‹ Auguste Comte et le positivisme (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · G AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

G AUGUSTE COMTE

d’Israël, même au temps des Juges : Jephté, par exemple, était un Galaadite de- la tribu de Manassé, et un chef militaire, comme devaient nécessairement être les gouvernants dans un pareil temps et dans un pareil pays. On ne trouve des gouvernants appartenant à la classe sacerdotale que dans deux cas anormaux, au sujet desquels on ne sait presque rien : les Mikaddos du Japon, et les Grands Lamas du Thibet : exemples dans aucun desquels la constitution générale de la société n’a été celle de la caste, et dans le dernier desquels la souveraineté sacerdotale est aussi nominale qu’elle l’est devenue dans le premier. L’Inde est le spécimen typique de l’institution de la caste, le seul cas où nous soyons certains qu’elle se soit jamais rencontrée, car la question de son existence partout ailleurs repose sur une

tulions, et qui recueillit ses informations de la bouche des prêtres égyptiens, dans le pays même, eût ignoré un point si important et tendant si fort à rehausser la dignité du corps sacerdotal, qui, selon toute probabilité, aurait plulêt été capable d'affirmer faussement le fait à Platon, que de l’empêcher, s'il eût été vrai, d’arriver à la connaissance d’Hérodote. Et non-seulement Hérodote garde le silence sur toute loi ou coutume de ce genre, mais encore il juge nécessaire de mentionner que, dans un cas particulier, le roi (du nom de Séthùs) était un prêtre : ce qu’il n’aurait guère pensé à faire, si cela avait été autre chose qu’une exception. 11 est assez vraisemblable qu’un roi d’Égypte voulût apprendre le caractère hiératique, et ne souffrit pas que les prêtres lui dérobassent la connaissance des mystères de la loi ou de la religion confiés à leur garde : et c’est là très-probablement le seul fondement qu’ait jamais eu l’assertion de l’étranger Éléatique dans le Dialogue «le Platon.

induction plus ou moins probable qui prend sa source dans un passé lointain. Mais dans l’Inde, où l’importance de l’ordre sacerdotal était plus grande que dans tout autre état mentionné de société, non-seulement le roi n’était pas un prêtre, mais conformément à la loi religieuse, ce n’en pouvait pas être un : il appartenait à une caste différente. Les Bramines étaient investis d’un caractère élevé de sainteté et d’une somme énorme de privilèges civils : il était enjoint au roi d’avoir un conseil consultatif de Bramines : mais dans la pratique il suivait leur avis ou n’en tenait aucun compte, exactement comme il lui plaisait. Ainsi que l’observe l’historien qui a le premier jeté la lumière de la raison sur la société Hindoue (1), le roi, bien qu’il semblât être de beaucoup inférieur, en dignité, aux Bramines, eut toujours la pleine puissance d’un despote : ce dont la raison était qu’il avait le commandement de l’armée, ainsi que la gestion des revenus publics. L’histoire authentique ne mentionne point de cas où quelqu’un, de ces rois ait appartenu à la caste sacerdotale. Même dans les circonstances qui lui étaient le plus favorables, le corps sacerdotal n’avait aucune voix dans les affaires temporelles, si ce n’est la voix « consultative » que la théorie de M. Comte accorde à tout pouvoir spirituel. Il faut qu’il ait recueilli ses matériaux, à cet égard, avec une « rapidité » inusitée, ear, à l’exception des sociétés Grecque et Romaine, il regarde comme théocratiques presque toutes les sociétés de l’antiquité, même la Gaule sous les Druides et la Perse sous Darius ; tout en recon-

(1) Mill, Histoire de l’Inde anglaise, livre III,chap. ni.

naissant cependant qu’au moment où ces deux pays font leur apparition dans l'histoire, l'usurpation militaire y avait déjà en grande partie renversé la théocratie. Far quelles preuves il aurait pu établir qu’elle y a jamais existé, c’est ce que nous nous avouons incapables de deviner.

Le seul autre défaut digne ici de remarque que nous trouvions dans la conception historique de M. Comte, c’est qu’il a une intelligence très-insuffisante des phénomènes particuliers du développement de l’Angleterre ; quoiqu’il en reconnaisse et qu’au total il en estime d’une manière exacte le caractère exceptionnel par rapport au mouvement général de l’Europe. Sa faute consiste principalement dans un manque d’appréciation du Protestantisme, qu’il ne voit, et ne connaît, à l’exemple de presque tous les penseurs même incrédules qui ont exclusivement vécu et pensé dans une atmosphère Catholique, que par son côté négatif; regardant la Réforme comme un mouvement purement destructif, arrêté court dans une phase prématurée. Il ne semble pas se douter que le Protestantisme ait d’autres influences positives que les influences générales du Christianisme; et il laisse ainsi échapper un des faits les plus importants qui s’y rattachent, à savoir son efficacité remarquable, par opposition au Catholicisme, pour cultiver l’intelligence ainsi que la conscience de chaque croyant en particulier. Le protestantisme, quand il n’est pas simplement professé, mais qu’il entre réellement dans l’esprit, fait appel à l’intelligence : ou demande à l’esprit d’être actif et non passif pour le recevoir. Le sentiment d’une responsabilité directe et immédiate de l’individu envers Dieu, est presque entièrement une création du Protestan-

ET TE POSITIVISME

tisme. Alors même que les Protestants étaient presque aussi persécuteurs que les Catholiques (tout à fait autant, ils ne le furent jamais), alors même qu’ils soutenaient aussi fermement que les Catholiques que le salut était attaché à la vraie foi, ils maintenaient cependant que ce n’était pas de la bouche du prêtre qu’on devait recevoir cette foi, mais que chaque fidèle avait à la chercher et à la trouver, à son péril éternel s’il échouait, et que nul autre ne pouvait répondre de lui à Dieu, mais qu’il lui fallait répondre de luimême. Éviter l’erreur fatale devint ainsi, en grande partie, une question de culture intellectuelle, et chaque croyant, quelque humble qu’il fût, eut le plus puissant de tous les motifs pour rechercher l’instruction et pour la mettre à profil. Aussi, dans les pays Protestants dont l’Église ne fut pas, comme a toujours été l’Église d’Angleterre, une institution principalement politique, en Écosse, par exemple, ou dans les états de la Nouvelle-Angleterre — une somme d’éducation parvint au plus pauvre, telle qu’il n’y en a pas d’autre exemple : chaque paysan expliquait la Bible à sa famille (beaucoup à leurs voisins), ce qui exerçait son esprit à la méditation et à la discussion de tous les points de sa croyance religieuse. 11 se peut que l’aliment n’ait pas été des plus nourrissants, mais nous ne saurions rester aveugles à l’exercice que d’aussi grands sujets donnaient à l’intelligence qui s’y aiguisait et s’y fortifiait, à la discipline dans Part de l’abstraction et du raisonnement qu’une pareille occupation mentale mettait à la portée du plus humble laïque, ce dont une des conséquences fut le privilège que posséda longtemps l’Écosse de fournir à la plus grande partie de l’Europe des professeurs pour ses universités,

el des artisans instruits et habiles pour ses arts pratiques.

En dépit de son importance, ceci n’est pourtant, dans une vue compréhensive de l’histoire universelle, qu’une question de détail. Nous ne trouvons point d’erreurs fondamentales dans la conception générale que M. Comte a de l’histoire. Il est singulièrement exempt de la plupart des tendances vicieuses et des exagérations qu’on a coutume de rencontrer chez presque tous les penseurs qui se mêlent de spéculations de ce genre. C’est à peine s’il y en a (par exemple) qui soient aussi complètement dégagés des deux erreurs opposées qui consistent à attribuer trop ou trop peu d’influence à l’accident, ainsi qu’aux qualités des individus.

La vulgaire méprise de supposer que le cours de l’histoire n’a pas de tendances qui lui soient propres, et que les grands événements procèdent ordinairement de petites causes, ou que les rois, les conquérants, ou les fondateurs de philosophies ou de religions peuvent faire de la société ce que bon leur semble, n’a été par personne évitée plus complètement ou exposée d’une manière plus frappante. Il est également exempt de l’erreur de ceux qui attribuent tout à des causes générales, et s’imaginent que ni les circonstances fortuites, ni les gouvernements par leurs actes, ni les hommes de génie par leurs pensées, n’accélèrent ni ne retardent essentiellement le progrès de l’humanité. C’est lit la méprise dont sont pénétrés les écrits si instructifs du ‘ regretté M. Buckle, le penseur qui, en Angleterre et de notre temps, avait la ressemblance la plus prochaine (ressemblance encore très-éloiguée) avec M. Comte. S’il n’avait pas été malheureusement enlevé dans une phase précoce de ses travaux, et avant la complète maturité de ses facultés, il

sc serait probablement défait d’une erreur qui est d’autant plus à regretter qu’elle donne quelque couleur au préjugé qui considère la doctrine de l’invariabilité des lois naturelles comme identique avec le fatalisme. M. Buckle est aussi tombé dans une autre méprise qu’a évitée M. Comte, celle de regarder l’élément intellectuel comme étant le seul progressif . dans l’homme, et l’élément moral comme restant trop identique en tous temps pour affecter même la moyenne annuelle du crime. RI. Comte, au contraire, fait preuve d’une perception très-subtile des causes qui élèvent ou abaissent le niveau général de l’excellence morale ; et il estime que le progrès intellectuel n’est en rien si avantageux qu’en établissant un critérium pour guider les sentiments moraux du genre humain et qu’en déterminant la manière d’amener ces sentiments à influer sur la conduite d’une façon effective.

M. Comte est également exempt de l’erreur qui consiste à considérer comme universelle et absolue toute règle pratique ou toute doctrine qu’on peut poser en politique. Il pense que toute vérité politique est strictement relative, et implique comme corrélatif un état ou une situation donnés de société. Celte conviction lui est maintenant commune avec tous les penseurs qpi sont à la hauteur du siècle, et se présente si naturellement à l’esprit de tout lecteur intelligent de l'histoire, que la seule chose dont il y ait à s’étonner, c’est que les hommes n’aient pas pu y arriver plus tôt. Elle marque une des différences principales entre la philosophie politique du présent et celle du passé: mais M. Comte l’adopla quand la manière opposée de penser était encore générale; et il est peu de peuseurs à qui ce principe doive davantage en fait de commentaires et d’illustrations.

De plus, alors même qu’il expose la succession historique des systèmes de croyance et des formes de société politique, et qu’il met dans tout leur jour celles de leurs imperfections à chacun, qui les ont tous empêchés d’être définitifs, cela ne le rend pas un seul moment injuste envers les hommes on les croyances du passé. Il proclame généreusement combien nous devons de gratitude à tous ceux qui ont essentiellement contribué, quels qu’aient été les défauts de leur doctrine ou même de leur conduite, à l’œuvre du perfectionnement humain. Il reconnaît que tous les modes de penser et toutes les formes de société qui appartiennent au passé ont rempli un office utile, et beaucoup un office nécessaire, en faisant passer le genre humain d’une phase de progrès à une autre plus élevée. L’esprit théologique dans ses formes successives, l’esprit métaphysique dans ses variétés principales sont honorés par lui pour les services qu’ils ont rendus h l’espèce humaine en la tirant de la sauvagerie primitive et en l’amenant à un étal où des modes de croyance d’un ordre plus avancé devinrent possibles. Sa liste des héros et des bienfaiteurs de rhumanité comprend, non -seulement tout nom considérable dans le mouvement scientifique, depuis Thaïes de Milel jusqu’à Fouricr le mathématicien et Blain ville le biologiste, et dans l'esthétique depuis Homère jusqu’à Manzoni, mais encore les noms les plus illustres dans les annales des religions et des philosophies diverses, ainsi que les hommes politiques véritablement grands dans tous les états de société (1). Il a, par-

(1) A une époque un peu ultérieure, M. Comte dressa ce qu’il a appelé un Calendrier Positiviste, où chaque jour est dédié à quelque

dessus tout, l’admiration la plus profonde |>our les services rendus par le Christianisme et par l’Église du moyen âge. Son appréciation de la période Catholique est telle que la majorité des Anglais (desquels nous prenons la liberté de différer) la jugeraient exagérée, sinon absurde. Les grands hommes du christianisme, depuis saint Paul jusqu’à saint François d’Assises, reçoivent ses hommages les plus chaleureux : il n’oublie même pas la grandeur de ceux qui ont vécu et pensé dans les siècles où l’Église catholique, s’étant arrêtée court tandis que le monde avait marché, était devenue un obstacle au progrès au lieu d'en être h* promoteur; des hommes tels que Fénelon et saint Vincent de Paul, Bossuet et Joseph de Maistre. Chez aucun penseur nous n’avons rencontré une sympathie et une vénération plus compréhensives et, dans le sens primitif dn mot, plus catholiques, pour le mérite réel et pour toute espèce de service rendu à l’humanité. Des hommes qui se seraient mis eu pièces les uns les autres, et qui, même, ont essayé de le

bienfaiteur de l'humanité (auquel est joint, en général, un génie de même espèce, mais d’un ordre inférieur, destiné à être célébré à la place de son supérieur chaque année bissextile). Là, aucune espèce de supériorité humaine réellement utile n’est omise, si ce n’est celle dont le caractère est purement négatif et destructif. D’après ce principe (qui est avoué), les philosophes français sont exclus eu tant que philosophes; ceux-là seuls d’entre eux obtenant admission qui, comme Voltaire et Diderot, y avaient des titres reposant sur d’autres fondements ; et les réformateurs protestants sont entièrement laissés de côté, à l'exception (chose curieuse) de Georges Fox, qui est reçu, présumons-nous, eu considération de ses principes de Paix.

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faire, lui sont tous sacrés dès qu’ils ont utilement servi, chacun 5 sa manière, les intérêts du genre humain.

Et sa conception de l’excellence humaine n’est point une notion bornée et rétrécie qui ne se soucie que de certaines formes de développement. Non-seulement il apprécie personnellement les créations des poètes et des artistes dans tous les départements, mais il leur accorde une haute valeur morale, les jugeant admirablement propres, par l’appel mixte qu’elles font aux sentiments et à l’intelligence, à faire l’éducation des sentiments des penseurs abstraits et à élargir l’horizon intellectuel des gens du monde (1). 11 regarde la loi du progrès comme applicable, en dépit des apparences, à la poésie et à l’art autant qu’à la science et à la politique. 11 attribue l’impression commune en faveur de l’opinion contraire, à ce seul fait que la perfection de la création esthétique requiert pour condition l’établissement parmi les hommes d’une conformité de sentiments, dont l’existence dépend de l’état fixe et stable des idées : tandis que les cinq derniers siècles ont été pour les croyances les plus générales et pour les sentiments les plus généraux du genre humain, une période, non d’affermissement, niais de bouleversement et de décomposition. Les nombreux monuments du génie poétique et artistique qu’a produits l’esprit moderne, en dépit du désavantage insigne de celle situation, sont (soutient-il) une preuve suffisante de lagran-

( I ) Il va encore plus loin et plus profondément dans un ouvrage subséquent : « L'art ramène doucement à la réalité les conlempla- » tions trop abstraites du Ihéoricien, tandis qu’il pousse noblement » le praticien aux spéculations désintéressées. » (Système de Politique positive, t. I, p. 287.)

ET LE POSiriVISME.

deur des productions qu’il sera capable d’enfanter, quand une veine harmonieuse de sentiment pénétrera une fois de plus la masse tout entière de la société, comme aux jours d’Homcre, d’Eschyle, de Phidias, et même de Dante.

Après une vue si profonde et si compréhensive du progrès de la société humaine dans le passé (dont l’avenir ne saurait être qu’un prolongement), il est naturel de demander quel usage il fait de cet examen d’ensemble en tant que base de recommandations pratiques. Pour ce qui est de pareilles recommandations, il en fait assurément, bien qu’elles aient, dans le présent Traité, un caractère beaucoup moins défini que dans ses derniers écrits. Mais il nous manque un chaînon nécessaire : il y a une interruption dans l’enchaînement d'ailleurs si étroit de ses spéculations. Nous ne pouvons réussir à voir aucune connexion scientifique entre son explication théorique du progrès passé de la société et ses plans d’amélioration future. Ceux-ci ne soûl pas recommandés, ainsi que nous pourrions nous y attendre, comme étant le but vers lequel la société humaine a tendu et fait effort à travers l’histoire tout entière. C’est de la sorte qu’ont ordinairement procédé les penseurs qui ont institué des théories de l’avenir fondées sur l’analyse historique du passé. Tocqueville, par exemple, et d’autres avec lui, croyant trouver par toute l’histoire un progrès constant dans le sens de l’égalité sociale et politique, arguaient que c’était l'office propre de la prévoyance politique, d’adoucir cette transition et de tirer le meilleur parti possible de ce qui allait infailliblement arriver. Nous ne voyons pas que IM. Comte appuie ses recommandations d’une argumentation semblable. Elles reposent chacune

sur ses propres raisous séparées d’utilité supposée; et cela aussi complètement que chez les philosophes qui, comme Bentham, spéculent sur la politique sans base historique d’aucune sorte. Le seul pont qui relie ses spéculations historiques à ses conclusions pratiques et conduise des unes aux autres est l’argument que les anciens pouvoirs de la société, allant en déclinant et étant destinés à disparaître, pour ne laisser que deux pouvoirs naissants, les penseurs positifs, d’une part, et les chefs d’industrie, de l’autre, l’aveuir appartient nécessairement à ceux-ci : le pouvoir spirituel aux premiers et le temporel aux seconds. Comme spécimen de prévision historique, ceci est fort défectueux, car les masses industrielles ne sont-elles pas là tout aussi bien que les chefs industriels? Et n’est-ce pas également un pouvoir croissant que le leur? Quoi qu’il en soit, la manière dont M. Comte conçoit le mode suivant lequel on devrait organiser et employer ces pouvoirs croissants est fondée sur toute autre chose que l’histoire. Et nous 11e pouvons nous empêcher de remarquer une anomalie singulière chez un penseur de la valeur de M. Comte. Après les preuves abondantes qu’il a fournies du lent accroissement des sciences, qui toutes, sauf le couple mathématico-astronomique, sont encore, ainsi qu’il le pense justement, dans une phase trèspeu avancée, il semble cependant qu’à son avis, la simple institution d’une science positive de la sociologie soit équivalente à l’achèvement de celle-ci ; que toutes les variétés d’opinions qui régnent en celte matière, et mettent le désaccord parmi les hommes soient seulement dues à ce qu’on a appliqué la méthode théologique ou métaphysique à l’étude des questions sociologiques; et que lorsque la Tné-

Kl Lfc POSlïlVISMK.

tbodc positive qui, sur d’autres poiuts de nos connaissances, a fait surgir des sciences réelles, sera semblablement appliquée h celui-ci, la divergence doive cesser tout à coup, et les penseurs positifs adonnés aux recherches sociales montrer autant d’accord dans leurs doctrines que ceux qui cultivent quelqu’une des sciences de la vie inorganique. Heureuse serait la perspective du genre humain s’il en était ainsi. U peut se faire qu’il vienne un temps comme celui qu’a espéré M. Comte : il viendra sûrement, si rien n’arrête le progrès du perfectionnement humain ; mais ce sera après une phase de spéculation laborieuse et de controverse violente, dont la durée est inconnue. La période de décomposition qui, d’après sa propre supputation, s’étend depuis le commencement du xtv e siècle jusqu’à aujourd’hui, n’est pas encore terminée: la carcasse du vieil édifice restera debout jusqu’à ce qu’il y en ait une autre qui soit prête à la remplacer; et la nouvelle synthèse est à peine commencée, et l’analyse préparatoire n’est pas même complètement finie. Il est d’autres occasions où M. Comte prend très-bien garde que la Méthode d’une science n’est pas la science elle-même, et que la difficulté de découvrir les procédés convenables une fois surmontée, il reste une difficulté plus grande encore, celle de les appliquer. C’est là une chose qui est vraie de toutes les sciences, mais qui est surtout vraie en Sociologie. Les faits étant plus compliqués, et dépendant d’un plus grand concours de forces (pie dans toute autre science, la difficulté de leur appliquer la méthode déductive s’accroît en proportion ; tandis que la différence considérable entre un cas et un autre dans quelques-unes des circonstances qui affectent le résultat

de l’opération, fait que la prétention ?i l’induction directe ne vaut ordinairement pas mieux que l’empirisme. Il est donc infiniment plus incertain que dans toute autre science si deux investigateurs également compétents et également désintéressés envisageront l’évidence de la même manière, ou arriverontà la même conclusion. Quand à cette difficulté intrinsèque vient s’ajouter le degré bien plus grand auquel les prédilections , ou les intérêts personnels , ou de classe, entrent en lutte avec l’impartialité du jugement, il faut ajourner indéfiniment l’espérance de voir s’établir entre les investigateurs de la science sociologique un accord d’o pinions suffisant pour entraîner, par pure déférence pour leur autorité, l’assentiment universel que requiert le plan de société de M. Comte.

La théorie de M. Comte est un excellente illustration de ces difficultés, puisque, bien qu’il fût préparé à ces spéculations comme personne ne l’avait jamais été auparavant, ses vues de régénération sociale, même sous la forme rudimentaire où elles se révèlent dans son traité (pour ne pas parler du système singulier en lequel elles se trouvèrent converties plus tard, par suite de l’extension qu’il leur donna), sont telles que, peut-être, nulle autre personne d’une science et d’une capacité égales, ne s’accorderait avec lui là-dessus. Ces vues, fussent-elles aussi vraies qu’elles sont discutables, ne pourraient pas avoir leur effet avant que les penseurs positifs ne fussent arrivés à cette unanimité sur laquelle il comptait ; puisque le grand ressort de son système est un Pouvoir Spirituel composé de Philosophes Positifs, l’apparition duquel ne pourrait être provoquée que par rétablissement préalable de l’unanimité

en question. Quelques mots suffiront pour esquisser son plan. Une corporation de philosophes, recevant de l’État un

modeste subside, entourée de respect, mais péremptoirement exclue, non-seulement de tout pouvoir ou de tout emploi politiques, mais encore de toutes richesses et de toutes autres occupations que les siennes propres, doit avoir l’entière direction de l’éducation, avec le droit et le devoir de conseiller et de reprendre chacun au sujet de sa vie, tant politique que privée, et de plus, ayec une certaine autorité (si elle est positive ou seulement morale, reste indéterminé) sur les membres de la classe spéculative ellemême, pour les empêcher de dissiper leur temps et leur génie en des recherches et en des spéculations sans valeur pour le genre humain (parmi lesquelles il en range beaucoup qui sont aujourd’hui en haute estime), et pour les obliger à appliquer toutes leurs facultés aux investigations qui peuvent être regardées à ce moment comme étant de l’importance la plus pressante pour la prospérité générale. Le gouvernement temporel, qui doit coexister avec ce pouvoir spirituel, consiste en une aristocratie de capitalistes dont la dignité et l’autorité doivent être en raison du degré de généralité de leurs conceptions et de leurs opérations, — les banquiers au sommet de l’échelle, les commerçants au-dessous d’eux, et les agriculteurs en bas. De système représentatif, ou d'autre organisation populaire pour servir de contrepoids à cette puissance dominante, il n’en est jamais question. Les freins sur lesquels il faut compter pour prévenir son abus, sont les conseils et les remontrances du Pouvoir Spirituel, ainsi que la liberté illimitée de discussion et de critique chez les inférieurs de toutes classes. Quant

an mode suivant lequel les autorités de l’un ou de l’autre groupe "doivent remplir l’office qui leur est assigné, il en est peu parlé clans ce traité ■; mais l’idée générale est de faire en sorte que, si la loi règle le moins de choses j)ossible, la pression de l’opinion, dirigée par le Pouvoir Spirituel, s’exerce si lourdement sur chaque individu, depuis le plus humble jusqu’au plus puissant, que l’obligation légale soit le plus souvent superflue. La liberté et la spontanéité dans l'individu ne font pas partie du plan. M. Comte les regarde avec autant de jalousie qu’un pédagogue, ou qu’un directeur de consciences. Chacun des détails publics ou privés de la conduite doit être à découvert devant l’œil du public, et sera maintenu par le pouvoir de l'opinion dans la voie que la corporation Spirituelle jugera la meilleure.

Ce n’est pas là une peinture tellement séduisante qu’il y ail beaucoup de chance pour qu’elle fasse rapidement des ^prosélytes, et les objections à faire à ce plan sont trop manifestes pour qu’il soit besoin de les exposer. En vérité, il n’y aura que les esprits méditatifs à qui il paraîtra croyable que des spéculations conduisant à un pareil résultat puissent mériter l’attention nécessaire pour les comprendre. Nous nous proposons, dans l’Essai qui va suivre, de les examiner en tant que partie du système de doctrine si élaboré et si cohérent, que 51. Comte institua plus lard en vue de la reconstruction de la société. Eu attendant, le lecteur inférera de ce qui a été dit, que, dans notre opinion, ÎW. Comte n’a pas créé la Sociologie. A part son analyse de l’histoire, à laquelle il y a beaucoup à ajouter, mais qui, pensonsnous, ne sera probablement jamais invalidée dans ses traits

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généraux, il n’a rien fait en Sociologie qui ne demande à être fait de nouveau et mieux. Néanmoins , M? Comte a fait avancer d’une manière considérable cet ordre de connaissances. Outre le grand fonds de pensée, d’un mérite divers et souvent éminent, dont il a enrichi le sujet, sa conception de la méthode de ce dernier surpasse tellement en vérité et en profondeur celle de tous ses prédécesseurs, qu elle marque une ère dans l’histoire de la culture de cetie branche de notre savoir. Si l’on ne peut pas dire de lui qu’il ait créé une science, on peut vraiment dire qu’il en a, pour la première fois, rendu la création possible. C’est là un grand achèvement, et, avec le mérile extraordinaire de son analyse historique et de sa philosophie des sciences physiques, C’en est assez pour immorlaliser-son nom. Mais sa renommée auprès de la postérité aurait probablement été plus grande qu’elle ne semble aujourd’hui devoir l’être, si, après avoir montré comment instituer la science sociale, il ne s’élait pas flatté qu’il l’avait instituée lui-même, et qu’elle était déjà d’une solidité suffisante pour qu’on put essayer de fonder sur elle l’édifice entier de l’Art Politique.

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