I. Système de Politique Positive, t II, p
science de la chaleur; L'Acoustique, l'Optique et l'Electro-
logie. Quant ;ï celles-ci, il essaye de les ranger d'après le même principe de spécialité et de complexité croissante; mais elles comportent avec difficulté l'établissement d'une semblable échelle, el M. Comte a varié, à des époques différentes, dans sa manière de les disposer. Comme elles sont toutes les cinq essentiellement indépendantes l'une de l'autre, il attachait peu d'importance à leur ordre, excepté que la barologie doit venir la première, comme lien d'union avec l'astronomie, et l'électrologieladernière, comme transition de la physique à la chimie.
Si la meilleure classification est celle qui est fondée sur les propriétés qui importent le plus à nos fins, celle-ci sera à l'épreuve. En disposant les sciences dans l'ordre de complexité de leur sujet, elle les présente dans leur ordre de difficulté. Chaque science se propose un genre de recherches plus ardu que les sciences qui la précèdent dans la série ; elle doit donc, selon toute probabilité, être susceptible, même finalement, d'un moindre degré de perfection, et arrivera certainement plus tard au degré qu'elle est capable d'atteindre. Outre cela, chaque science, pour établir ses propres vérités, a besoin de celles de toutes les sciences qui lui sont antérieures. Pour citer un exemple : la seule voie par laquelle on ait pu reconnaître les lois physiologiques de la vie a été de distinguer, parmi lesphénomènes si variés et si compliqués de la vie, la portion dont les lois physiques ou chimiques ne peuvent pas rendre compte. Ce fut seulement en isolant de la sorte les effets des lois particulièrement organiques, qu'il devint possible de découvrir quelles sont ces lois. Il s'ensuit que l'ordre suivant lequel les sciences se succèdent l'une à l'autre dans
ET LE POSITIVISME. -Il
la série, doit forcément être, d'une manière générale, l'ordre historique de leur développement, et représente le seul ordre dans lequel on puisse rationnellement les étudier. A cela il y a une raison additionnelle : c'est que les sciences les plus spéciales et les plus complètes requièrent non-seulement les vérités des sciences les plus simples et les plus générales, mais surtout encore leurs méthodes. Il faut que l'intellect scientifique, dans l'individu aussi bien que dans la race, apprenne, dans les études les plus élémentaires, cet art de l'investigation et ces règles de la preuve qui doivent se mettre en pratique dans les études les plus élevées. Nulle intelligence n'est proprement en état d'atteindre la partie supérieure de l'échelle sans une pratique convenable dans la partie inférieure.
M. Herbert Spencer, dans un essai intitulé : La Genèse de la Science, et, plus récemment, dans une brochure sur la Classification des Sciences, a critiqué et condamné la classification de M. Comte, et en a proposé une plus élaborée qui lui appartient : de son côté, M. Littré, dans son excellent ouvrage biographique et philosophique sur M. Comte ( Auguste Comte et la Philosophie Positive), a critiqué la critique avec quelque étendue. M. Spencer est du petit nombre des personnes qui, par la solidité et le caractère encyclopédique de leurs connaissances, aussi bien que par leur puissance de coordination et d'enchaînement, peuvent revendiquer la qualité de pairs de M. Comte, ainsi que le droit de suffrage dans l'appréciation à faire de ce dernier. Mais, après avoir donné à ses censures l'attention respectueuse due à tout ce qui vient de M. Spencer, il nous est impossible d'apercevoir qu'il ait rien prouvé. Il est toujours aisé de trouver quelque défaut dans une classification.
Il existe cent manières possibles de ranger un groupe quel-
conque d'objets, et il y a presque toujours quelque chose ;'i
<lirc contre la meilleure, ainsi qu'en faveur de la pire d'entre elles. Mais les mérites d'une classification dépendent des fins auxquelles elle sert. Nous avons montré quel but se propose la classification de M. Comte. M. Spencer n'a point prouvé qu'elle s'adapte mal à ce but, et nous ne voyons pas que la sienne réponde à des fins d'une égale importance. Son objection capitale est que, si les sciences les plus spéciales ont besoin des vérités des sciences les plus générales, ces dernières aussi ont besoin de quelques-unes des vérités des premières, et ont été parfois arrêtées dans leur progrès par l'état d'imperfection où se trouvaient des sciences qui viennent longtemps après dans l'échelle de M. Comte :de telle sorte que, la dépendance étant mutuelle, il y a un consensus, mais non pas une échelle ascendante ou hiérarchie des sciences. Que les sciences les plus précoces dans leur développement tirent aide des plus tardives, est une chose indubitablement vraie : cela fait partie de la théorie de M. Comte et se trouve amplement illustré dans les détails de son ouvrage. Quand il affirme qu'une science en précède historiquement une autre, il n'entend pas que la perfection de la première précède le plus hnmble commencement de celles qui viennent ensuite. M. Spencer ne distingue pas la phase empirique de la phase scientifique dans la culture d'une branche de nos connaissances. Le commencement de toute étude consiste à rasseuiblerdes faits non analysés, et à amasser telles généralisations qui se présentent spontanément à la sagacité naturelle. A cette période chaque ordre de recherches peut être poursuivi indépendamment de tout autre; et c'est une des
propres remarques de M. Comte, que la plus complexe, au point de vue scientifique, de toutes les études, la dernière dans la série instituée par lui, l'étude de l'homme en tant qu'être moral et social, se trouvant, à cause de l'intérêt absorbant qu'elle présente, plus ou moins cultivée par chacun et d'une manière prééminente par les grands esprits pratiques, acquit de bonne heure un fonds d'observations justes, bien que non scientifiques, plus considérable que celui des sciences les plus élémentaires. Ce sont ces vérités empiriques que les sciences les plus tardives et plus spéciales prêtent aux; plus précoces; ou, tout au plus, quelque vérité scientifique extrêmement élémentaire, qui, venant à être aisément determinable par l'expérimentation directe, pouvait servir à mener à un plus haut degré de développement une science antérieurement fondée, — réaction des sciences tardives sur les sciences précoces, que non-seulement M. Comte a pleinement reconnue, mais qu'il attachait une grande importance à systématiser ' .
1. Le cas le plus sérieux que produise M. Spencer d'une loi scientifiquement déterminée, nui, bien qu'appartenant à une science tardive dans son développement, a été nécessaire à la formation positive d'une science placée avant elle dans la série de M. Comte, a trait à la loi de la force accélératrice de la pesanteur, que M. Comte met dans la Physique, mais sans laquelle la théorie do Newton sur les mouvements célestes n'aurait pu être découverte et ne pourrait pas même être aujourd'hui prouvée. Ce fait, comme l'a judicieusement remarqué M. Littré, n'est pas valide contre le plan delà classification de M. Comte, mais découvre seulement une légère erreur dans les détails. M. Comte n'aurait pas dû placer dans la Physique les lois de la pesanteur terrestre. Elles font partie de la théorie générale de la gravitation, et relèvent de l'astronomie M. Spencer a touché un des points faibles de l'échelle scientifique de M. Comte; faible toutefois, simplement parce qu'on l'a laissé sans défense. L'Astronomie, la seconde des sciences abstraites de 31. Comte, répond à sa propre définition d'une science concrète. Le
il AUGUSTE C.itMTE
Mais bien que des vérités tlélachées appartenant à l'ordre de phénomènes le plus complexe puissent être empiriquement observées, et même un petit nombre d'entre elles scientifiquement établies, à une époque contemporained'une phase peu avancée de quelques-unes des sciences antérieures dans l'échelle ;de pareilles vérités détachées, comme le remarque justement M. Liltré, ne constituent pas une science. Ce qu'on sait d'un sujet ne devient science que l'orsqu'on le relie en un corps de vérités, où l'on saisisse • l'une manière bien définie le rapport entre les principes généraux et les détails, et où l'on puisse reconnaître chaque vérité particulière pour un cas de l'action de lois plus générales. Ce degré de progrès où l'étude passe de l'état préliminaire de simple préparation à celui de science ne saurait être atteint par les études les plus complexes avant que les plus simples n'y soient arrivées. Une certaine régularité dans le retour des apparitions célestes fut empiriquement reconnue avant qu'on n'eût fait beaucoup de progrès en géométrie ; mais l'astronomie ne pouvait pas plus devenir
tort de M. Comte n'a été cependant que de négliger une distinction. Il existe une science abstraite de l'astronomie, à savoir, la théorie de la gravitation, qui s'accorderait également bien avec les phénomènes d'un système solaire totalement différent de celui dont notre terre fait partie, et en fournirait également bien l'application. Les phénomènes réels de notre propre système, les dimensions, les distances, les vitesses, les températures, la constitution physique, etc. du soleil, de la terre et des planètes, sont proprement le sujet d'une science concrète semblable à l'histoire naturelle : mais ici la science concrète est unie à la science abstraite d'une manière plus inséparable que dans tout autre cas, puisque le petit nombre des phénomènes célestes qui se trouvent nous être réellement accessibles, sont presque tous requis pour découvrir et prouver la loi de la gravitation en tant que propriété universelle des corps, et ont pour cette raison une place indispensable dans la science abstraite, comme en constituant les données fondamentales.
une science avant que la géométrie n'en constituât une, et une fort avancée, que la règle de trois n'aurait pu se pratiquer avant l'addition et la soustraction. Les vérités des sciences les plus simples font partie des lois auxquelles se conforment les phénomènes des sciences les plus complexes, et sont non-seulement un élément nécessaire de l'explication deces lois, mais doivent être si bien comprises qu'on puisse suivre leurs tracestoutà travers les combinaisons complexes, avant qu'il ne soit possible de mettre en lumière les lois spéciales qui coexistent et coopèrent avec elles. C'est là tout ce qu'affirme M. Comte, et c'en est assez pour le dessein qu'il se propose l. Sans doute il se permet
I. Le seul point où le principe général de la série vienne à faillir dans son application, est la subdivision île la Physique, et comme la subordination des différentes brandies y existe à peine, leur ordre est de peu de conséquence. La Thermologie constitue absolument, il est vrai, une exception au principe de généralité décroissante; la chaleur, comme le dit avec vérité M. Spencer, étant aussi universelle que la gravitation. Mais la place de la Thermologie est indiquée, dans de certaines limites assez étroites, par les fins de la classification, sinon par son principe. Ce dont on a besoin, c'est que chaque science précède celles qui ne peuvent pas se constituer scientifiquement ou s*étudier rationnnellement, avant qu'elle ne soit connue. C'est à titre de moyen pour arriver à cette fin que la disposition des phénomènes dans l'ordre de la dépendance où ils sont l'un de l'autre, est importante. Or, bien que la chaleur soit un phénomène aussi universel qu'aucun de ceux présentés par la nature extérieure, ses lois n'aftectent pas, d'une manière importante pour nous, les phénomènes de l'Astronomie, et n'ont, dans les autres branches de la Physique, que l'effet d'actions faiblement modificatrices, dont on peut renvoyer la considération à une phase plus avancée. Mais de ses lois dépend l'existence même des phénomènes de la Chimie et de la Biologie. Les fins de la classification exigent donc que la Thermologie précède la Chimie et la Biologie, mais ne demandent pas qu'on la rejette plus loin en arrière. D'un autre côté, ces mêmes fins exigent, à une autre point de vue, qu'elle vienne immédiatement après l'Astronomie, et cela pour des raisons non de
quelquefois des expressions trop dépourvues de restrictions pour qu'on les puisse complètement justifier, louchant la perfection logique de la construction de sa série, et la manière exacte dont elle correspond à l'évolution historique des sciences : exagérations qui seborncnlau langage, et que souvent corrigent les détails de son exposition. Mais à l'un et à l'autre égard, il est suffisamment près de la vérité pour toute fin pratique *. On a souvent à pardonner des inexactitudes minimes aux grands penseurs eux-mêmes. M. Spencer, dans les écrits mêmes où il critique M. Comte, fournit d'insignes exemples de ces dernières2.
doctrine, mais de méthode; l'Astronomie étant la meilleure école de l'art véritable d'interpréter la Nature, art dont profite la Therniologie comme les autres sciences, mais qu'elle était impropre à créer.
1 . La philosophie du sujet n'est peut-être nulle part aussi bien énoncée que dans le Système de Politique Positive it. Ill, p. 4-1). « Conçu logiquement, l'ordre suivant lequel nos principales théories accomplissent l'évolution fondamentale résulte nécessairement de leur dépendance mutuelle. Toutes les sciences peuvent, sans doute, être ébauchées à la fois : leur usage pratique exige même cette culture simultanée. Mais elle ne peut concerner que les inductions propres à chaque classe de spéculations. Or, cet essor inductif ne saurait fournir des principes suffisants qu'envers les plus simples études. Partout ailleurs, ils ne peuvent être établis qu'en subordonnant chaque genre d'inductions scientifiques à l'ensemble des déductions émanées des domaines moins dépendants. Ainsi nos diverses théories reposent dogmatiquement les unes sur les autres, suivant un ordre invariable, qui doit régler historiquement leur avènement décisif, les plus indépendantes ayant toujours dû se développer plus tôt. »
2. « La science, dit M. Spencer dans sa Genèse, est purement qua-
» litative tant qu'elle est purement inductive Toute prévision quan-
» titative s'obtient déductivement; l'induction ne peut acquérir que la » prévision qualitative. » Or, si nous nous rappelons que la première loi quantitative des phénomènes physiques qui ait jamais été établie d'une manière exacte, la force accélératrice de la pesanteur, fut découverte et démontrée par Galilée en partie au moins au moyen de
Si l'on vient à combiner la doctrine que toute science est <lans un état d'autant moins avancé qu'elle occupe une place plus élevée dans l'échelle ascendante, avec cette seconde doctrine que les sciences passent par les trois phases, théologique, métaphysique et positive, il s'ensuit
l'expérimentation ; que les lois quantitatives sur lesquelles est fondée la théorie tout entière des mouvements célestes ont été tirées par Kepler de la généralisation d'observations directement comparées; que la loi quantitative de la condensation des gaz par la pression, la loi de Boyle et de Mariotte, a été obtenue par l'expérimentation directe; que les quantités proportionnelles suivant lesquelles toute substance connue se combine chimiquement avec toute autre, ont été déterminées par d'innombrables expériences, dont la loi générale des équivalents chimiques, aujourd'hui le fondement des prévisions quantitatives les plus exactes, fut une généralisation inductive; il nous faudra conclure que M. Spencer s'est rendu garant d'une proposition générale que l'examen, même très-léger, de quelques vérités qui lui sont parfaitement connues lui aurait démontré ne pouvoir se soutenir.
De plus, dans la brochure même où M. Spencer se défend d'être un disciple de M. Comte (La Classification des Sciences, p. 37 1 , il parle de « M- Buckle, l'adhérent de M. Comte ». Or, non-seulement les spéculations de ces deux penseurs diffèrent, sauf en celte opinion, qui leur est propre à tous deux, qu'on peut faire de l'histoire le sujet d'une science, mais elles suivent des voies différentes; M. Comte s'appliquant principalement aux lois d'évolution communes à tout le genre humain; M. Buckle, presque exclusivement aux dissemblances; et on peut affirmer sans présomption qu'ils n'ont pas vu les mêmes vérités, ni ne sont tombés dans les mêmes erreurs, ni n ont défendu leurs opinions, vraies ou erronées, par les même arguments. En vérité, c'est une des choses qui surprennent chez M. Buckle comme chez M. Spencer, qu'étant un homme d'un génie semblable, possédant un savoir également vaste, et s'adonnant à des spéculations de même espèce, il ait tiré si peu de "profit de M. Comte.
Ces inadvertances ne prouvent rien contre l'exactitude générale des connaissances de M. Spencer. Ce sont de simples fautes d'attention, telles que peuvent difficilement espérer de les toujours éviter les penseurs qui tentent des spéculations exigeant que la mémoire se charge d'une grande multitude de faits.
48 AUGUSTE COMTK
que plus une science est spéciale, plus clic est lente à effectuer chaque transition; de telle sorte fjue l'état complètement positif d'une des sciences précoces a souvent coincide avec l'état métaphysique de celle qui la suit et avec l'état purement théologique de celles qui sont placées plus haut dans la série. Cette assertion représente exactement le cours général des faits, bien qu'elle demande des restrictions dans les détails. Il est malaisé, par exemple, que la mathématique, depuis le moment même où elle a commencé à être cultivée, ait jamais pu se trouver à une époque quelconque dans l'état théologique, quoiqu'elle laisse voir encore de nombreux vestiges de l'état métaphysique, Il ne s'est probablement jamais rencontré personne, pour croire que c'était la volonté d'un dieu qui empêchait les lignes parallèles de se joindre, ou qui faisait que deux et deux égalaient quatre, pas plus que pour prier les dieux de rendre le carré de l'hypothénuse égal à une quantité plus ou moins grande que la somme des carrés des deux autres côtés. Les croyants les plus dévots ont reconnu dans les propositions de cette espèce, une classe de vérités indépendante de l'omnipotence divine. Et même parmi les vérités auxquelles la philosophie vulgaire donne le nom trompeur de contingentes, le petit nombre de celles qui sont à la fois exactes et évidentes, ont été probablement exceptées, dès l'abord, de l'explication théologique. M. Comte observe, après Adam Smith, qu'on ne nous parle en aucun temps ni en aucun pays d'un dieu du Poids. Il en fut autrement de l'Astronomie : les corps célestes furent considérés non pas seulement comme mus par des dieux, mais comme des dieux eux-mêmes : et quand cette théorie fut tombée, on expliqua leurs mouvements au moyen de con-
captions métaphysiques; telles qu'une tendance de la Nature vers la perfection, en vertu de laquelle ces corps sublimes, étant abandonnés à eux-mêmes, se meuvent dans l'orbite le plus parfait, qui est le cercle. Kepler lui-même était plein d'imaginations de cette espèce : et celles-ci ne prirent fin que lorsque Newton, en dévoilant les véritables lois physique des mouvements célestes, ferma l'ère métaphysique de la science astronomique. Gomme le marque M. Comte, la faculté que nous avons de prévoir les phénomènes et la faculté que nous avons de les gouverner, sont les deux choses qui détruisent la croyance qu'ils sont régis par des volontés changeantes. Dans le cas des phénomènes que la science ne nous a point encore appris à prévoir ou à gouverner, le mode théologique de penser n'a point cessé d'avoir son effet : les hommes prient encore pour avoir de la pluie ou pour obtenir le succès dans la guerre, ou pour conjurer un naufrage ou une peste, mais non pour faire revenir les étoiles en arrière dansleur cours, ni pour abréger le temps qu'exige un voyage, ni pour arrèterles marées. De semblables vestiges du mode primitif de penser traînent encore dans les départements les plus compliqués de quelques sciences qui ont atteint un haut degré de développement positif. L'explication métaphysique étant moins opposée que l'explication théologique à l'idée de lois invariables, est encore plus lente à écarter entièrement. M. Comte en trouve des restes dans les sciences qui sont le plus complètement positives, à l'exception de l'astronomie seule, la mathématique n'en étant pas, à son avis, absolument exempte : ce qui ne doit pas nous surprendre, quand nous voyons à quelle date très-récente les mathématiciens se sont trouvés en mesure de donner à leurs signes une in-
50 AUC.USTE COMTE
terprétalion réellement positive1. Nous avons déjà eu occasion, cependant, de remarquer la propension de M. Comte à employer le ternie métaphysique Aans des cas ne renfermant rien qui réponde véritablement à sa définition de ce mot. Par exemple, il considère la chimie comme imprégnée du mode métaphysique de penser, à cause de la notion de l'affinité chimique. II estime que les chimistes qui ont dit que les corps se combinent entre eux parce qu'ils ont une certaine affinité l'un pour l'autre ont cru à une mystérieuse entité résidant dans les corps et les portant à se combiner. Il pense que, dans toute autre supposition, cette assertion ne pourrait signifier qu'une chose, à savoir que les corps se combinent parce qu'ils se combinent. Mais cela signifiait réellement quelque chose. C'était l'expression abstraite de la doctrine que les corps ont une tendance invariable à se combiner avec une chose plutôt qu'avec une autre, que les tendances des différentes substances à se combiner sont des quantités fixes dont la plus grande l'emporte toujours sur la plus petite, de telle sorte que si A détache B de C dans un cas, il fera de même dans tout autre cas : ce qu'on appela avoir une attraction plus grande ou, d'une manière plus technique, une affinité plus grande pour ce dernier. Ce n'était pas là une théorie métaphysique, mais bien une généralisation positive, qui rendait compte d'un grand nombre de faits et aurait conservé sa place en tant que loi de la nature, si elle n'avait pas été refutée par la décou-
1. Nous faisons particulièrement allusion à la métaphysique mystique qui se rattache au signe négatif, aux quantités imaginaires, à l'infinité et aux infiniment petits, etc., toutes choses éclaircies et mises sur un pied rationnel dans les traités éminemment philosophiques de M. le professeur De Morçan.
verte de certains cas où, bien que A détachât B de C dans quelques circonstances, C le détachait de A dans d'autres : ce qui montrait que la loi de la combinaison chimique élective était moins simple qu'on ne l'avait supposé tout d'abord. M. Comte a donc commis, dans ce cas, une erreur : et on trouvera qu'il en a fait beaucoup de pareilles. Mais dans la science qui vient après la chimie, dans la biologie, on a conservé même jusqu'à nos jours le vain mode d'explication qui fait appel aux entités scolastiques, telles qu'une force plastique, un principe vital et autres choses semblables. La physiologie Allemande de l'école d'Oken, malgré le génie reconnu de celui-ci, est presque aussi métaphysique qu'Hegel, et il y a en France une renaissance toute récente de l'Animisme de Stahl. Ces explications métaphysiques, outre leur inanité, ont causé un préjudice sérieux en donnant de mauvaises directions au cours des recherches scientifiques positives. Sans doute, rien n'empêchait qu'on ne s'enquit du mode d'action de la censée force plastique ou vitale, au moyen de l'observation et de l'expérimentation; mais ces expressions donnèrent cours et cohérence à une abstraction et à une généralisation fausses, en amenant les investigateurs à chercher une seule cause à des phénomènes complexes qui dépendaient indubitablement de plusieurs.
D'après M. Comte, la chimie entra dans sa phase positive avec Lavoisier, pendant la seconde moitié du siècle dernier (en un traité subséquent, il place cette date une génération plus tôt); et la biologie, au commencement du siècle présent, quand Bichat traça la distinction fondamentale entre la vie nutrtive ou végétative et la vie proprement animale, et rapporta les propriétés des organes aux
lois généialos des tissus qui les composent. La science Sociale, la plus complexe de toutes, n'était pas du tout devenue positive, soutenait-il, mais faisait le sujet d'une lutte stérile et toujours renouvelée entre le mode théologique et le mode métaphysique de penser. Rendre positive cette science qui est la plus haute de toutes, et, par là, compléter le caractère positif de toutes les spéculations humaines, fut le principal objet de ses travaux, et il crut l'avoir accompli lui-même dans les trois derniers volumes de son Traité. Mais le terme Positif n'est pas plus que celui de Métaphysique, toujours employé par M. Comte dans la même acception. Il est impossible qu'il y ait jamais eu dans une science quelconque, une phase où elle ne se soit pas trouvée positive à quelque degré, puisqu'elle professait toujours qu'elle tirait ses conclusions de l'expérience et de l'observation, M. Comte aurait été le dernier à nier qu'antérieurement à ses propres spéculations, le monde possédât sur les questions sociales une foule de vérités d'une certitude plus ou moins grande, dont on avait puisé la preuve, par des procédés inductifs et déductifs, dans des successions de phénomènes qu'on avait observées. On ne saurait nier non plus que les écrivains qui ont le mieux traité ces sujets, à l'étude desquels tant d'hommes de la plus haute capacité mentale ont appliqué leursfacultés, n'aient acceptéaussientièrement que M. Comte lui-même le point de vue positif, et rejeté aussi décidément que lui les points de vue théologique et métaphysique. Montesquieu, Machiavel même, Adam Smith et tousles éconnomistes, tant en France qu'en Angleterre, Bentham et tous les penseurs, de son école, — avaient la pleine conviction que les phénomènes sociaux se conforment
à des lois invariables queleur grand objet, comme penseurs spéculatifs, fut de découvrir et d'illustrer. Tout ce qu'on peut dire, c'est que ces philosophes n'allèrent pas aussi loin que fit M. Comte en découvrant les méthodes les plus propres à mettre ces lois en lumière. Il ne fut donc pas réservé à M. Comte de rendre positives les recherches sociologiques. Mais ce qu'il entendait réellement par rendre une science positive, est ce que nous appellerons, avec M. Littré, lui donner sa constitution scientifique finale ; en d'autres termes, découvrir ou vérifier, et poursuivre jusque dans leurs conséquences celles de ces vérités qui sont propres à servir de liens d'union entre les autres : vérités qui sont à cette science ce que la loi de gravitation est à l'astronomie, ce que les propriétés élémentaires des tissus sont à la physiologie, et nous ajouterons (bien que M. Comte ne l'ait pas fait) ce que les lois de l'association des idées sont à la psychologie. C'est là une opération qui, une fois accomplie, met fin àla période empirique et rend la science susceptible d'être conçue comme un corps de doctrine coordonné et cohérent. Voilà ce qui n'avait pas encore été fait pour la sociologie; et l'espoir de l'effectuer fut, dès ses premières années, le sentiment inspirateur et le stimulant de tous les travaux philosophiques de M. Comle.
Ce fut en vue de cela qu'il entreprit cette merveilleuse systématisation de la philosophie de toutes les sciences antécédentes, depuis la mathématique jusqu'à la physiologie, systématisation qui, n'eùt-il rien fait d'autre, l'aurait désigné à tous les esprits compétents pour apprécier cette œuvre, comme un des principaux penseurs du siècle. Pour rendre la nature de celle-ci intelligible à ceux qui
;,i AUGUSTE COMTK
n'en onl pas connaissance, il nous faut expliquer ce que nous entendons parla philosophie d'une science, en tant que distinguée de la science elle-même. Nous admettons que la philosophie esl proprement, suivant la signification quelcs anciens attachaient à ce mot, la connaissance scientifique de l'Homme, comme être intellectuel, moral et social. Puisque ses facultés intellectuelles comprennent sa faculté de connaître, la science de l'Homme comprend tout ce que l'homme peut connaître, en tant que ceci se rapporte à «on mode dele connaître; en d'autres termes, toute la doctrine des conditions de la connaissance humaine. La philosophie d'une Science en vient ainsi à signifier cette science même considérée non dans ses résultats ni dans les vérités qu'elle établit, mais dans les procédés qu'emploie l'esprit humain pour les atteindre, dans les signes auxquels il les reconnaît, dans leur coordination et dans leur disposition méthodique en vue de la plus grande clarté de conception, de la commodité la plus entière et la plus immédiate, en un mot la logique de la science. M. Comte a accompli ceci pour les cinq premières sciences fondamentales avec un succès qu'on peut difficilement trop admirer. Nous ne relisons jamais la partie même la moins remarquable de celle revue d'ensemble, le volume sur la chimie et la biologie (lequel était déjà, lorsqu'il parut, audessous du niveau réel de ces sciences et est aujourd'hui fort en arrière d'elles) sans un nouveau sentiment de la portée considérable des spéculations qu'il renferme, et sans la conviction que la manière d'arriver à une complète rationalisation de ces sciences, encore très-imparfaitement conçue par la plupart de ceux qui les cultivent, n'a été nulle part exposée avec autant de succès que dans ce livre.
Cependant pour apprécier justement ce grand achèvement philosophique, nous devons tenir compte de ce qui n'a pas été accompli aussi bien que de ce qui l'a été. On trouvera alors, comme c'est ordinairement le cas, que quelques-unes des défectuosités et des imperfections capitales du système de pensée de M. Comte ont une étroite connexion avec ses succès les plus grands.
La philosophie de la Science se compose de deux parties principales : les méthodes d'investigation et les conditions de la preuve. Les unes indiquent les voies par lesquelles l'esprit humain arrive à des conclusions, les autres le mode d'en éprouver la certitude. Une fois complètes, les premières seraien, un instrument de Découverte, les dernières de Preuve. C'est à l'étude des premières que se borne principalement M. Comte; et il traite ce sujet avec un degré de perfection qui est resté jusqu'ici sans égal. Il n'existe nulle part rien de comparable, en ce genre, à la revue qu'il fait des ressources dont peut disposer l'esprit humain pour rechercher les lois qui régissent les phénomènes; des circonstances qui rendent chacun des modes fondamentaux d'exploration applicable ou non à chaque classe de phénomènes; des extensions et des transformations qu'a subies le procédé d'investigation pour s'adapter à chaque province nouvelle du champ d'étude; et des apports particuliers dont chacune des sciences fondamant aies enrichit la méthode d'investigation positive, chaque science se trouvant à son tour la plus propre à mener un procédé ou un autre à son point de perfection. Toutes ces questions et beaucoup d'autres du même genre, telles que la théorie de la classification et l'usage convenable des Hypothèses scientifiques, ont été traitées par M. Comte avec une pénétration achevée
qui laisse bien peu à désirer. Non moins admirable est la revue qu'il fait des vérités les plus compréhensives acquises par chaque science, envisagées dans leur r;i j »j m > 1 1 avec la somme générale du savoir humain et dans leur valeur logique comme auxiliaires de son progrès futur. Mais après tout cela, il reste nue question ultérieure qui est distincte. On nous enseigne le chemin à suivre pour chercher des résultats, mais quand un résultat est une fois obtenu, comment reconnaîtrons-nous qu'il est l'expression de la vérité? Comment nous assurer que le procédé a été correctement accompli, et quenos prémisses, se composant soit de généralités, soit de faits particuliers, contiennent réellement la preuve de la conclusion que nous y avons fondée. Sur cette question, M. Comte ne jette aucune lumière. Il ne fournit aucun critérium de vérité. En ce qui concerne la déduction, il n'admet point le système syllogistique d'Aristote et de ses successeurs (dontl'insuffisance esl aussi évidente que son utilité est réelle), ni ne propose de lui en substituer un autre ; et quant à l'induction, il n'en donne aucune règle. Il ne semble pas reconnaître la possibilité d'un critérium général qui serve à décider si une conclusion inductive est correcte ou non. Cependant il ne regarde pas, avec le docteur "Whewell, une théorie inductive comme prouvée si elle rend compte des faits : au contraire, il se déclare l'ennemi véhément de ces hypothèses scientifiques qui, comme celle de l'éther luminifère, ne sont pas susceptibles de preuve directe et sont admises sur la seule évidence de leur aptitude à expliquer les phénomènes. Il soutient que nulle hypothèse n'est légitime si l'on ne peut la vérifier, et qu'on n'en doit accepter aucune pour vraie, si Ton ne peut montrer non-seulement
qu'elle s'accorde avec les faits, mais encore que sa fausseté serait incompatible avec eux. Il lui est donc néccessaire d'avoir un critérium de vérité inductive; eten n'en donnant aucun il semble abandonner comme insoluble le principal problème de la logique proprement dite. Au commencement de sontraitéjil parle d'une doctrine de la méthode, séparée des applications particulières, comme étant concevable mais non nécessaire : on n'apprend la méthode, selon lui, qu'en la voyant à l'œuvre, et la logique d'une science ne peut être enseignée d'une manière utile que par la science ellemême. Vers la fin de l'ouvrage il prend un ton plus décidément négatif, et traite de chimérique l'idée même d'étudier la logique autrement que dans ses applications. Il continua dans ses écrits subséquents à considérer cette conception comme fausse. Non-seulement il laissa à d'autres la tâche de fournir cette partie indispensable de la philosophie positive, mais il fit tout ce qui dépendait de lui pour les décourager de l'entreprendre.
Cette lacune dans le système de M. Comte n'est pas sans connexion avec un défaut qui se trouve dans sa conception originelle du sujet de l'investigation scientifique, et qui a été généralement remarqué; car il gît à la surface, cl est de nature à être plutôt exagéré que négligé. On dit souvent de lui qu'il rejette l'étude des causes. Ceci n'est pas vrai dans l'acception exacte du mot, car il ne rejette que les questions d'origine ultime et de causes Efficientes, en tant que distinguées de celles qu'on nomme physiques. Les causes qu'il regarde comme inaccessibles sont les causes qui ne sont pas elles-mêmes des phénomènes. Comme d'autres, il admet l'élude des causes dans tous les sens où un fait physique peut être la cause d'un autre. Mais il
58 AIT. l su, COMTE
n'approuve pas le mot de cause : il ne veut consentir qu'à parler de Lois de Succession; et, s'interdisant L'emploi d'un mot qui a une acception positive, il laisse échapper l'idée qu'exprime celui-ci. Il ne voit aucune différence enlie des généralisations, telles que les lois de Kepler, et d'autres, telles que la théorie de la gravitation. II ne réussit pas à apercevoir la distinction réelle entre les lois de succession et de coexistence que les penseurs d'une école différente nomment Lois des Phénomènes, et celles qu'ils appellent l'action des Causes : les premières, illustrées par la succession du jour et de la nuit; les dernières, par la rotation de la terre qui cause cette succession. La succession du jour et de la nuit est tout autant une succession invariable que l'exposition alternative des deux faces opposées de la terre au soleil. Cependant le jour et la nuit m; sont pas la cause l'un de l'autre, pourquoi ? Parce que leur succession, bien qu'invariable, au témoignage de notre expérience, ne l'est pas sans conditions : ces phénomènes ne se succèdent l'un à l'autre qu'à condition que la présence et l'absence du soleil se succèdent l'une à l'autre; et, si cette alternative venait à cesser, il arriverait que le jour ou la nuit ne seraient pas suivis l'un de l'autre. Il y a ainsi deux espèces d'uniformités de succession, l'une sans conditions, l'autre sous la dépendance de la première : les lois de causation, et d'autres successions qui dépendent de ces lois. Toutes les lois ultimes sont des lois de causation, et la seule loi universelle en dehors de la sphère de la mathématique est la loi de causation universelle, à savoir que tout phénomène a une cause phénoménale, a quelque phénomène autre que lui, ou quelque combinaison de phénomènes dont il est invariablement et absolument consé-
quent. C'est sur l'universalité de cette loi que repose la possibilité d'établir une règle de l'Induction. La vérité
d'une proposition générale obtenue inductivement n'est donc prouvée que lorsque les cas sur lesquels elle repose sont tels que, s'ils ont été correctement observés, la fausseté de la généralisation serait incompatible avec la constance delà causation, avec l'universalité de refait que les pbénomènes de la nature se produisent suivant d'invariables lois de succession '. Aussi, il est probable que, chez M. Comte, la résolution arrêtée de s'abstenir du mot et de l'idée de cause contribua beaucoup à son impuissance à à concevoir une Logique Inductive, en détournant son attention de la seule base sur laquelle on pût la fonder.
Nous craignons qu'il ne faille dire aussi, quoiqu'on n'eu trouve que de légères indications dans son ouvrage fondamental, et que ce soit seulement dans ses derniers écrits que cela apparaisse dans une pleine évidence, — que M. Corn!»1, au fond, ne s'inquiétait pas autant de la perfection de la preuve qu'il convient à un philosophe positif, et que l'irrécusable objectivité, comme il aurait dit, d'une conception, — son exacte conformité aux réalités du fait extérieur, — n'était pas pour lui la condition indispensa-
1. On renvoie ceux qui désirent voir cette idée poursuivie au Système de Logique Deductive et Inductive. Il n'est pas hors de prospos de dire que M. Comte, peu après la publication de cet ouvrage, exprima tant dans une lettre (publiée dans le volume de M. Litlré) que par imprimé, la haute approbation qu'il donnait à celte œuvre (spécialement à la partie où il est traité de l'Induction), comme à une contribution réelle apportée à la c instruction de la Méthode Positive. .Mais nun. ne pouvons pas découvrir qu'il ait été redevable d'une seule 1 à cet ouvra-.', un .pie celui-ci ait inline le moins du monde sur le cours il'' ses spéculations subséquentes.