M. STUART MILL ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE
on peut poser, il y en a un certain nombre qui sont de première importance pour la théorie psychologique ; je dirai plus, sans lesquelles cette théorie n'est pas possible. Je n'en citerai qu'une, peut-être la plus fondamentale de toutes, c'est la question de la localisation des facultés intellectuelles. Décomposer les phénomènes psychologiques en éléments simples, irréductibles, doit élre en effet le premier mot d'une science qui s'occupe de ces phénomènes. Or, cette analyse n'est possible que si l'on n'isole pas la fonction de l'organe; car, pour savoir si une fonction est simple ou complexe, nous n'avons qu'un seul moyen : reconnaître si elle est le résultat d'un ou de plusieurs organes. La localisation des diverses facultés de l'intelligence est une étude qu'on pourrait croire relativement facile, et pourtant les dernières discussions qui se sont élevées h propos de l'aphasie, nous démontrent qu'elle est encore d'une extrême complexité. Ne semble-t-il donc pas prématuré de vouloir établir des lois losilives dans l'ordre des idées logiques, esthétiques et autres, lorsque nous ne sommes pas encore d'accord sur les faits qui doivent nous conduire à démontrer l'existence de ces idées comme espèces distinctes?
il faut remarquer ici une circonstjnce importante. Les questions psychologiques dont nous parlons, et d'autres questions de ce genre, n'ont jamais occupé ti;érieusement les psychologues, ce sont les physiologistes et les médecins qui les ont traitées. La raison m'en paraît naturelle ; c'est que dans ces questions, réellement scientifiques, puisqu'elles touchent également à la statique et à la dynamique animales, l'observation de soi-même ne peut plus jouer de rôle important. Là, sans une minutieuse étude anatomique et sans l'expérimentation telle qu'elle se pratique en physiologie, il n'y a pas moyen d'avancer.
Ici se place naturellement une objection à laquelle il faut répondre', car les psychologues ne manquent jamais de la
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faire. Ils ont dit souvent qu'aucune loi anatomique ou physiologique ne nous expliquera les combinaisons logiques des idées, les phénomènes connus sous le nom de conscience, etc., qu'il y a là un monde autre que le monde organique, que ce monde a des lois à lui, et que, par conséquent, pour établir ces lois, il faut employer des méthodes d'investigation particulières. Dans cette objection il y a du vrai, mais il y a aussi du faux. Il est vrai que la science physiologique, quel qu'en soit le développement, ne résoudra probablement jamais les problèmes posés par les psychologues; elle ne nous rendra jamais compte du passage des sensations du monde extérieur dans notre conscience, elle ne nous dira jamais ce que c'est que l'unité du moi. Mais ces problèmes sont-ils bien posés? là est toute la question , et il est permis d'en douter, car aucun des éléments de ces problèmes n'est encore connu. Il ne suffit pas de dire que la conscience est un fait, pour la classer parmi les choses qui peuvent être expliquées : l'harmonie qui existe dans la nature est un fait aussi, et pourtant personne ne voudra répondre à cette question : Qu'est-ce que l'harmonie cosmique? Il y a des faits réels et des faits ■qui ne sont que conventionnels; c'est à cette dernière catégorie qu'appartiennent la plupart des faits que les psychologues étudient. Leurs problèmes sont donc insolubles, justement parce qu'ils sont chimériques, et les progrès dans la science physiologique auront pour mission non de les résoudre, mais de leur donner une autre forme, comme la chimie moderne a donné une autre forme au fameux problème des transmutations métalliques. Tout ce que les psychologues ont posé jusqu'à présent comme faits d'observation, et ici je n'excepte ni les travaux de M. Bain, ni ceux de M. H. Spencer, ne sont que des données essentiellement empiriques sur certains côtés des phénomènes j)sychiques. Je dis avec intention certains côlés, car il n'y a