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d'esprit original qui est très-commun chez les penseurs français et par lequel M. Comte se distingue entre eux tous. Il ne pouvait se passer de ce qu'il appelait « Y unité ». C'était en vue de l'Unité qu'une religion était à ses yeux désirable, non pas dans le simple sens d'Unanimité, mais dans un sens beaucoup plus large. Une religion doit être quelque chose par quoi la vie humaine se puisse « systématiser ». Il la définit, dans le Catéchisme, « l'état de complète unité, qui dislingue notre existence à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une
destination commune Une telle harmonie individuelle
ou collective ne pouvant jamais être pleinement réalisée dans une existence aussi compliquée que la nôtre, cette définition de la religion caractérise donc le type immuable vers lequel tend de plus en plus l'ensemble des efforts humains. Notre bonheur et notre mérite consistent surtout à nous rapprocher autant que possible de cette unité, dont l'essor graduel constitue la meilleure mesure du vrai perfectionnement personnel ou social. » Il revient continuellement à ce thème, et argue que cette unité ou harmonie de tous les éléments de notre vie n'est pas compatible avec la prédominance des penchants personnels, puisque ceux-ci entraînent dans différentes directions : elle ne peut résulter que de la subordination de ces derniers aux sentiments sociaux qu'on peut faire agir dans une même direction au moyen d'un système commun de convictions, et qui diffèrent des inclinations égoïstes, en ce que, tous tant que nous sommes, nous les encourageons naturellement l'un chez l'autre, tandis que la vie sociale est, au contraire, un frein perpétuel aux penchants égoïstes.
Le fons errorum, dans les dernières spéculations de M. Comte, est ce désir désordonné d' « unité » et de « systématisation ». C'est pour cette raison qu'il ne lui suffit pas que tous soient prêts, en cas de besoin, à faire passer leurs intérêts et leurs penchants après les exigences du bien général; il demande que chacun regarde comme un vice le moindre soin de ses intérêts personnels, si ce n'est à titre d'instrument du bien d'autrui, — que chacun en ai.t honte et s'efforce de s'en guérir, attendu que son existence n'est pas « systématisée », et n'est pas dans un état de « complète unité », tant qu'il se met en peine de plus d'une seule chose. Le plus étrange de l'affaire c'est qu'il semble à M. Comte que cette proposition soit axiomatique. Il considère évidemment cette idée, que toute perfection consiste dans l'unité, comme une maxime que nul homme, ayant l'esprit sain, ne peut songer à révoquer en doute. Il ne semble pas qu'il soit jamais venu à l'esprit qu'on pût présenter des objections ab initio, et demander pourquoi cette universelle systématisation, systématisation, systématisation? Pourquoi faut-il que toute la vie humaine ne tende qu'à un seul but, et soit convertie en un système de moyens disposés en vue d'une fin unique? >*e peut-il pas se faire que l'humanité qui, après tout, se compose d'individualités humaines, obtienne une plus grande somme de félicité, lorsque chacun poursuit son propre bonheur, en se soumettant aux règles et aux conditions prescrites par le bien du reste des bommes, que si chacun fait du bien d'autrui son seul objet, et ne se permet nuls plaisirs personnels qui ne soient indispensables à la conservation de ses facultés? On doit subir de bon cœur le régime d'une ville bloquée, lorsque de grands desseins l'exigent; mais est-ce là la per-
fectioii idéale de l'existence humaine? M. Comte ne voit aucune de ces difficultés. Le seul vrai bonheur, affirme-til, réside dans l'exercice des affections. C'est là (ju'il l'avait trouvé pendant une année entière, et c'en était assez pour lui permettre d'aller au fond de la question et de juger s'il pouvait se passer de tout le reste. Quant à supposer que quelque autre personne pût avoir besoin ou tirer profit de de ce aue M. Comte ne prisait pas, c'était là, comme de raison une idée à laquelle il n'y avait pas lieu de songer. « L'unité » et la « systématisation » demandaient absolument que tout le monde se modelât sur M. Comte. Il ne convenait pas de supposer qu'il pût y avoir plus d'un chemin pour arriver à la félicité humaine, ou qu'il pût y avoir en elle plus d'un élément.
L'homme le plus prévenu doit reconnaître que celte religion sans théologie ne peut être accusée de relâcher les reins moraux. Bien au contraire, elle les exagère prodigieusement. Elle commet, en Éthique, la même méprise que la théorie du Calvinisme : à savoir que tout acte dans la vie doit être fait pour la gloire de Dieu, et que tout ce qui n'est pas devoir est péché. Elle n'aperçoit pas qu'entre le domaine du devoir et celui du péché, il y a un espace intermédiaire : le domaine du mérite positif. Il n'est pas bon que les gens soient contraints par l'opinion des autres à faire toutes les choses pour l'accomplissement desquelles ils mériteraient des louanges. Il y a un type d'altruisme iusqu'auquel on doit exiger que tous s'élèvent; et le degré qui se trouve au delà est, non pas obligatoire, mais méritoire. Il incombe à chacun de contenir la poursuite de ce qui fait l'objet de ses désirs personnels dans les limites compatibles avec les intérêts essentiels d'autrui. Quelles
sont ces limites, c'est ce qu'il est du domaine de la science éthique de déterminer; tandis que maintenir en deçà tous les individus et tous les groupes d'individus est l'office propre de la peine et du blâme moral. S'il y a des personnes qui, outre qu'elles remplissent «ette obligation, prennent le bien d'autrui pour le but direct de leurs efforts désintéressés, faisant passer après cet objet ou y sacrifiant des satisfactions personnelles mêmes innocentes, elles méritent gratitude et honneur, et s'attirent justement une louange morale. Tant qu'elles ne sont, en aucune façon, astreintes à cette conduite par quelque pression extérieure, une pareille manière d'agir ne saurait être poussée à l'excès; mais la spontanéité en est une condition nécessaire, puisque la notion d'un bonheur pour tous, qui s'obtient par le sacrifice que chacun fait de soi-même, est une contradiction, si cette abnégation est réellement ressentie comme un sacrifice. Une telle spontanéité n'exclut aucunement un encouragement sympathique; mais la forme à donner à cet encouragement doit être de rendre le dévouement agréable, et non pas de rendre tout le reste pénible. Le but doit être d'exciter à servir l'humanité par l'appât des récompenses naturelles qui s'y attachent, et non d'empêcher que nous puissions poursuivre notre propre bien de quelque autre manière, en troublant cette poursuite par les reproches des autres et de notre propre conscience. L'office propre de ces sanctions est d'astreindre chacun à la conduite nécessaire pour donner à toutes les autres personnes leur juste part de chance : conduite qui consiste principalement à ne pas leur nuire, ainsi qu'à ne pas les gêner dans tout ce qui leur fait du bien sans causer de tort à autrui. A ceci, il faut naturellement ajouter
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que, lorsque nous nous engageons expressément ou implicitement à faire davantage, nous sommes obligés de tenir noire promesse. Et, comme quiconque profite des avantages de la société induit les autres à attendre de lui tous les bons offices positifs et tous les services désintéressés qu'a rendus habituels le degré de progrès moral auquel est parvenu le genre humain, il mérite un blâme moral, s'il vient, sans juste cause, à tromper cette attente. Grâce à ce principe, le domaine du devoir moral va toujours s'étendant. Lorsqu'une vertu, qui était autrefois peu commune, est devenue commune, on la met au nombre des obligations, et le degré qui est au-dessus d'elle reste simplement méritoire.
M. Comte est accoutumé à tirer de la discipline de l'Église Catholique la plupart de ses idées de culture morale. Il se serait moins écarté du but, si, dans le cas présent, il avait suivi ce guide. Car la distinction que nous avons tracée fut pleinement reconnue par les hommes sagaces et clairvoyants qui créèrent l'éthique Catholique. C'est même un des reproches qu'on fait constamment au Catholicisme, d'avoir deux règles de morale, et de ne pas rendre obligatoire pour tous les Chrétiens la règle la plus haute de perfection Chrétienne. L'Eglise Catholique a une règle qui, si l'on s'y conforme fidèlement, suffit pour le salut; et elle en a une seconde qui est plus élevée et qui, strictement suivie, constitue le saint. M. Comte, insciemment peut-être, car il n'y a rien qui eût été plus improbable de sa part, s'il en avait eu connaissance, a détaché un feuillet du livre du Protestantisme si méprisé. Comme les Calvinistes extrêmes, il exige que tous les croyants soient des saints, et les damne (à sa manière) s'ils ne le sont pas.
Notre conception de la vie humaine est différente. Nous n'estimons pas que la vie soit si riche en jouissances que nous puissions renoncer à cultiver toutes celles qui s'adressent à ce que M. Comte appelle les penchants égoïstes. Nous croyons au contraire que donner à ces derniers une satisfaction suffisante, en se gardant de l'excès, mais en poussant celle-ci jusqu'au degré qui comporte la plus grande jouissance, est presque toujours favorable aux affections bienveillantes. Nous pensons que la moralisation des jouissances personnelles consiste, non pas à les réduire à la plus petite somme possible, mais à cultiver le désir habituel de les partager avec les autres et avec tous les autres, ainsi qu'à dédaigner de convoiter pour soi-même tout ce qui n'est pas susceptible d'etre partagé de la sorte. Il n'y a qu'une seule passion ou inclination qui soit incompatible d'une façon permanente avec cette manière d'être, — c'est l'amour de la domination ou de la supériorité recherchées pour elles-mêmes, lequel implique et a pour base un abaissement équivalent des autres. En fait de règle de conduite à imposer au moyen de sanctions morales, nous pensons qu'on ne doit rien tenter, sinon d'empêcher les gens de nuire aux autres, ou de négliger de faire le bien qu'ils se sont engagés à accomplir. En ne demandant rien de plus, la société, dans toutes les circonstances moyennes, obtient bien davantage; car l'activité inhérente à la nature humaine s'échappe dans les directions utiles, quand les voies pernicieuses lui sont fermées. C'est là notre conception de la règle morale prescrite par la religion de l'Humanité. Mais, au-dessus de cette règle, il y a un champ illimité de mérite moral qui va jusqu'à l'héroïsme le plus élevé, et qu'on doit entretenir par toute sorte d'encoura-
gements positifs, mais non Caire rentrer dans le domaine de l'obligation. Il fait partie de noire plan, comme de celui de M. Comte, que la culture de l'altruisme, ainsi que la subordination de l'égoïsme à celui-ci, bien au delà des limites du devoir moral absolu, soit un des principaux buts de l'éducation tant individuelle que collective. Nous reconnaissons même la valeur, relativement à celte fin, de la discipline ascétique, dans le sens Grec et primitif du mot. Nous pensons, avec le docteur Johnson, que celui qui ne s'est jamais refusé une chose vide de mal, ne saurait mériter qu'on se fie à lui du soin de se refuser tout ce qui en renferme. Nous ne doutons pas que les enfants et les jeunes gens ne soient de nouveau, quelque jour, systématiquement plies à la mortification de soi-même, et qu'on ne leur enseigne, ainsi que dans l'antiquité, à maîtriser leurs appétits, à braver les dangers, et à subir volontairement la douleur, à titre de simples exercices d'éducation. On a perdu aussi bien que gagné quelque chose en cessant de dresser chaque citoyen à la discipline nécessaire au soldat. Et l'on ne saurait prendre trop de peine pour contracter et développer en soi l'habitude d'être utile à autrui et au monde entier, en pratiquant la vertu positive au delà des limites du devoir prescrit, indépendamment de toute récompense et de toute considération personnelle. Aucun effort ne doit être épargné pour associer dans l'esprit de l'élève le respect de soi-même, ainsi que le désir du respect d'autrui, avec l'idée de services rendus à l'Humanité, collectivement, quand cela se peut, mais, en tout cas, dans la personne de ses membres individuels, ce qui est toujours possible. Il y a dans ces volumes de M. Comte beaucoup de remarques et de préceptes que nous acceptons pleine-
ment, comme ne convenant pas moins à notre conception de la morale qu'à la sienne. Par exemple, sans admettre que faire des « calculs personnels » soit contraire à la morale, nous nous accordons avec lui en cette opinion que les principaux préceptes d'hygiène doivent être inculqués, non pas seulement ou surtout h titre de maximes de prudence, mais comme constituant une question de devoir envers autrui, attendu qu'en gaspillant notre santé nous nous mettons dans l'impossibilité de rendre à nos semblables les services auxquels ils ont droit. Comme M. Comte le dit avec vérité, le motif de prudence est bien loin de suffire complètement ici, puisque les médecins eux-mêmes négligent souvent leurs propres préceptes. Les peines personnelles attachées à l'omission des soins que réclame la santé sont communément éloignées, aussi bien que plus ou moins incertaines, et nécessitent la sanction additionnelle et plus immédiate de la responsabilité morale. Nous pensons donc que, dans ce cas, M. Comte a raison en principe, bien que nous ne doutions pas le moins du monde qu'en pratique il ne fût tombé dans l'extrême exagération, et n'eût totalement refusé de reconnaître la liberté légitime qu'a l'individu déjuger par lui-même de sa propre condition physique, selon sa capacité et en acceptant la responsabilité du résultat.
En connexion avec les mêmes considérations, il est une autre idée de M. Comte qui a beaucoup de beauté et de grandeur, et dont la réalisation, dans les limites du possible, amènerait la culture des sentiments sociaux sur un point des plus essentiels. C'est que quiconque vit d'un métier utile doit prendre l'habitude de se considérer, non comme un individu travaillant pour son profit privé, mais
comme un fonctionnaire public; et de regarder son salaire, de quelque sorle qu'il soit, non comme la rémunération ou le prix d'achat de sou labeur (qu'il doit donner gratuitement), mais comme le subside que lui fournit la société pour lui permettre de continuer son travail et de remplacer les matériaux et les produits consommés dans le cours de l'opération. M. Comte observe que, dans l'industrie moderne, chacun travaille, de fait, bien plus pour autrui ({lie pour soi, puisque les fruits de son labeur doivent être consommés par les autres : il est donc seulement nécessaire que ses pensées ainsi que son imagination s'adaptent à l'état réel des faits. Le problème pratique n'est cependant pas tout à fait aussi simple, car si l'individu est fortement pénétré de la croyance qu'il travaille pour les autres, il se peut que cela n'ait d'autre résultat que de l'amener à penser qu'il leur est indispensable, et ne fasse que l'encourager à élever le prix de sa marchandise, au lieu de la donner gratuitement. Ce que veut dire en réalité M. Comte, c'est que nous devons regarder le fait de travailler pour le profit d' autrui comme étant un bien en soi; que c'est là une chose que nous devons désirer pour ellemême, et non en vue d'une rémunération à laquelle nous ne pouvons justement prétendre pour faire ce qui nous plaît; que le retour propre d'un service rendu à la société, c'est la gratitude de la société; et que le droit moral de chacun au subside destiné à subvenir à ses besoins personnels, n'est pas une question de réciprocité à l'égard de sa coopération, mais dépend de la quotité que la situation de la société permet de lui assigner d'une manière compatible avec les justes droits des autres. Nous souscrivons sans réserve à cette opinion. La méthode grossière de
laisser régler par la concurrence du marché la part de produit qui revient au travailleur peut représenter une nécessité pratique, mais ne représente certainement pas un idéal moral. Sa justification, c'est que la civilisation n'a encore rien pu organiser de mieux que cette première ébauche informe d'une répartition équitable. Tout imparfaite qu'elle est, nous nous fourvoyons moins, pour le présent, en laissant la chose se régler d'elle-même, qu'en la réglant artificiellement par quelqu'un des procédés déjà essayés. Mais, de quelque manière que cette question soit en dernier lieu résolue, la véritable idée morale et sociale du Travail n'en peut être aucunement affectée. Tant que les ouvriers et les patrons n'accompliront pas l'œuvre de l'industrie dans l'esprit où les soldats accomplissent celle d'une armée, l'industrie ne sera jamais moralisée, et la vie militaire restera ce que, malgré le caractère antisocial de son objet direct, elle a été jusqu'ici — la principale école de coopération morale.
Mais c'est assez parler de l'idée générale de l'éthique et de la religion de M. Comte. Il nous faut maintenant dire quelque chose des détails. Ici nous abordons le côté burlesque du sujet; mais nous aurons malbeureusement à rapporter d'autres choses qui sont d'un ridicule bien plus achevé.
Il ne peut pas y avoir de religion sans culte, c'est-à-dire sans une série d'observances systématiques destinées à cultiver et à entretenir le sentiment religieux. Bien que M. Comte apprécie justement l'efficacité supérieure des actes pour soutenir et fortifier le sentiment qui les inspire, comparativement à la simple expression, quel qu'en soit le mode, il prend la peine d'organiser également cette dci-
aière avec un soin très-minutieux. Il fournil l'équivalent, tanl des dévotions privées que des cérémonies publiques des autres croyances. Le lecteur sera surpris d'apprendre que les premières consistent dans la prière. Mais la prière, comme l'entend M. Comte, ne signifie pas une demande : c'est une simple effusion de sentiment; et, à l'appui de celte manière de voir, il invoque l'autorité des mystiques chrétiens. Ce n'est pas au Grand-Être, à l'Humanité collective que doit s'adresser cet hommage, bien qu'il arrive parfois à M. Comte de pousser la métaphore jusqu'à donner à celle-ci le titre de déesse. Les honneurs dus à l'Humanité collective sont réservés pour les célébrations publiques. L'adoration privée doit lui être rendue dans la personne de ses dignes représentants individuels, qui peuvent être vivants ou morts, mais qui, dans tous les cas, doivent être des femmes; car les femmes, étant le sexe (lima n(, représentent le meilleur attribut de l'Humanité, celui qui devrait régler toute la vie humaine; et, de plus, il est impossible de symboliser l'Humanité sous une autre forme que celle d'une femme. Les objets de l'adoration privée sont la mère, la femme et la fdle, représentant, chacune séparément, le passé, le présent et l'avenir, et provoquant l'exercice actif des trois sentiments sociaux : vénération, attachement et bonté. Nous devons les regarder, mortes ou vivantes, comme nos anges gardiens (« les vrais anges gardiens »). Si les deux dernières n'ont jamais existé, ou si, dans un cas particulier, quelqu'un des trois types est trop défectueux pour remplir l'office qui lui est assigné, on peut les remplacer par quelque autre type d'excellence féminine, voire même par un type purement historique. Que l'objet soit vivant ou mort, l'adoration (telle
quo nous l'entendons) ne doit s'adresser qu'à l'idée. La prière se compose de deux parlies : la commémoration, suivie de l'effusion. Par commémoration, M. Comte entend un effort de mémoire et d'imagination qui évoque l'image de l'objet avec le plus de vivacité possible; et tous les artifices sont épuisés pour rendre l'image aussi vivante, aussi voisine de la réalité, et aussi proche de l'hallucination véritable que le comporte un état sain de l'esprit. Ce degré d'intensité une fois atteint, autant que la chose est faisable, l'effusion s'ensuit. Chacun doit composer la formule de sa prière, et la répéter de vive voix, au lieu de se borner à la dire mentalement; il est permis d'y faire des additions, ou d'y apporter des modifications, non pas d'une façon arbitraire, mais seulement lorsqu'on y est amené par un motif suffisant. On peut l'entremêler de passages tirés des meilleurs poètes, quand ils se présentent spontanément à l'esprit, en raison de la manière heureuse dont ils expriment le sentiment de l'adorateur. M. Comte pratiquait ces observances en l'honneur de la mémoire de sa Clotilde, et il les prescrit à tous les vrais croyants. Elles doivent occuper deux heures chaque jour, réparties en trois moments différents : au lever, au milieu des heures de travail, et au lit, le soir. La première prière, laquelle doit se faire à genoux, sera communément la plus longue, et la seconde, la plus courte. La troisième doit se prolonger, autant que possible, jusqu'à l'invasion du sommeil, afin qu'elle fasse sentir son effet en disciplinant même les songes.
Le culte public se compose d'une série de célébrations ou de fêtes, au nombre de quatre-vingt-quatre par an, lesquelles sont disposées de manière à ce qu'il s'en rencontre
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au moins une chaque semaine. Elles sont consacrées à la glorification successive de l'Humanité elle-même, des di- \ers liens politiques et domestiques qui existent parmi les hommes, des phases successives de l'évolution passée de notre espèce, et des différentes classes en lesquelles Le gouvernement de M. Comte divise le genre humain. De plus, la religion de M. Comte a neuf sacrements, qui consistent dans la consécration solennelle faite par les prêlres de l'Humanité (avec les exhortations convenables) de toutes les grandes transitions de la vie : l'entrée dans la vie même, ainsi que dans chacune de ses 'phases successives : éducation, mariage, choix d'une profession, et ainsi de suite. Parmi ces phases se trouve la mort, qui reçoit le nom de transformation, et est considérée comme le passage de l'existence objective à la subjective, — au mode d'existence qui consiste à vivre dans la mémoire de nos semblables. N'ayant point l'éternité de l'existence object ivc à promettre, la religion de M. Comte donne tout ce qu'elle peut en offrant l'espoir d'une immortalité subjective, — l'espoir de vivre dans le souvenir et dans l'adoration posthume de l'ensemble des hommes, si nous avons fait quelque chose pour mériter qu'ils se souviennent de nous, et, tout au moins, de ceux qui nous ont aimé pendant notre vie; puis, enfin, quand ceux-là aussi s'en sont allés, d'être compris dans l'adoration collective rendue au Grand-Etre. On doit enseigner aux hommes à attendre ceci comme la récompense suffisante de toute une vie dévouée au service de l'Humanité. Sept ans après la mort arrive le dernier Sacrement : un jugement public, rendu par le sacerdoce, sur la mémoire du défunt. Ceci est institué dans un dessein, non de réprobation, mais de glorification, et il est
loisible à qui que ce soit de s'en exempter par une déclaration faite pendant la vie. Si on le juge, et qu'il soit trouvé méritant, il est solennellement incorporé au Grand-Etre, et ses restes sont transportés du lieu destiné à la sépulture civile dans celui consacré à la sépulture religieuse, « dans le bois sacré qui doit entourer chaque temple de l'Humanité ».
Cette brève analyse ne donne aucune idée de la rigueur minutieuse des prescriptions de M. Comte, ni du degré extraordinaire auquel il pousse la manie de la réglementation par laquelle les Français se distinguent entre les Européens, et M. Comte entre les Français. C'est là ce qui jette un air de ridicule irrésistible sur le sujet tout entier. Il n'y a en réalité rien de ridicule dans les pratiques de dévotion que M. Comte recommande d'adresser à une mémoire chérie, ou à un idéal ennoblissant, quand elles surgissent, sans provocation, des. profondeurs du sentiment individuel; mais il y a quelque chose d'indicihlement burlesque à enjoindre à chacun de les accomplir trois fois par jour, deux heures durant, non parce que ses sentiments le demandent, mais dans le dessein prémédité de les éveiller. Toutefois, le comique est un phénomène qui semble avoir été, sous toutes ses formes, complètement inconnu à M. Comte. Il n'y arien dans ses écrits d'où l'on puisse inférer qu'il fut instruit de l'existence de ces deux choses : l'esprit et le goût de la plaisanlerie. Le seul écrivain distingué par l'une et l'autre de ces qualités, pour qui il montre quelque admiration, est Molière; et encore, n'estce pas son esprit qu'il admire, mais bien sa sagesse. Nous mentionnons ceci sans entendre en faire un reproche à M. Comte; car une conviction profonde élève un homme
au-dessus du sentiment du ridicule. Mais il y a dans ses écrits des passages qui, nous semble-t-il vraiment, n'auraient pu être écrits par un homme ayant jamais ri. Nous allons en donner un exemple. Outre les prières régulières, la religion de M. Comte, comme la Catholique, a besoin de formules qui puissent s'appliquer aux occasions fortuites et imprévues. Ce sont là des choses, dit-il, qu'il faut en général laisser au choix du croyant : il suggère, néanmoins, comme une pratique très-convenable, la répétition de « la formule fondamentale du Positivisme », à savoir : « l'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but ». Non content, toutefois, d'avoir l'équivalent des Pater et des Ave du Catholicisme, il lui faut encore l'équivalent du signe de la croix, et il s'exprime ainsi : « Cette expansion peut être perfectionnée par des signes universels... Afin de mieux développer l'aptitude nécessaire de la formule positiviste à représenter toujours la condition humaine, il convient ordinairement de l'énoncer en touchant successivement les principaux organes que la théorie cérébrale assigne à ses trois éléments1 ». Il se peut que ce soit là une très-bonne manière de manifester la dévotion qu'on a au Grand-Être; mais quiconque eût apprécié l'effet qu'elle produit sur le lecteur profane, aurait pensé qu'il était sage de la tenir secrète jusqu'à ce que la propagation de la Religion Positive fut entrée dans une phase beaucoup plus avancée.
Comme la religion de M. Comte a un culte, elle a aussi un clergé qui est le pivot de tout le système social et politique qu'il édifie. C'est, en décrivant son idéal de société