‹ Auguste Comte et son œuvre [microform]; le positivismeChapitre 2 sur 17 · SES DISCIPLES · texte numérisé non relu

SES DISCIPLES

Le Maître avait chargé de l'exécution de son testament treize de ses disciples, sous la présidence de Pierre Laffitte.

Un seul survit. C'est le vénérable docteur Georges Audiffrent. Depuis soixante ans, sa foi n'a rien perdu de son ardeur. On salue cette rare persévérance.

Né le 22 juillet 1828, à Saint-Pierre (Martinique), Georges Audiffrent fut élève à l'École polytechnique de 1842 à 1845, alors qu'Auguste Comte était encore répétiteur. L'élève étudia les six volumes de la Philosophie, et il devint un disciple. C'est sur le conseil de Comte, qui lui témoigna toujours une paternelle affection, et sous sa direction, qu'AudifTrent entreprit ensuite ses études médicales. En 1854, celui-ci prouva son dévouement en se chargeant des frais d'impression du quatrième volume de la Politique.

Le disciple resta auprès du Maître durant la mala-

die qui devait remporter et il reçut ses ultimes pensées.

On doit au docteur Georges Audifïrent quelques ouvrages remarqués: Du cerveau et de Hyinervation; Des maladies du cerveau et de V innervation; Saint Paul et son œuvre; Appel aux médecins; Théorie de

la vision, etc., et de nombreux opuscules de propagande.

Aujourd'hui, malade, dans un petit village de Vaucluse, réminent vieillard, oubliant ses souffrances, n exprime à ses amis que le regret de n'avoir pu faire tout ce qu'il eût voulu pour la religion de THumanitc.

Auguste Comte avait désigné Pierre Laffîtte pour présider l'exécution testamentaire. Les positivistes le reconnurent ensuite pour leur Directeur. Malgré quelques protestations, puis de déplorables scissions, il exerça ce ministère presque jusqu'à sa mort, survenue le 4 janvier igoS. Pendant les derniers mois, M. Charles Jeannolle, désigné par lui, le remplaça.

Pierre Laffitte aura été certainement un des cerveaux les plus remplis et les mieux organisés de ce temps. Il savait tout ce qu'il est utile de savoir, dans toutes les sciences, et môme un peu plus. Éloquent, spirituel, voire sarcastique, c'était un excellent diffuseur d'idées, un filtreur d'abstractions sans pareil. Il ne fut pas, malheureusement, à un égal degré, et même à aucun degré, un susciteur d'enthousiasmes, un propulseur d'énergies.

Pauvre comme son Maître, contraint à courir le

cachet des leçons de mathématiques pour vivre, il accepta simplement un poste de devoir, en se refusant dès lors, à jamais, toutes les satisfactions d'ambition et de fortune auxquelles il pouvait prétendre. Par là, quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir sur son action, il a droit au respect de tous, et particulièrement des positivistes.

Certes, il eût pu jouer un rôle brillant et profitable, dans les premiers temps de notre République surtout, celui que Gambetta et Jules Ferry venaient consulter sur les grands problèmes que soulevaient alors l'organisation démocratique et l'éducation publique à entreprendre. Ce hautain désintéressement d'un philosophe qui ne se piquait point de stoïcisme fait passer quelques insuffisances de caractère, voire quelques erreurs de sentiment.

Il a manqué à Pierre Laffitte ce qu'Auguste Comte avait tant, ce qu'on retrouve si bien chez son vieux fidèle Audiffrent, l'élan du cœur, la flamme qui échauffe les âmes, l'amour qui exalte les dévouements. N'est-ce pas en cultivant surtout le dévouement que le positivisme renonce à la dévotion ?

Pierre Laffitte avait une nature d'intellectuel. Il a beaucoup plus admiré Auguste Comte qu'il ne l'a aimé vraiment. C'est avec son cerveau, parce qu'il était très intelligent, bien supérieur à Littré, qu'il s'est voué à une doctrine d'altruisme, à la religion de THumanité, non avec son cœur. Il est resté célibataire, et c'est fâcheux : la douceur d'une influence féminine lui fit défaut. Or Tintelligence guide mal

les actes, lors même qu'elle s'élève assez pour entendre qu'elle se doit soumettre. Auguste Comte avait bien vu le point faible de cette nature d'élite : tout en reconnaissant les grandes qualités de Pierre Laffitte, plusieurs fois il avait exprimé la crainte que son caractère ne tût pas à la hauteur de la mission considérable qu'il lui destinait.

Puissant penseur lui-même, puisqu'il a pu achever l'œuvre de son Maître, Pierre Laffitte n'a été qu'un médiocre apôtre. Habile à clarifier les idées les plus abstruses et à les faire pénétrer dans les esprits qui se trouvaient en contact avec lui, par accident, il n a jamais su rassembler tous ceux qui ont soif de comprendre, ni faire vibrer les cœurs et les conquérir.

Or,aupointoùenétaitlepositivismeaprèslamortde

son immortel fondateur, ceci importait plus que cela.

Les mesquines questions de personnalités qui divisent actuellement le petitgroupe parisien attestent cette insuffisance de Pierre Laffitte, même auprès de ceux qui ont le plus vécu dans son intimité. Il ne rayonnait point.

Ceux-là mêmes qu'il a formés sous son abat-jour n'ont pu assez se pénétrer, à tout le moins pour y conformer leur conduite, de ce principe essentiel, si bien établi par Auguste Comte, dans sa Politique, et qu'il faut leur rappeler dans les meilleurs termes :

« La vraie prééminence personnelle est tellement rare que la vie sociale se consumerait en débats stériles et interminables si l'on prétendait conférer toujours chaque fonction à son meilleur organe, de

manière à déposséder souvent le fonctionnaire primitif, sans égard aux conditions d'exercice. Une telle tendance serait profondément perturbatrice, même dans la hiérarchie spirituelle, où l'aptitude est mieux jugeable. Mais il y a toujours beaucoup d'avantages moraux, sans aucun danger politique, de manifester, en chaque cas décisif, combien diflèrent l'ordre de puissance et l'ordre de mérite. L'estime ainsi accordée au plus digne ne compromet point l'autorité du plus puissant. Quoique saint Bernard fût plus considéré qu'aucun pape contemporain, il savait, comme simple abbé, respecter toujours la hiérarchie ecclésiastique. Saint Paul avait déjà caractérisé encore mieux un tel devoir, en reconnaissant la suprématie officielle d'un apôtre dont il ne pouvait se dissimuler l'infériorité d'esprit et de cœur. Toutes les corporations régulières, civiles ou militaires, offrent, à un moindre degré, de fréquentsexemples d'une semblable conciliation entre l'ordre abstrait des individus et l'ordre concret des offices. Le contraste des deux classements cesse alors d'être subversif, et concourt au perfectionnement moral de tous, en même temps qu'il vérifie l'imperfection nécessaire d'un organisme aussi compliqué. »

Les œuvres de Pierre Laffitte sont peu nombreuses, mais substantielles, quoique souvent écrites avec négligence : Cours de philosophie première en deux volumes: I. Théories générales de l'entendement. — IL Lois universelles du monde ; Les grands types de r Humanité, en trois volumes : L La théocratie. —

II. L'Antiquité gréco-romaine.— III. Le Catholicisme ; Considérations sur lensemble de la civilisation chinoise, plus quelques opuscules et quantité d'articles dans la Revue Occidentale,

Si Pierre Laffitte n'a pas fait tout le bien qu'il eût pu, dans sa situation, avec ses moyens, on peut dire que Littré, renié d'ailleurs par Comte dès i85i, et tous 4( les positivistes incomplets » qui « pour se dire intellectuels n'en sont pas plus intelligents » ont fait tout le mal qu'ils pouvaient.

Ils ont émis, on le sait, la grotesque prétention d'être plus positivistes qu'Auguste Comte lui-même, en ne retenant de son œuvre que son support, le Cours de Philosophie positive, et la méthode objective, — la Politique, la Morale, la Religion et la méthode subjective étant selon eux en contradiction

avec le positivisme même, autrementdireles pitoyables élucubrations d'un esprit que la sénilité fait régresser jusqu'au mysticisme.

La situation académique à laquelle est parvenue Littré a donné du poids à ces odieuses autant qu'ineptes insinuations et les a répandues dans le public. Cette opinion est encore partagée par tous ceux qui n'ont qu'une connaissance toute superficielle du positivisme, ce qui ne les gêne nullement, — au contraire, — pour en juger par paroles et par écrits. Elle est entretenue et propagée, d'ailleurs, par nombre d'universitaires et par les journalistes, « ces gens, disait Comte, qui tranchent dans la sociologie et qui ne savent pas l'arithmétique ».

La religion, la politique et la philosophie positives s'enchaînent et se tiennent. La pensée de Comte, comme toute sa vie, manifeste une admirable unité dans la continuité.

Un universitaire pourtant, M. Lévy-Bruhl, le reconnaît, dans un livre où il ne veut traiter que de ce qui ne brûle pas, j'entends la Philosophie d'Auguste Comte : « Il n'y a qu'une et non pas deux doctrines d'Auguste Comte. Depuis les opuscules de sa vingtième année jusqu'à la Synthèse subjective, c'est une même pensée qui se développe. » Au reste. Comte avait répondu à ses détracteurs en ajoutant, comme appendice à sa Politique, six opuscules de sa prime jeunesse. Toute sa doctrine s'y trouve ébauchée.

M. Lévy-Bruhl a reconnu également que les deux méthodes, objective et subjective, chez Comte, loin de se combattre, s'accordent et se complètent, « comme font aussi les deux « carrières» qu'elles caractérisent. »

Dans la première, l'esprit prévaut ; dans la seconde, le cœur domine. D'abord, objectivement, en savant, il va du monde à l'homme ; ensuite, subjectivement, en philosophe, il va de l'homme au monde. Il y a autant de positivité ici que là. Et il n'y en a pas moins quand il interpose entre le monde et l'homme, pour relier celui-ci à celui-là^ l'Humanité.

« J*ai systématiquement voué ma vie, dit-il dans sa Politique, à tirer enfin de la science réelle les bases nécessaires de la saine philosophie, d'après laquelle je devais ensuite construire la vraie religion. »

Après avoir réglé l'intelligence en l'organisant, il

y avait à satisfaire les sentiments en les réglant. « La systématisation des sentiments, écrivait-il à Stuart Mill, est la suite nécessaire de celle des idées, et la base indispensable de celle des institutions. »

On peut comprendre par cœur la Religion positive sans avoir étudié la Philosophie positive ; mais il n'est pas possible d'entendre celle-ci congrûment si l'on ne va pas jusqu'à la Politique et la Religion.

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