De la Classification des sciences, p. :J7 cl
omis de la somme de vérité contenue dans la théorie de M. Spencer. 11 n'aurai 1 pas dit, vraiment (ce que M. Silencer veut apparemment nous faire dire) que les effets qu'on peut historiquement rapporter à la religion, par exemple, n'ont pas été produits par la croyance en Dieu, mais par la vénération et par la crainte qu'il inspirait. Il aurai! dit que la veneration et la crainte présupposent la croyance : qu'il faut croire en un Dieu avant de pouvoir le craindre ou le vénérer. Toute l'influence de la croyance en un Dieu sur la société et la civilisation dépend des sentiments humains si puissants qui sont prêts à s'attacher à cette croyance : cependant les sentiments ne sont guère une force sociale que grâce à la direction définie qui leur est donnée par cette conviction intellectuelle ou par quelqueautre; et ce ne sontpasles sentiments qui ont spontanément enfanté la croyance en un Dieu, puisque par euxmêmes ils étaient ('gaiement capables de se grouper autour de quelque autre objet. Quoiqu'il soit vrai que les passions et les intérêts des hommes dictent souvent leurs croyances, ou plutôt décident de leur choix entre les deux ou trois formes de croyance que la condition actuelle de l'intelligence humaine rend possibles, cette cause de perturbation est bornée à la morale, à la politique et à la religion; et c'est le mouvement intellectuel dans d'autresrégions que celles-ci, qui est à la racine de tous les grands changements dans les affaires humaines. Ce n'est pas les émotions et les passions humaines qui ont découvert le mouvement de la terre ou trouve les preuves de son ancienneté; qui ont discrédité la Scolastique et inauguré l'exploration delà nature; qui ont inventé l'imprimerie, le papier et la boussole. Cependant la Réforme, les Révolutions Anglaise et
Française, et des changements moraux et sociaux plus considérables qui sont encore à venir, sont les conséquences directes de ces découvertes et d'autres semblables. L'alchimie même et l'astrologie n'obtinrent pas créance parce que les hommes avaient soif d'or et étaient impatients de scruter l'avenir, car ces désirs ont autant de force aujourd'hui qu'ils en avaient alors, mais bien parce que l'alchimie et l'astrologie étaient des conceptions naturelles à un degré particulier du développement progressif de la connaissance humaine, et qu'elles déterminèrent en conséquence, pendant la durée de cette phase, les moyens particuliers par lesquels les passions, qui existent toujours, cherchèrent leur satisfaction. Dire que les croyances intellectuelles des hommes ne déterminent pas leur conduite, équivaut à dire que le vaisseau est mû par la vapeur et non par le pilote. La vapeur est en vérité la force motrice, et abandonné à lui-même, le pilote ne pourrait pas faire avancer le vaisseau d'un seul pouce; cependant c'est la volonté du pilote et la science du pilote qui décident de la direction dans laquelle le vaisseau doit se mouvoir et où il doit aller.
Examinant ensuite quel est l'ordre naturel du progrès intellectuel chez les hommes, M. Comte observe que, la manière générale dont ils conçoivent l'univers devant de toute nécessité communiquer son caractère à toutes leurs conceptions de détail, le fait déterminant de leur histoire intellectuelle doit être la succession naturelle des théories de luinivers; laquelle se compose, comme on l'a vu, de trois phases, la théologique, la métaphysique et la positive. Le passage du genre humain par ces trois phases, y compris les modifications successives que fait subir à la cou-
ception théologique l'influence naissante des deux autres, est, au jugement de M. Comte, le l'ait le plus décisif de l'évolution de l'humanité. Toutefois, il y a eu simultanément, tout à travers l'histoire, un mouvement parallèle dans le département purement temporel des choses, lequel a consisté dans le déclin graduel de la vie militaire (originairement la principale occupation de tous les hommeslibres) et dans son remplacement par la vie industrielle. M. Comte soutient qu'il y a entre cette succession historique et l'autre une connexion et une dépendance nécessaires : et il montre aisément que le progrès de L'industrie et celui de la science positive sont corrélatifs; le pouvoir qu'a l'homme de modifier les faits de la nature, dépendant évidemment de la connaissance qu'il a acquise de leurs lois. .Nous ne pensons pas qu'il ait également réussi à montrer une connexion naturelle entre le mode théologique de penser et le système militaire de société : mais comme ils appartiennent tous deux au même âge du monde — comme chacun d'eux est, en lui-même, naturel et inévitable, et qu'ils sont modifiés cnsemhle et ensemble minés par la même cause, le progrès de la science et de l'industrie, M. Comte est fondé à les considérer comme liés ensemhle, et à envisager le mouvement par lequel le genre humain se dégage de tous les deux, comme une seule et même évolution.
Ces propositions une fois établies en tant que premiers principes de la dynamique sociale, M. Comte se met à les vérifier et à les appliquer au moyen d'une vue d'ensemhle de l'histoire universelle. Cet. examen remplit deux forts volumes, plus d'un tiers de l'ouvrage: et dans tout cela, il se trouve à peine une phrase qui n'ajoute une idée. Nous
regardons ce travail comme étant son achèvement de beaucoup le plus considérable, à l'exception de sa revue des sciences, et comme étant même à quelques égards plus remarquable encore que cette dernière. Nous voudrions qu'il fût compatible avec les limites d'un essai comme celui-ci de donner même une faible idée du mérite extraordinaire de cette analyse historique. 11 faut la lire pour l'apprécier. Quiconque se refuse à croire que de la philosophie de l'histoire on puisse faire une science, doit suspendre son jugement jusqu'après la lecture de ces volumes de M. Comte. Nous n'affirmons pas que ceux-ci doivent à coup sûr le faire changer d'opinion, mais nous lui conseillons fortement de leur en laisser courir la chance.
Nous n'entreprendrons point la vaine tâche d'un abrégé. Nous ne pouvons consacrer à ce sujet que quelques mots. M. Comte se borne au courant principal du progrès humain, considérant seulement les races et les nations qui ont été à l' avant-garde, et regardant comme les successeurs d'un peuple non pas ses descendants véritables, mais ceux qui ont repris après lui le fil du progrès. Son objet est de caractériser avec vérité, bien que d'une manière générale, les états successifs de société par lesquels a passé l'avantgarde de notre espèce, ainsi que la filiation de ces états entre eux — comment chacun d'eux est sorti de l'état précédent et a été le père du suivant. Une explication plus détaillée, prenant en considération des différences légères ainsi que des phénomènes [dus spéciaux et plus locaux, n'est point ce à quoi vise M. Comte, bien qu'il ne l'évite point lorsqu'elle se présente sur sa route. Là, comme dans toutes ses autres spéculations, nous rencontrons parfois des jugements erronés, et son exactitude historique se trouve
rà et là en défaut dans clos questions accessoires; mais nous pouvons à bon droit nous étonner que cela n'arrive pas plus souvent, si nous considérons l'immensité du champ d'études, et si nous nous rappelons un passage d'une de ses préfaces où il dit qu'il a rapidement amassé les matériaux de sa grande entreprise (t. VI, p. 34). Cette expression n'implique pas, dans sa bouche, ce qu'elle impliquerait dans celle de la majorité des hommes, en raison de sa rare capacité pour le travail mental prolongé et concentré : et il est bien surprenant qu'il nous donne aussi rarement occasion de souhaiter qu'il eût recueilli ses matériaux d'une manière moins « rapide ». Mais (comme il le remarque luimême), dans une enquête de celte sorte, les faits les plus vulgaires sont les plus importants. Un mouvement commun à tous les hommes — à tous ceux du moins qui se meuvent — doit nécessairement dépendre de causes les affectant tous; et celles-ci, en raison de l'échelle sur laquelle elles agissent, ne sauraient exiger, pour être mises en lumière, une recherche bien abstruse : non-seulement on les voit, mais encore on les voit mieux, dans les phénomènes les plus apparents, les plus universels et les plus incontestés. Aussi M. Comte n'a aucune prétention à des vues nouvelles sur les simples faits de l'histoire : il les prend comme il les trouve, bâtit presque exclusivement sur ceux au sujet desquels il n'y a pas de discussion, et examine seulement quels sont les résultats positifs qu'on peut obtenir en les combinant. Si dans ce vaste amas d'observations historiques qu'il a groupées et coordonnées, il nous est arrivé de rencontrer des erreurs, elles ont trait à des choses qui n'affectent point ses conclusions principales. La chaîne de causation par laquelle il relie la vie spirituelle et la vie tem-
porelle de chaque ère l'une à l'autre ainsi qu'à la série entière sera, pensons-nous, trouvée irréfragable dans tous ses points essentiels. Cependant, quand il y a à tenir compte de quelques causes de perturbation locales ou temporaires, en tant qu'elles modifient le mouvement général, nous trouvons là matière à critique. Mais ceci n'aura d'importance que lorsqu'on essayera d'écrire l'histoire ou de tracer le caractère d'une société donnée, d'après les principes île M. Comte.
Ces asserlions douteuses, ou ces jugements erronés sur certains états de société, se bornent, ainsi que nous l'avons remarqué, à des cas qui se trouvent plus ou moins en dehors de la ligne principale de développement des sociétés progressives. Il fait, par exemple, beaucoup trop de cas de ce qu'il appelle, avec plusieurs autres penseurs du Continent, l'état théocratique. 11 le regarde comme une phase naturelle (et presque universelle, à une certaine époque) du progrès social, tout en admettant qu'il n'a jamais existé, ou a disparu bien rapidement, chez les deux nations de l'antiquité auxquelles le genre humain doit surtout d'être progressif d'une manière permanente. Nous tenons pour douteux qu'il ait jamais existé rien de pareil à ce que M. Comte entend par une théocratie. Certes, il n'a pas manqué de sociétés où, la loi civile et pénale étant supposée provenir d'une révélation divine, les prêtres en ont été les interprètes autorisés. Mais c'est aussi le cas des pays musulmans, qui sont l'extrême opposé de la théocratie. Par théocratie, nous comprenons qu'on désigne, et nous comprenons que M. Comte désigne une société fondée sur la caste, cl où la caste spéculative, nécessairement identique avec la caste sacerdotale, a, dans ses mains ou sous sa direction,
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