SUR LES LETTRES ET LES BOURGEOIS
Dans la Politique, Auguste Comte écrit : « Pour les grandes âmes, la prééminence temporelle ou spirituelle n'a jamais procuré de solide satisfaction que par un essor plus complet du sentiment social, d'après une meilleure participation au bien commun. Or le principal mérite de Tordre final consistera à rendre habituellement accessible à tous cette heureuse liaison de la vie privée à la vie publique, en assurant au moindre citoyen une influence sociale, non pas impérative, mais consultative, toujours proportionnée à son zèle et à son mérite. »
Les plus grands pouvoirs impliquent les plus grands devoirs. C'est pourquoi le Maître fut toujours sévère pour ceux qui savent, ou croient savoir, et ceux qui peuvent.
Il condamne d'abord le faux savoir universitaire dont nos « peaux d'âne » sont si infatués. Quoique
après lui, Taine n'a rien dit de plus fort là-dessus que ceci, par exemple, tiré du Discours sur l'esprit positif: « Quant à leur défaut habituel de cette sorte de culture régulière que reçoivent aujourd'hui les classes lettrées, je ne crains pas de tomber dans une exagération philosophique en affirmant qu'il en résulte, pour les esprits populaires, un notable avantage, au lieu d'un inconvénient réel. Sans revenir ici sur une critique malheureusement trop facile, assez accomplie depuis longtemps et que l'expérience journalière confirme de plus en plus aux yeux de la plupart des hommes sensés, il serait difficile de concevoir maintenant une préparation plus irrationnelle, et au fond, plus dangereuse, à la conduite ordinaire de la vie réelle, soit active, soit même spéculative, que celle qui résulte de cette instruction, d'abord de mots, puis d'entités, où se perdent encore tant de précieuses années de notre jeunesse. A la majeure partie de ceux qui la reçoivent, elle n'inspire guère désormais qu'un dégoût presque insurmontable de tout travail intellectuel pour le cours entier de leur carrière ; mais ses dangers deviennent beaucoup plus graves chez ceux qui s'y sont plus spécialement livrés. L'inaptitude à la vie réelle, le dédain des professions vulgaires, l'impuissance d'apprécier convenablement aucune conception positive, et' l'antipathie qui en résuite bientôt, les disposent trop souvent aujourd'hui à seconder une stérile agitation métaphysique, que d'inquiètes prétentions personnelles, développées par cette désastreuse éducation, ne tardent pas à rendre
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politiquement perturbatrice, sous l'influence directe d'une vicieuse érudition historique, qui, en faisant prévaloir une fausse notion du type social propre à l'antiquité, empêche communément de comprendre la sociabilité moderne. En considérant que presque tous ceux qui, à divers égards, dirigent maintenant les affaires humaines y ont été ainsi préparés, on ne saurait être surpris de la honteuse ignorance qu'ils manifestent trop souvent sur les moindres sujets, même matériels, ni de leur fréquente disposition à négliger le fond pour la forme, en plaçant au-dessus de tout l'art de bien dire, quelque contradictoire ou pernicieuse qu'en devienne l'application, ni enfin de la tendance spéciale de nos classes lettrées à accueillir avidement toutes les aberrations qui surgissent journellement de notre anarchie mentale. »
Même quand le savoir et l'intelligence sont réels, Comte les subordonne toujours à l'activité et à l'aflection. D'ailleurs, si le cœur est faible, l'esprit ne saurait être puissant. « Les imperfections du cœur, dit-il, troublent moins le caractère que l'esprit. L'activité, comme l'intelligence, ne se développe pleinement que sous les impulsions sympathiques, et jamais par des motifs personnels, quoique ceux-ci aient ordinairement l'initiative de ce double essor. » Et encore : « Dans toute existence normale, l'affection domine sans cesse la spéculation et l'action, quoique leur intervention lui soit indispensable pour subir et modifier les impressions extérieures. C'est donc là que doit être finalement rapporté chaque pas théo-
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rique ou pratique. Notre évolution consistant, au fond, à développer notre unité, il faut traiter comme avortés, ou regarder comme purement préparatoires, tous les progrès de l'intelligence et de l'activité qui n'influent point sur le sentiment, source exclusive d'une telle harmonie. »
Si le grand public ignore le positivisme, les personnes quelque peu instruites l'imaginent comme un grotesque fétichisme de la science, avec des mandarins à boutons multiformes pour prêtres omnipotents. C'est là une utopie d'intellectuel, d'un Renan, par exemple ; mais non la conception d'un génie aussi largement humain qu'Auguste Comte. Qu'on lise donc la Politique, notamment ceci :
« Au fond, les superbes aspirations de l'intelligence à la domination universelle, depuis que la grande unité théologique s'est irrévocablement rompue, n'ont jamais pu comporter aucune réalisation, et n'étaient susceptibles que d'une efficacité insurrectionnelle contre un régime devenu rétrograde. L'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir : quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se dispenser d'assister une passion quelconque. En effet, le commandement réel exige, pardessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ; il faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs. Les utopies métaphysiques, trop accueillies chez les savants modernes, sur la prétendue perfection d'une vie purement contemplative, ne constituent que
d'orgueilleuses illusions, quand elles ne couvrent pas de coupables artifices. Quelque réelle que soit, sans doute, la satisfaction attachée à la seule découverte de la vérité, elle n'a jamais assez d'intensité pour diriger la conduite habituelle; l'impulsion d'une passion quelconque est même indispensable à notre chétive intelligence pour déterminer et soutenir presque tous ses efforts. Si cette inspiration émane d'une affection bienveillante, on la remarque comme étant à la fois plus rare et plus estimable; sa vulgarité empêche, au contraire, de la distinguer quand elle est due aux motifs personnels de gloire, d'ambition ou de cupidité : telle est, au fond, la seule différence ordinaire. Lors même que l'impulsion mentale résulterait, en effet, d'une sorte de passion exceptionnelle pour la pure vérité, sans aucun mélange d'orgueil ou de vanité, cet exercice idéal, dégagé de toute destination sociale, ne cesserait pas d'être profondément égoïste. J'aurai bientôt lieu d'indiquer comment le positivisme, encore plus sévère que le catholicisme, imprime nécessairement une énergique flétrissure sur un tel type métaphysique ou scientifique, dans lequel le vrai point de vue philosophique fait hautement reconnaître un coupable abus des facilités que la civilisation procure, pour une tout autre fin, à l'existence contemplative...
« D'après l'interprétation positive du grand principe organique, l'esprit ne doit essentiellement traiter que les questions posées par le cœur pour la juste satisfaction finale de nos divers besoins. L'expérience
a déjà trop démontré que, sans cette règle indispensable, Tesprit suivrait presque toujours sa pente involontaire vers les spéculations oiseuses ou chimériques, qui sont en même temps les plus nombreuses et les plus faciles. Mais, dans son élaboration quelconque de chaque sujet ainsi proposé, Tesprit doit rester seul juge, soit de la convenance des moyens, soit de la réalité des résultats. Cestuniquement àlui qu'il appartient d'apprécier ce qui est pour prévoir ce qui sera, et de découvrir les procédés d'amélioration. En un mot, l'esprit doit toujours être le ministre du cœur et jamais son esclave. Telles sont les conditions corrélatives de l'harmonie finale instituée par le principe positif. »
Ainsi donc, le vrai savant, le vrai philosophe, précisément parce qu'ils savent tout ce qu'il importe de savoir, seront sans présomption. Les réalités ne peuvent susciter que des sentiments réels. « Loin d'exciter un vain orgueil, l'initiation encyclopédique doit développer une profonde humilité, d'après le contraste permanent entre la difficulté des vrais problèmes et la faiblesse des moyens humains, en écartant les questions oiseuses, qui dissimulent l'insuffisance. Bornant l'élaboration analytique à préparer la construction synthétique, elle subordonne la spéculation à l'action en vue de l'afîection, dont elle consolide l'empire en systématisant la soumission, d'abord forcée, puis volontaire. »
Si je multiplie les citations, c'est qu'on ne fait jamais mieux comprendre Auguste Comte que par lui-même.
On l'a donné comme un maître à exploiter le prolétariat. Les socialistes, qui ne le connaissent pas, ou mal, s'en tiennent à cette opinion préconçue, quand ils en ont une. Il y a peut-être aussi que Comte est vraiment un émancipateur. Un jour, M. Jaurès, voulant sans doute effaroucher un prolétaire de son présumé prestige de docteur en Sorbonne, disait à un ouvrier positiviste : « Il n'y a plus que vous pour être encore positiviste ». On verra bien.
L'évangile d'exploitation capitaliste, c'est l'économie politique. Or voici ce qu'en dit Auguste Comte, dans son Cours. Les socialistes n'en ont pas fait une critique plus serrée, plus décisive :
« L'économie politique a également son mode spécial de systématiser l'anarchie; et les formes scientifiques qu'elle a empruntées de nos jours ne font, en réalité, qu'aggraver %un tel danger, en tendant à le rendre plus dogmatique et plus étendu. Car cette prétendue science ne s'est point bornée, quant au passé, à critiquer d'une manière beaucoup trop absolue, la politique industrielle des anciens pouvoirs européens qui, malgré ses inconvénients actuels, avait certainement exercé longtemps une influence utile, et même indispensable au premier développement industriel des sociétés modernes. Il y a bien plus : l'esprit général de l'économie politique, pour quiconque l'a convenablement apprécié dans l'ensemble des écrits qui s'y rapportent, conduit essentiellement aujourd'hui à ériger en dogme universel l'absence nécessaire de toute intervention régulatrice
quelconque, comme constituant, par la nature du sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontané de la société ; en sorte que, dans chaque occasion grave qui vient successivement à s'offrir, cette doctrine ne sait répondre, d'ordinaire, aux plus urgents besoins de la pratique, que par la vaine reproduction uniforme de cette négation systématique, à la manière de toutes les autres parties de la philosophie révolutionnaire. Pour avoir, plus ou moins imparfaitement, constaté dans quelques cas particuliers, d'une importance fort secondaire, la tendance naturelle des sociétés humaines à un certain ordre nécessaire, cette prétendue science en a très vicieusement conclu l'inutilité fondamentale de toute institution spéciale, directement destinée à régulariser cette coordination spontanée, au lieu d'y voir seulement la source première de la possibilité d'une telle organisation. » Si l'antagonisme des classes ouvrière et bourgeoise est dû aussi à l'anarchie économique spontanéeque fit surgir le machinisme et aux excitations qui enveniment « cette fatale séparation, en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes laborieuses », Auguste Comte n'hésite point à signaler « cette scission croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées des tra-
vailleurs ». Et il ajoute : « Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs... Cette immense lacune se fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public, d'importants monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux, pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée d'après une véritable équité... Il faut surtout remarquer l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. »
Auguste Comte est bien un philosophe du peuple, pour le peuple.