LA SOCIOLOGIE POSITIVE
Par là, il arrive à la sociologie, qui constitue l'unité
fondamentale.
Ce qui comprend tout, ce qui est essentiel, c'est donc la sociologie. « Si les lois de la sociologie pouvaient nous être assez connues, dira-t-il, elles seules suffiraient pour remplacer toutes les autres, sauf les difficultés de déduction. »
La mémorable découverte de la loi des trois états a fondé la sociologie, qui universalise le mode de penser positif en étendant aux sciences morales et sociales la méthode des autres sciences.
Auguste Comte n'a accompli son « immense course objective » que pour aboutir à la sociologie. En montrant ainsi que la régénération mentale doit être la base de la reconstitution sociale, il se met à part des nombreux réformateurs sociaux de son temps, et bien au-dessus.
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La positivité tend « à réduire les variations apparentes de qualité à de simples différences de quantité ». Elle nous fait retrouver la constance au milieu de la variété ; en politique, elle satisfait aux exigences simultanées de l'ordre et du progrès. Dans la Politique on lit : « L'invariabilité de l'ordre universel serait directement incompatible avec toute autre appréciation des modifications qu'il comporte. Si la qualité était radicalement irréductible à la quantité, comme le répètent, d'après Kant, les penseurs littéraires et ontologiques, il n'existerait réellement aucune règle générale, et la notion des lois naturelles se trouverait bouleversée. En un mot, toute prévision rationnelle deviendrait alors impossible, et la science se bornerait au pur empirisme, aussi dépourvu d'inductions que de déductions. »
Les phénomènes sociaux sont les plus complexes, les plus imparfaits, et donc les plus modifiables. Cette modificabilité relative ne va pas à l'encontre de la loi de constance universelle établie par M. R. Quinton, elle la confirme. « L'ordre le plus noble perfectionne le plus grossier en s'y subordonnant » : Auguste Comte a résumé là toute la sagesse humaine, à la fois théorique et pratique,
La méthode de la sociologie, je le rappelle, est celle de toutes les autres sciences. Les quinze grandes lois générales de la philosophie première s'y appliquent exactement. Objectivement, on y déduit, observe, expérimente, énumère, classe, compare, et on y combine, subjectivement, la logique des idéaux, des sen-
timents, des images et des signes ; mais surtout, avant tout, on y suit pour continuer. La méthode particulière, qui lui est le plus propre, est celle de filiation, ou historique. « On ne peut bien apprécier ce qui est sans le rattacher d'une part à ce qui a été, d'une autre à ce qui sera. » La société, comme l'homme, évolue, elle ne se transforme point. L'esprit révolutionnaire n'est que de négation. On n'agit sur la société que dans son intensité et sa vitesse. Entendons l'intensité dans les phénomènes statiques et la vitesse dans les phénomènes dynamiques. C'est ainsi que ^tout ordre réel est spontanément modifiable diaprés son propre exercice» et que « le progrès n'est que le développement de l'ordre». Ordre et progrès, c'est-à-dire liaison et extension; carFextension sans liaison,c'est dispersion. « Pour la nouvelle philosophie, Tordre constitue sans cesse la condition fondamentale du progrès ; et, réciproquement, le progrès devient le but nécessaire de l'ordre: comme, dans la mécanique animale, l'équilibre et la progression sont mutuellement indispensables à titre de fondement ou de destination. »
Il y a donc une sociologie statique et une sociologie dynamique.
L'état statique, dit Littré, peut exister sans l'état dynamique, ainsi que cela se voit chez plusieurs sociétés contemporaines, mais l'état dynamique ne peut exister sans l'état statique; et une société dans laquelle l'état statique serait incessamment bouleversé ne donnerait heu a aucun phénomène dynamique; c'est ainsi que l'ordre est essentiellement nécessaire au progrès.
yi.
Cest seulement en reconnaissant les conditions de l'ordre, si nettement déterminées par Auguste Comte, notamment dans le tome deuxième de la Politique, qu'on peut accélérer l'évolution sociale.
L'axiome élémentaire de la sociologie statique, c'est que la société se compose de familles et non d'individus.
Pour la sociologie, rindividu n'est qu'une abstraction, car «toute force sociale quelconque résulte d'un concours plus ou moins étendu ». Il n'y a de proprement individuel que la force physique qui, socialement, ne compte pas.
Mais « si l'organisme social est collectif dans sa nature, il est individuel dans ses fonctions ». Et ainsi, €n se soumettant, l'individu peut quelque chose pour le progrès.
Voici où mtervient la sociologie dynamique. Lisons dans la Politique :
« Quand une ligne a beaucoup d'asymptotes, comme le permet souvent une équation fort simple, leur connaissance totale fournit d'abord de précieuses lumières envers sa figure générale, dont une telle construction oflre une approximation indispensable. Mais cette ébauche rectiligne ne peut jamais dispenser d'une étude directe et spéciale de l'orbite curviligne, où elle laisse toujours indécises beaucoup d'importantes questions. Il en serait bien plus ainsi si la politique voulait systématiser directement sa marche, d'après la seule sociologie statique, qui ne peut lui fournir qu'un vaste groupe d'asymptotes, nécessaire-
ment communes à une foule de routes très différentes, entre lesquelles il faut pourtant choisir. Ce choix définitif, l'unique guide immédiat de notre pratique sociale appartient exclusivement à la sociologie dynamique. Quoiqu'elle doive toujours étudier le progrès comme le simple développement de Tordre déjà défini, cette appréciation plus précise peut seule nous apprendre quels sont, à chaque époque, les pas praticables vers un tel type, et quelle marche convient à leur accomplissement. Outre qu'elle éclaircit et consolide la notion de l'état normal, elle institue l'unique voie qui puisse nous préserver à la fois de la rétrogradation et de l'anarchie, entre lesquelles nous laisserait toujours osciller la conception statique, où le temps n'entre jamais. »