CO AUGUSTE COMTE
ble de son adoption, si elle était subjectivement utile en fournissant à l'esprit des facilités pour grouper les phénomènes. Ceci se révèle d'une façon très-curieusi' dans ses chapitres sur la philosophie de la chimie. Il nous recommande comme un emploi judicieux du « genre spécial de » liberté resté facultatif pour notre intelligence, d'après le » véritable but et l'objet général de la chimie positive », d'accepter en qualité de généralisation commode la doctrine que toute combinaison chimique se fait entre deux éléments seulement ; que toute substance décomposer par notre analyse en quatre éléments, par exemple, a pour parties constituantes immédiates deux substances hypothétiques, composées chacune de deux substances plus simples. Il n'y aurait rien eu à objecter à cette idée en tant qu'hypothèse scientifique admise, par manière d'essai, comme un moyen pour suggérer des expériences par lesquelles on en pût éprouver la vérité. Avec une telle destination , cette conception aurait été légitime et philosophique ; d'autant plus que si elle avait été confirmée, elle aurait fourni l'explication du fait que quelques substances que l'analyse nous montre composées des mêmes éléments dans les mêmes proportions, diffèrent dans leurs propriétés générales comme, par exemple, le sucre et la gomme1. Et si l'hypothèse, outre qu'elle donnait la raison de la différence entre les choses qui diffèrent, avait donné la raison de l'ac-
1 . Cependant la force de cette dernière considération a été bien diminuée par le progrès des découvertes, depuis l'époque où M. Comte a laissé l'étude delà chimie; car il est maintenant probable que la plupart sinon la tolalité des substances même élémentaires, sont susceptibles de formes allotropiques, comme dans le cas de l'oxygène et de l'ozone, des deux formes du phosphore, etc.
cord entre les choses qui s'accordent; si le chaînon intermédiaire qui amenait le composé quaternaire à se résoudre en deux composés binaires, avait pu être choisi de façon à faire rentrer chacun d'eux dans le cercle des analogies de quelque classe connue décomposés binaires (ce qu'on peut aisément supposer possible, et ce qui, dans quelques cas particuliers, arrive réellement )*, l'universalité de la combinaison binaire aurait été un exemple heureux d'une hypothèse anticipant une théorie positive, pour donner une direction à des recherches qui pouvaient aboutir à sa confirmation ou à son abandon. Mais M. Comte pensait évidemment que, dût cette hypothèse n'être jamais prouvée, — quelque nombreux que pussent être les cas toujours restreints de combinaison chimique où la théorie était aussi hypothétique que dans le principe, — tant qu'elle ne serait pas réellement réfutée (et le cas est de nature à comporter malaisément qu'elle le soit jamais), elle méritait d'être conservée en raison de sa seule commodité pour faire rentrer dans une conception générale un vaste groupe de phénomènes. A la fin de l'ouvrage, dans un résumé des principes généraux de la méthode positive, il réclame en termes exprès la liberté illimitée d'adopter, « sans aucun vrai scrupule )•>, les conceptions hypothétiques de cette sorte; « afin de satisfaire entre les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours dirigées avec une prédi-
1. Ainsi, en considérant l'acide prussique comme un composé d'hydrogène et de cyanogène plutôt que d'hydrogène et des éléments du cyanogène (carbone et azote), il se trouve assimilé à la classe tout entière des composés acides que forme l'hydrogène avec d'autres substances, et on découvre ainsi une raison pour expliquer comment il se fait qu'il partage les propriétés acides de ces composés.
lection instinctive vers la simplicité, la continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant constamment la réalité des lois extérieures en tant qu'elle nous est accessible ». (T. VI, p. 630.) « Le point de vue le plus philosophique conduit finalement à concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles de notre intelligence, autant (pie le comporte le degré d'exactitude commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. » (T. VI, p. 642.) Hans ces «inclinations essentielles », il comprend, non-seulement notre « prédilection instinctive pour l'ordre et l'harmonie », qui nous fait goûter toute conception, même fictive, quand elle nous aide à réduire les phénomènes en système; mais même nos sentiments de goût, « les convenances purement personnelles » qui, dit-il, ont un rôle légitime dans l'emploi de ce « genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence ». Après la satisfaction convenable de « nos plus éminentes inclinations mentales, il subsistera encore une notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans nuire à leur réalité essentielle ». (T. VI, p. 617.) En conséquence de tout ceci, M. Comte prémunit les penseurs contre un examen trop rigoureux de l'exacte vérité des lois scientifiques, et frappe d'une « sévère réprobation » ceux qui renversent « par une investigation trop minutieuse » des généralisations déjà instituées, sans être capables de leur en substituer d'autres (p. 639) : comme dans le cas de la théorie générale de la chimie proposée par Lavoisier, laquelle aurait rendu celte science plus satisfaisante qu'elle ne l'est aujourd'hui, pour « les inclinations instinctives de
notre intelligence », si elle avait été trouvée vraie, mais qui, par malheur, ne le fut pas. Ces dispositions mentales chez M. Comte expliquent qu'il n'ait ni trouvé ni cherché un critérium logique de la preuve; mais on a de la peine à les concilier avec son hostilité invétérée contre l'hypothèse de l'éther luminifère, laquelle satisfait certainement à notre « prédilection pour l'ordre et l'harmonie », pour ne pas dire à notre « besoin d'idéalité », et cela à un degré peu commun. Cette notion de la « destination » de l'étude des lois naturelles est, à notre sens, une complète désertion des principes essentiels qui forment la conception Positive delà science, et contenait le germe de la perversion de sa propre philosophie qui a marqué ses dernières années. Il pourrait être intéressant, quoique à peine utile, de pénétrer jusqu'à la pensée juste qui a égaré M. Comte, car il y a presque toujours un grain de vérité au fond des erreurs d'un esprit original et puissant.
Il y a dans la manière dont M. Comteenvisage lamélhode de la science positive une autre grave aberration qui, bien qu'elle ne soit pas plus imphilosophique que celle que nous venons de mentionner, est d'une plus grande importance pratique. Il rejette totalement, comme un procédé sans vertu, l'observation psychologique proprement dite, ou, en d'autres termes, la conscience interne, tout au moins en ce qui regarde nos opérations intellectuelles. Il ne donne pas de place dans sa série des sciences à la psychologie, et en parle toujours avec mépris. L'étude des phénomènes mentaux, ou, suivant son expression, des fonctions morales et intellectuelles, trouve place dans son plan sous le chef de Biologie, mais seulement comme branche de la physiologie. Il nous faut, pense t-il, acquérir notre connais-
sançe de l'esprit humain, ea observant les autres. Comment nous devons observer les opérations mentales d'autrui, ou en interpréter les signes, sans avoir appris, par la connaisance de nous-mêmes, la signification de ces signes: c'est ce qu'il n'établit pas. Mais il lui est évident que, pai l'observation de nous-mêmes, nous ne pouvons apprendre que très-peu de choses concernant les sentiments, et rien du tout au sujet de L'entendement. Notre intelligence peut tout observer, sauf elle-même; nous ne pouvons pas nous observer observants, ou nous observer raisonnants, et, si nous le pouvions, l'attention que nous donnerions à cette opération réflexe en annihilerait l'objet, en suspendant le procédé observé.
Il n'est pas bien nécessaire de faire une réfutation élaborée d'un sophisme, à l'égard duquel la seule chose surprenante serait qu'il en imposât à quelqu'un. On y peut faire deux réponses. Premièrement, on pourrait renvoyer M. Comte à l'expérience, ainsi qu'aux écrits de son compatriote, M. de Cardaillac, et de notre sir William Hamilton, pour preuve que l'esprit peut, non-seulement avoir conscience de plus d'une impression à la fois, et même en percevoir un nombre considérable *, mais encore y prêter attention. Il est vrai que l'attention s'affaiblit en se divisant, et cela constitue une difficulté spéciale de l'observation psychologique, ainsi que l'ont pleinement reconnu les psychologistes (et sir William Hamilton en particulier); mais une difficulté n'est pas une impossibilité. En second lieu, il aurait pu venir à l'esprit de M. Comte qu'il est possible
1. Jusqu'à six, d'après sir William Hamilton; mais en île telles matières, la précision numérique est hors de question, et il est probable que différents esprits possèdent cette faculté à des degrés divers.
d'étudier un fait par l'intermédiaire de la mémoire, non pas à l'instant même où nous le percevons, mais dans le moment d'après : et c'est là, en réalité, le mode suivant lequel s'acquiert généralement le meilleur de notre science touchant nos actes intellectuels. Nous réfléchissons sur ce que nous avons fait quand l'acte est passé, mais quand l'impression en est encore fraîche dans la mémoire. Nous n'avons pu arriver que par une de ces deux voies à posséder la connaissance, que personne ne nous dénie, de ce qui se passe dans notre esprit. M. Comte aurait malaisément affirmé que nous ne savons rien de nos propres opérations intellectuelles. Nous avons connaissance de nos observations et de nos raisonnements, soit au moment même, soit dans l'instant d'après, grâce à la mémoire ; par voie directe dans les deux cas, et non pas (comme pour les choses accomplies par nous dans un état de somnambulisme) uniquement par leurs résultats. Ce simple fait détruit l'argument entier de M. Comte. Tout ce dont nous avons connaissance directement, nous pouvons l'observer directement.
Et quel instrument M. Comte propose-t-il pour l'étude des « fonctions morales et intellectuelles », cà la place de l'observation mentale directe qu'il répudie? Nous avons presque honte de dire que c'est la phrénologie! Non pas vraiment, dit-il, à titre de science formée, mais comme une science encore à créer ; car il rejette presque tous les organes spéciaux imaginés par lesphrénologistes, et n'accepte que leur division générale du cerveau en trois régions : les penchants, les sentiments et l'intellect ', ainsi que la sub-
1. Ou, suivant la correction qu'il fit plus tard, les appétits et émotions, les capacités actives et les facultés intellectuelles : le cœur, la caractère et Vesprit.