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LA POLITIQUE POSITIVE

Le positivisme considère Tidée de droit personnel, que la métaphysique et la Révolution ont exagérée jusqu'à l'aliénation mentale, comme fausse autant qu'immorale, parce qu'elle présuppose l'individualité absolue.

« Le positivisme, lit-on dans le Catéchisme, n'admet jamais que des devoirs, chez tous, envers tous. Car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondée sur l'individualité. Nous naissons chargés d'obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s'accumuler avant que nous puissions rendre aucun service. Sur quel fondement humain pourrait donc s'asseoir l'idée de droit, qui supposerait raisonnablement une efficacité préalable ? Quels que puissent être nos efforts, la plus

longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu'après une restitution complète que nous serions dignement autorisés à réclamer la réciprocité des nouveaux services. Tout droit humain est donc absurde autant qu'immoral. Puisqu'il n'existe plus de droits divins, cette notion doit s'efFacer complètement, comme purement relative au régime préliminaire, et directement incompatible avec Tétat final, qui n'admet que des devoirs, d'après des fonctions. »

On n'a jamais qu'un droit : celui de faire tout son devoir. « Les justes garanties individuelles résultent seulement de cette universelle réciprocité d'obligations, qui reproduit l'équivalent moral des droits antérieurs, sans offrir leurs graves dangers politiques. »

Auguste Comte ajoute encore, dans la Politique : « Envisagé politiquement, le principal caractère du positivisme consiste à substituer partout les devoirs aux droits, comme les lois aux causes, d'après l'élimination radicale des volontés arbitraires, afin que le relatif remplace l'absolu. Tout digne citoyen devient alors un fonctionnaire social, exerçant à la fois un office spécial et une sage participation à l'économie générale. Confiance et responsabilité constituent toujours la double condition du service humain, où l'indépendance et le concours se concilient radicalement. La puissance et la richesse étant constamment rapportées à leur destination sociale, leur concentra-

tion personnelle et leur juste inviolabilité sont aussitôt reconnues indispensables à leur efficacité civique, où de grands devoirs exigent de grandes forces. C'est ainsi que l'universelle prépondérance du point de vue humain ennoblit et consolide à la fois l'obéissance et le commandement. »

Aujourd'hui, nous voyons ce que produit le suffrage universel. Ce n'est que du bon sens de le condamner. Il y a soixante ans, il y fallait plus. C'est là que le génie de Comte s'atteste. Il a tout prévu de notre lamentable anarchie parlementaire. Il déclare radicalement absurde de faire désigner les compétents par les incompétents, les supérieurs par les inférieurs, de livrer la défense de l'intérêt général aux compétitions d'intérêts particuliers, de rompre la continuité, de supprim.er la responsabilité gouvernementale et de paralyser l'autorité dirigeante. «Le régime parlementaire fait passer l'anarchie de l'état aigu à l'état chronique. » Cela s'est vérifié, ce semble.

Sa perspicacité est tellement sûre qu'elle tient de la divination. Voyez, par exemple, ce qu'il écrit, après le Coup d'Etat, à son disciple et ami Célestin de Blignères : « Tout consiste en ce que le dictateur est devenu mamamouchi, croyant avoir acquis l'hérédité d'après le vœu des paysans français dont la décision n'est pas plus efficace que s'ils avaient voté deux cents ans de vie ou l'exemption de goutte ; ce jeu à l'Empire sera sans doute fort dispendieux et son issue sera tragique, mais sans qu'il en soit plus sérieux. »

Le positivisme substitue donc aux vaines disputes

sur la possession du pouvoir l'examen des règles nécessaires à son sage exercice. « Dissipant toute discussion vaine et orageuse sur l'origine et l'étendue des possessions, il établit directement les règle morales relatives à leur destination sociale. La répartition des forces réelles, surtout temporelles, est tellement supérieure à notre intervention, que nous consumerions notre courte vie en débats stériles et interminables si notre principale sollicitude s'appliquait à rectifier, sous ce rapport, les imperfections de l'ordre naturel. En quelques mains que réside un pouvoir quelconque, ce qui intéresse essentiellement le public c'est son utile exercice ; et, à cet égard, nos efforts comportent beaucoup plus d'efficacité. D'ailleurs, en réglant la destination, on réagit indirectement sur la possession, qui l'affecte accessoirement. » (/a Politique.)

Dans l'ordre économique, Auguste Comte proclame que la richesse, — comme le travail, comme le talent — « étant sociale dans sa source doit l'être dans sa destination pour être employée avec une digne indépendance au service de la Famille, de la Patrie et de l'Humanité».

Un positiviste, le docteur Robinet, a écrit {la Philosophie positive) :

La propriété n'est ni de droit divin, ni de droit métaphysique, ;m5 uti et abutendi; elle a un caractère relatif, et c'est une fonction sociale, une charge personnelle dont l'exercice est subordonné à l'intérêt général ou au bien public.

On ne recherchera pas, comme Proudhon s'y est usé, une impossible égalité de répartition, non plus qu'à réaliser une justice absolue; mais on tâchera à faire surgir la plus grande force sociale dont tous bénéficieront. La question sociale est une question d'organisation et de production, non de répartition plus ou moins juste.

Dans l'appropriation individuelle et la concentration des capitaux, A. Comte voit surtout le meilleur mode de conservation et de production. Mais le capitaliste n'est qu'un fonctionnaire, un administrateur des biens sociaux. Il a des comptes à rendre. Les richesses ne lui sont laissées qu'en dépôt pour les faire fructifier. S'il en abuse, c'est-à-dire s'il n'en fait qu'un usage personnel, immoral, la société exercera son droit éminent d'expropriation et de confiscation. Le pouvoir spirituel, appuyé sur une opinion publique puissamment organisée, prononcera aussi, contre le dilapidateur du capital social, la terrible excommunication. Les corporations, de leur côté, le boycotteront. Voilà des freins suffisants pour empêcher le patriciat industriel et financier de se transformer en une ploutocratie parasitaire, corruptrice et

tyrannique.

Au vote dissolvant, à l'hérédité naturelle, de hasard, Auguste Comte propose de substituer l'hérédité sociocratique, de choix. Les détenteurs, —en principe inamovibles, — d'offices ou de capitaux désigneront toujours librement leurs successeurs, sous la sanction des supérieurs. Dans la Politique, le Maître pré-

cise : « Chaque fonctionnaire doit accomplir cette désignation sept ans avant sa retraite, religieusement fixée à soixante-trois ans, afin de subir dignement le contrôle universel qui devra toujours respecter sa décision quelconque. Il serait d'ailleurs superflu de rappeler ici la liaison normale d'une telle attribution avec la double faculté de tester et d'adopter. »

La liberté de tester surtout est une des plus urgentes libertés positives à rétablir. L'école empirique de Le Play se rencontre là avec le positivisme et tous ceux qui se préoccupent de reconstituer les grandes forces sociales.

En effet, il importe d'arrêter l'émiettement de la propriété terrienne comme la dispersion des capitaux. D'autre part, les fils à papa jouisseurs donnent trop souvent au peuple le répugnant spectacle d'un parasitisme dépravant. C'est de là, n'en doutons point, que proviennent l'envie et la haine qu'exaspère encore une basse démagogie. Plus une classe a de pouvoirs, plus elle a de devoirs. Et les grands devoirs exigent de grandes forces. La bourgeoisie le sentira mieux quand elle sera réduite à un patriciat peu nombreux, mais très actif et très puissant, d'entrepreneurs et de banquiers. C'est ce patriciat qui assumera le pouvoir temporel, résumé d'abord dans une dictature.

Pour la petite bourgeoisie, elle doit se fondre dans le prolétariat producteur.

Le travail est aussi une fonction publique. Il n'y a pas de fonctions privées : « Tout travail utile doit être considéré comme une fonction publique, qui libre-

ment acceptée doit être remplie avec dévouement. » Si les travailleurs ont des devoirs, ils ont aussi des garanties. En dehors de l'atelier, l'ouvrier fait toujours partie de la société. Le salaire n'épuise point toute la responsabilité de l'entrepreneur à Tégard de rouvrier, ni l'exécution du labeur convenu toute la reconnaissance de l'ouvrier àl'égard de l'entrepreneur. « Dévouement des forts aux faibles, prescrit A. Comte, vénération des faibles pour les forts. » L'argent ne saurait être mesure du dévouement et de la vénération.

Je ne puis, on l'entend bien, rappeler ici toutes les vues sociales d'Auguste Comte. Que d'aberrations, de désordres et de souffrances seraient évités à notre pays si elles étaient connues I

C'est toujours socialement que le positivisme envisage les problèmes sociaux. A le dire, cela paraît un truisme; en fait, ce n'est pas une des moindres originalités de cette doctrine régénératrice. Pour s'en convaincre, il suffit d'évoquer, par exemple, toutes les insanités qui se débitent présentement sur le mariage. Le mariage est avant tout un acte social. Pour l'individu, il n'a qu'à y chercher son perfectionnement par la soumission. « Le mariage est l'amélioration de l'homme par la femme », définit A. Comte. Il est aussi la dignité de la femme garantie, le sort de Tenfant assuré. « L'homme doit nourrir la femme. »

Auguste Comte réprouve donc énergiquement le divorce, même pour les cas exceptionnels qui semblent le justifier, 4< car l'idée du changement y pro-

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voque ». Avec le catholicisme, il est pour le mariage indissoluble. « Entre deux êtres aussi complexes et aussi divers que Thomme et la femme, ce n'est pas trop de toute une vie pour se bien connaître et s'aimer dignement. » Il va même plus loin en préconisant le veuvage éternel.

On le voit, entre une démocratie anarchique et une aristocratie rétrograde, le positivisme se propose d'instituer une sociocratie organique.

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