‹ Auguste Comte et son œuvre [microform]; le positivismeChapitre 6 sur 17 · LA PHILOSOPHIE POSITIVE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE POSITIVE

Auguste Comte seul a pu résumer son œuvre. On lira donc,dans cet ordre, quatre petits livres : Discours sur r esprit positif y Discours sur Vensemble du positivisme. Catéchisme positiviste, Appel aux conservateurs (i). Il n'y a pas de meilleur résumé de la doctrine.

Mais ceux qui ont la noble ambition d'être des éducateurs ou des organisateurs, ou même ceux qui se permettent seulement de « trancher en sociologie » doivent lire l'œuvre tout entière, la relire, la méditer^ s'en pénétrer jusqu'aux moelles. On n'en épuise jamais la substance.

Je ne puis que donner un vague aperçu de cette œuvre colossale, qui embrasse tout ce qui tient à

(i) Chez Vigot, éd., 23, place de l'École-de-Médecine et à la Revue positivisîet 2, rue Antoine-Dubois.

l'homme défini à travers l'Humanité, c'est-à-dire tout ce qui est concevable et démontrable.

Cette Somme définitive a cinq parties : philosophie, sociologie, politique, religion et morale. Cet ensemble seulement est le positivisme, car « ce n'est que par sa force d'ensemble qu'une doctrine quelconque peut parvenir à diriger la société ».

Marquons d'abord que « positif » signifie à la fois : « réel, utile, certain, précis, organique, relatif et même sympathique ». Ce terme s'oppose à « négatif ».

Dans son livre Auguste Comte et le positivisme,

qui fut traduit en français par le docteur Georges Clemenceau, J. Stuart Mill caractérise ainsi la philosophie positive :

xNous ne connaissons rien que des phénomènes, et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative et non pas absolue. Nous ne connaissons ni l'essence, ni le mode réel de production d'aucun fait : nous ne connaissons que les rapports de succession ou de similitude des faits, les uns avec les autres. Ces rapports sont constants, c'est-à-dire toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d'antécédents et de conséquents, sont ce qu'on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d'eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent pour nous impénétrables.

Ainsi donc, la règle fondamentale de la philosophie

positive est que « toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énonciation d un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible ». Ses principes mêmes ne sont plus que de véritables faits, « seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien ».*Bref, l'esprit positif « consiste essentiellement à substituer partout, à l'inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois, c'est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés ». En renonçant définitivement à la vaine poursuite des pourquoi, le philosophe s'appliquera mieux à établir les comment. / *

Telle est « la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence ».

Des métaphysiciens superficiels ont objecté que rexclusion de la recherche des causes premières était la négation même de la philosophie. On a pu leur répondre par cette définition de Kant, le plus grand des métaphysiciens : « La philosophie est la science des limites de l'esprit ».

Quand l'homme s'inquiète précisément de ce qu'il ne peut connaître, c'est que son intelligence est déréglée. Car ce qu'il ne peut connaître, il est évident qu'il n'a pas besoin de le connaître. Ce qui lui est accessible seul lui est utile. Il faut se soumettre. « Prolongement de la raison publique », la philosophie positive est la systématisation du bon sens.

Littré a bien montré le rôle de la philosophie positive {la Science au point de vue philosophique) :

D'après Comte, la positivité, élevée à la conscience d'elle-même, doit devenir la maîtresse universelle des esprits en généralisant la méthode, en coordonnant le savoir, en déterminant le but. Généraliser la méthode, c'est donner à la philosophie la même méthode qu'aux sciences particulières; coordonner le savoir, c'est disposer les sciences suivant leur hiérarchie, et déterminer le but, cest établir que nous devons à la fois nous soumettre aux lois naturelles avec toute l'humilité qui convient à notre faiblesse, et les faire servir à notre bien avec toute la force intellectuelle qui nous est propre.

Auguste Comte devait s'en tenir à la seule méthode qui pût être généralisée, car il avait reconnu que « tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, sont assujettis d'une manière continue à des lois rigoureusement invariables ». Rigoureusement, remarquons-le, non absolument.

La science se compose de lois, non de faits. « bne carrière n'est pas un édifice. » On ne juge pas du supérieur par l'inférieur. Savoir pour savoir est de la sottise, quand ce n'est pas du parasitisme. Accumuler des faits, des statistiques, ce n'est qu'augmenter la confusion, obscurcir, non éclairer. Comte nous invite à « élaguer beaucoup d'acquisitions oiseuses ». Ce qui domine toujours sa pensée, en science comme en politique, c'est le sentiment que « si le passé a dû surtout développer les forces, l'avenir devra surtout

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les régler ». 11 ne faut « induire que pour déduire, afin de construire » ; il ne faut « savoir que pour prévoir, afin de pourvoir ».

II s'est donc attaché à coordonner le savoir, et il v a admirablement réussi. Sa classification des sciences manifeste l'homogénéité du savoir humain. Elle fixe la hiérarchie des sciences, en procédant du simple au composé, de la généralité décroissante à la complication croissante, du monde à l'homme, — soit : mathématique, mécanique, physique, chimie, biologie, sociologie, morale. C'est également l'ordre historique de la constitution positive de chacune de ces sciences, et donc Tordre didactique dans lequel elles doivent être enseignées, puisque Tindividu répète révolution de l'espèce en passant successivement par l'état fictif, l'état abstrait et Tétat positif. « L'onlogénie, ont dit depuis les embryologistes, est une phylogénie en raccourci. »

Déterminer le but fut une des premières préoccupations du Maître. Le 28 septembre 1809, il écrivait à son ami Valat : « Je ferais très peu de cas des travaux scientifiques, si je ne pensais perpétuellement à leur utilité pour l'espèce humaine. »

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