‹ Auguste Comte et le positivismeChapitre 8 sur 20 · K AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

K AUGUSTE COMTE

changements partiels, mais bien le produit d'une impulsion unique, agissant par l'entremise de toutes les actions partielles : on peut donc très-facilement le retracer en étudiant celles-ci conjointement. Lois même qu'on pourrait le discerner dans chacune d'elles séparément, on ne saurait comprendre sa véritable nature qu'en les examinant dans l'ensemble. C'est pourquoi il faut, dans la construction d'une théorie de la société, prendre en considération tous les différents aspects de l'organisation sociale à la fois. Notre cadre ne nous permet pas de rechercher toutes les restrictions à apporter k cette doctrine. Elle en demande beaucoup auxquelles la théorie de M. Comte n'a pas égard. Il en est une en particulier qui tient à un artifice scientifique familier à tons ceux qui s'occupent de science, et spécialement des applications de la mathématique à l'étude de la nature. Quand un effet dépend de plusieurs conditions variables, dont quelques-unes changent plus ou moins lentement que d'autres, il nous est souvent loisible de déterminer, par le raisonnement ou par l'expérimentation, quelle serait la loi de variation de l'effet, sises changements ne dépendaient que d'une partie des conditions, le reste étant supposé constant. La loi ainsi trouvée sera suffisamment près de la vérité, pour tous les temps et pour tous les lieux où ce dernier groupe de conditions ne varie pas d'une manière considérable, et formera une base d'opérations quand il deviendra nécessaire de faire également la part des variations de ces conditions. La plupart des conclusions de la science sociale susceptibles d'applications pratiques sont de cette espèce. Le système de M. Comte ne leur fait pas de place. Nous avons vu comment il en use avec celte portion d'entre elles qui offrent le caractère

le plus scientifique, les généralisations de l'économie politique.

Il y a encore un point, dans la philosophie générale de la sociologie, qui réclame quelque attention. Les phénomènes sociaux, comme tous les autres, présentent deux aspects : le statique et le dynamique ; les phénomènes de l'équilibre et ceux du mouvement. L'aspect statique est celui des lois de l'existence sociale, considérées abstraction faite du progrès, et bornées à ce que l'état progressif et l'état stationnaire ont de commun. L'aspect dynamique est celui du progrès social. La statique de la société est l'étude des conditions d'existence et de permanence de l'état social. La dynamique étudie les lois de son évolution. La première est la théorie du consensus ou de la dépendance mutuelle des phénomènes sociaux. La seconde est la théorie de leur filiation.

Le premier chef est traité par M. Comte, dans son grand ouvrage, d'une façon beaucoup plus sommaire que le second, et forme, à notre avis, la partie la plus faible de l'œuvre. Il est difficile qu'il ait jamais pu passer, même à ses propres yeux, pour avoir fait quelque chose de neuf1 en statique sociale, à moins que l'on ne considère comme une nouveauté sa revivification de l'idée catholique d'un

\. D'ailleurs sa prétention au titre de créateur de la Sociologie ne s'étend pas jusqu'à cette branche de la science : dans un ouvrage subséquent, il déclare expressément, au contraire, que le véritable fondateur de celle-ci a été Aiistote, qui a porté la théorie des conditions de l'existence sociale à un aussi haut degré de perfection qu'il était possible en l'absence de toute tbéorie du Progrès. Sans aller tout à fait aussi loin, nous pensons qu'on ne peut guère trop priser le mérite de ces premiers efforts, au delà desquels, jusqu'à uneépoque très-récentemi n'avait fait que peu de prog es, soit dans la science éthique, soit dans la science politique.

Pouvoir spirituel. A l'exception tie pensées détachées dont

ses productions les plus faibles sunt toujours riches, le reste est banal et même, dans notre opinion, loin d'être toujours vrai.

Il commence par un exposé des attributs généraux de la nature humaine qui rendent possible l'existence sociale. L'homme a un penchant spontané pour la société de ses semblables et la recherche instinctivement pour elle-même, et non pas en vue des avantages qu'elle lui procure, lesquels doivent, dans de nombreux étals de l'humanité, lui avoir semblé très-problématiques. L'homme possède également une certaine somme (modérée cependant) de bienveillance naturelle. D'un autre côté, ces penchants sociaux sont, de leur nature, plus faibles que les penchants égoïstes; et l'état social dont l'existence est principalement maintenue par les premiers entraîne un antagonisme habituel entre les deux. En outre, nos besoins de toutes sortes, depuis ceux qui sont purement organiques jusqu'à ceux de l'ordre le plus élevé, ne peuvent être satisfaits qu'au moyen du travail; et le travail physique ne saurait suffire sans la direction de l'intelligence. Mais le travail, spécialement quand il est prolongé et monotone, est naturellement odieux, et le travail mental est le plus pénible de tous : d'où un second antagonisme qui doit nécessairement exister dans toutes les sociétés quelles qu'elles soient. Le caractère de la société est principalement déterminé par le degré auquel, dans chacun de ces cas, le meilleur mobile tient tête au pire. Sur les deux points la nature humaine est susceptible d'une grande amélioration. Les instincts sociaux peuvent approcher bien davantage de la force des instincts personnels, sans cependant jamais s'élever jusque-

là : l'aversion pour le travail en général, et pour le travail intellectuel en particulier, peut être beaucoup affaiblie, et la prédominance des penchants sur la raison grandement diminuée, bien qu'elles ne soient jamais complètement détruites. L'esprit de perfectionnement résulte de la force croissante des instincts sociaux, jointe au développement d'une activité intellectuelle qui, guidant les inclinations personnelles, inspire à chaque individu un désir réfléchi d'améliorer sa condition. Les instincts personnels abandonnés à leur propre direction, ainsi que l'indolence et l'apathie naturelles à l'espèce humaine, sont les sources qui alimentent principalemunt l'esprit de conservation. La lutte entre les deux esprits est un incident universel de l'état social.

Celui des éléments universels de la société humaine qui vient ensuite est la vie de famille, que M. Comte regarde comme étant originairement la source unique, et en tout temps la source principale des sentiments sociaux, aussi bien que la seule école ouverte à tous les hommes en général, où ils puissent apprendre le désintéressement et contracter l'habitude des sentiments et de la conduite que demandent les relations sociales. M. Comte saisit celle occasion de déclarer ses opinions sur la constitution propre de la famille, et, en particulier, de l'institution du mariage. Elles sont de l'espèce la plus orthodoxe et la plus conservatrice. M. Comte adhère non-seulement à la conception Chrétienne populaire, mais encore à la conception Catholique du mariage dans sa dernière rigueur, et censure les nations Protestantes pour avoir porté atteinte à l'indissolubilité de rengagement en permettant le divorce. Il admet que l'institution du mariage a été, avec le progrès de la

société, avantageusement modifiée à divers égards, et qu'il

so pout que nous ue soyons pas encore arrivés à la dernière de ces modifications: mais il soutient vigoureusement que de pareils changements ne peuvent en aucune façon affecter ce qu'il regarde comme les principes essentiels de l'institution, ■ — Firrévocabilité de l'engagement et la complète subordination de la femme au mari, et, en général, des femmes aux hommes : toutes choses qui sont précisé* ment les grands points vulnérables de la constitution actuelle de la société en ce qui regarde ce sujet important. Il est fâcheux d'avoir à le dire d'un philosophe; mais les incidents de sa vie, que ses biographes ont rendus publics, fournissent l'explication de l'une de ces deux opinions : il s'était querellé avec sa femme *. A une époque ultérieure, sous l'influence de circonstances également personnelles, ses opinions et ses sentiments sur les femmes se modifièrent beaucoup, sans devenir plus rationnels : dans son plan final de société, au lieu d'être traitées comme de grands enfants, elles furent érigées en déesses : les honneurs, les privilèges et les immunités leur furent prodigués, mais non pas la simple justice. Al'égard de la seconde question, firrévocabilité du mariage, il faut rendre honneur à l'impartialité de M. Comte, puisque la doctrine opposée se serait mieux accommodée à sa convenance personnelle; mais nous ne saurions lui accorder d'autre mérite, car, nonseulement son argument est futile, mais encore il se réfute

1. Il leur est dû à tous deux de dire qu'il continua à exprimer, dans les lettres qui ont été publiées, la haute opinion qu'il avait d'elle, tant moralement qu'intellectuellement : et l'attention sérieuse et persistante qu'elle donna aux intérêts de son mari est à la fois attestée par M. Littré et par la propre correspondance de M. Comte.

lui-même. Il dit qu'avec la liberté du divorce la vie se passerait dans une succession constante d'expériences et d'insuccès ; et, au même instant, il se félicite de ce que les mœurs et les sentiments modernes ont en somme prévenu les effets funestes qu'on aurait pu s'attendre à voir produire par l'autorisation du divorce dans las pays Protestants. Il n'aperçut pas que si les habitudes et les sentiments modernes ont heureusement résisté à ce qu'il juge être la tendance d'une loi moins rigoureuse sur le mariage, ce doit être parce que les habitudes et les sentiments modernes sont incompatibles avec la suite perpétuelle d'essais nouveaux qu'il redoutait. S'il y a des penchants dans la nature humaine qui recherchent le changement et la variété, il en est d'autres qui réclament la fixité dans les choses qui touchent aux sources quotidiennes du bonheur; et, ayant étudié l'histoire comme il avait fait, M. Comte aurait dû savoir que, depuis l'époque où les hommes ont échangé la vie nomade pour la vie agricole, ces derniers penchants ont toujours gagné du terrain sur les premiers. L'expérience universelle témoigne que la régularité dans les relations domestiques est presque en raison directe de la civilisation industrielle. La vie oisive, et la vie militaire avec ses longs intervalles de désœuvrement sont les conditions dans lesquelles se produisent naturellement le dérèglement sexuel ou les égarements prolongés de l'imagination à ce sujet. Les hommes affairés n'ont point de temps à donner à tout cela, et ont l'esprit trop occupé d'autres choses; ils demandent que leur demeure soit un lieu de repos, non d'excitation et de trouble sans cesse renouvelés. Dans l'état donc où se trouve la société moderne, il n'est pas probable qu'on contractât souvent mariage sans qu'il y eût des

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i\i'\w parts un sincère désir de sa permanence. Qu'il en ait été ainsi jusqu'à présent dans les pays où le divorce a été permis, c'est ce dont M. Comte lui-même rend témoignage, et tout nous porte à croire qu'on n'userait eu généra] de cette faculté, si on l'accordait ailleurs, que pour sa fin légitime — pour permettre à ceux qui, par une méprise irrépréhensible ou excusable, ont échoué dans leur première tentative de bonheur domestique, de s'affranchir d'un joug pesant (en ayant dûment égard aux droits de< intéressés), et de tenter fortune de nouveau, sous de plus favorables auspices. Il serait manifestement incompatible avec la nature et les limites de la présente publication de pousser plus loin la discussion de ces grandes questions sociales.

Enfin, un phénomène universel dans toutes les sociétés, et qui prend constamment une extension plus grande , à mesure qu'elles avancent dans leur progrès, est la coopération des hommes les uns avec les autres, par la division des emplois et l'échange. des commodités et des services: commerce qui s'étend aux nations aussi hien qu'aux individus. On a souvent illustré l'importance économique de celte organisation spontanée des hommes en travailleurs agissant conjointement les uns avec et pour les autres. Les effets moraux qu'elle produit en les liant parleur intérêts et (conséquence plus éloignée) parleurs sympathies, sont également salutaires. Mais il y a quelque chose à dire dans le sens contraire. La spécialisation croissante de tous les emplois, la division du genre^humain en petites fractions innombrables, absorbées chacunepar une portion extrêmement petite des affaires de la société , ne sont pas sans avoir des inconvénients moraux aussi bien qu'intellectuels, qui, si on n'y

pouvait pas remédier, feraient que nous aurions sérieusement à rabattre des bienfaits d'une civilisation avancée. Les intérêts de l'ensemble — les rapports des cboses aux fins de l'union sociale — sont de moins en moins présents à l'esprit d'hommes dont la sphère d'activité est à ce point rétrécie. Le détail insignifiant qui forme toute leur occupation — la roue infiniment petite qu'ils concourent à faire tourner dans la mécanique de la société — n'éveille ou ne satisfait en eux aucun sentiment d'esprit public ou d'union avec leurs semblables. Leur travail est un pur tribut payé à la nécessité physique, et non pas l'accomplissement joyeux d'un office social. Cet effet abaissant de l'extrême division du travail porte, avant tout, sur ceux qu'on représente comme les lumières et les précepteurs des autres. L'esprit d'un homme est aussi fatalement rétréci, et ses sentiments à l'égard des grandes fins de l'humanité sont aussi misérablement atrophiés par l'habitude de donner toutes ses pensées à la classification d'un petit nombre d'insectes ou à la résolution de quelques équations, que par celle de les consacrer à l'aiguisement des pointes ou à la fabrication des têtes d"épingles. La « spécialité dispersive » de nos savants actuels qui, bien différents de leurs prédécesseurs, ont pour les vues larges une aversion positive, et prennent rarement connaissance ou souci de quelqu'un des intérêts du genre humain, en dehors des limites étroites de leurs études, est ce que M. Comte, insistant sur ce point, représente comme an des maux sérieux et croissants de noire époque, celui qui retarde le plus la régénération morale et intellectuelle. Le combattre est un des buts principaux vers lesquels il pense qu'on devrait diriger les forces de la société. Le remède évide.nl est une éducation générale qui soil large e( libérale en

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même temps que préparatoire à toutes les carrières spéciales: telle est l'opinion deM. Comte; mais, dans sonjugement, l'éducation de la jeunesse n'est pas chose suffisante; il réclame l'institution d'un pouvoir distinct qui impose à toutes les classes, dans tout le cours de lavie, le respect des droits suprêmes de l'intérêt général, et leur fasse accepter les idées eompréhensivesqui montrent de quelle façon lesactionshumaines favorisent ou compromettent ce dernier. En d'autres termes, il demande l'établissement d'une autorité morale et intellectuelle à qui incombe le devoir de guiderles opinions des hommes, ainsi que d'éclairer et d'avertir leur conscience ; d'un Pouvoir spirituel dont les jugements sur toutes les questions d'un haute importance méritent et reçoivent le même respect et la même déférence qu'on accorde universellement au jugement réuni des astronomes en matière d'astronomie. L'idée même d'une telle autorité implique qu'en morale et en politique, les penseurs soient arrivés, au moins sur les points essentiels, aune certaine unanimité, correspondant à celle qu'on trouve déjà dans les autres sciences, ou en approchant. Celte unanimité ne saurait exister avant que les véritables méthodes de la science positive aient été appliquées à tous les sujets , aussi complètement qu'elles l'ont été à l'étude de la science physique : à cela pourtant il n'y a pas d'obstacle réel ; et, quand une fois la chose aura été accomplie, le même degré d'accord devra naturellement s'ensuivre. L'autorité indisputée dont les astronomes jouissent en astronomie sera le partage, en ce qui concerne les grandes questions sociales , des Philosophes Positifs qui posséderont le gouvernement spirituel à deux conditions : qu'ils soient , dans leur sphère, entièrement indépendants du gouvernement temporel , et qu'ils

soient péremptoirement exclus de toute participation à ce dernier, tandis qu'ils recevront en retour l'entière conduite de l'éducation.

Tels sont les traits principaux de la conception qu'a M. Comte d'une société régénérée ; et quelque différent que soit cet idéal de celui qu'implique plus ou moins confusément la philosophie négative des trois derniers siècles, nous tenons que la somme de vérité contenue dans les deux est à peu près la même. M. Comte a saisi la moitié de la vérité; l'école soi-disant libérale ou révolutionnaire est en possession de l'autre moitié : chacun des deux voit ce que l'autre ne voit pas, et le voyant exclusivement, en tire des conséquences qui paraissent à l'autre d'une absurdité pernicieuse. C'est sans doute la condition nécessaire des hommes d'adopter la plupart de leurs opinions, d'après l'autorité de ceux qui ont spécialement étudié les sujets auxquels elles se rapportent. Les plus savants ne peuvent pas agir suivant d'autre règle, à l'égard des questions dans lesquelles ils ne sont pas eux-mêmes complètement versés : et la masse des hommes a toujours fait de même à propos des grandes questions de spéculation et de conduite ; agissant, avec une confiance implicite, d'après des opinions dont elle ne connaissait pas, et souvent se trouvait incapable de comprendre les fondements, mais sur lesquelles elle faisait pleinement fonds tant que ses guides naturels étaient unanimes ; ne devenant indécise et sceptique que lorsque ces derniers venaient à se partager, et que des maîtres dont la compétence était égale, autant qu'elle en pouvait juger, se mettaient à professer des opinions contradictoires. Toutes les doctrines qui se présentent recommandées par le verdict presque universel des esprits instruits , continueront sans doute à

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être, comme elles l'ont été jusqu'ici, acceptées sans défiance par les autres. La seule différence, c'est qu'avec l'ample diffusion d'éducation scientifique parmi le peuple, demandée par .M. Comte, la foi de la masse, bien qu'implicite, ne serait pas celle de l'ignorance: ce ne serait pas la soumission aveugle de sots à des hommes de science, mais la différence intelligente d'hommes sachant beaucoup pour ceux qui savent plus encore. Ce sont ceux qui ont quelque connaissance de l'astronomie et non pas ceux qui n'en ont absolument aucune, qui apprécient le mieux à quel degré pro. digieux Lagrange ou Laplace en savaient plus qu'eux-mêmes- C'est là ce qu'on peut dire en faveur de M. Comte. Dans le sens contraire, il y a à dire que les penseurs les plus éminents n'ont pas besoin d'être associés ou organisés, pour exercer sur l'opinion cet ascendant salutaire. Celui-ci se, produira de lui-même une fois que sera atteinte l'unanimité sans laquelle il n'est ni désirable ni possible. C'est parce que les astronomes s'accordent dans leur enseignement qu'on ajoute foi à l'astronomie , et non parce qu'il existe une Académie des Sciences ou une Société Royale lançant des décrets ou rendant des décisions. On ne peut avoir besoin d'une autorité morale constituée que lorsque l'objet qu'on se propose est non pas simplement de promulguer et de répandre des principes de conduite, mais de diriger le détail de leur application, d'annoncer et d'inculquer, non pas des devoirs, mais le devoir de chacun, comme l'essaya l'autorité spirituelle du moyen âge. M. Comte ne recule pas devant cette application extrême de son principe. Une fonction de cette sorte peut, sans doute, être souvent exercée d'une manière très-avantageuse par des membres particuliers de la classe spéculative ; mais confiée à un

corps organisé quelconque, elle n'entraînerait rien moins qu'un despotisme spirituel. C'est pourtant là cequ'enréalité méditait M. Comte, bien qu'en pratique cela eût annulé cette séparation péremptoire du pouvoir spirituel d'avec le temporel qu'il jugeait si justement essentielle à un sain état social. Ceux qu'un mouvement irrésistible de l'opinion investirait du droit de dicter ou de contrôler les actes des gouvernants, sans toutefois leur donner les moyens d'appuyer leur avis par la force, auraient tout le pouvoir réel des autorités temporelles sans leurs travaux ni leur responsabilité. M. Comte aurait probablement répondu que les chefs temporels, ayant toute la puissance légale dans leurs mains, ne rendraient certainement au pouvoir spirituel qu'une obéissance très-limitée: ce qui revientàdire que la société idéale qu'il bâtit n'est bonne qu'à rester idéale, attendu qu'il n'est, en aucune façon, possible de la réaliser. Que l'éducation soit , dans la pratique , dirigée par la classe philosophique, lorsqu'il existe une classe philosophique ayant justifié ses titres à la place que le clergé a jusqu'ici occupée dans l'opinion , c'est une chose naturelle et indispensable. Mais que toute l'éducation soit entre les mains d'une autorité centralisée , composée de prêtres ou de philosophes, et qu'elle soit par conséquent tout entière taillée sur le même modèle et conduite en vue de la perpétuation du même type, c'est là un état de choses qui , au lieu de plaire de plus en plus aux homines, leur répugnera assurément de plus en plus , à chaque nouveau progrès qu'ils feront dans le libre exercice de leurs facultés les plus hautes. Nous verrons , dans la seconde partie , les maux dont est grosse cette conception du nouveau Pouvoir Spirituel entrer en pleine floraison, avec le développement

plus complet que, dans ses dernières années, M. Comte donna à cette idée.

Après celle tentative peu satisfaisante pour tracer l'ébauche de la Statique Sociale, M. Comte passe à une question avec laquelle il est beaucoup plus familier — et qui est le sujet de ses spéculations les plus éminentes : la Dynamique Sociale, ou les lois de l'évolution de la Société humaine.

Deux questions se présentent à nous dès l'abord: y a-t-il dans les affaires humaines une évolution naturelle? En une même réponse M. Comle les résout toutes les deux affirmativement. Le progrès naturel de la société consiste dans l'accroissement de nos attributs humains, comparativement à nos attributs animaux et purement organiques ; dans le progrès de notre humanité vers son ascendant sur notre animalité, ascendant dont elle approche toujours de plus en plus, sans être jamais capable de le réaliser complètement. C'est là le caractère ou la tendance du développement humain, ou de ce qu'on appelle la civilisation: et l'obligation de seconder ce mouvement — d'agir dans sa direction — est, dans le travail de M. Comte , ce qui approche le plus d'un principe général ou d'une règle de morale.

Mais comme nos facultés les plus éminentes , celles qui sont particulièrement humaines, se trouvent être d'ordres divers (morales, intellectuelles et esthétiques) la question se présente de savoir s'il en est une dont le développement ait une action prédominante dans l'évolution de noire espèce. D'après M. Comte, c'est le développement intellectuel du genre humain qui est le principal agent de son progrès : non pas que la partie intellectuelle de notre nature soit la plus puissante, car, réduite à sa force im-

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manente, elle est une des plus faibles, mais parce qu'elle est la partie dirigeante, et qu'elle agit non-seulement avec la force qui lui est propre, mais encore avec la force réunie de toutes les parties de notre nature qu'elle peut entraîner après elle. Dans l'état social, les sentiments et les penchants ne sauraient agir avec leur pleine puissance dans une direction déterminée, si l'intellect spéculatif ne se met à leur tète. Les passions constituent chez l'individu une force plus énergique qu'une simple conviction intellectuelle ; mais les passions tendent à diviser, non k unir les hommes : il n'y a qu'une croyance commune qui puisse amener les passions à agir de concert et les changer en force collective au lieu deles laissera l'état de forces se neutralisant l'une l'autre. Notre intelligence est d'abord éveillée par le stimulant de nos besoins animaux et de nos appétits les plus violents et les plus grossiers ; et ceux-ci déterminent pendant longtemps, d'une manière presque exclusive, la direction dans laquelle notre intelligence agira; mais, une fois son activité provoquée, cette dernière s'arroge de plus en plus la conduite des opérations qui ont pour moteurs des impulsions plus puissantes, et les contraint de céder à son influence, non en vertu de sa propre force, mais parce que, dans le jeu des forces antagonistes, la direction où elle tend est (suivant la phraséologie scientifique) celle de la résistance la plus faible. Les intérêts et les sentiments personnels ne peuvent, dans l'état social, obtenir leur maximum desatisfaction qu'au moyen de la coopération, et la condition nécessaire de la coopération c'est une conviction commune. Toute société humaine repose en conséquence sur un système de croyances fondamentales que la faculté spéculative peut seule, fournir, et qui, une fois fourni, dirige nos autres

impulsions dans leur manière de chercher leur satisfaction.

D'où vient que l'histoire des croyances ainsi que de la faculté spéculative a toujours été l'élément principal de l'histoire du genre humain.

Celte doctrine a été combattue par M. Herbert Spencer dans la brochure à laquelle nous avons déjà l'ail allusion; et nous allons donner, en nous servant de ses propres paroles, la théorie qu'il lui oppose : —

« Les idées ne gouvernent ni ne bouleversent le inonde; » le monde est gouverné ou bouleversé par les sentiments, » auxquels les idées servent de guides. Le mécanisme so- » cial ne repose pas, en fin de compte, sur les croyances, » mais presque entièrement sur le caractère. Ce n'est pas » l'anarchie intellectuelle, c'est l'antagonisme moral qui » est la cause des crises politiques. Tous les phénomènes » sociaux sont produits par l'ensemble des émotions et des » croyances humaines : les émotions étant principalment » prédéterminées, et les croyances postdéterminées. Les » appétits des hommes sont surtout une chose dont ils «héritent; mais leurs croyances sont surtout une chose » acquise, et dépendent des conditions de milieu, et les » conditions de milieu les plus importantes dépendent de » l'état social qu'ont produit les appétits prédominants. » L'état social est, à quelque époque que ce soit, la résul- » tante de toutes les ambitions, de tous les intérêts perj> sonnels, de toutes les craintes, vénérations, indignations, » sympathies, etc., des ancêtres, ainsi que des citoyens » existants. Les idées qui ont cours dans cet état social » doivent, de toute nécessité, être conformes, en moyenne, » aux sentiments des citoyens, et, par conséquent conformes, » en moyenne, à l'état social que ces sentiments ont

» produit. Des idées totalement étrangères à cet état social » ne peuvent pas s'y développer, et, si on les y a introduite? » du dehors, ne peuvent pas se faire accepter — ou, si on les » a acceptées, meurent quand vient à finir la phase tem- » poraire de sentiment qui les avait fait accueillir. Aussi. » quoique les idées avancées, une fois établies, agissent » sur la société et aident à son progrès ultérieur, cepen- » dant l'établissement de pareilles idées dépend de l'apti- » tude de la société à les recevoir. Dans la pratique, c'est » le caractère populaire et l'état social qui déterminent » quelles idées auront cours, et non pas les idées cou- » rantes qui déterminent l'état social et le caractère. La » modification de la nature morale des hommes, que pro- » duit la discipline continue de la vie sociale, et dont l'effet » est de les rendre de plus en plus propres aux relations « sociales, est donc la principale cause immédiate du pro- » grès social * ».

Beaucoup de ces assertions auraient été admises par M. Comte et appartiennent autant à sa théorie qu'à celle de M. Spencer. Non-seulement la réaction de tous les autres éléments mentaux et sociaux sur les éléments intellectuels est pleinement reconnue par lui, mais sa philosophie de f histoire en fait un grand usage, montrant que les principaux changements intellectuels n'auraient pas pu se produire s'ils n'avaient été précédés de changements dans d'autres éléments de la société; mais faisant voir aussi que ces derniers étaient eux-mêmes les conséquences de changements intellectuels antérieurs. Un examen impartial de ce qu'a écrit M. Comte ne fera pas découvrir qu'il ait rien

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