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division de celte dernière région entre les organes de la méditation et ceux de l'observation. Cependant il regarde cette simple première ébauche de la répartition des fonctions mentales entre différents organes, comme dégageant l'étude mentale de l'homme de la phase métaphysique et l'élevant jusqu'à l'état positif. La condition de la science mentale serait triste en vérité si c'était là sa meilleure chance de devenir positive; car les derniers progrès de l'observation et de la spéculation physiologiques tendent non pas à confirmer, mais à discréditer l'hypothèse phrénologique. Et lors même que celte hypothèse serait vraie, l'observation psychologique serait encore nécessaire: comment en effet est-il possible de constater qu'il y a correspondance entre deux choses, par l'observation de l'une d'elles seulement? L'établissement d'une relation entre les fonctions mentales et les conformations cérébrales nécessite non-seulement un système parallèle d'observations appliqué aux unes et aux autres, mais encore (ainsi que le reconnaît M. Comte luimême avec quelque inconséquence), une analyse des facultés mentales (« des diverses facultés élémentaires », t. III, p. 573) qui soit conduite sans avoir en rien égard aux conditions physiques, puisque la preuve de la théorie résiderait dans la correspondance entre la division du cerveau en organes et celle de l'entendement en facultés, chacune de ces divisions reposant sur des preuves séparées. L'accomplissement de cette analyse exige une étude psychologique directe portée à unhaut point de perfection : car il est nécessaire de rechercher, entre autres choses, à quel degré les circontasnees créent le caractère mental, puisque personne ne suppose que la conformation cérébrale fasse tout, et que les circonstances ne fassent rien. L'étude phrénolo-
gique de l'Esprit a ainsi pour préparation nécessaire toute la psychologie de l'association des idées. Sans donc rejeter l'aide que l'élude du cerveau et des nerfs peut fournira la psychologie (elle lui en a déjà fourni et lui en fournira encore beaucoup), nous pouvons affirmer que M. Comte n'a rien fait pour la constitution de la méthode positive de la science mentale. Il refusa de profiter des études initiales si précieuses faites par ses prédécesseurs, spécialement par Hartley, Brown et James Mill (si tant est qu'il ait connu quelqu'un de ces philosophes) et laissa à ceux de ses successeurs qui se mirent convenablement au double point de vue de la physiologie et de la psychologie, M. Bain et M. Herbert Spencer, la tâche de placer la branche psychologique de la méthode positive aussi bien que la psychologie ellemême, dans leur vraie position comme partie de la Philosophie Positive. Celte grave méprise n'est pas une simple lacune dans le système de M. Comte, mais elle est la source d'erreurs sérieuses dans la tentative de création d'une Science Sociale. Certes, il montre beaucoup d'habileté dans l'estimation qu'il fait de l'efficacité des circonstances pour façonner le caractère général de la race humaine; en fût— il autrement, sa théorie historique serait de peu de valeur : mais dans son appréciation de l'influence qu'exercent les circonstances, par l'entremise des lois psychologiques, sur la production des diversités de caractère collectives ou individuelles, il est misérablement en défaut.
Après cet examen sommaire de la façon dont M. Comte a conçu la Philosophie Positive, il reste à rendre compte de sa tentative plus spéciale et également ambitieuse pour créer la science de la Sociologie, ou, comme il dit, pour élever l'étude des phénomènes sociaux jusqu'à l'état positif.
Il regarde tous ceux qui professent des opinions politiques quelconques, comme ayantété jusqu'ici partagésentre les adhérents du mode théologique et ceux du mode métaphysique de penser: les premiers déduisant toutes leurs doctrines d'ordonnances divines; les derniers, d'abstractions. Toutefois cette assertion ne peut pas s'entendre dans le même sens que lorsque les termes s'appliquent aux sciences du monde inorganique; car il est impossible que des actes procédant évidemment de la volonté humaine aient pu être attribués à l'action (au moins immédiate) de divinités ou d'abstractions. Personne ne s'est jamais considéré, soi ou sod semblable, comme une simple machine mue par un dieu ou comme la demeure d'une entité qui était l'auteur véritable de ce que l'homme lui-même semblait faire. A la vérité, on a cru qu'il était possible aux dieux ou à Dieu de mouvoir ou de changer les volontés humaines, aussi bien que d'en régir les effets, et on leur a adressé des prières plutôt comme à des êtres capables de maîtriser le cours spontané des choses que comme à des êtres le dirigeant à chaque instant. Somme toute, cependant, les conceptions théologique et métaphysique, dans leur application à la sociologie, se rapportaient non à la production des phénomènes, mais à la règle du devoir et à la conduite pendant la vie. C'est là ce qu'on fonda sur une volonté divine ou des conceptions mentales abstraites qui, par une illusion de la faculté rationnelle, furent investies d'une validité objective. D'une part, les règles établies de morale furent partout rapportées aune origine divine. Dans le plus grand nombre des pays, la loi civile et criminelle tout entière fut regardée comme révélée d'en haut; et c'est aux petites communautés militaires qui ont échappé à cette erreur que l'homme doit
d'être aujourd'hui un être progressif. On crut presque partout que les institutions fondamentales de l'État avaient été établies d'une manière divine, et procédaient encore, plus ou moins, de l'autorité divine. Le droit divin de certaines races de rois à gouverner, et même à gouverner d'une manière absolue, était récemment encore le dogme du parti dominant dans la plupart des pays de l'Europe ; tandis que le droit divin des papes et des évcquesà dicter les croyances des hommes (et non pas en ce qui concerne seulement le monde invisible) fait encore effort, bien qu'à travers des difficultés considérables, pour régir le genre humain. Quand ces opinions commencèrent à n'être plus de saison, une théorie rivale se présenta pour prendre leur place. A vrai dire il y eut beaucoup de ces théories, et il en est quelquesunes auxquelles on ne saurait appliquer avec justesse la qualification de métaphysiques, dans le sens où l'emploie M. Comte. Toutes les théories qui ont fait du bonheur du genre humain la loi ultime des institutions ainsi que des règles d'action, et qui ont pris pour guides l'observation et l'expérience (el il y en a eu de cette nature à toutes les époques de libre spéculation) ont droit au nom de Positives, quelles que puissent être leurs imperfections à d'autres égards. Mais elles n'ont formé qu'une petite minorité. M. Comte avait raison d'assurer que les écoles prédominantes de spéculation morale et politique étaient métaphysiques lorsqu'elles n'étaient point théologiques. Elles affirmaient que les règles morales et même les institutions politiques étaient non des moyens pour arrivera un but, le bien général, mais des corollaires qui découlaient de la conception des Droits naturels. Ce fut là spécialement le cas dans tous les pays où les idées des publicistes dérivaient
de la Loi Romaine. Ceux qui réglaient l'opinion en ces matières riaient des hommes * 1 « ' loi quand ce n'étaient pas des théologiens, et les légistes du continent suivirent les juristes Romains qui suivirent les métaphysiciens Grecs en reconnaissant comme la source ultime du juste et de l'injuste, dans la morale et par conséquent dans les institutions, la loi imaginaire de l'être imaginaire Nature. Les premiers qui aient systématisé la morale, dans l'Europe Chrétienne, en lui donnant une hase autre que celle de la théologie pure, ceux qui ont écrit sur la Loi Internationale, raisonnaient entièrement d'après ces prémisses et les ont transmises à une longue ligne de successeurs. Ce mode de penser atteignit son point culminant dans Rousseau, entre les mains duquel il devint un instrument aussi puissant pour détruire le passé quil fut impuissant à diriger l'avenir. La victoire complète que cette philosophie remporta, dans le champ de la spéculation, sur les vieilles doctrines, fut temporairement suivie d'un triomphe également complet dans la pratique, la Révolution Française; où, ayant trouvé pour la première fois une ample occasion de développer ses tendances et de montrer ce qu'elle était incapable d'accomplir, elle échoua d'une manière assez manifeste pour déterminer une réaction partielle en faveur des doctrines duféodalisme et du catholicisme. Entre ces dernières et la métaphysique politique (ia métapolilique, comme l'appelait Coleridge) delà Révolution, la société a depuis lors oscillé; provoquant, dans ce mouvement, l'apparition d'un parti intermédiaire hybride, appelé Conservateur, ou parti de l'ordre, qui n'a point de doctrines lui appartenant en propre, mais qui essaye de tenir la balance égale entre les deux autres partis, empruntant alternativement les arguments de chacun d'eux, pour
s'en servir comme d'armes contre celui des deux qui, dans le moment, semble avoir le plus de chance de prévaloir.
Telle est, réduite à une forme très-condensée, la version que donne M. Comte de l'état de l'opinion en Europe, touchant la politique et la société. La critique qu'en ferait un Anglais, c'est que cela décrit assez bien la division générale de l'opinion politique en France et dans les pays qui obéissent à l'impulsion française, mais non point en Angleterre, ou dans les communautés d'origine anglaise : tous pays où le droit divin mourut avec les Jacobites et où la loi de nature, ainsi que les droits naturels, n'ont jamais trouvé faveur, même auprès des hommes du parti populaire extrême, qui ont préféré fonder leurs réclamations sur les traditions historiques de leur propre pays et sur des maximes tirées de ses livres de droit, et qui, depuis qu'ils ont dépassé ce principe, les basent presque toutes sur la convenance générale. En Angleterre, la préférence qu'on donne à une forme de gouvernement sur une autre dépend rarement d'autre chose que des conséquences pratiques qu'elle produit ou qu'on en attend. M. Comte ne peut presque rien signaler dans la politique anglaise qui tienne de la nature de la métaphysique, sauf « la métaphysique constitutionnelle », nom qu'il lui plaît de donner à la fiction conventionnelle par laquelle on suppose que l'occupant du trône est la source d'où émane tout pouvoir, tandis que rien ne saurait être plus loin de la croyance ou de l'intention de chacun que l'idée qu'il en est réellement ainsi. A part cela, qui est une question de formes et de mois, et n'a de connexion avec aucune croyance, si ce n'est avec la croyance à de certaines convenances, la critique la plus sévère ne pourrait rien trouver de pire ou de meilleur, dans
le mode de penser de noire parti conservateur on de mitre parti littéral, qu'un positivisme d'une espèce particulièrement frêle et légère. Les classes ouvrières, à la vérité, ou une portion d'entre elles, fondent peut-être encore leur prétention au suffrage universel sur le droit abstrait, outre des raisons plus substantielles: mais c'est jusque-là, et pas plus loin, que la métaphysique étend son empire clans le domaine de la politique anglaise. Cependant la politique n'est pas l'art tout entier de l'existence sociale : l'éthique en est une partie plus profonde et plus vitale encore; et, sur ce point, les opinions courantes, en Angleterre autant qu'ailleurs, sont encore partagées entre le mode théologique et le mode métaphysique de penser. Qu'est-ce que la théorie tout entière de la morale Intuitive, laquelle règne en souveraine partout où l'idolâtrie des textes de l'Ecriture a diminué, et où l'influence de la philosophie de Bentham n'a pas encore pénétré, sinon l'état métaphysique de la science éthique? Qu'est-ce donc, sinon cela, que toute la philosophie à priori, dans la morale, dans la jurisprudence, dans la psychologie, dans la logique, dans la physique? car elle ne se tient pas toujours en dehors de celle-ci, le plus ancien domaine de l'observation et de l'expérimentation. Elle présente le signe diagnostic universel du mode métaphysique de penser, dans le sens Comlien du mot; celui d'ériger une pure création de l'esprit en règle ou norma de la vérité externe, et de donner l'expression abstraite des croyances déjà adoptées pour la raison et la preuve qui les justifient. Nous n'avons pas besoin de parler de ceux qui adhèrent encore aux anciennes opinions ; mais, quand un des plus vigoureux et des plus hardis penseurs qu'ait encore produits la spécu-
lation anglaise, un homme plein du véritable esprit scientifique, M. Herbert Spencer, inscrit au frontispice de sa philosophie la doctrine que l'épreuve ultime de la vérité d'une proposition est l'inconcevabilité de sa négative; quand, marchant sur les traces de M. Spencer, un aussi habile interprète de la philosophie positive que M. Lewes, dans un ouvrage méritoire et nullement superficiel sur Aristote, après avoir très-justement imputé presque toutes les erreurs commises par les anciens penseurs à ce qu'ils négligeaient de vérifier leurs opinions, annonce qu'il y a deux espèces de vérifications, la Réelle et l'Idéale (l'épreuve idéale de la vérité étant que sa négative soit inconcevable), et juge, par l'emploi de cette épreuve, que la gravitation doit être universelle , même dans les régions stellaires, parce que, en l'absence de preuve du contraire, « l'idée de la matière sans gravité est inconcevable » ; — quand ceux de qui l'on devait le moins s'y attendre érigent de la sorte la présence, dans l'esprit d'une ou de deux générations, de nécessités spéculatives acquises, en preuve de l'existence de nécessités réelles dans l'univers, il nous faut admettre que le mode métaphysique de penser régit encore la philosophie la plus haute, même dans le domaine de la nature inorganique, et surtout dans ce qui a rapport à l'homme en tant qu'être moral, intellectuel et social.
Mais, alors même que M. Comte a si bien raison, nous le surprenons souvent, ainsi que nous l'avons déjà donné à entendre, se servant du mot de métaphysique pour désigner certaines conclusions pratiques, au lieu d'une espèce particulière de prémisses théoriques. Tout ce qui porte les différents noms d'école ou de parti révolutionnaire, radical, démocratique, libéral, libre penseur, sceptique ou
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négatif et critique, en religion, en politique ou en philosophie, esi par lui compris sous la dénomination de mHaphysique, et tout ce qu'il a à en dire fait partie des descriptions de l'école métaphysique dans la science sociale. Il passe en revue les unes après les autres ce qu'il estime être les doctrines principales de l'école révolutionnaire en politique, et les écarte toutes comme de purs instruments d'attaque contre le vieux système social, sans validité permanente comme vérités sociales.
C'est seulement cet humble rang- qu'il assigne au premier de tous les articles de la croyance libérale, « le droit absolu de libre examen, ou le dogme de la liberté illimitée de conscience ». Entant que cette doctrine signifie simplement que toutes les opinions, ainsi que leur expression, devraient être exemptes de toute restriction légale, sous forme de prévention ou de pénalité, M. Comte en est un ferme adhérent; mais le droit moral de tout être humain, quelque dépourvu qu'il soit de l'instruction et de la discipline nécessaire, à s'ériger en juge des questions les plus compliquées aussibien queles plus importantes qui puissent occuper l'esprit humain, il le nie résolument. « Il n'y n'y a point de liberté de conscience, dit-il dans un de ses premiers ouvrages, en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les personnes compétentes. S'il en est autrement en politique, c'est parce que, les anciens principes étant tombés et les nouveaux n'étant pas encore formés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. » Quand d'abord le genre humain dépassa les anciennes doctrines, il était inévitable et indispensable
qu'on en appelât des docteurs et des maîtres au public extérieur, puisque, si l'on n'avait pas de tous les côtés toléré et encouragé la discussion et la critique, aucune doctrine nouvelle n'aurait pu se développer. Mais, en elle-même, l'habitude de porter les questions qui, plus que toutes autres, exigent une connaissance et une préparation spéciales, devant le tribunal incompétent de l'opinion commune, est, soutient-il, radicalement irrationnelle, et cessera et devra cesser quand les hommes auront de nouveau adopté un système de doctrine. La prolongation de cet état provisoire, produisant une divergence toujours croissante d'opinions, est déjà, suivant lui , extrêmement dangereuse, puisque c'est seulement lorsqu'il existe une conformité raisonnable d'opinions touchant la règle de la vie, qu'on peut exercer une véritable autorité morale sur l'égoïsme et les passions des individus. En outre, quand on encourage chacun à se croire un juge compétent des questions sociales les plus difficiles, on ne saurait l'empêcher de s'estimer également propre aux emplois publics les plus importants; et la funeste brigue pour le pouvoir et les fonctions officielles descend constamment à un degré de plus en plus bas d'intelligence. Dans l'opinion de M. Comte, la nature particulièrement compliquée des études sociologiques et la somme considérable de connaissances et de disciplines intellectuelles préalables qu'elles exigent, en même temps que les sérieuses conséquences que peuvent entraîner, en de pareilles matières, des erreurs même temporaires, rendent nécessaire, dans le cas de l'éthique et de la politique, plus encore que dans celui de la mathématique et île la phvsique, que les opinions des hommes soient réellement fabriquées pour eux (quelle que puisse être la liberté légale d'examen
et de discussion) par un nombre excessivement restreint d'esprits de la classe la plus élevée, dresses à celle tâche par la plus complète et la plus laborieuse préparation mentale; et que le fait de révoquer leurs conclusions en doute soit tenu, chez quiconque n'a pas atteint un degré équivalent d'intelligence et d'instruction, pour aussi présomptueux et plus blâmable que les tentatives quelquefois faites par les demi-savants pour réfuter l'astronomie newtonienne. Tout ceci est vrai, en un sens; mais nous confessons que nous sympathisons avec ceux dont le sentiment à cet égard ressemble à celui de l'homme de certaine histoire, à qui l'on demandait s'il reconnaissait que six et cinq fissent onze, et qui refusa de donner une réponse avant de savoir quel usage on voulait en faire. Cette doctrine appartient à une classe de vérités qui, à moins d'être complétées par d'autres vérités, sont tellement sujettes à être perverties, que nous pouvons très-bien refuser d'en tenir compte, si ce n'est en connexion avec quelque application définie. Pour rendre justice à M. Comte, il faut dire qu'il ne souhaite pas que cette domination intellectuelle s'exerce sur un peuple ignorant. Loin de lui la pensée d'exalter l'obéissance de la masse à l'autorité scientifique, en lui refusant les connaissances scientifiques. Il tient que c'est le devoir de la société de dispenser à toutes les personnes des deux sexes qui arrivent à l'âge adulte, une instruction aussi complète dans chaque département de la science, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie, qu'il est compatible avec la nécessité de la rendre générale; et ses idées sur ce qui est possible à cet égard sont poussées jusqu'à un point où bien peu de gens sont préparés à le suivre. Il y a quelque chose d'el-
frayant, bien qu'à y regarder de près ou u'y trouve rien d'ulopique ni de chimérique, dans la somme de connaissances positives, de l'espèce la plus variée, dont il croit qu'on peut faire, au moyen de bonnes méthodes d'enseignement, l'héritage commun de toutes les personnes qui naissent avec des facultés ordinaires; et il s'agit, non pas seulement de la simple connaissance des résultats, à laquelle, sauf pour les arts pratiques, il n'attache qu'une importance secondaire, mais aussi de la connaissance de la façon dont ces résultats ont été atteints, ainsi que des preuves sur lesquelles ils reposent, autant que cela peut être connu et compris de ceux qui ne consacrent pas leur vie à cette étude.
Nous avons ainsi exposé complètement l'opinion de M. Comte touchant la doctrine la plus fondamentale du libéralisme, parce que c'est le fil d'une grande partie de sa conception générale de la politique. S'il n'avait eu pour objet que d'illustrer, au moyen de cette doctrine, le caractère purement négatif des principales écoles libérales et révolutionnaires, il n'avait pas besoin d'aller si loin : il lui aurait suffi de dire que la liberté pure et simple d'avoir et d'exprimer une croyance ne saurait être elle-même cette croyance. Chacun est libre de croire et de publier que deux et deuxfont dix, mais le point important est de savoir qu'ils font quatre. M. Comte n'a pas de peine à justifier le procès également complet qu'il fait aux autres dogmes principaux de ce qu'il appelle l'école révolutionnaire; puisque tout ce à quoi ils se réduisent généralement, c'est qu'une chose ne devrait pas être : ce qui ne peut en aucune façon être la vérité tout entière, et ce que M. Comte refuse en général de reconnaître comme en constituant
même une partie. Prenons, par exemple, la doctrine qui dénie aux gouvernements toute initiative dans le progrès social, restreignant leur fonction à la conservation de l'ordre ou, en d'autres termes, au maintien de la paix : opinion « £ u ' i 1 regarde avec justesse, eu tant qu'elle est fondée sur les prétendus droits de l'individu, comme purement métaphysique; mais sans reconnaître qu'on la soutient généralement aussi à titre de conséquence tirée des luis de la nature humaine et des affaires humaines, et dès lors, vraie ou fausse, à titre de doctrine positive. Croyant avec M. Comte qu'il n'y a point de vérités absolues dans l'art politique; ni, en vérité, dans aucun art quelconque, nous convenons avec lui que la doctrine du laisser faire, présentée sans de fortes restrictions, n'est ni pratique ni scientifique; mais il ne s'ensuit pas que ceux qui l'affirment ne soient pas, dix-neuf fois sur vingt, pratiquement plus près de la vérité que ceux qui la nient. La doctrine de l'égalité ne rencontre pas aux mains de M. Comte un sort plus favorable. 11 la regarde comme l'érection en dogme absolu d'une simple protestation contre les inégalités qui nous sont venues du moyen âge et ne répondent à aucune fin légitime dans. la société moderne. Il observe qu'à l'état normal les hommes, ayant à agir en commun, sont nécessairement, dans la pratique, organisés et classés d'après leurs aptitudes inégales, soit naturelles, soit acquises, lesquelles exigent que les uns soient sous la direction des autres; chacun devant scrupuleusement veiller « à l'accomplissement continu, envers tous, des égards généraux inhérents à la dignité d'homme et dont l'ensemble, encore fort imparfaitement apprécié, constituera de jour en jour le principe le plus usuel de la morale universelle
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grande obligation inorale qui n'a jamais été directement niée depuis l'abolition de l'esclavage » (t. IV, p. 54). Il n'y a pas un mot à dire contre ces doctrines; mais la question pratique est une question que M. Comte ne se pose même pas — à savoir : Quand, après une éducation convenable, on laisse les gens trouver leur propre place, ne se classentils pas spontanément d'une manière beaucoup plus conforme h leurs aptitudes inégales ou dissemblables, que ne l'auraient probablement fait pour eux les gouvernements ou les institutions sociales? Il regarde également la Souveraineté du Peuple — cet axiome métaphysique qui a été si longtemps, en France et sur le reste du Continent, la base théorique de la politique radicale et démocratique, comme ayant un caractère purement négatif et signifiant seulement le droit du peuple à se débarrasser par l'insurrection d'un ordre social qui est devenu oppressif ; mais quand on en fait un principe positif de gouvernement, qui « condamne indéfiniment tous les supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs inférieurs », il la considère comme « une sorte de transport au peuple du droit divin tant reproché aux rois » (t. IV, pp. 55, 56). A l'égard de cette doctrine, en tant que dogme métaphysique ou principe absolu, la critique est juste; mais il y a aussi une doctrine positive qui, sans aucune prétention à l'absolu, réclame la participation directe des gouvernés à leur propre gouvernement, non comme un droit naturel, mais comme un moyen pour arrivera des fins importantes, sous les conditions et avec les limitations que ces fins imposent. Le résultat général de la critique que fait M. Comte de la philosophie révolutionnaire, c'est qu'il la regarde non-seulement comme incapable d'aider à la réorganisa-
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tion nécessaire de la société, mais encore comme y apportant un sérieux obstacle, par sa persistance à poser, en ce qui concerne les grands intérêts du genre humain, la
négation pure et simple, de toute autorité, direction ou organisation, comme l'état le plus parfait et la solution de tous les problèmes : aberration dont Rousseau et ses sectateurs atteignirent le dernier degré, quand ils prônèrent l'état sauvage comme un idéal, dont la civilisation n'était qu'une dégénération plus ou moins marquée et plus ou moins complète.
La spéculation sociologique se trouvant dans l'état qu'on a décrit ■ — partagée entre une école féodale et théologique aujourd'hui morte, et une école démocratique et métaphysique sans valeur, si ce n'est pour la destruction de la première ; la question de savoir comment rendre positive la science sociale devait naturellement se présenter d'une manière plus ou moins distincte aux esprits supérieurs. M. Comte examine et critique (avec justesse, pour la plupart) quelques-uns des principaux efforts qui ont été faits dans ce sens par des penseurs particuliers. Mais le côté faible de sa philosophie se montre d'une manière frappante dans ses observations critiques sur la seule tentative systématique qui ait encore été faite par une suite de penseurs pour constituer une science, non pas vraiment des phénomènes sociaux en général, mais d'une grande classe ou d'une division considérable d'entre eux. Nous voulons, bien entendu, parler de l'économie politique, qu'il considère (tout en faisant une réserve en faveur des spéculations d'Adam Smith, à titre de précieuses études préparatoires à la science) comme n'étant ni scientifique, ni positive, et comme constituant une simple branche de la métaphysique, ce
vaste réceptacle d'idées condamnées clans lequel il mettons les essais de science positive qui, dans son opinion, ne sont pas dirigés par une juste méthode scientifique. Quiconque connaît les écrits des économistes n'a besoin que de lire les quelques pages où il les censure (t. IV, de p. 103 à 205) pour apprendre à quel point extrême M. Comte peut parfois être superficiel. Il affirme qu'ils n'ont rien ajouté de réellement nouveau aux aperçus originaux d'Adam Smith, quand tous ceux qui les ont lus savent qu'ils y ont tant ajouté qu'ils ont complètement changé l'apect de la science, outre qu'ils ont rectifié et éclairci les aperçus eux-mêmes dans leurs points les plus essentiels. Il attache une importance presque puérile, dans un dessein de dénigrement, aux discussions qu'on trouve, sur la signification des mots, dans les meilleurs livres d'économie politique; comme si de pareilles discussions n'étaient pas l'accompagnement indispensable du progrès de la pensée, et n'abondaient pas dans l'histoire de toutes les sciences physiques. Sur toute la question il ne fait qu'une remarque qui soit de quelque valeur, et encore Papplique-t-il mal à propos; à savoir, que l'étude des conditions de la richesse nationale en tant que sujet détaché est imphilosophique, parce que, toutes les différentes faces des phénomènes sociaux agissant et réagissant les unes sur les autres, on ne peut pas les bien comprendre séparément : ce qui ne prouve nullement que les phénomènes matériels et industriels île la société ne soient pas, même par eux seuls, susceptibles de généralisations utiles; mais ce qui montre seulement que ces généralisations doivent nécessairement être relatives à une forme donnée de civilisation et à un degré donné d'avancement social. C'est là, croyons-nous, ce que nul
économiste ne saurait nier. Aucun d'eux ne prétend que
les lois du salaire, du profit, delà valeur, du prix etd'autres
choses semblables, posées dans leurs traités, seraient rigoureusement vraies, et même beaucoup d'entre elles simplement vraies, dans l'état sauvage, par exemple, ou dans une communauté composée de maîtres et d'esclaves. Mais ils pensent avec juste raison que quiconque comprend l'économie politique d'un pays, ainsi que la civilisation compliquée et diverse des nations de l'Europe, peut sans difficulté en déduire l'économie politique de tout autre état de société dont il cennaît également bien les particularités '. Nous ne prétendons pas qu'on ait jamais étudié ou enseigné l'économie politique dans un esprit rétréci. Toutes les fois qu'un ordre de connaissances sera cultivé par des esprits étroits, ils en tireront des conclusions étroites. Si un économiste manque de notions générales, il exagérera l'importance et l'universalité île la classe restreinte de vérités dont il a connaissance. Les savants île toute sorte sont exposés àcette imputation, et M. Comte ne se lasse jamais de les en charger, leur reprochant leur étroitesse d'esprit, l'intimité de leurs pensées, leur inca-
I. M Littré, qui, bien qu'ardent admirateur de M. Comte et acceptant vis-à-vis de lui la position de disciple, est singulièrement exempt de ses erreurs, fait la remarque également ingénieuse et juste, que l'Économie Politique correspond, dans la science sociale, à la théorie des fondions nutritives, en biologie, dont M. Comte pense, avec tous les bons physiologistes, non-seulement qu'il est permis de la traiter en premier lieu, et séparément, comme la base des branches supérieures de la science, mais encore que cela constitue un progrès considérable et fondamental : quoiqu'on ne puisse pas plus, dans le fait, détacher les fonctions nutritives de l'action des attributs animaux et humains, que les phénomènes économiques de la société, de l'action des attributs politiqui s et moraux.
pacité pour les vues larges, et la stupidité de celles auxquelles ils essayent parfois de s'élever en dehors des limites de leur propre sujet. Les économistes ne méritent pas plus ces reproches que toute autre classe d'investigateurs positifs : ils les méritent même moins que la plupart d'entre eux. La principale erreur imputable à uneétroitesse d'esprit, dont on puisse fréquemment les accuser, c'est de regarder, non pas une doctrine économique quelconque, mais leur expérience présente du genre humain comme étant d'une validité universelle ; de prendre les phases temporaires ou locales du caractère humain pour la nature humaine elle-même; de n'avoir aucune foi dans la merveilleuse flexibilité tie l'esprit; et de juger impossible, en dépit des plus fortes preuves, que la terre puisse produire des êtres humains d'un type différent de celui qui leur est familier dans leur propre siècle ou même peut-être dans leur propre pays. La seule garantie contre cette étroitesse d'esprit se trouve dans une culture libérale de l'intelligence, et tout ce que cela prouve, c'est qu'il n'est pas probable qu'on soit un bon économiste, si l'on n'est rien autre.
Jusqu'ici nous n'avons eu affaire à M. Comte en tant que, sociologist, que dans son caractère de critique. Nous avons maintenant à nous occuper de lui comme constructeur, — comme auteur d'un système sociologique. La première question est celle de la méthode propre à cette étude. La manière dont il la conçoit est éminemment instructive.
La méthode propre à la science de la société doit être, en substance, la même que dans toutes les autres sciences: l'interrogation et l'interprétation de l'expérience par le
double procédé de l'induction et de la déduction. M;iiss;i manière de pratiquer ces opérations présente des traits particuliers. En général, l'induction fournil à la science les
lois des faits élémentaires, dont, nue fois connues, on tire par déduction celles des combinaisons complexes : l'observation spécifique des phénomènes complexes ne produit point de lois générales, ou ne produit que des lois empiriques : sa fonction scientifique est de vérifier les lois obtenues par déduction. Ce mode de philosopher n'est pas en rapport avec les exigences de l'investigation sociologique. Dans les phénomènes sociaux, les faits élémentaires sont les sentiments et les actions, dont les lois sont les lois de la nature humaine, les faits sociaux étant le résultat des actions et des situations humaines. Puis donc que les phénomènes présentés par l'homme en société résultent de sa nature comme individu, on peut penser que la manière propre de construire une science sociale positive doit être de déduire celle-ci des lois générales de la nature humaine, en ne faisant usage des faits de l'histoire que dans un dessein de vérification. Telle a été, en conséquence, la façon dont la science sociale a été conçue par beaucoup de ceux qui se sont efforcés de la rendre positive, et particulièrement par l'école de Bentham. M. Comte considère ceci comme une erreur. Nous pouvons, dit-il, tirer des lois universelles de la nature humaine un certain nombre de conclusions (et celles-ci même, pensons-nous, sont assez précaires) concernant les premières phases du progrès humain, qui ne sont pas mentionnées par l'histoire ou le sont trèsimparfaitement. Mais à mesure que la société poursuit son développement, ses phénomènes sont de plus en plus déterminés, non par les simples tendances de la nature humaine
universelle, mais par l'influence accumulée dos générations passées sur la génération présente. Les êtres humains eux-mêmes, des lois naturelles desquels les faits de l'histoire dépendent, ne sont pas des êtres humains abstraits ou universels, mais des êtres humains historiques, que la société humaine a déjà formés et faits ce qu'ils sont. La chose étant ainsi, il n'y a point de déduction capable de mettre quiconque part de la simple conception de l'Etre Homme, placé dans un monde tel que peut avoir été la terre avant le commencement de l'action humaine, en état de prédire et de calculer les phénomènes de son développement, tels qu'ils se sont produits dans la réalité. Si les faits de l'histoire, empiriquement considérés, n'avaient donné naissance à aucune généralisation, l'étude deductive de l'histoire n'aurait jamais pu atteindre rien de plus élevé qu'une conjecture plus ou moins plausible. Par bonne fortune (car il aurait très-bieo pu en être autrement), l'histoire de notre espèce envisagée comme un tout compréhensif révèle un cours déterminé, un certain ordre de développement ; bien que l'histoire seule ne puisse pas prouver que cela soit une loi nécessaire, distinguée d'un accident temporaire. Ici donc commence l'office de la biologie (ou de la psychologie, dirions-nous) dans la science sociale. Les lois universelles de la nature humaine font partie des données de la sociologie; mais, dans leur emploi, il nous faut intervertir la méthode des sciences physiques déductives : car tandis que dans ces dernières l'expérience spécifique sert communément à vérifier les lois auxquelles on arrive par déduction; en sociologie, c'est l'expérience spécifique qui suggère les lois et la déduction qui les vérifie. Si une théorie sociologique suggérée par le témoignage de l'histoire contredit les