désormais tenir aux vivants un langage posthume, qui sera mieux affranchi des divers préjugés, surtout théoriques, dont nos descendants se trouveront préservés. » {Synthèse subjective^ préface, p. ii.)

C'est dans ces conditions que survint le mal cruel qui devait l'emporter. Un des disciples de M. Comte, M. le docteur de Montègre, qui le vil, non comme médecin pourtant, durant le cours de la maladie, m'a remis des notes prises sur le moment ; et, sans vouloir faire ici le triste détail A. c. 41

des accidents, je me contenterai de dire que M. Gomfe c succombé aux progrès d'un c&ncer du tube digestir. Cek ne peut faire Tobjet d'aucun doute médical.

En 1857, depuis quelque temps, sa santé <tait lisiblement dérangée, lorsque, en mai, à Foccasion du convoi de M. Vieillard, il fit, à pied, là tète découverte et par un soleil ardent, la course de la maison mortuaire au Pèr&-Lachaise. Il revint épuisé. A partir de li, les accidents furent plus manifestes; aussi M. Comte attribua-t-il son mal i cette fatigue. Malheureusement aussi, ce fut peu de joiir^ après qu'éclata sa querelle avec M. de Blignières, qtii Ait si poignante pour le maître et pour le disciple. Ces deui choses furent fâcheuses, mais ne créèrent pas le danger ; quand bien même M. Comte ne se fût ni fatigué à suivre un convoi, ni livré à la colère, l'affection cancéreuse n'eût pas moins suivi un cours que rien n'arrête. Toutefois, il est vraiment douloureux que le hasard des circonstances ait fait coïncider une grave peiné morale avec les souffrances physiques d'un mal incurable.

Ce que je viens de dh*e des causes, il fliut le dire du régime. Ce fut M. Comte qui le dirigea. La médecine est absolument impuissante contre les cancers internes ; elle n*a que des palliatifs; et, dans une terminaison nécessairement fatale, il itnporte peu que M. Comte ait voulu être son propre médecin. Cela, joint à des illusions sur la gravité de son état, si tant est qu'il se fit complètement illusion, le détourna d'une contemplation trop assidue du progrès de son mal, et à ce titre fut salutaire. Mais, à mon tour, je ne veux pas aller plus loin dansi une douloureuse relation ; ayant été trop fréquemment appelé à être témoin inutile et affligé d'une destruction qui chemine inexorablement, j*éprouve encore davantage cette impression au souvenir d'un homme à qui je n'ai jamais Cessé de me recoonattre redevable.

Le terme fatal arriva. M. Comte, qui avait supporté la maladie avec la plus grande fermeté, ne supporta pas avec moins de fermeté les approches de la mort. La faiblesse corporelle devint extrême, et il eipira, sans agonie, le 5 septembre 1857, ayant auprès de lui quelques-uns de ses disciples qu'il préférait.

M. Comte laissa un testament. C'est une pièce volumineuse et étrange. Treize exécuteurs sont institués. Il les charge de conserver son appartement tel quel, comme premier siège du culte de l'humanité; de faire une pension à sa bonne; au décès de cette bonne, de faire une pension à son mari, et au décès de ce mari, une pension à leur fils ; de continuer la pension à Mme Comte ; il les charge aussi de payer seis dettes. Eii outre, M. Comte avait disposé de son avoir de cette façon: à sa bonne, Targent comptant, les bijoux, Targenterie; au corps de ses disciples, le mobilier et la bibliothèque, afin, comme je l'ai dit, qu'ils les gardassent pour les transmettre à leurs successeurs.

Pour que plusieurs de ces dispositions qui allaient à rencontre dû cofatrat de ttiariage eussent leur éifet, il fallait que Mme Comte y consentit. Ce consentement, Mme Comte Taurait peut-être donné, si son mari le lui eût convenablement demandé. Mais, loin de le demander, il s'y prit, suivant une erreur habituelle à son esprit, d'une manière qui, rassurant suivant lui, devait l'empêcher et le fit manquer effectivement; car le testament, en ce qui concerne sa femme, est injurieux d'un bout à l'autre.

Dans le temps où les dispositions écrites au testament fermentaient dans l'esprit de M. Comte et faisaient des explosions, je me suis plus d'une fois efforcé de lui inspirer plus de calme et un plus juste regard pour son passé. Bien des circoristances m'y autorisaient : d'une part, j'étais, on l'a vu, son disciple feï*vent; il me saVait ^ré alors d'avoir le premier en France appelé l'attention publique sur ses tra-

vaux; enfin j'avais pris l'initiative d'une souscription qui k satisfaisait; d'autre part, j'étais, depuis plusieurs années, lié avec Mme Comte : mes intentions n'étaient donc suspectes ni d'un côté ni de l'autre. J'écrivis à M. Comte; je lui représentai qu'après une séparation déjà ancienne, après une correspondance amicale qu'il avait lui même entreteoDe depuis cette séparation pendant plus de trois ans, des colères que rien n'autorisait n'étaient pas justes; j'allai même jusqu'à le sommer, avec la connaissance de Mme Comte, de me déclarer les griefs non connus dont il s'armait pour devenir si violent. Je n'en reçus jamais que des réponses irritées sans doute et acerbes, mais qui ne contenaient riea de plus que les reproches généraux qu'on peut voir soit dans sa lettre à M. Mill, soit dans ses lettres à Mme Comte. Le 6 septembre, lendemain de la mort, deux des treize exécuteurs vinrent l'annoncer à Mme Comte et lui dire que M. Comte avait laissé un testament par lequel sa pension était assurée, à la condition d'en accepter toutes les clauses; on lui apprit que c'était par les exécuteurs testamentaires que cette pension serait servie. Mme Comte répondit que, dans l'état où elle était, il lui était impossible de prendre une résolution, et que, d'ailleurs, elle n'accepterait jamais un testament qu'on ne lui montrait pas. On lui dit alors qu'il y avait urgence de prendre parti, son mari ayant laissé 10 000 francs de dettes, et que des poursuites allaient se commencer; on ne lui indiqua pas quels étaient les créanciers. Mme Comte fut atterrée à cette nouvelle, mais ajourna jusqu'à ce qu'elle eût connaissance du testament; sur cette réponse, on lui déclara que son refus d'acceptation donnait aux exécuteurs testamentaires le droit d'ouvrir un pli cacheté que son mari avait laissé contre elle. A cette menace, qui dès lors dominait tout, elle répondit qu'elle n'avait rien à craindre, et refusa définitivement, même sans connaissance du testament. Le jeudi suivant il y eut pour 1^

même but une nouvelle visite à laquelle on vint encore sans testament; nouveau refus de Mme Comte. Enfin, le samedi, toujours dans la même semaine, troisième visite, et troisième refus de Mme Comte, qui dit qu'un pareil acte (le pli cacheté posthume) ne pouvait émaner que d'un homme malade ou d'un malhonnête homme, et qu'elle avait épousé l'homme le plus honnête. Cependant le testament n'était pas produit: il ne fut déposé chez le notaire que le 1 2 septembre, jour de cette dernière visite.

Ce testament que Mme Comte n'acceptait pas et qui dérogeait aux clauses du contrat de mariage fut soutenu par les exécuteurs testamentaires. De là naquit un procès ; on plaida en référé; Mme Comte gagna, elle ne pouvait pas perdre, et le testament fut judiciairement annulé. Il n'y eut que les papiers de M. Comte qui restèrent en suspens ; ils ne furent accordés ni à Mme Comte ni à la famille, qui les réclamait aussi. Ces papiers furent, par ordre du président, déposés chez un notaire, où ils sont encore. Ils ne renferment d'ailleurs aucun manuscrit, et sont uniquement composés de lettres et de comptes de dépense. A la mort de Mme Comte, ils iront à la famille de M. Comte, si, auparavant, Mme Comte ne plaide pas pour en obtenir la possession.

On vient de voir quelles charges M. Comte imposait à ses disciples. Il avait depuis longtemps trouvé en eux le plus grand dévouement. A partir du moment où il fut son propre éditeur, il ne put faire imprimer ses livres qu'avec leur aide. M. Longchampt, exécuteur testamentaire, avait avancé 2000 francs; M. Audiflrent, exécuteur testamentaire aussi, 1877 francs ; son imprimeur, M. Thunot, qui lui avait donné des facilités, était créancier de 2372 francs. Il fallut faire une vente pour payer les dettes. Elles se composaient des créances de ces trois messieurs, des frais de funérailles, de quelques dettes d'amis, loyers, dettes de maison et frais de

justice. Quand Mme Comte eut soldé tout cela, le passif dépassa Tactif de quelques centaines de francs.

Mme Comte, que sop contrat d^ mariage recoxniaissaii créancière de 20 000 francs, pouvait légalement retenir pour elle les deux tiers de l'actif; mais une pareille i>ensée ne vint même pas à son esprit. Sans sopger au lendemain. quoique bien sombre, elle accomplit le devoir du moment, et, renonçant à toute sa créance, dont elle ne toucha pasuc sou, elle acquitta jusqu'au dernier sou les créances des autres. Bien loin de croire qu'elle faisait un sacrifice, àk a toujours regardé le payement des dettes de son mari comme son privilège.

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