‹ Auguste Comte et le positivismeChapitre 3 sur 20 · I 4 AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

I 4 AUGUSTE COMTE

n'est connu que de ceux qui en ont étudié l'exposition là seulement où l'on peut la trouver, — dans ces volumes si remarquables et si instructifs. Comme cette théorie est la clef des autres généralisations de M. Comte qui toutes en dépendent plus ou moins; comme elle forme, si nous pouvons ainsi parler, l'épine dorsale de sa philosophie, et que, si elle n'est pas vraie, il n'aura accompli que peu de chose; nous ne saurions mieux employer une partie de notre temps qu'à la dégager de toute fausse interprétation et à donner les explications nécessaires pour faire disparaître les obstacles qui empêchent nombre de personnes compétentes d'y donner leur assentiment.

Il convient de commencer par décharger la doctrine d'un préjugé religieux. Elle condamne toutes les explications théologiques et les remplace, on pense qu'elles sonl destinées à être remplacées par des théories qui ne tiennent compte que d'un ordre reconnu de phénomènes. On en infère que si cette révolution était entièrement accomplie, le genre humain cesserait de rapporter la constitution de la Nature à une volonté intelligente, et de croire aucunement en un Créateur et suprême Gouverneur du monde. Cette supposition est d'autant plus naturelle que M. Comte était ouvertement de cette opinion. Il est vrai qu'il désavouait avec quelque acrimonie l'athéisme dogmatique, et même il dit (dans un ouvrage postérieur; mais les précédents ne contiennent rien qui soit en désaccord avec cela) que l'hypothèse d'un dessein a bien plus de vraisemblance que celle d'un mécanisme aveugle. Mais une conjecture fondée sur l'analogie ne lui semblait pas une base sur laquelle on pût asseoir une théorie, dans l'état de maturité de l'intelligence humai ne. Il pensait que toute connaissance réelle

d'un commencement nous est inaccessible et que toule recherche sur ce point outre-passe les limites essentielles de nos facultés mentales. Cependant ceux qui acceptent sa théorie des phases progressives de la croyance humaine ne sont pas obligés de le suivre jusque-là. Le mode Positif de penser n'est pas nécessairement une négation du surnaturel; il renvoie simplement cette question à l'origine de toutes choses. Si l'univers a eu un commencement, son commencement, par les conditions mêmes du fait, a été surnaturel : les Jois de la nature ne peuvent pas rendre compte de leur propre origine. Le philosophe Positif est libre de se former une opinion sur ce sujet, selon le poids qu'il attache aux analogies qu'on appelle marques de dessein, et aux traditions générales de la race humaine. La valeur de ces preuves est, à la vérité, une question pour la Philosophie Positive, mais ce n'en est pas une sur laquelle les philosophes positifs doivent nécessairement s'accorder. C'est une des méprises de M. Comte, de ne jamais laisser de questions ouvertes. La Philosophie Positive maintient que dans l'ordre existant de l'univers, ou plutôt de la partie qui nous en est connue, la cause directement déterminante de chaque phénomène est non pas surnaturelle mais naturelle. Il est compatible avec ce principe de croire que l'univers a été créé, et même est continuellement gouverné par une Intelligence, pourvu que nous admettions que le gouverneur intelligent adhère à des lois fixes qui ne sont pas modifiées ou contrariées que par d'autres lois de même dispensation et auxquelles il n'est jamais dérogé d'une manière capricieuse ou providentielle. Quiconque regarde tous les événements comme des parties d'un ordre constant, chacun d'eux étant le conséquent invariable d'une condition

antécédente ou d'une combinaison de conditions antécédentes, accepte pleinement le modo Positif de penser; qu'il reconnaisse ou non un antécédent universel dont le système tout entier de la nature fut originellement conséquent, et que cet antécédent universel soit connu ou non comme une Intelligence.

Il y a une méprise correspondante à corriger en ce qui concerne le mode Métaphysique de penser. En répudiant la métaphysique, M. Comte ne s'est interdit d'analyser ou de critiquer aucune des .conceptions abstraites de l'esprit. Il n'ignorait pas (bien qu'il ait semblé parfois l'oublier) qu'une telle analyse et qu'une telle critique sont une partie nécessaire du procédé scientifique, et accompagnent l'esprit scientifique dans toutes ses opérations. Ce qu'il condamnait, c'était la coutume de concevoir ces abstractions mentales comme des entités réelles susceptibles de déployer une force ainsi que de produire des phénomènes, et dont renonciation pût être regardée comme une théorie ou comme une explication des faits. Les hommes d'aujourd'hui croient difficilement qu'une notion si absurde ait jamais été réellement reçue, tant elle répugne aux habitudes mentales instituées par une culture longue et assidue des sciences positives. Mais, quelque généralement qu'aient été cultivées ces sciences, il n'y a jamais eu de société où elles aient formé la base de l'éducation intellectuelle. Il en est de la philosophie comme de la religion : les hommes s'émerveillent de l'absurdité des opinions d'autrui, tandis qu'ils laissent subsister dans les leurs des absurdités exactement semblables : et le même individu est fort naturellement surpris qu'on puisse prendre des mots pour des choses, qui en use avec d'autres mots comme s'ils étaient

des choses, toutes les fois qu'il ouvre la bouche pour discuter. Personne ne niera, à moins d'ignorer entièrement l'histoire de la pensée, cpie dans toute L'antiquité et dans lout le moyen âge la spéculation n'ait été imprégnée de Terreur qui consiste à prendre des abstractions pour des réalités. Les fameuses idées de Platon furent la généralisation et la systématisation de cette méprise. Les aristotéliciens la perpétuèrent. Les essences, les quiddités, les vertus résidant dans les choses, furent acceptées comme une explication bond fide des phénomènes. Ce ne furent pas seulement des qualités abstraites, mais encore les noms concrets des genres et des espèces qu'on prit pour des existences objectives. On crut qu'il y avait des substances générales correspondant à toutes les classes familières de choses concrètes : une substance Homme, une substance Arbre, une substance Animal ; et que ces noms désignaient directement ces substances et non pas les objets individuels ainsi appelés. L'existence réelle des substances Universelles fut la question en litige dans la fameuse controverse de la fin du moyen âge entre le Xominalisme et le Réalisme, controverse qui représente un des points capitaux de l'histoire de la pensée; car c'est la première lutte de celle-ci pour s'affranchir de l'empire des abstractions verbales. Les Réalistes furent le parti le plus fort ; mais bien que les Nominalistes eussent pour un temps succombé, la doctrine contre laquelle ils s'étaient révoltés tomba, après un court intervalle, avec le reste de la philosophie scolastique. Mais tandis que les substances universelles et les formes substantielles, constituant l'espèce la plus grossière d'abstractions réalisées, furent les plus tôt écartées, les Essences, les Vertus et les Qualités occultes leur sur-

récurent longtemps et furent pour la première fois complètement expulsées du domaine de l'existence réelle par les cartésiens. Dans la conception qu'avait Descartes de la science, tous les phénomènes physiques devaient s'expliquer par la matière et le mouvement, c'est-à-dire non plus par des abstractions, mais par des lois physiques invariables; bien que d'ailleurs ses propres explications fussent pour la plupart hypothétiques, et qu'on ait fini par démontrer qu'elles étaient erronées. Longtemps après luir cependant, on continua d'imaginer des entités fictives (comme les appelle si heureusement Bentham) pour se rendre compte des phénomènes les plus mystérieux; surtout en physiologie, où, cachés sous une grande variété d'expressions, des forces ou des principes mystérieux étaient ou remplaçaient l'explication des phénomènes des êtres organisés. Pour les philosophes modernes, ces fictions sont simplement les noms abstraits des classes de phénomènes qui leur correspondent; et c'est un des points embarrassants de la philosophie que d'expliquer comment le genre humain, après avoir imaginé une simple suite de noms pour conserver les rapports de certaines combinaisons d'idées ou d'images, a pu oublier sa propre opération au point d'investir d'une réalité objective ces créations de sa volonté, et de prendre le nom d'un phénomène pour sa cause efficiente. Mais ceci, qui serait un mystère si on l'envisageait au point de vue purement dogmatique, se trouve éclairci par le point de vue historique. Ces mots abstraits ne sont aujourd'hui, à la vérité, que de simples noms de phénomènes, mais ils n'étaient pas tels à leur origine. Pour nous, ils n'indiquent que les phénomènes, parce que nous avons cessé de croire en ce qu'ils ont jadis désigné d'autre;

et il nous parait do toute évidence que s'en servir comme d'explication c'est, ainsi que le dit M. Comte, reproduire naïvement le phénomène en le donnant pour sa propre raison d'être : mais il n'en était pas de même dans le principe. Le point de vue métaphysique n'a pas été une perversion du point de vue positif, mais une transformation du point de vue théologique. Pour former une classe d'objets, l'esprit humain n'est pas parti de la notion de nom, mais de celle de divinité. La réalisation d'abstraction n'est pas venue de ce qu'un mot revêtait un corps, mais de ce qu'un Fétiche dépouillait graduellement le sien.

Primitivement, la tendance ou l'instinct des hommes est d'assimiler toutes les actions qu'ils aperçoivent dans la Nature à la seule dont ils aient directement connaissance, à leur propre activité volontaire. Tout objet qui semble engendrer une force, c'est-à-dire agir sans qu'on ait d'abord agi visiblement sur lui, communiquer le mouvement sans avoir commencé par le recevoir, ils le supposent doué de vie, de conscience, de volonté. Il est difficile, toutefois, t[ue cette première conception grossière de la nature se soit jamais étendue à tous les phénomènes. L'observation la plus simple, celle sans laquelle la conservation de la vie aurait été impossible, dut signaler de nombreuses uniformités dans la nature, maints objets qui, dans des circonstances données, agissaient exactement comme tel autre : et quand une fois cette remarque eut été faite, les facultés naturelles et encore sans éducation des hommes les conduisirent à ranger en une classe les objets semblables et à les réunir dans leur pensée : ce dont la conséquence naturelle fut de rapporter les effets ayantentre eux une exacte similitude à une seule volonté plutôt qu'à un certain nombre de

volontés so trouvant précisément d'accord. Mais cette volonté unique ne pouvait être la volonté des objets euxmêmes puisqu'ils étaient plusieurs : il fallait que ce fut la volonté d'un être invisible, séparé par des objets par une distance inconnue, et les gouvernant de loin. Voilà le Polythéisme. Nous ne sachions pas que, dans aucune des tribus de sauvages ou de nègres qui ont été observées, on ait trouvé le Fétichisme sans aucun mélange de Polythéisme; et il est probable que tous les deux ont coexisté depuis le premier moment où l'esprit humain lui capable de rassembler les objets en classes. Le Fétichisme propre en vient graduellement à se limiter aux objets qui possèdent une individualité marquée. On adore corporellement une montagne ou un fleuve particuliers (ainsi que font encore aujourd'hui les Indous et les insulaires de la mer du Sud), non pas simplement à titre de résidence d'une divinité, mais comme étant en soi une divinité; longtemps après avoir imaginé des dieux invisibles régissant toutes les grandes classes de phénomènes, même intellectuels et moraux, comme la guerre, l'amour, la sagesse, la beauté, etc. Le culte de la terre (Tellus ou Paies), ainsi que des divers corps célestes, se prolongea jusqu'au cœur du Polythéisme. Tout écolier sait, bien que les littérateurs et les gens du monde ne le sachent pas, que dans la pleine vigueur de la religion grecque, le Soleil et la Lune, et non pas le dieu du soleil et la déesse de la lune, recevaient des sacrifices en qualité de divinités, — divinités plus vieilles que Jupiter et ses descendants appartenant à la dynastie antérieure des Titans (dont l'histoire était la version mythique de ce fait que leur culte était plus ancien), et qu'à ces divinités se rattachait un groupe distinct de fables ou de légendes. Le

père de Phaëton et l'amoureuse d'Eudymion n'étaient pas Apollon et Diane, dont l'identification avec le Dieu-Soleil et la Déesse-Lune fut une invention tardive. L'astrolâtrie qui est, ainsi que l'observe M. Comte, la dernière forme du Fétichisme, survécut aux autres formes, en partie parce que ses objets étant inaccessibles, on ne reconnut pas aussi promptement qu'en eux-mêmes ils étaient inanimés, et en partie à cause de la spontanéité persistante de leurs mouvements apparents.

Aussi loin que s'étendit le Fétichisme et aussi longtemps qu'il dura, il n'y eut pas d'abstraction, ni de classification des objets et par conséquent point de place pour le mode métaphysique de penser. Mais aussitôt que l'agent volontaire dont le vouloir régissait le phénomène eut cessé d'être l'objet physique lui-même, et eut été transféré dans une place invisible d'où il ou elle surveillait une classe entière des opérations de la nature, il commença à sembler impossible que cet être pût exercer sa puissante action à distance, si ce n'est par l'entremise de quelque chose de présent en ce lieu. Sous l'influence du même Préjugé naturel qui rendit Newton incapable de concevoir la possibilité de sa propre loi de giavitation sans un éther subtil qui comblât l'espace intervallaire et à travers lequel l'attraction pût se communiquer— par l'effet de cette même infirmité naturelle de l'esprit humain, il parut indispensable que le dieu situé à une certaince distance de l'objet, dût agir par l'entremise de quelque chose y résidant, qui fut l'agent immédiat; le dieu ayant départi à ce quelque chose d'intermédiaire la force au moyen de laquelle celui-ci influençait et gouvernait l'objet. Quand les hommes sentirent le besoin de donner un nom à ces entités imaginaires, il les appelèrent la nature

<lo l'objet, ou son essence, ou les vertus résidant en lui ou de beaucoup d'autres manières différentes. Ces conceptions métaphysiques furent regardées comme tout à fait réelles, et tout d'abord comme de purs instruments dans les mains des divinités correspondantes. Mais de ce qu'on acquit l'habitude d'attribuer aux entilés abstraites non-seulement l'existence substantielle, mais encore l'action réelle et efficace, il arriva en conséquence que les entités lurent laissées debout lorsque la croyance aux divinités vint à décliner, puis à se perdre ; et un semblant d'explication des phénomènes, pareil à ce qui existait auparavant, se trouva fourni par les entités seules, sans qu'on les rapportât à aucune volonté. Quand les choses en furent arrivées à ce point, le mode métaphysique de penser s'était complètement substitué au mode théologique.

C'est ainsi qu'empiétèrent l'un sur l'autre les différents états successifs de l'intelligence humaine, dès le début même de son progrès : le mode Fétichiste, le mode Polythéiste et le mode Métaphysique de penser coexistant même dans les mêmes esprits, tandis que la croyance en des lois invariables, laquelle constitue le mode positif de penser, faisait lentement son chemin au-dessous d'eux tous, à mesure que l'observation et l'expérience découvraient dans une classe de phénomènes, puis dans une autre, les lois auxquelles ils sont réellement soumis. Ce fut cet accroissement de connaissances positives qui détermina principalement, dans la conception théologique de l'univers, la transition suivante du Polythéisme au Monothéisme.

On ne saurait douter que cette transition ne se soit produite très-lentement. La conception d'une unité dans la Nature, laquelle permet d'attribuer cette unité à une seule

volonté, est loin d'être naturelle à l'homme, et ne trouve accès qu'après une longue période de discipline et de préparation; les claires apparences conduisant toutes à l'idée d'un gouvernement par un grand nombre de principes qui se combattent. Nous savons quel haut degré tant de civilisation matérielle, que de développement moral et intellectuel, a précédé la conversion des principales populations du monde à la croyance en un seul Dieu. Les observations superficielles grâce auxquelles les voyageurs Chrétiens se sont persuadés qu'ils avaient trouvé leur propre croyance Monothéiste dans quelques tribus de sauvages, ont toujours été contredites par une connaissance plus exacte : ceux qui ont lu, par exemple le « Kilchigami » de M. Kohi savent que penser du Grand Esprit des Indiens d'Amérique, lequel appartient à un système bien défini de Polythéisme entremêlé de restes considérables d'un Fétichisme originel. Nous n'avons aucune envie de disputer là-dessus avec ceux qui croient que le Monothéisme fut la religion primitive transmise à notre race, depuis ses premiers parent*, par une tradition non interrompue. De leur propre aveu, la tradition fut perdue par toutes les nations du monde, à l'exception d'un petit peuple particulier chez lequel par miracle elle se conserva vivante, mais qui lui-même s'en laissait continuellement dévier, et qui, dans toute la première partie de son histoire, ne la possédait pas dans sa pleine acception, mais admettait l'existence réelle d'autres dieux tout en croyant que le sien propre avait le plus de puissance et était le Créateur du monde. On ne pourrait vraiment pas demander une meilleure preuve de ce fait que le Monothéisme n'est point naturel à l'esprit humain avant. une certaine période de son développement. La plus haute

forme du Monothéisme, le Christianisme, a persisté jusqu'à

présenta donner une satisfaction partielle aux dispositions mentales qui mènent au Polythéisme, en admettant dans sa théologie la conception pleinement polythéiste d'un diable. Quand après plusieurs siècles, le Monothéisme, partant du petit coin du monde où il existait, se (it jour jusqu'aux Grecs et jusqu'aux Romains, nous savons combien la notion des démons facilita son admission en n'obligeant pas les Chrétiens à nier l'existence des dieux auxquels on croyait antérieurement, puisqu'il suffisait de les ranger sous le pouvoir absolu du nouveau Dieu, de même que les dieux de l'Olympe se trouvaient déjà soumis à celui de Jupiter, et de même que les divinités locales de toutes les nations suhj liguées avaient été subordonnées par la conquête aux patrons divins de l'État romain.

De quelque façon, naturelle ou surnaturelle, que nous préférions nous rendre compte du Monothéisme primitif des Hébreux, une chose ne saurait être mise en doute, c'est qu'il ne dut la possibilité de son admission par les Gentils qu'à la lente préparation que les philosophes avaient fait subir à l'esprit humain. Au siècle des Césars, presque tous les membres de la classe instruite et cultivée avaient dépassé la croyance polythéiste; et, bien qu'individuellement exposés à des retours de la superstition de leur enfance, ils étaient prédisposés (ceux d'entre eux qui ne rejetaient pas toute religion quelconque) à reconnaître une Providence Suprême. Il est vain d'objecter que le Christianisme n'a pas trouvé la majorité de ses premiers prosélytes parmi la classe instruite : puisque, sauf en Palestine, ses prédicateurs et ses propagateurs appartenaient principalement à cette classe, — plusieurs d'entre eux étant, comme

saint Paul, parfaitement versés dans la culture mentale de leur temps : or, ils n'avaient évidemment pas trouvé, dans leurs propres esprits, d'obstacle intellectuel à la nouvelle doctrine. II ne faut pas nous en laisser imposer par la recrudescence, à une époque ultérieure, d'un Paganisme métaphysique, dans l'école d'Alexandrie et dans d'autres écoles philosophiques, laquelle fut provoquée non par l'attachement au Polythéisme, mais par l'aversion pour l'ascendant politique et social des prédicateurs Chrétiens. De fait, le Monothéisme était devenu naturel à l'esprit cultivé : et une croyance qui a gagné les esprits cultivés d'une société est sûre, à moins qu'elle ne soit renversée par la force, d'arriver tôt ou tard à la multitude. En réalité, la multitude elle-même y avait été préparée, ainsi que nous l'avons déjà fait entendre, par la subordination de plus en plus complète de toutes les autres divinités à la suprématie de Jupiter. De là à une Divinité unique, environnée d'une légion d'anges et retenant dans une dépendance insoumise une cohorte de diables, le pas n'était aucunement difficile.

Comment donc les esprits cultivés de l'Empire Romain avaient-ils été préparés au Monothéisme? Par le progrès du sentiment pratique de l'invariabilité des lois de la nature. Le Monothéisme s'adaptait d'une façon naturelle à cette croyance, tandis que naturellement et nécessairement le Polythéisme la combattait. Comme les hommes ne pouvaient pas aisément supposer, et de fait ne supposèrent jamais, que des êtres si puissants eussent leur pouvoir absolument borné, chacun à son département spécial, le vouloir d'une divinité pouvait toujours être déconcerté par une autre : et, à moins que toutes leurs volontés ne fussent on complète harmonie (ce qui, de tous les cas d'invaria-

26 Al'CUSTE COMTE

bililé serait le plus difficile à croire, cl demanderai! par dessus tout l'ascendant d'une Divinité Suprême), il était impossible que le cours des phénomènes placés sous leur direction fût invariable. Mais si, au contraire, tous les phénomènes de l'univers se trouvaient sous l'influence exclusive et sans contrôle (Tune volonté unique, la supposition devenait admissible que celle volonté pût rester toujours conséquente à elle-même et préférât conduire d'une manière invariable chaque classe de ses opérations. A mesure donc que les lois invariables des phénomènes se révélèrenl aux observateurs, la théorie qui les rapportait toutes à une seule volonté commença à devenir plus plausible, mais ■dut encore sembler improbable jusqu'au jour où il vint à paraître vraisemblable que l'invariabilité était la loi commune de toute la nature. Les Grecs et les Romains de l'ère Chrétienne étaient arrivés à une phase de progrès où cette supposition était devenue probable. Le merveilleux degré de perfection auquel on avail déjà porté la géométrie avait familiarisé l'intelligence cultivée avec la conception de lois absolument invariables. L'analyse logique des procédés intellectuels, due à Aristote, avait montré une semblable uniformité de loi dans le domaine de l'esprit. Dans le monde concret du dehors, on avait reconnu que les phénomènes les plus imposants, ceux des corps célestes, qui, par leur pouvoir sur l'imagination, avaient le plus fait pour entretenir tout le système d'idées qui se rattache à l'action surnaturelle, se produisaient dans un ordre assez régulier pour permettre de les prédire avec une précision qui, d'après les notions de ce temps, dut sembler parfaite. Et, bien qu'on n'eût pas discerné un égal degré de régularité dans les phénomènes de la nature en général, l'observation

ET LK POSITIVISMK. 27

même la plus empirique avait constaté tant de cas d'une uniformité presque complète, que les esprits chercheurs étaient avidement en quête d'indications ultérieures dans la même direction, et rivalisaient l'un avec l'autre dans la création de théories qui, encore qu'hypothétiques et essentiellement prématurées, se trouveraient être, espéraiton, l'exacte représentation de lois invariables gouvernant de grandes classes de phénomènes. Quand celte espérance et cette attente devinrent générales, elles constituaient déjà un empiétement considérable sur le domaine originel du principe théologique. Au lieu de la vieille conception d'événements réglés au jour le jour par les volontés imprévues et variables d'une légion de divinités, il sembla de plus en plus probable que tous les phénomènes de l'univers se produisaient suivant des règles qui devaient avoir été concertées dès l'origine; conception qui parut borner les fonctions des dieux à tracer les plans et à mettre la machine en mouvement : leur office subséquent sembla se réduire à une sinécure, ou s'ils continuèrent à régner, ce fut à la manière des rois constitutionnels, liés par des lois auxquels ils avaient antérieurement donné leur assentiment. En conséquence, la prétention qu'avaient les philo— sophes d'expliquer les phénomènes physiques par des causes physiques, ou de prédire leur venue, fut regardée, jusqu'à une période très-avancée du Polythéisme, comme une insulte sacrilège faite aux dieux. Anaxagore fut banni pour cette cause, Aristote dut chercher son salut dans la fuite, et le simple soupçon, d'ailleurs mal fondé, d'une pareille opinion, contribua grandement à la condamnation de Socrate. Nous connaissons trop bien, même encore aujourd'hui, cette forme du sentiment religieux, pour

éprouver aucune difficulté à comprendre quelle tloit avoir été sa violence à ce moment. Il était inévitable que [<•< philosophes fussent désireux de se débarrasser au moins de ces dieux, et de se défaire ainsi des fables particulières rpii se trouvaient immédiatement dans leur chemin ; accueillant une notion du gouvernement divin, qui s'harmonisait mieux avec les leçons qu'ils tiraient de l'étude de la nature, et un Dieu au sujet duquel on n'avait point encore, à leur connaissance, inventé de mythe.

De plus, quand l'idée devint prédominante que la constitution de chaque partie de la Nature avait été fixée dès le principe, et continuait de rester telle que le plan en avait été tracé, ce fut là un trait frappant d'uniformité que présentait la Nature entière et donnait à présumer que le tout était l'œuvre non pas de plusieurs mains, mais d'une seule. L'existence d'une Intelligence indéfiniment prévoyante en même temps que Volonté immuable dut sembler beaucoup plus probable que celle de centaines et de milliers d'entre elles. Les philosophes n'étaient pas, à celte époque, en possession des arguments qu'on aurait pu fonder sur des lois universelles qui n'étaient pas encore soupçonnées, commela loi de la gravitation et les lois de la chaleur; mais il y avait, dans les phénomènes de la nature, une multitude d'analogies ou d'homologies, sensibles même pour eux, qui suggéraient l'idée d'une unité de plan : et ils en créèrent un nombre bien plus considérable encore, grâce à uneimagination active aidée de leurs théories scientifiques prématurées qui toutes visaient à chercher l'interprétation d'un phénomène dansson analogieavec d'autres présumés mieux connus; supposant véritablement beaucoup plus de similitude qu'il n'en existe entre les divers procédés de la Nature,

comme, une plus ample expérience l'a fait voir depuis. Le mode Idéologique de penser avança ainsi du Polythéisme au Monothéisme par l'influence directe du mode Positif, qui n'aspirait pas encore à l'entière suprématie spéculative. Mais, comme la croyanceà l'invariabilité des loisde la nature était encore imparfaite, même chez les esprits éminement cultivés, et était complètement dans son enfance chez les esprits incultes, elle donna naissance à la croyance en un Dieu unique, mais non point en un Dieu immuable. Pendant plusieurs siècles, le Dieu auquel on crut pouvait être fléchi par la prière, ordonnait sans cesse les affaires du genre humain par des actes directs de sa volonté et intervertissait continuellement l'ordre de la nature par des interventions miraculeuses : et cela est encore article de foi partout où l'invariabilité de la loi s'est établie dans la conviction des hommes comme une vérité générale, mais non universelle. Le mode métaphysique de penser contribua, pour sa part, au passage du Polythéisme au Monothéisme, et lut d'un grand secours à l'esprit Positif dans le combat pénible que celui-ci eut à soutenir contre la forme prédominante de l'esprit Théologique. M. Comte a certainement exagéré d'une manière considérable la part de l'esprit Métaphysique dans cette révolution mentale, car, faute de précision dans l'emploi des termes, il fait honneur au mode Métaphysique de penser de tout ce qui est dû à la dialectique et à la critique négative, — à l'exposé des inconséquences et des absurdités renfermées dans les religions reçues. Mais cette opération est tout àfait indépendante du mode Métaphysique de penser et ne s'y est pas trouvée autrement liée que parce qu'elle a été très-généralement l'œuvre des mêmes esprits (Platon en est un brillant exemple) : ce qui le prouve, c'est que

30 AUCUSTK COMTE

le plus haut degré de son efficacité ne dépend pas nécessaire» menl de la possession de connaissances scientifiques positives. Mais l'espril Métaphysique, dans la stricte acception du mot, contribua largement en réalité à L'avènement du Monothéisme. La conception d'entités impersonnelles, interposées cuire la divinité gouvernante' et les phénomènes, et formant le mécanisme par le moyen duquel ceux-ci sont immédiatement produits, n'est pas incompatible, comme la théorie des volontés surnaturelles directes, avec la croyance en des lois in variables. Les entités n'étant pas fabriquées, ainsi que les dieux, sur le modèle de l'homme, n'étant ni investies, comme eux, de passions humaines, ni censées posséder, comme eux, quelque puissance en dehors des phénomènes qui constituent le département spécial de chacune d'elles, il n'y avait pas à craindre de les offenser en essayant de prévoir et de déterminer leur action, ou en supposant que celle-ci se produisait suivant des lois fixes. Le tribunal populaire qui condamna Anaxagore ne s'était évidemment pas élevé jusqu'à la hauteur du point de vue métaphysique. Hippocrate, qui ne s'adressait qu'a une classe choisie et instruite, put dire impunément, en parlant de ce qu'on appelait les maladiesinfligées par la divinité, qu'à son sens elles n'étaient ni plus ni moins infligées par la divinité que toutes les autres. La doctrine des entités abstraites fut une sorte de conciliation instinctive entre l'uniformité observée dans les faits de la nature, et leur dépendance d'une volonté abstraite; car il était plus facile de concevoir une seule volonté mettant en mouvement une machine qui continuait ensuite à marcher d'elle-même, que supposer une constance inflexible dans quelque chose d'aussi capricieux et d'aussi changeant qu'une volonté, telle qu'on dut alors se la figurer. Mais

quoique le régime des abstractions fût à la rigueur compatible avec le Polythéisme, il demandait le Monothéisme comme condition de son libre développement. Le Polythéisme reçu n'étant que la première étape depuis le Fétichisme, ses dieux se trouvaient trop étroitement mêlés aux détails journaliers des phénomènes, et l'habitude de se les rendre propices et de s'assurer de leur volonté avant toute action importante de la vie, était trop invétérée pour qu'on pût, sans faire éprouver au système reçu la plus violente secousse, accueillir la notion qu'ils ne gouvernaient pas habituellement au moyen d'interventions spéciales, mais que, dans tous les cas ordinaires, ils abandonnaient les phénomènes à l'action des Essences ou des Natures particulières qu'ils y avaient d'abord implantées. Toute modification du Polythéisme qui l'eût rendu pleinement compatible avec la conception Méthaphysique du monde, eût été plus difficile à effectuer que la transition du Polythéisme au Monothéisme, tel que ce dernier fut conçu tout d'abord.

Nous avons donné à notre manière, et avec quelque ('tendue, cette importante partie des vues de M. Comte sur révolution de la pensée humaine, pour présenter un échantillon de la façon dont sa théorie s'accommode aux faits historiques et les interprète, et en même temps pour obvier à à quelques objections qu'on y pourrait faire, fondées sur un simple premier coup d'œil. Quelques-uns, par exemple, regardent la doctrine des trois phases successives de spé culation et de croyance comme incompatible avec ce fait qu'elles ont été toutes les trois contemporaines : c'est absolument comme si la succession naturelle de l'état cynégétique de l'état nomade et de l'état agricole pouvait être refutée par le fait qu'il y a encore des chasseurs et des no-

raades. Que les trois phases ait été contemporaines, qu'elles aient commencé avant l'histoire authentique et qu'elles coexistent encore, c'est ce qu'établit expressément M. Comte ; ainsi que ce fait que l'avènement des deux derniers modes de penser fut la cause même qui désorganisa et continue à détruire graduellement le mode primitif. L'explication théologique des phénomènes fut jadis universelle, à l'exception, sans doute, des faits familiers qui, comme on vil dès lors même qu'ils étaient sous l'empire de la volonté humaine, relevaient déjà du mode Positif de penser. Les premières et les plus faciles généralisations de l'observation commune, antérieurement à tout vestige d'esprit scientifique, amenèrent la naissance du mode métaphysique de penser : et chaque progrès ultérieur dans l'observation de Ja nature, mettant peu à peu en lumière les lois invariables de celle-ci, produisit, aux dépens de l'esprit théologique, un nouveau développement de l'esprit métaphysique, lequel constituait le seul moyen terme qui pût rendre les conclusions du mode positif de penser, temporairement compatibles avec les prémisses du mode théologique. A une période plus avancée, quand on en vint à comprendre à un certain degré le caractère véritable des lois positives de la nature, et que l'idée théologique eût revêtu, chez les esprits scientifiques, son caractère final, à savoir celui d'un Dieu gouvernant au moyen de lois générales, l'esprit Positif, n'ayant désormais plus besoin de l'entremise fictive d'entités imaginaires, entreprit la tâche facile de détruire l'instrument de sa propre apparition. Mais, bien qu'il ait renversé la véritable croyance à la réalité objective de ces abstractions, cette croyance à laissé derrière elle dans l'esprit humain des tendances vicieuses qui sont encore bien loin d'être effa-

cées, et que nous aurons bientôt occasion de caractériser.

Le point que nous avons à toucher ensuite est (rune plus grande importance qu'il ne semble. Si toute la spéculation humaine a dû passer par ces trois phases, nous pouvons présumer que ces différentes branches, ayant toujours avancé d'une manière très-inégale, n'ont pas pu effectuer en même temps leur passage d'une phase à l'autre. Il faut qu'il y ait eu un certain ordre de succession suivant lequel les différentes sciences soient entrées dans la phase métaphysique d'abord, et dans la phase purement positive ensuite; et c'est cet ordre que M. Comte se met à rechercher. Le résultat de ce travail est sa remarquable conception d'une échelle de subordination des sciences, représentant l'ordre de la dépendance logique dans laquelle celles qui précèdent tiennent celles qui suivent. On ne voit pas tout d'abord d'une manière bien évidente comment une simple classification des sciences peut non-seulement nous aider dans leur élude, mais encore constituer par elle-même une importante partie d'un corps de doctrine : cette classification est cependant une partie très-importante de la philosophie de M. Comte.

Il commence par distinguer les sciences Abstraites des sciences Concrètes. Les sciences abstraites s'occupent des lois qui gouvernent les faits élémentaires de la Nature ; lois desquelles tous les phénomènes qui se réalisent effectivement doivent sans doute dépendre; mais qui auraient été également compatibles avec bien d'autres combinaisons que celles qui viennent réellement à se produire. Les sciences concrètes, au contraire, ne s'inquiètent que des combinaisons particulières de phénomènes qu'on trouve existantes. Par exemple, les minéraux qui composent notre planète ou

qu'on y rencontre ont été produits et sont unis par les loisde l'agrégation mécanique et par celles de l'union chimique. C'est l'affaire de la Physique et de la Chimie, sciences abstraites de reconnaître ces lois; do découvrir comment et à quelles conditions les corps peuvent s'agréger, et quels sont les modes et les résultats possibles de la combinaison chimique. La grande majorité de ces agrégations et de ces combinaisons ne se produit, à notre connaissance, que dans nos laboratoires : la minéralogie, science concrète, n'a pas à s'en occuper. Son département est celui de ces agrégats et de ces composés chimiques qui se forment ou se sont formés à une certaine époque dans la nature. D'autre part, la Physiologie, science abstraite, recherche par tous les moyens qu'elle peut mettre à profit, les lois générales de l'organisation et de la vie. Ces lois déterminent chez quels êtres la vie est possible, et entretiennent l'existence de ceux qui se trouvent effectivement subsister, en même temps qu'elles en causent les phénomènes : mais elles seraient également capables d'entretenir l'être chez des plantes et chez des animaux très-différents de ceux-ci. La Zoologie et la Botanique, sciences concrètes, se renferment dans l'étude des espèces qui existent réellement ou dont on peut démontrer qu'elles ont réellement existé, et ne se mettent même pas en peine de la façon dont ces espèces pourraient se comporter dans toutes les circonstances; mais ne tiennent compte que des circonstances qui se présentent clans la réalité. Elles exposent le mode réel d'existence des plantes et des animaux, ainsi que les phénomènes qu'ils offrent dans le fait : mais elle les exposent dans leur totalité et prennent simultanément en considération l'existence réelle tout entière de chaque espèce, quelque diverses

que soient les lois ultimes dont celle-ci dépend, et quel que soit le nombre des différentes sciences abstraites dont relèvent ces lois. L'existence d'un dattier ou d'un lion est le résultat commun de nombreuses lois naturelles, physiques, chimiques, biologiques et même astronomiques. La science abstraite s'occupe de ces lois séparément, mais envisage chacune d'elles sous tous ses aspects et dans tous ses cas possibles d'action : la science concrète ne considère cellesci qu'à l'état de combinaison et qu'autant qu'elles existent et se manifestent chez les animaux ou les plantes dont nous avons expérimentalement connaissance. Les attributs distinctifs de toutes les deux sont résumés par M. Comte dans cette phrase : la science concrète se rapporte aux Êtres ou aux Objets, la science abstraite aux Événements *.

Les sciences concrètes sont inévitablement plus tardives dans leur développement que les sciences abstraites dont elles dépendent. Non pas qu'on commence plus tard à les

1. M. Herbert Spencer, qui distingue également les sciences abstraites des sciences concrètes, emploie ces termes clans un sens différent de celui qui a été exposé ci-dessus. 11 donne à une science le nom d'abstraite quand ses vérités sont purement idéales; lorsque, comme les vérités de la géométrie, elles ne sont pas exactement vraies des choses réelles, — ou lorsque, comme la prétendue loi d'inertie (persistance de direction et de vitesse d'un mouvement communiqué), elles sont « comprises » dans l'expérience sans qu'elles y soient jamais réellement aperçues, se trouvant toujours neutralisées d'une manière plus ou moins complète. Il range, au contraire, la chimie et la biolo parmi les sciences concrète-, parce que les combinaisons et les décompositions chimiques, comme l'action physiologique des tissus, se produisent en réalité (ainsi que l'attestent nos sens) de la façon même dont les propositions scientifiques représentent le l'ait. Nous ne discuterons point la justesse logique ou philologique de l'un ou de l'autre emploi des termes abstrait et concret; car. à double point de vue, il y a trèspeu des nombreuses acceptions de ces mots qui soient susceptibles d'être

étudier; elles sont, au contraire, les premières cultivées, car dans nos investigations abstraites nous parlons nécessairemenl de faits spontanés. Mais bien que nous puissions former des généralisations empiriques, nous ne saurions instituer de théorie scientifique des phénomènes concrets avant que les lois qui les gouvernent et les expliquent no nous soient d'abord connues : or ces lois sont le sujet des sciences abstraites. En conséquence, il n'y a pas une des branches concrètes de nos connaissances (à moins que parmi elles nous ne comptions l'astronomie) qui ait reçu jusqu'à présent une constitution scientifique finale, ou qu'on puisse regarder comme une science, sinon dans un sens trèsvague, car ce ne sont que des matériaux de science : ce qui est dû, en partie, à l'insuffisance des faits, mais bien plus encore à ce que les sciences abstraites, à l'exception de celles qui se trouvent tout à fait au bas de l'échelle, n'ont pas atteint, le degré de perfection nécessaire pour rendre possibles les véritables sciences concrètes.

absolument défendues : mais dos deux distinctions, celle de M. Comte répond à la différence de beaucoup la plus profonde et la plus vitale. Celle de M. Spencer est ouverte à l'objection radicale, qu'elle classe les vérités non pas d'après leur sujet ou leurs rapports mutuels, mais d'après une différence insignifiante dans la manière dont nous venons à les connaître. De quelle importance esl-il que la loi d'inertie (considérée comme vérité exactei ne soit pas une généralisation de nos perceptions i directes, mais que pour y arriver nous ayons à rapprocher les mouvements que nous voyons de ceux que nous verrions, n'étaient les causes de perturbation? Dans l'un ou l'autre cas, nous sommes égaement certa n que c'est une vérité exacte, car toute loi dynamique s'accomplit parfaitement, alors même qu'elle semble neutralisée. Nous croyons qu'il doit y avoir en physiologie, par exemple, beaucoup de vérités qu'on n'arrive à connaître que par un semblable procédé indirect; cependant M. Spencer les détacherait difficilement du corps de la science pour les nommer abstraites, et concrètes les vérités restantes.

Réservant donc les sciences concrètes comme non encore formées, mais comme étant seulement en voie de formation, il reste à classer les sciences abstraites. Telles qu'elles sont désignées par M. Comte, celles-ci sont au nombre de six ; et le principe qu'il propose d'appliquer à leur classification s'accorde admirablement avec les conditions de notre étude de la Nature. Il aurait pu arriver que les différentes classes de phénomènes dépendissent de lois absolument distinctes et qu'en changeant de sujet d'étude, dans le domaine scientifique, l'investigateur eût à laisser en arrière toutes les lois antérieurement connues de lui pour passer sous la dépendance d'un groupe totalement nouveau d'uniformités. Les sciences auraient alors été tout à fait indépendantes l'une de l'autre : chacune aurait complètement reposé sur ses propres inductions et, pour peu qu'elle fût deductive, eût tiré ses déductions de prémisses qu'elle-même eût exclusivement fournies. Toutefois il en est autrement. La relation qui subsiste en réalité entre les différentes sortes tie phénomènes, met les sciences en état d'être disposées dans un tel ordre, que nous n'avons, pour les parcourir, à sortir de la sphère d'aucunes lois, mais simplement à en prendre d'additionnelles à chaque pas. C'est dans cet ordre que M. Comte se propose de les ranger. Il classe les sciences en une série ascendante, d'après le degré de complexité de leurs phénomènes : de sorte que chaque science dépend des vérités de toutes les sciences qui la précèdent, additionnées des vérités particulières qui lui appartiennent en propre.

Ainsi, les vérités dénombre sont vraies de toutes choses et ne dépendent que de leurs propres lois; c'est pourquoi la science du Nombre, qui se compose de l'Arithmétique

STUAKTMILL. 3

et de l'Algèbre, peut s'étudier sans avoir égard à aucune autre science. Les vérités de la Géométrie présupposent les lois du nombre, ainsi qu'une classe plus spécialede lois particulières aux corps étendus, mais n'eu exigent pas d'autres : la Géométrie peut donc s'étudier indépendamment de toutes les sciences, sauf celle du nombre. La Mécanique Rationnelle présuppose, tout en étant sous leur dépendance, les lois du nombre el de l'étendue, et, avec elles, un autregroupe de lois, celles de l'Equilibre et du Mouvement. Les vérités de l'Algèbre et de la Géométrie ne dépendent nullement de ces dernières, et eussent été vraies, fùi-il arrivé à celles-ci d'être le contraire de ce que nous les trouvons; mais on ne saurait comprendre ni exposer les phénomènes de l'équilibre et du mouvement sans supposer les lois du nombre et de l'étendue telles qu'elles existent dans la réalité. Les phénomènes de l'Astronomie dépendent de ces trois classes de lois, et, en outre, de la loi de gravitation, laquelle est sans influence sur les vérités du nombre, de la géométrie ou de la mécanique. La Physique (qu'en Angleterre, dans le langage commun, on nomme si mal à propos Philosophie Naturelle) présuppose les trois sciences mathématiques, ainsi que l'astronomie, puisque tous les phénomènes terrestres sont affectés par des influences qui dérivent des mouvements de la terre et de ceux des corps célestes. Les phénomènes Chimiques dépendent de toutes les lois qui précèdent (outre les leurs propres), de celles de la physique parmi le reste, spécialement des lois de la chaleur et de l'électricité; les phénomènes physiologique-, des lois de la physique et de la chimie, et, par surcroit, de leurs lois propres. Les phénomènes de la société humaine obéissent à des lois qui lui

appartiennent en propre ; mais ils ne dépendent pas seulement de celles-ci : ils dépendent de toutes les lois de la vie organique et animale, en même temps que de celles de la nature inorganique : ces dernières agissant sur la société, non-seulement par leur influence sur la vie, mais encore en déterminant les conditions physiques dans lesquelles la société est appelée à se développer. « Chacun de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres; mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous l'impulsion deductive résultée de tous les ordres moins compliqués l. »

Ainsi rangées par M. Comte en une série dont chaque terme représente un progrès en spécialité sur le terme qui le précède, avec (ce qui nécessairement accompagne une spécialité croissante) un accroissement de complexité, — un ensemble de phénomènes déterminés par une combinaison plus complexe de lois; les sciences se présentent dans l'ordre suivant : 1° la Mathématique, ses trois branches rangées à la suite l'une de l'autre, d'après le même principe, le Nombre, la Géométrie, la Mécanique ; 2° l'As- . tronomie; 3° la Physique; 4° la Chimie; 5° la Biologie; 6° la Sociologie, ou Science Sociale, dont les phénomènes dépendent des vérités principales des autres sciences, sans lesquelles ils ne pourraient être compris. Le sujet de ces diverses sciences, ainsi que leur contenu, sont apparents d'eux-mêmes, à l'exception de la Physique, qui constitue un groupe de sciences plutôt qu'une science unique, et que M. Comte divise encore en cinq départements : la Barologie, ou science de la pesanteur ; la Thermologie, ou

Page 1