‹ Auguste Comte et le positivismeChapitre 15 sur 20 · Système de Politique Positive, t. IV, p · texte numérisé non relu

Système de Politique Positive, t. IV, p

politique à l'état normal, avec les différentes classes dont elle se compose, que nous pourrons le mieux exposer la nature et l'office de ce sacerdoce.

La nécessité d'un Pouvoir Spirituel distinct et séparé du gouvernement temporel est le principe essentiel du plan politique de M. Comte, et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque le Pouvoir Spirituel est le seul contre-poids qu'il donne ou permette à la souveraineté absolue des chefs civils. Lien ne peut surpasser sa haine et son mépris pour le gouvernement par les assemblées, et pour les institutions parlementaires ou représentatives, sous quelque forme que ce soit. Il les regarde comme un expédient qui ne convient qu'à un état de transition, et cela même, nulle part ailleurs qu'en Angleterre. Tenter de les naturaliser en France, ou chez une nation quelconque du continent, est une entreprise qu'il considère comme un acte de charlatanisme malfaisant. L'usurpation de Louis Napoléon est absoute et lui paraît louable, parce qu'elle a renversé un gouvernement représentatif. L'élection des supérieurs par les inférieurs, sauf à titre d'expédient révolutionnaire, est une abomination à ses yeux. Les fonctionnaires publics de toutes sortes doivent nommer leurs successeurs, avec l'approbation de leurs propres supérieurs, et en donnant publiquement avis de la nomination assez longtemps d'avance pour permettre de discuter et de révoquer à temps un mauvais choix. Mais, à côté des chefs temporels, il place une autre autorité qui, sans avoir le pouvoir de commander, a celui de donner des conseils et de faire des remontrances. La famille étant, dans son opinion et dans celle des Français en général, le fondement et le type essentiel de toute société, la séparation des deux pouvoirs commence là. Le pouvoir spirituel

158 AUGUSTE GOMTE

ou moral et religieux de la famille esl constitué par les femmes. La famille positiviste se compose du « couple

fondamental », des enfants, et des parents de l'ho -,

s'ils sont vivants. Tout le gouvernement de la maison, sauf en ce qui regarde l'éducation des enfants, réside dans l'homme; et, sur ce dernier point même, son autorité est complète, mais il doit s'abstenir de l'exercer. Le rôle assigné aux femmes est d'améliorer l'homme par l'entremise de ses affections, et d'élever les enfants, qui, jusqu'à l'âge de quatorze ans, où l'instruction scientifique commence, doivent recevoir toute leur éducation de leur mère. Pour que les femmes soient mieux appropriées à ces fonctions, elles sont péremptoirement exclues de toutes les autres. Aucune d'elles ne doit travailler pour gagner sa vie. Chaque femme doit être soutenue par son mari, ou parses parents mâles, et, si elle n'en a pas, par l'Etat. Elle doit ne participer au gouvernement de rien, pas même à celui des affaires domestiques, et n'avoir aucune propriété. Ses droits légaux de succession lui sont conservés, pour que le sentiment de ses devoirs l'y fasse volontairement renoncer. Il ne doit plus y avoir de dots, afin que les femmes ne soient plus recherchées en mariage pour des motifs intéressés. Le mariage doit être rigoureusement indissoluble, à une seule exception près. Il est remarquable que le plus âpre ennemi du divorce-, entre tous les philosophes, le permette néanmoins dans un cas où les lois de l'Angleterre, ainsi que des autres contrées auxquelles il reproche de tolérer le divorce, ne l'autorisent pas : à savoir, quand l'une des parties a été condamnée à une peine infamante, entraînant la perte des droits civils. Il est monstrueux que la condamnation à la peine du criminel (nrîme à vie) laisse une

malheureuse victime liée au coupable, et, dans le cas de l'épouse, 'placée sous son autorité légale. M. Comte fut à même de ressentir l'injustice de ce cas spécial, parce qu'il advint que telle fut la situation infortunée de sa Clotilile. De moindres degrés d'indignité peuvent donner à la partie innocente le droit d'obtenir une séparation légale, mais sans la faculté de se remarier. Les secondes noces, en réalité, ne sont pas autorisées par la Religion Positive. La loi ne doit pas y mettre obstacle, mais la morale doit les condamner : et chaque couple qui se marie religieusement, aussi bien que civilement, doit faire vœu de « veuvage éternel ». Une monogamie absolue est, dans l'opinion de M. Comte, indispensable à cette complète fusion de deux êtres, qui est l'essence du mariage; et, de plus, l'adoration posthume que doit continuellement rendre le survivant à celui qui, bien qu'objectivement mort, vit encore « subjectivement », demande une constance éternelle. Le pouvoir spirituel domestique qui réside dans les femmes de la famille est surtout concentré dans la plus vénérable d'entre idles, la mère du mari, tant qu'elle est vivante. Il trouve un auxiliaire dans l'influence de l'âge, représenté par le père du mari, lequel est supposé avoir passé l'époque où l'on se retire de la vie active, que M. Comte fixe (car il fixe toute chose) à soixante-trois ans : âge auquel le chel de la famille cède à son fils les rênes du pouvoir, en ne gardant qu'une voix consultative.

Le pouvoir Spirituel domestique, étant principalement moral, et borné à. la vie privée, demande l'appui el la direction d'un pouvoir intellectuel qui soit placé en dehors de lui, et dont la sphère, embrassant en outre la vie publique, sera naturellement plus large. Celui-ci se compose

160 IUGUSTE COMTE

du clergé, ou sacerdoce; car M. Comte aime à emprunter les expressions consacrées du Catholicisme pour désigner les équivalents les plus approchants que présente son propre système. Le clergé est la classe spéculative et philosophique, et ses memhres sont soutenus par une dotation faite par l'Etat et votée périodiquement, mais administrée par eux-mêmes. Comme les femmes, ils doiveut être exclus de toutes richesses et de toute participation au pouvoir (hormis au pouvoir absolu de chacun sur sa propre maison). Ils ne doivent ni hériter, ni tirer d'émoluments de leurs fonctions, de leurs écrits ou de leurs leçons, d'aucune sorte, mais doivent vivre de leurs minces appointements. C'est là une chose que M. Comte juge nécessaire pour que leurs conseils soient complètement désintéressés. Afin d'avoir la confiance des masses, il faut que, comme les masses, ils soient pauvres. Il est indispensable, pour ia même raison et pour d'autres motifs également péremptoires, qu'ils soient exclus des emplois politiques et de toutes les autres occupations pratiques. Ce sont là, soutient-il, des soins incompatibles avec les habitudes d'esprit nécessaires aux philosophes. Une occupation pratique, soit privée, soit publique, enchaîne l'esprit aux spécialités et aux détails, tandis que l'affaire d'un philosophe est de s'adonner aux vérités générales et aux « vues d'ensemble ». De plus, celles-ci exigent qu'on prenne l'habitude d'abstraire son esprit des détails; ce qui rend ce dernier peu propre à juger bien et rapidement des cas particuliers. La même personne ne peut pas être à la fois un bon théoricien et un bon praticien ou un bon gouvernant, bien que les praticiens et les gouvernants doivent avoir, une solide éducation théorique. Ces deux espèces de fonctions doivent

ET LE POSITIVISME. Ifrl

absolument s'exclure : tenter de les exercer toutes deux est incompatible avec le fait de s'adapter à Tune ou à l'autre. Mais, comme les hommes peuvent se tromper sur leur vocation, ils sont, jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, autorisés à changer de carrière.

L'instruction théorique ou scientifique de la jeunesse est confiée au clergé. L'art médical également doit être entre ses mains, puisque nul n'est propre à être médecin, s'il n'étudie et ne comprend l'homme tout entier, aussi bien moral que physique. M. Comte regarde avec mépris les médecins d'aujourd'hui, qui, dit-il, ne méritent pas de titre plus élevé que celui de vétérinaires, puisqu'ils ne considèrent l'homme que dans son caractère animal et non dans son caractère humain. Plus tard, dans ses dernières années, il se livra (ainsi que nous l'apprend le volume du docteur Robinet) aux spéculations les plus extravagantes sur la science médicale; déclarant que toutes les maladies étaient une seule et même affection, à savoir le dérangement ou la destruction de « l'unité cérébrale ». Les autres fonctions du clergé sont morales, bien plus qu'intellectuelles. Les membres de ce corps sont les conseillers vénérés et les directeurs spirituels des classes actives ou pratiques, y compris la classe politique. Ils sont les médiateurs dans tous les différends sociaux, par exemple, entre les ouvriers et leurs employeurs. Ils doivent donner des conseils et faire des réprimandes au sujet de toutes les violations importantes de la loi morale. Le soin leur incombe spécialement d'astreindre les riches et les puissants à l'accomplissement de leurs devoirs envers leurs inférieurs. Si la remontrance privée échoue, la dénonciation publique doit s'ensuivre : dans les cas extrêmes, ils peuvent aller

jusqu'à l'excommunication; et celle-ci, bien qu'elle n'agisse que par l'entremise de l'opinion, peut cependant, si elle entraîne l'opinion avec elle, ainsi que l'observe corn plaisamment M. Comte, avoir une efficacité assez puissante pour réduire l'bomtne le plus riche à pourvoir à sa subsistance par son propre travail manuel, faute de pouvoir induire qui que ce soit à travailler pour lui. Dans ce cas comme dans tous les autres, l'autorité du sacerdoce dépend du succès avec lequel il entraîne après lui la masse du peuple, — ceux qui, ne possédant point de capital, vivent du salaire de leur travail quotidien, lesquels sont populairement mais incorrectement compris sous la dénomination de classes ouvrières, et que les écrivains français, dans leur phraséologie empruntée de la loi Romaine, appellent prolétaires. Ceux-ci donc, à qui sont refusés les droits politiques les plus légers, sont incorporés au Pouvoir Spirituel, dont ils forment, après les femmes et le clergé, le troisième élément.

Il reste à rendre compte du Pouvoir temporel, constitué par les riches et par les employeurs, deux classes qui dans le système de M. Comte se réduisent à une seule, car il ne permet pas qu'il y ait des riches oisifs. Une vie purement composée de plaisirs et de jouissances personnelles sera jugée si déshonorante, bien que la loi ne l'interdise pas, que nulle personne, accessible au plus léger sentiment de honte, ne voudra s'en rendre coupable. Ici, pensonsnous, M. Comte a rencontré un principe vrai, vers lequel tend de plus en plus le ton de l'opinion dans l'Europe moderne, et qui est destiné à être un des principes constitutifs de la société régénérée. Nous croyons avec lui, par exemple, que, dans l'avenir, il n'y aura pas de classe de propriétaires

l'onciers vivant commodément de leurs rentes, mais que chaque propriétaire foncier sera un capitaliste instruit à l'agriculture, surveillant et dirigeant lui-même la culture de ses terres. Celui qui dirige le travail est le seul qui ait le pouvoir de disposer des instruments. Dans le système de M. Comte, la classe riche se compose, en règle générale, des « chefs d'industrie » : mais la règle n'est pas entièrement sans exception, car M. Comle reconnaît d'autres manières utiles d'employer les richesses. l'ne de ses idées favorites, entre autres, est celle d'un ordre de chevalerie composé des plus généreux et des plus dévoués d'entre les riches, se consacrant volontairement, comme les chevaliers errants d'autrefois, au redressement des torts et à la protection du faible et de l'opprimé. Il remarque que, dans les temps modernes, l'oppression peut rarement atteindre, ou même se hasarder à attaquer ses victimes dans leur existence ou dans leur liberté (il oublie le cas de la tyrannie domestique), mais qu'elle se borne à les léser dans leurs moyens pécuniaires, et que c'est par conséquent avec la bourse que les individus peuvent surtout intervenir utilement, comme ils faisaient jadis avec l'épée. Toutefois l'occupation de presque tous les riches sera la direction du travail, et c'est à cet emploi que leur éducation les préparera. Réciproquement, il est essentiel, dans l'opinion de M. Comte, que tous les directeurs du travail soient riches. Le capital (dans quoi il comprend la terre) doit être concentré dans les mains d'un petit nombre de détenteurs, de manière à ce que chaque capitaliste puisse conduire les plus vastes opérations qu'un seul esprit soit capable de surveiller. Ceci n'est pas seulement demandé par une saine économie, afin de tirer tout l'avantage possible d'une espèce si rare

d'habileté pratique, mais c'est la consequence nécessaire du principe du plan de M. Comte, qui est de regarder le capitaliste comme un fonctionnaire public. La manière dont M. Comte conçoit les rapports du capital à la société, est essentiellement celle des Socialistes, mais il voudrait accomplir par l'éducation et par l'opinion ce qu'ils visent à effectuer par des institutions positives. Le possesseur du capital ne doit aucunement se considérer comme en étant le propriétaire absolu. Légalement, on ne doit pas contrôler l'emploi qu'il en fait, car le pouvoir doit être proportionné à la responsabilité : mais le capital ne lui appartient pas pour qu'il le fasse servir à son usage personnel ; la société lui a simplement confié une portion du capital accumulé par la prévoyance du genre Immain dans le passé, afin qu'il la gère au profit de la génération présente et de la postérité, tout en étant obligé de la conserver sans l'amoindrir, et delà transmettre, plus ou moins augmentée, à nos successeurs. Il n'est pas autorisé à la dissiper ou à la détourner du service de l'Humanité pour l'employer à ses propres plaisirs : pas plus qu'il n'a moralement le droit de consumer en dépenses personnelles la totalité même de ses bénéfices. Il est tenu en conscience, si ces derniers excèdent ses justes besoins, d'en employer le surplus à perfectionner l'efficacité de ses opérations ou à améliorer la condition physique et mentale de ses ouvriers. C'est à lui qu'il appartient de décider (à la charge d'en êlre comptable à l'opinion) quelle est la portion de ses gains qu'il peut approprier à son usage personnel; et l'opinion ne doit pas y regarder de trop près ni lui demander un compte sévère d'un luxe ou d'une ostentation modérés : car, vu la lourde responsabilité qui pèsera sur lui, l'employeur se trouvera

dans une position telle, que tous ceux chez qui les instincts d'orgueil et de vanité ne sont pas puissants, jugeront « l'heureuse insouciance » du travailleur de beaucoup préférable ; si bien qu'il faut dans une certaine mesure donner quelque satisfaction à ces instincts, ou personne ne voudrait se charger de cet emploi. Avecces restrictions, chaque employeur se trouve simplement l'administrateur de ses propres biens qu'il gère au profit de ses ouvriers et de la société en général. S'il satisfait ses personnels désirs avec excès, sans réserver une ample rémunération pour tous ceux qui sont employés sous lui, il est moralement coupable et encourra l'admonition sacerdotale. Cet état de choses implique nécessairement que le capital soit dans un petit nombre de mains, parce que, sans de grandes richesses, ainsi que M. Comte en fait la remarque, les obligations que doit imposer la société ne sauraient être remplies, à moins d'une somme d'abnégation personnelle sur laquelle il serait vain de faire fonds. Si une personne est manifestement propre «à la conduite d'une entreprise industrielle, mais qu'elle soit dépourvue de la fortune nécessaire pour s'y engager, M. Comte recommande qu'on l'enrichisse au moyen d'une souscription, ou, dans des cas d'une importance suffisante, que l'Étal se charge de ce soin. Les petits propriétaires fonciers et les petits capitalistes, ainsi que les classes moyennes dans leur ensemble, sont par lui regardés comme une pousse parasite destinée à disparaître, les meilleurs d'entre les membres de ce corps devenant de grands capitalistes, et les autres des prolétaires. La société se composera seulement de riches et de pauvres, et ce sera l'affaire des riches d'assurer aux pauvres la meilleure destinée possible. La rétribution des travail-

Page 1