M. STUART MIIJ. ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE
Le second point que je me propose de discuter, c'est la théorie psychologique de M. Mill. Là il abandonne complètement M. Comte. Aux raisonnements qui découlent nécessairement de l'ensemble des idées scientifiques, il substitue des raisonnements à lui, et naturellement, selon nous, il tombe dans l'erreur.
Voici le nœud de la question. M. Comte avait considéré la psychologie, non comme une science à part, mais simplement comme une branche de la physiologie. Il avait dit que la méthode qu'on prétendait être propre à la psychologie (l'observation de soi-même) était une méthode fausse, qui n'amènerait jamais à aucun résultat scientifique, et que, n'ayant ainsi aucune méthode rationnelle qm lui soit propre, elle ne pouvait naturellement pas constituer une science. Pour contester la place que la psychologie occupe dans la classification de M. Comte, il fallait commencer par contester l'irrationnalité de l'observation de soi-même. C'est au;^si ce que fait .M. Mill. Il consacre une page entière à la démonstration de cette proposition : qu'il est impossible de se passer du moyen d'observation qui de tout temps a été employé par les psychologues. Cette démonstration n'est pas concluante, car elle pèche par plusieurs points.
Pour qu'une méthode d'observation soit scientifique, il faut qu'en ra[ipliquant on puisse arrivera établir des lois. C'est là le critérium le plus infaillible. Toutes les fois que, dans n'importe quelle science, nous introduisons un moyen d'observation que nous considérons comme général, il faut prouver que ce moyen permet d'observer les phénomènes avec assez de précision et de détail pour qu'il soit possible d'en déduire une loi, au moins empirique. Sans cette condition indispensable, ce ne serait qu'un jouet et non un instrument ulile à la science exacte. Or la méthode d'observation psychologique ne satisfait pas à ces conditions. Jamais elle ne permettra d'établir une loi dans l'acception
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scientifique du mot; et la meilleure preuve c'est qu'aucune loi sérieuse n'a été établie par les psychologues. Ce fait seul suffit pour en démontrer la stérilité. S'il était réellement possible d'arriver à quelque résultat certain par l'observation de soi-même, les grands penseurs des siècles passés, qui ont étudié leurs fonctions intellectuelles bien plus que ne l'ont fait M. Bain et M. H. Spencer, pour lesquels M. Mill professe une si grande admiration, auraient dû plutôt fonder la science psychologique. Depuis Platon et Aristote, les efforts tentés dans tous les pays par des hommes de génie auraient suffi pour construire à la psychologie un édifice scientifique dix fois plus grand et plus complet que celui de la physique et de la chimie moderne. Pourquoi donc en a-t-il été autrement? C'est une question à laquelle M. Mill ne s'arrête pas et à laquelle il aurait dû s'arrêter, car rien n'est plus instructif que les exemples de l'histoire. Pour nous, nous n'hésiterons pas à répondre à cette question, en disant, avec M. Comte, que la psychologie était sur un chemin ^ans issue. En effet, avant d'aborder l'étude sérieuse d'un phénomène, il faut connaître le caroctèfe de ce que l'on va étudier; or les psychologues, qui ont introduit l'observation de soi-même, n'ont pas eu la moindre notion de ce qu'étaient les phénomènes intellectuels. Ce n'est que la physiologie moderne qui, détruisant l'hypothèse d'une âme distincte de l'organisme , nous a montré la relation intime existant entre l'encéphale comme organe et l'intelligence comme fonction. 11 est évident que la conception erronée de l'ordre des phénoujôues intellectuels n'a pu produire qu'une méthode d'observation erronée. Il est vrai que, par une coïncidence fortuite, une méthode erronée aurait pu donner de bons fruits; mais nous allons tâcher de montrer qu'il n'en est pas ainsi.
L'âme moderne, l'âme des physiologistes, qui est liée i l'organi-me, doit nécessairement se trouver sous l'in-
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flueiice des phénomènes vitaux. C'est là un lait assez évident pour qu'il ne soit pas utile de le démontrer. Parmi ces phénomènes, il y en a un dont il (auL tenir grandement compte, bien qu'il soit le moins étudié de tous, c'est l'individualité. (Iliaque organisme a des traits à lui propres, et ces traits, quoique régis par des lois générales, ne se combinent jamais de la môme façon dans d'autres organismes. Un fait analogue doit exister et existe en effet pour l'âme, c'està-dire pour la manifestation la plus complexe de l'organisme. Eh bien, comment pourrait-on par l'observation psychologique déterminer la limite de l'idiosyncrasie? Comment, dans ce dédale inextricable, démêler ce qui est général de ce qui est particulier? C'est là une première difficulté; mais bien d'autres vont surgir encore. Entre les phénomènes normaux et les phénomènes morbides il n'y a, comme dans toute série ininterrompue, de dilîérences caractéristiques qu'aux termes extrêmes; dans les termes moyens le passage est insensible, et cela dans la dynamique vitale plus encore que dans la statique. Quel serait donc, avec l'observation psychologique, le moyen de dis'inguer ce qui est normal de ce qui est pathologique? Entin, nous savons très-bien que tous les organes de l'être vivant sont continuellement soumis à l'action perturbatrice du monde extérieur; c'est au milieu d'un combat, dans lequel il n'est pas toujours vainqueur, que l'organisme accomplit son développement. P]st-il possible au [>sychologue le plus consciencieux de faire abstraction de ces influences continuellement différentes qui atteignent d'abord l'organe et n'altèrent la fonction que par son intermédiaire?
Ces difficultés pratiques, importantes d'ailleurs |iar ellesmêmes, ne sont vraiment insuriiiontables que parce qu'elles dépendent d'une erreur theoritpic très-grave. Tout pliénomène vital doit être considéré à deux points de vue, ce
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phénomène ayant toujours deux côtés distincts : le côté statique et le côté dynamique. Ce n'est qu'en les complétant l'un par l'autre que nous arrivons à nous former une idée do l'être vivant, car les fonctions ne constituent que la vk et les organes ne constituent que l'être qui peut vivre. Il est évident que plus une fonction devient complexe, plus il est nécessaire d'en étudier le siège, pour en comprendre les rapports avec d'autres fonctions, avec d'autres organes. Cette nécessité se fait surtout sentir dans l'étude des fonctions intellectuelles, auxquelles semblent concourir toutes les parties de l'organisme. Et justement la méthode psychologique ne répond pas à cette nécessité; elle n^éludie que la fonction, et, qui plus est, par sa nature même, elle ne peut étudier que la fonction. Jamais on n'a vu les psychologues lier d'une manière scientifique les données anatomiques à. leurs observations. Il est vrai qu'on trouve souvent, dans leurs ouvrages, des considérations soit sur l'encéphale, soit sur les organes des sens, mais ces considérations ne se justifient pas et ne s'appliquent à rien; bien plus, elles semblent gêner les méditations psychologiques et embrouiller la question au lieu de l'éclaicir. Il est facile de voir, d'ailleurs, qu'il ne peut en être autrement. Ce que nous connaissons de la structure des organes qui intéressent directement la psychologie est très-loin d'être suffisant pour donner une explication quelque peu sérieuse des manifestations intellectuelles même simples, à plus forte raison des phénomènes que les psychologues cherchent k étudier. Avant d'aborder du premier coup les questions les plus complexes de la vie intellectuelle , les psychologues auraient dû se rendre maîtres des questions simples ; au lieu de s'ingénier à bâtir le toit de l'édifice, il serait infiniment plus rationnel de commencer à élever l'édifice lui-même.
Parmi les questions que, dan:- l'état actuel de la science,