POUR LES FEMMES ET LES PROLETAIRES
Par son culte pour Clotilde de Vaux, par ses touchantes invocations à ses trois anges gardiens, nous savons de quelle protection, de quel respect, de quel amour Auguste Comte veut entourer la femme. Le Catéchisme positiviste est destiné aux gouvernés : aux femmes et aux prolétaires, mais plus particulièrement aux femmes. On y peut lire : « Les femmes seules, surtout illettrées, peuvent assez comprendre la prépondérance que mérite la culture habituelle du cœur, tant comprimée par la grossière activité, théorique et pratique, qui domine l'Occident moderne. C'est uniquement dans ce sanctuaire qu'on peut aujourd'hui trouver la digne soumission d'esprit qu'exige une régénération systématique. Pendant les quatre dernières années (i), un déplorable exercice
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du suffrage universel a profondément vicié la raison populaire, jusqu'alors préservée des sophîsmes constitutionnels et des complots parlementaires, concentrés chez les riches et les lettrés. Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales... Je ne vois partout que les femmes, qui, d'après leur salutaire exclusion politique, puissent m'offrir un point d'appui suffisant pour faire librement prévaloir les principes d'après lesquels les prolétaires deviendront enfin capables de bien placer leur confiance théorique et pratique. »
Ce n'est pas qu'Auguste Comte ait jamais désespéré du prolétariat. Celui qu'on a fait passer pour un dur théoricien du bourgeoisisme exploiteur et tyrannique ne songeait qu'à incorporer définitivement à la société ce prolétariat qui, depuis la soi-disant Renaissance et surtout depuis la Révolution, n'est que campé aux portes de la Cité, sans foyer et donc sans joie profonde, sans garantie, sans tradition et sans espoir...
Le positivisme sera toujours bien mieux compris par le cœur que par l'intelligence. C'est donc une doctrine pour le peuple. La persistante et monstrueuse incompréhension de Littré et de la plupart des intellectuels en est la meilleure preuve.
' Auguste Comte jugeait l'Université « une institution abrutissante et corruptrice ». Et il conseille aux positivistes d'organiser directement l'enseignement populaire supérieur, en leur rappelant que l'alliance
d'une grande pensée et d'une grande force doit être la base nécessaire de la régénération sociale.
Il prêcha d'exemple. Il fit lui-même, malgré son formidable labeur constructif, des cours populaires. En proposant au président de V Association polytechnique de faire un cours d'astronomie populaire, il écrivait, le 14 décembre i83o :
«... Quoiqu'un tel cours ne puisse être aux ouvriers d'un usage immédiat, son utilité n'est pas douteuse, puisqu'il a pour but de leur donner des notions justes et nettes sur un sujet qui, même involontairement, ûxQ l'attention de tous les hommes, et sur lequel, par conséquent, à défaut d'idées saines, ils en ont nécessairement d'absurdes, qui exercent inévitablement une influence funeste sur le système général de leur intelligence. Quant à l'aptitude des ouvriers pour un enseignement de cette nature, je suis persuadé que, si l'on se dégage des préventions dérivées de nos habitudes sociales, on les trouverait réellement mieux disposés à concevoir nettement une telle exposition que les gens du monde qui n'ont pas fait les études préliminaires convenables, et auxquels cependant j'adresse tous les jours des cours ayant le même objet. Personne ne sent plus profondément que moi combien il importe de maintenir avec sévérité dans un système complet d'instruction la hiérarchie naturelle des sciences. Mais il ne saurait encore être en notre pouvoir d'organiser pour les ouvriers une série régulière d'études scientifiques ; et, jusque-là, je suis convaincu que nous devons essentiellement nous at-
tacher à répandre parmi eux des notions positives, propres à éveiller dans leur esprit le goût et le besoin d'études rationnellement dirigées sur toutes les branches fondamentales de la philosophie naturelle. Le cours que j'offre de faire me paraît éminemment propre aune semblable destination... »
Auguste Comte voulait que les prolétaires aient des clartés de tout, c'est-à-dire, en plus des connaissances spéciales à leurs métiers, des connaissances générales communes à tous. Il a établi dans la Politique que « la vraie théorie est toujours générale, comme la saine pratique reste constamment spéciale, puisque chacun doit tout concevoir essentiellement, sans que personne aspire à tout exécuter ».
Il ne s'agit point, on l'entend bien, d'encombrer la mémoire d'un amas de faits sans ordre et sans lien. Il s'agit d'un véritable enseignement supérieur. Est-ce possible ? Peut-on parler d'enseignement supérieur populaire? Évidemment oui.
Tout ce qui manifeste le monde, l'humanité, la société est réductible à un nombre limité de lois dont beaucoup sont connues. C'est tout ce que l'homme a vraiment besoin de savoir. Ce sont donc ces lois générales qu'il faut enseigner surtout,— et ce sont les dogmes positivistes.
Cet enseignement se complétera par une forte culture du cœur. Des réunions intimes, corporatives, des fêtes sociales où l'on commémorera les grands hommes du calendrier positiviste développeront une féconde sociabilité.
Ici, le positivisme peut être plus large que le catholicisme, plus efficace que l'Église. A. Comte le fait remarquer dans son Cours : « L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc., devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique ; et, néanmoins, elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du système : il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans cependant
rien compromettre. »
Il y a soixante ans, l'ouvrier ignorait l'absinthe, l'alcoolisme n'était pas un danger public. Aussi Auguste Comte préférait-il pour le peuple le cabaret aux Caisses d'épargne, car, disait-il, « on y va cultiver une sociabilité beaucoup plus recommandable que l'égoïste fréquentation des lieux de dépôt ». Il ajoutait, néanmoins : « En appelant dignement le peuple à la vie publique, le régime positif saura faire du club le meilleur correctif du cabaret. »
Il eût certainement approuvé le « salon del'ouvrier » qu'avait voulu être l'Université populaire. Dans la Politique^ il écrit : « Les salons populaires deviennent donc les principaux laboratoires de l'opinion universelle, non seulement en vertu de leur nombre, mais surtout comme mieux aptes à contrôler une autorité qui n'émane pas du peuple, et dont pourtant le vicieux exercice retombe essentiellement sur lui. »
Auguste Comte avait réuni un groupe important de prolétaires, dont le plus éminent semble avoir été Fabien Magnin, qui avait toutes les qualités d'un « véritable homme d'État». A l'Université populaire, j'ai
constaté que le positivisme, surtout dans sa partie sentimentale et religieuse, est la doctrine qui a le mieux éveillé la sympathique attention des auditeurs non prévenus. Je reste persuadé que, s'il y avait une organisation apostolique sérieuse, les travailleurs se rallieraient en nombre à la religion positiviste. Et comme ce seraient nécessairement les plus intelligents et les plus dignes, leur influence organique ne tarderait point à devenir prépondérante dans les ateliers, les coopératives, les syndicats, — comme l'est déjà celle de Keufer dans la Fédération du Livre, le meilleur groupement syndical français.
Auguste Comte ne manque jamais d'y revenir, à tout propos : « Le positivisme, dit-il encore, ne peut obtenir de profondes adhésions collectives qu'au sein des classes qui, étrangères à toute vicieuse instruction de mots ou d'entités, et naturellement animées d'une active sociabilité, constituent désormais les meilleurs appuis du bon sens et de la morale. En un mot, nos prolétaires sont seuls susceptibles de devenir les auxiliaires décisifs des nouveaux philosophes. »