QUELQUES APPRECIATIONS
Pour tous les esprits clairvoyants, non prévenus, Auguste Comte est, à tout le moins, le plus grand penseur du dix-neuvième siècle, celui dont l'influence s'est fait sentir le plus, en profondeur aussi bien qu'en largeur, dans tous les ordres d'activité intellectuelle. Même ceux qui ne prononcent jamais son nom restent imprégnés de sa pensée.
Le 7 août iSSg, Sainte-Beuve écrivait à Pierre Laffîtte:
...Vous résumez les doctrines d'une École qu'on doit respecter et connaître, qui possède assurément bien des vérités, et qui peut-être en effet (c*est dans ce peut-être qu'est ma plus forte réserve) a plus que toute autre la clef de l'avenir. Peut-être et qui sait ? J'en suis là encore.
Dans son livre la Philosophie d'Auguste Comte, M. Lévy-Bruhl nous dit:
Par sa philosophie proprement dite. Comte est un
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« homme représentatif » de son siècle tout entier. Est-il nécessaire de le prouver ? L'histoire intellectuelle de ce siècle en témoigne à chaque pas. De tous les systèmes nés en France au dix-neuvième siècle, celui-là est le seul qui ait franchi les frontières et qui ait fortement marqué de son empreinte des penseurs étrangers. La philosophie de Comte fut accueillie d'abord, en Angleterre et en Hollande, avec plus de sympathie qu'en France même. Stuart Mill, Herbert Spencer, Georges Lewes, Georges Eliot, nombre de philosophes et d'écrivains anglais s'en sont plus ou moins inspirés. Aujourd'hui encore, elle est défendue en Angleterre par des hommes de grand talent. Aucun philosophe allemand, il est vrai, n'a eu avec Comte les mêmes relations personnelles que Stuart Mill ; mais, en fait, depuis trente ans, l'esprit positif a gagné de proche en proche dans les universités allemandes. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir comme la métaphysique y est délaissée, et quelle méthode y pratiquent les sciences morales et sociales. Dans les pays latins des deux hémisphères, l'influence de Comte s'est exercée avec plus de force encore, en Espagne, au Portugal, dans l'Amérique du Sud. Enfin l'Amérique du Nord a aussi ses Sociétés positivistes. Déjà Comte, de son vivant, y avait trouvé quelques-uns de ses disciples les plus dévoués.
En France, la philosophie positive a eu pour « véhicule » principal les oeuvres des deux écrivains qui furent en leur temps les plus aimés du public. Renan et Taine, sans être positivistes, ont peut-être fait plus pour la diffusion des idées et de la méthode de Comte que Littré et les autres positivistes ensemble... Renan a parlé de Comte avec une extrême sévérité, et non sans quelque dédain. Il avouait cependant que Comte serait sans doute plus tard un des noms les plus significatifs de ce siècle, et il avait lui-même subi fortement son influence...
Ces deux exemples suffiront peut-être pour montrer le point de diffusion extrême qu'a atteint l'esprit positif.
Cet esprit s'est si intimement mêlé à la pensée générale de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont contribué à la répandre. La sociologie contemporaine est née de Comte ; la psychologie scientifique, dans une certaine mesure, procède aussi de lui. De tous ces signes, il n'est sans doute pas téméraire de conclure que la philosophie positive exprime quelquesunes des tendances les plus caractéristiques de notre siècle.
M. Hector Denis écrit dans une appréciation de r Œuvre d'Auguste Comte et son influence sur la pensée contemporaine:
Comte fut le représentant sans égal du génie organique de la France, et Tun des plus humains û^es hommes représentatifs de ce siècle et de tous les siècles.
Enfin, M. Emile Faguet, dans la Revue des Deux- Mondes des i5 juillet et i«^ août iqoS, apprécie ainsi Auguste Comte:
C'est quelque chose surtout que de faire penser,et Auousie Comte est merveilleux pour cela; c'est le semeur d'idées et l'excitateur intellectuel le plus puissant qui ait été en notre siècle, le plus grand penseur, à mon avis, que la France ait eu depuis Descartes...
L'influence d'Auguste Comte sur les idées de notre temps a été immense : Adopté presque entièrement par Stuart Mill ; s'imposant, quoi qu'on en ait dit, à Spencer, ou comme il arrive, coïncidant avec lui et s^engrenant à lui'd'une manière singulièrement précise ; dominant d une façon presque tyrannique la pensée de Renan en ses premières démarches, comme on le voit par l'Avenir de la
science ; inspirant jusque dans ses détails Tenquête philosophique, historique et littéraire de Taine ; se combinant avec révolutionnisme, qui peut être considéré comme n*étant qu'une transformation, — son système a rempli toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et on l'y rencontre ou tout pur, ou à peine agrandi, ou légèrement redressé, ou un peu altéré, àchaque pas que l'on fait dans le domaine de la pensée moderne. Il a rendu d'éclatants services à l'esprit humain. Personne n'a mieux tracé les limites respectives de la science, de la philosophie, de la religion et marqué le point où Tune doit s'arrêter, où l'autre commence, le point aussi où Tune, sans s'en douter, prend l'esprit et la méthode de l'autre, avec péril de tout brouiller et de tout confondre...
Ailleurs, dans la Revue bleue, du 8 août 1896, M. Emile Faguet dit encore:
Comte et son siècle, ce devrait être le titre du dernier livre de M. Alfred Fouillée, intitulé : le Mouvement positiviste et la Conception sociologiste du monde. Ce que ce livre démontre le plus, c'est qu'Auguste Comte n'est ni plus ni moins que le roi de la pensée au dix-neuvième siècle. Il est un monument élevé à la gloire de notre grand philosophe, celui que la postérité considérera sans doute comme la plus grande gloire française du dix-neuvième siècle.
On pourrait multiplier de telles appréciations. Celles-ci suffisent. D'autant plus que, si élogieuses qu'elles soient, pour un positiviste, Auguste Comte est plus encore. Plus et mieux.
l'homme
Disciples incomplets, les intellectuels ont présenté un positivisme à leur mesure de petits bourgeois : froid, sec, incolore, utilitaire, matérialiste, - sans
âme... . . . ^
Il faut qu'on le sache enfin. La doctrme qui incorpore tout le passé dans le présent pour préparer dignement l'avenir n'est pas un système étriqué de savantasses. Elle est humaine, elle est vivante, elle est largement ouverte à tous ceux qui ont encore assez de santé morale et mentale pour savoir se subordonner à ce qui est plus qu'eux-mêmes. Son prodigieux constructeur n'était pas seulement un génie par 1 mtelliaence, mais un héros par la volonté et un saint par le cœur. Il comprenait toute la nature humaine, dont il était une magnifique quintessence, et .1 na nen omispour l'exalter dans toutes ses nobles disposiUons.
M. Gaston Deschamps a écrit :
Le défaut principal de la religion comtiste, c'est une certaine indifférence en matière d'esthétique, de poésie et d'an. Je regrette de ne point voir, chez les positivistes, un plus vif souci de style. Leur illustre chef, Auguste Comte, avait une telle confiance dans la vertu de ses doctrines, qu'il les dépouilla systématiquement de toutes les grâces du langage. Lui et ses disciples affectèrent une façon d*écrire qui écarta de leurs ouvrages bon nombre d'intelligences bienveillantes et rebutées. Il y a quelque chose de janséniste dans l'appareil volontairement massif et terne où ils maçonnèrent leurs démonstrations.
Sans doute, Auguste Comte n'écrivait point comme un normalien. Mais est-ce bien là l'unique critère, ainsi que les normaliens aiment à le laisser entendre ?
Le style d'Auguste Comte est approprié à son sujet, et spontanément. Dans chaque phrase il y a de la substance, et elle en contient tout ce qu'elle peut contenir. C'est par là seulement qu'il est obscur au lecteur peu attentif. En réalité, il est toujours d'une splendide clarté, pour tous. Chaque mot est pensé et donne à penser. Aucun n'est à retrancher. Nul n'est à ajouter. N'est-ce point tout Tart d'écrire? Art difficile, certes, et qui n'est point à la portée des scribomanes. Il y a tels aphorismes de Comte qui valent en beauté émouvante les plus beaux vers des plus grands poètes. La pensée a sa beauté, et elle est plus certaine, plus haute, plus pure, plus durable que la sonorité plus ou moins harmonieuse des syllabes ou la perversité maladive des ironies faciles. Maurice
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Barrés, qui est un juge auquel on s'en peut référer, considère Auguste Comte comme un maître écrivain. Comment a-t-on pu croire indifférent aux formes celui qui n'était indifférent à rien de ce qui est humain, de ce qui peut purifier, ennoblir Thomme et accroître sa joie sociale ?
Dans la bibliothèque positiviste, qu'il compose de i5o volumes, il recommande 3o volumes de poètes. A son disciple Célestin de Blignères, il écrit : « Apprenez l'italien en lisant Dante, Arioste et Manzoni, puis Tespagnol en lisant de même Calderon et Cervantes : laissez dormir vos langues du Nord pendant quelques années. Mais habituez-vous surtout à ne jamais lire que des chefs-d'œuvre, que vous vous rendrez familiers par un recours périodique : si vous lisiez des médiocrités, votre initiation esthétique avorterait. Comme transition aux lectures morales, je vous recommande la pratique journalière de Ylmitation, dans l'original et dans Corneille. Voyez-y un admirable poème sur la nature humaine, et lisez-le en vous proposant de remplacer Dieu par l'Humanité. Cela deviendra une force féconde de nobles jouissances et d'intimes améliorations. »
Nonobstant la sottise courante, il est certain qu'Auguste Comte a eu toujours le souci de la forme de ses ouvrages. Ses « négligences », qui sont parfois des trouvailles, ne sont pas « systématiques », mais nécessitées par la préoccupation d'achever une œuvre colossale qui représente l'accomplissement de deux « carrières ». Malgré sa précocité, une rigou-
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M. Gaston Deschamps a écrit :
Le défaut principal de la religion comtiste, c'est une certaine indifférence en matière d'esthétique, de poésie et d'art. Je regrette de ne point voir, chez les positivistes, un plus vif souci de style. Leur illustre chef, Auguste Comte, avait une telle confiance dans la vertu de ses doctrines, qu'il les dépouilla systématiquement de toutes les grâces du langage. Lui et ses disciples affectèrent une façon d'écrire qui écarta de leurs ouvrages bon nombre d'intelligences bienveillantes et rebutées. Il y a quelque chose de janséniste dans l'appareil volontairement massif et terne où ils maçonnèrent leurs démonstrations.
Sans doute, Auguste Comte n'écrivait point comme un normalien. Mais est-ce bien là l'unique critère, ainsi que les normaliens aiment à le laisser entendre ?
Le style d'Auguste Comte est approprié à son sujet, et spontanément. Dans chaque phrase il y a de la substance, et elle en contient tout ce qu'elle peut contenir. C'est par là seulement qu'il est obscur au lecteur peu attentif. En réalité, il est toujours d'une splendide clarté, pour tous. Chaque mot est pensé et donne à penser. Aucun n'est à retrancher. Nul n'est à ajouter. N'est-ce point tout l'art d'écrire? Art difficile, certes, et qui n'est point à la portée des scribomanes. Il y a tels aphorismes de Comte qui valent en beauté émouvante les plus beaux vers des plus grands poètes. La pensée a sa beauté, et elle est plus certaine, plus haute, plus pure, plus durable que la sonorité plus ou moins harmonieuse des syllabes ou la perversité maladive des ironies faciles. Maurice
Barrés, qui est un juge auquel on s'en peut référer, considère Auguste Comte comme un maître écrivain. Comment a-t-on pu croire indifférent aux formes celui qui n'était indifférent à rien de ce qui est humain, de ce qui peut purifier, ennoblir l'homme et accroître sa joie sociale ?
Dans la bibliothèque positiviste, qu'il compose de i5o volumes, il recommande 3o volumes de poètes. A son disciple Célestin de Blignères, il écrit: « Apprenez l'italien en lisant Dante, Arioste et Manzoni, puis l'espagnol en lisant de môme Calderon et Cervantes : laissez dormir vos langues du Nord pendant quelques années. Mais habituez-vous surtout à ne jamais lire que des chefs-d'œuvre, que vous vous rendrez familiers par un recours périodique : si vous lisiez des médiocrités, votre initiation esthétique avorterait. Comme transition aux lectures morales, je vous recommande la pratique journalière de Vhnitation, dans l'original et dans Corneille. Voyez-y un admirable poème sur la nature humaine, et lisez-le en vous proposant de remplacer Dieu par l'Humanité. Cela deviendra une force féconde de nobles jouissances et d'intimes améliorations. »
Nonobstant la sottise courante, il est certain qu'Auguste Comte a eu toujours le souci de la forme de ses ouvrages. Ses « négligences », qui sont parfois des trouvailles, ne sont pas « systématiques », mais nécessitées par la préoccupation d'achever une œuvre colossale qui représente l'accomplissement de deux « carrières ». Malgré sa précocité, une rigou-
reuse méthode, un travail acharné, il n'aurait pu y suffire s'il s'était astreint à récrire les manuscrits ou à les corriger. Mais dès qu'il a été moins pressé, au fur et à mesure que le superbe monument de sa pensée et de son cœur s'édifiait, il a apporté plus de soin à sa rédaction. Dans la préface du quatrième volume de la Politique, il écrit : « Le besoin d'accélération ayant cessé, je m'efforçai, dès le début du présent traité, d'en mieux soigner la rédaction, tout en persistant à me dispenser de rien récrire. Les juges les plus difficiles ont été jusqu'ici satisfaits de l'efficacité croissante d'une telle sollicitude, et j'espère que le volume final confirmera cette appréciation. En se bornant à développer les pensées d'autrui, les littérateurs peuvent concentrer leurs facultés sur le perfectionnement de la diction. Cet exercice les dispose à juger trop sévèrement ceux qui, forcés d'élaborer des conceptions nouvelle.<= avec un langage ancien, ne sauraient guère éviter une rédaction peu satisfaisante, où l'on flotte entre la diffusion et la confusion. Quand une méditation plus profonde, qui ne peut s'accomplir que d'après la manifestation primitive, a lié les créations spéciales aux germes universels représentés dans la langue, celle imperfection cesse spontanément, outre que le public est mieux initié. »
Voici les prescriptions qu'il s'impose pour les dernières parties de la -politique:^ Afin d'éviter les phrases trop longues, je n'ai jamais permis qu'aucune excédât deux lignes manuscrites, ou cinq imprimées. L œil et l'esprit ont obtenu des haltes convenables, en
restreignant à sept phrases la plus grande extension de mes alinéas, qui ne sont pas seulement typographiques. Sans que la prose doive aspirer à la perfection musicale de la poésie, je me suis efforcé de l'en rapprocher en m'interdisant tout hiatus, même entre deux phrases et deux alinéas. J'ai d'ailleurs évité de reproduire un mot quelconque, non seulement envers chaque phrase, mais pour deux phrases consécutives, même en changeant d'alinéa ; sauf quant aux monosyllabes auxiliaires.
« En pratiquant ces obligations volontaires, j'ai toujours senti combien il importe d'appliquer partout la règle de Descartes sur la scrupuleuse observance des institutions artificielles, qu'il assimile justement aux lois naturelles, quelque indifférentes qu'elles semblent d'abord. Cette discipline, non moins salutaire à l'esprit qu'au cœur, repose sur une vraie connaissance de la constitution humaine, où le perfectionnement dépend surtout de la soumission. Son efficacité littéraire se trouve pleinement vérifiée d'après la supériorité du style poétique, plus entravé que la diction vulgaire. Quand l'habitude m'a suffisamment facilité ce nouveau joug, il est devenu la source continue d'améliorations imprévues, non seulement envers le discours mais même pour la pensée. Les imperfections littéraires étant les mieux appréciables et les plus modifiables, leur rectification surmonte davantage l'inertie spontanée de notre intelligence, nous sommes ainsi poussés à perfectionner la conception en revenant sur Texpression. »
• Poursuivant cette systématisation, ilannoncemême la fondation « d'une sorted'algèbre universelle, propre à fachter autant la pensée, envers un domaine qud^ conque que le permet lalgèbre actuelle quant aux meduafons sur la quantité .. Ce nouvel algorithme qu. sera* récriture de la sociocratie ., condens^rJ écnture alphabétique comme l'ancien condensa 1 ecr,ture hiéroglyphique. Dans la Synthèse sui>;ecZ un an avant sa mort, il exposa ce système de compo-'
de sa pensée, sa méthode décèlent l'homme
aorèt' l'7r'^ """"T' '■' '"' ''''' "''^^ «^é^ébrales. après 1 élaboration de l'ensemble de sa Philosophie
de sa Soc,olog,e et de sa Politique, c'est-à-dire après chaque contention intense et prolongée excessive ava.t accoutumé de dire que les grandes découlas de a pensée ex.gent une telle concentration de toutes lesfacultes mentales, un effort aussi héroVque
Ce qu, est non moins admirable, c'est cette continuité, sans exemple peut-être, dans la même ligne voulue, vers le même but entrevu, depuis l'adofe.! cence jusqu'au dernier souffle, et qui fera toujours penser aux belles paroles d'Alfred de Vigny. « Qu'estce qu'une grande vie? Une pensée de jeunesse réalisée dans l'âge mûr. » Jeunesse .
Pierre Laffitte l'a noté judicieusement :
tomes T' ''"''"'"'' ""' "^^"^he constante dans ZeVl ;ons.rucfons mentales d'Auguste Comte / pose d abord un germe, quelquefois un germe très déve-
loppé ; puis il le développe ensuite graduellement, d'année en année, et souvent à de bien longs intervalles, avec une persévérance inflexible. L'on constate ainsi la solidité et la sécurité de son esprit dans ses premières vues, en même temps que la fermeté à en poursuivre les conséquences. On a ainsi le spectacle de ce rare concours de la plus haute intelligence avec un caractère inébranlable
concours qui donne un caractère propre aux constructions de ce grand génie ,
Sa sensibilité n'en fut pas émoussée. Plus il donnait de soi à l'humanité, plus il l'aimait. Sa devise : « Vivre pour autrui », il nous a montré comment on la doit entendre pour s'en inspirer.
M. Hector Denis, un élève de Littré pourtant, s'est laissé aller à écrire :
A I-humanité, il y pensait perpétuellement, même à travers les plus arides parties de la Philosophie positive et le plus douloureux sentiment qu'il ait exprimé vingt ans après dans sa correspondance, c'est qu'on eût pu douter de la tendresse de son cœur. Dans un passage vrai ment sublime, il rappelle qu'un lecteur n'avait pu retenir ses larmes à la lecture d'une page de la Philosophie positive, où Comte retraçait la perspective qu'il rêvait pour la grandeur de l'homme, et il ajoute qu'à la vérité, ce passage, il 1 avait écrit tout en larmes lui-même.
Mais pour bien apprécier son coeur, il faut lire les pages émues qu'il a consacrées, dans la préface de la Politique, à ses « trois anges gardiens » : sa mère, Rosalie Boyer; son amie, Clotilde de Vaux; sa gouvernante, Sophie Bliot :
« Ma noble et tendre mère, que j'ai perdue depuis
quatorze ans, fut réellement la première source de toutes mes qualités essentielles, non seulement du cœur, mais aussi de caractère, et même d'esprit. Néanmoins, j'avoue humblement ici que je ne l'ai jamais autant aimée que l'exigeaient ses vertus et ses malheurs. Cette insuffisante tendresse ne lui fut pas même assez témoignée, d'après la mauvaise honte de paraître trop sensible qu'inspire l'éducation actuelle. Or, le culte de ma sainte compagne a seul ranimé celui de ma digne mère. La vénérable image de Rosalie Boyer s'est de plus en plus combinée avec l'aimable présence de Clotilde de Vaux. D'abord dans ma visite hebdomadaire à la tombe chérie, et ensuite pendant mes prières quotidiennes. Ces deux anges si concordants, qui présidèrent aux deux phases extrêmes de mon initiation morale, seront, j'espère, à jamais réunis par la reconnaissance de l'humanité envers l'ensemble de mes services. Leur commune adoration indique l'heureuse tendance de mon culte principal à se répandre naturellement sur tous les êtres dignes d'une telle adjonction. Je ne pouvais puiser ailleurs cette tardive compensation de mes torts filiaux, ni la force de les avouer publiquement. « Cette double garde subjective se trouva complétée par la sainte influence objective que mon cœur reçoit journellement de l'éminente prolétaire qui daigna se vouer à mon service matériel sans soupçonner qu'elle m'off'rirait aussi un admirable type moral. Son heureuse impuissance de lire fait mieux ressortir, non seulement sa supériorité affective, mais encore la
rectitude et la pénétration de son esprit, qui a spontanément utilisé toutes les leçons d^une sage expérience féminine. Une telle providence ranime, à son insu, Timpulsion morale de mes deux autres anges, par le doux spectacle permanent de notre état normal, l'activité et l'intelligence librement subordonnées au sentiment. Si l'adoption légale était moins entravée, dix années d'une appréciation décisive me permettraient aujourd'hui de proclamer Sophie Bliot comme la fille de mon choix. Quoique cette satisfaction me soit interdite, tous les bons esprits unis à des cœurs honnêtes m'en accorderont l'équivalent moral, et la postérité sanctionnera ma juste reconnaissance. Celle que ma sainte compagne chérissait comme une excellente sœur aurait aussi gagné le cœur de ma pieuse mère. Le vertueux ensemble de ces trois admirables types féminins m'excite spécialement à cultiver chacun des trois instincts sympathiques, l'attachement entre les égaux, la vénération pour les supérieurs et la bonté envers les inférieurs. Mes aff^ections journalières confirment ainsi l'intime réalité de ma conception générale du véritable état social, où Tordre normal résultera surtout d'une double combinaison des philosophes avec les femmes et avec les prolétaires. »
Comme le catholicisme, le positivisme s'ouvre à tous ceux qui ont des besoins de sentiment. Auguste Comte nous le dit dans le Catéchisme positiviste : « Quelque lointain que soit, hélas ! l'imposant souvenir du parfait catholicisme qui domina ma noble
et tendre mère, il me poussera toujours à faire prévaloir, mieux que dans ma jeunesse, la culture continue du sentiment sur celle de l'intelligence et même de l'activité. »
Ainsi, le positivisme, qui est une religion, ne saurait être antireligieux, — même à l'égard des formes théologiques de la religion.
Dans son Cours, Auguste Comte avait dit déjà ; « Pour quiconque a approfondi l'étude de l'humanité, l'amour universel tel que Ta conçu le catholicisme importe encore plus que l'intelligence elle-même, dans l'économie de notre existence individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise au profit de chacun et de tous jusqu'aux moindres facultés mentales, tandis que Tégoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions. »
Ce que le Maître a toujours méprisé justement, ce sont « les sectes indisciplinables qui, sous les vagues dénominations de déiste, panthéiste, et même athée, ne s'accordent, en maintenant la synthèse absolue, qu'à la priver de toutes ses garanties mentales et morales. Quand ces fois sans culte deviennent assez intenses pour éviter l'état purement négatif, elles restent autant impropres à rallier qu'à régler, et n'aboutissent qu'à consacrer l'individualisme complet. Plus hostiles que toutes les autres à la religion positive, ces âmes heureusement exceptionnelles, aspirent à la plus profonde rétrogradation, en rêvant la confusion, théocratique ou pédantocratique, des deux pouvoirs provisoirement séparés au moyen âge ».
On sait que, par l'intermédiaire de son disciple et ami, Alfred Sabatier, Auguste Comte adressa un appel au général des Jésuites pour « que tous ceux qui ont une croyance se réunissent contre ceux qui n'en ont pas ». A Rome, on le prit pour l'économiste Charles Comte, et on négligea de lui répondre. Ce fut fâcheux, autant pour l'Église qui y perdit un allié précieux que pour le positivisme qui se fût précisé mieux par une telle alliance et dont l'action organique eût été plus tôt efficace. Mais ce qui échoua alors se peut reprendre aujourd'hui. Et c'est le devoir des vrais positivistes comme des catholiques clairvoyants de s'y employer.
Bien après sa généreuse tentative, dans son Appel aux Conservateurs, Auguste Comte, faisant allusion à « la noble ligue que les positivistes doivent organiser entre tous les théologistes dignement pénétrés du besoin de reconstruire la discipline spirituelle », disait encore : «Toute âme qui sent l'urgence de faire habituellement prévaloir la morale sur la politique, et de subordonner l'activité matérielle à la culture sympathique, peut, quelle que soit sa croyance, concourir à la reconstruction religieuse. Il lui suffit de placer le but au-dessus des moyens pour apprécier la puissance et la dignité de l'impulsion émanée du positivisme vers la religion universelle, au milieu d'une incomparable anarchie. Vu l'irrévocable dispersion des croyances surnaturelles, aucune secte ne peut désormais rallier les autres, et cet isolement annule les principaux efforts respectivement tentés contre les
tendances irréligieuses. On ne saurait instituer la convergence des forces spirituelles que d'après la seule foi qui puisse accueillir chacune des synthèses provisoires comme affluent spontané de la religion universelle. »