OU EUROPÉENNE
57e Leçon du cours de philosophie positive, écrite en juin | et juillet 1841.
. Tendance spontanée de la Révolution vers une régénération totale de la Société européenne. — Le concours fondamental des deux chapitres précédents{(1) fait spontanément reconnaître que les deux mouvements simultanés de décomposition politique et de recomposition sociale dont la convergence nécessaire devait, depuis le xiv° siècle, toujours caractériser les sociétés modernes,
. (4) Ces deux chapitres sont les 55° et 56° leçons du Cours de Philosophie posilive, formant la fin du t. V et le commencement du t. VI et dernier. |
Le premier, écrit au commencement de l'année 1841, a pour objet l'appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés modernes : époque critique ou âge de transition révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite systématique de l’ensemble du régime théologique et militaire.
Le second chapitre, écrit en mai et juin 1841, traite de l'apprétiation générale du développement fondamental des divers éléments propres à l'état positif ou scientifique-indusiriel de TAn-
ne pouvaient, malgré leur intime solidarité, s’accomplir avec la même rapidité : en sorte que, vers la fin de notre troisième phase (1), la progression négative se trouvait déjà assez avancée pour mettre en évidence l’imminent besoin de la réorganisation finale, quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de concevoir suffisamment la vraie nature d’une telle régénération. Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel, et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique de la nouvelle élaboration européenne.
Mais, malgré les graves dangers inhérents à une telle discordance radicale entre le principe et le but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable, quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l’évolution moderne.
Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité du régime ancien serait restée
manité : âge de la spécialité ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble ; il traite également de la convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique. — (Note des éditeurs).
(1) C'est-à-dire vers 1789, ouverture de la crise : la troisième phase du mouvement révolutionnaire considéré dans son entier, va de la moitié du xvne siècle (1650), jusqu’à la fin du xvune, — (Note des éditeurs). |
profondément dissimulée, de manière à entraver raditalement la marche politique de l'élite de l'Humanité, en écartant toute idée d’une véritable réorganisation, qui eût continué à sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible intelligence est tommunément disposée à se contenter des moindres apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu’exige toujours la conception d’un ordre nouveau, En même temps, l’essor progressif des modernes éléments sociaux serait demeuré essentiellement inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale, n’y aurait jamais pu devenir autrement développable.
Cette crise décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous les peuples avancés l'avènement direct de la régénération finaie graduellement préparée par le grand mouvement universel des tinq siècles antérieurs : il fallait même qu'une expétience solennelle vint aussi faire immédiatement res- “Æ sorlir l'impuissance organique des principes critiques À qui avaient présidé à la décomposition du système ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une nouvelle élaboration de la philosophie politique.
La France est le siège principal du mouvement de rénovation. — Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les diverses parties de la grande République européenne (1), les deux leçons précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité très prononcée, soit quant à la dé-
(4) France, Italie, Espagne, Angleterre, Allemagne, et leurs annexes. — (Note des éditeurs). |
cadence plus ou moins profonde du régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins complète de l'ordre nouveau.
. Sous l’un et l’autre aspect, nous avons pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre de la direction générale que les influences pationales avaient spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre aux deux derniëres phases de l’évolution moderne, suivant qu'elle y avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours combinée avec l’ascendant du protestantisme.
Quels que soient, à divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier mode, j'ai suffsamment établi que le premier avait dû être finalement beaucoup plus favorable soit à l’irrévocable extinetion de l'ordre ancien, soit à l’essor décisif des nouveaux éléments sociaux. Enfin, la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal nous a naturellement démontré la supériorité générale de l’évolution française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif. |
L’asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien plus radicalement détruit, en France, l’ancien système politique, que n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté : en même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable à l’essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût été, sans doute, moins développée déjà en France qu’en Angleterre, l'influence sociale du
nouvel élément temporel y était cependant plus nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité envers telui de la population italienne, était certainement plus avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'étre en Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il est surtoul sensible que l'esprit philosophique proprement dit était dés lors bien plus dégagé en France que partout aiileurs de l’ancien régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d’une vraie positivité rationnelle, exempte à la fois de l’'empirisme anglais et du mystitisme allemand.
Ainsi, la double base d'appréciation comparative, également positive et négative, que nous a spontanément préparée l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la société occidentale : en sorte qu'une telle démonstration historique ne sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment afranchi; le concours naturel des deux progressions nérales constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment irrésistible.
Mais, s’il importe beaucoup de reconnaitre convenabement cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n’en point exagérer vicieusement la notion générale jusqu’ à regarder un tel mouvement tomme particulier à la nation française, qui au contraire V'a pu certainement y manifester qu'une simple anté-
riorité spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, et l’Angleterre avaient tour à tour présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est ce qui résulte nécessairement, comme le cours nalurel des événements l’a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive des nouveaux éléments sociaux, suivant les explications des deux chapitres précédents.
Du reste, la profonde sympathie que trouva cher toutes ces populations le début de la Révolution française, et que n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule suffisamment constaté l’universalilé nécessaire d’un tel mouvement, où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pou vait avoir d'autre privilège que le périlleux honneur de l'indispensable initiative qui lui élait évidemment réservée par l’ensemble des antécédents européens.
Il est d'ailleurs certain que les conditions intellectuelles et politiques qui déterminaient surlout une telle initiative se trouvaient, en général, spontanément secondées par les dispositions morales propres à le nation française, soit d’après la noble émulation qui depuis les croisad:s, l'avait si souvent poussée à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la grande association européenne, soit er vertu des sentiments habituels de sociabilité univer. selle dont l'attrait continu inspirait naturellement à toutes les populations civilisées une confiance involon:
taire, et faisait partout regarder avec prédilection le
séjour de la France, chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l’activité pratique.
Préludes immédiats de la Révolution. — Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des principaux penseurs, avait été Spécialement annoncé, vers la fin de la troisième phase moderne, d'après trois événements de diverse nature et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs. |
A. — Abolition des Jésuites. — Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition des Jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée, et complélée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle politique lendait à rétablir dans son antique suprématie européenne (1). Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l’irrévocable caducité de l’ancien système Scial que cette aveugle destruction de la seule puissance susceptible d’en retarder, à un certain degré, l'inminent déclin. Un tel événement, le plus capital, à lus égards, qui fût survenu en Occident depuis le protestantisme, était d'autant moins équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures d'où était partout résultée, sous la première phase (1), la décomposition Jolitique du catholicisme, soit d’après l'ombrageux ins-
(1) La papauté. — (Note des éditeurs).
(2) De 1.300 à 1.500. — (Note des éditeurs).
tinct des rois contre toute indépendance sacerdots soit par suite de l'incurable répugnance des div clergés nationaux envers toute direction vraiment ct trale. Le système de résistance rétrograde, si pénib ment élaboré sous la seconde phase (1), se montra lors tellement ruiné, que ses plus indispensables con tions avaient cessé d'être suffisamment comprises ( principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, 50 l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, laissaient entrainer à briser eux-mêmes le lien le pl essentiel de leur commune opposition à l'émancipati universelle.
B. — Tentative réformatrice de Turgot. — Quant au: cond symptôme précurseur, il résulta, peu de tem après le premier, du grand essai de réformation si vain ment tenté sous le célèbre ministère de Turgot, dt l'inévitable avortement vint faire unanimement rt sortir soit le besoin d'innovations plus radicales plus étendues, soit surtout l'évidente nécessité d'u énergique intervention populaire contre les abus ini rents à la politique rétrograde, qui dominait dept le commencement de la troisième phase, et dont royauté, malgré quelques favorables inclinations p sonnelles, se reconnaissait par là impuissante à co tenir les imminents dangers, quoique elle-même | eût ainsi solennellement proclamés.
C. — La Révolution d'Amérique et la part qu'y prit la Fran — Enfin, la fameuse révolution d'Amérique vint bien fournir une occasion capitale de témoigner spontar ment l’universelle disposition des esprits français à ! ébranlement décisif, en indiquant même déjà la te dance caractéristique à le concevoir comme une cri
(1) De 1500 à 1650. — (Note des éditeurs).
essentiellement commune à toute l'Humanité civilisée. On se forme, en général, une très fausse idée de cette célèbrecoopération, où la France assurément, mêmesous le rapport moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous retrouverons, en effet, ci-dessous, la vérilable influence bolitique propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son efficacité si vantée pour préparer la grande Révolution française, elle dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux populations les plus avancées par l’ensemble de l'ébranlement pbilosophique du sièle dernier, ainsi que l’eût fait, sans doute, à défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur.
‘ Mode général d'accomplissement de la Révolution française. Nécessité de recourir à la doctrine critique. — Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable qu’elle füt, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule acceesoire. Mais, d’après les deux chapitres prècédents, cette intention profondénent organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée, faute d’une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques relatives au développement spontané des nouveaux
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éléments sociaux (1), ne pouvait d’abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu, la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée.
Par une suite irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation veæ nait enfin de déterminer l'explosion décisive, consti- “ tuait donc évidemment la seule doctrine qui dût alors > F: sembler applicable à la réorganisation universelle, * < quoique son propre esprit fût réellement contradictoire *
à celte nouvelle destination. C’est ainsi que toutes les ‘: intelligences actives furent d’abord nécessairement en- traînées à développer plus que jamais l'ascendant des * principes purement criliques en les convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser.
Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester aucune tendance caractéristique vers un8 rénovation suffisamment déterminée, toutes les tenta tives de réorganisation, au lieu de changer convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne devaient aboulir qu’à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques. C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement
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(4) La science et l'industrie. — (Note des éditeurs). our
| développé, constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de la société omme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre et indépendante, à l’inépuisable succession de ses Yains essais constitutionnels.
Mais, quels que dussent être les graves dangers de telte immense illusion politique, qui attribuait à des
principes purement négatifs une destination éminem-
ment organique, il importe de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application active que d'’en.éviter l'essor mental. Oure qu’un long usage antérieur avait rendu les concepions critiques seules suffisamment familières à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune we réelle sur la réorganisation sociale, elles en formukient du moins, à leur manière, les plus indispensables twnditions générales, qui ne pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels.
Ainsi, d’après l’irrécusable nécessité de quitter enfin in régime devenu radicalement hostile à l’évolution fndamentale de l'Humanité, il fallait bien recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle silation, de faire universellement entrevoir la régénérlion sociale, à quelque confuse et vicieuse appré- ‘iation qu’ils dussent d'ailleurs conduire. En un mot, ls mêmes motifs généraux qui, suivant les explicalions directes du quarante-sixième chapitre, démontent encore le besoin actuel de la doctrine critique, jusqu’à l'avènement d’une doctrine vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son active brépondérance en un temps où la véritable tendance. finale de la sociabilité moderne devait être bien moins ippréciable. Il faut aussi reconnaître que cette entière