M. STUART MILL KT L\ PHILOSOPHIE POSITIVE
psychologie mûderne étudiera les lonclions de l'encépliale; c'est ce que M. Comte a voulu dire en substituant la phrénologie à la psychologie, non pas, bien entendu, la phrénologie telle qu'on la comprend vulgairement, mais la phrénologie scientifique qui ne serait qu'une branche de la physiologie. M. Mill trouve cette idée tellement absurde, qu'il dit avoir honte d'avouer qu'elle vient d'un penseur de la force de M. Comte. Pourtant, c'est une des idées du maître que ses disciples n'auront pas à rétracter. M. Mill confond la phrénologie avec la craniologie, l'étude sérieuse du cerveau avec les hypothèses insoutenables de Gall. S'il est ridicule de rechercher sur le crâne des bosses correspondant aux facultés morales et intellectuelles, il n'en résulte aucunement qu'il soit ridicule aussi de rechercher la structure intime et les fonctions de l'encéphale. M. Mill dit aussi que toute la science moderne condamne l'hypothèse phrénologique, mais de quelle hypothèse veut-il parler? Est-ce de la localisation des fonctions? Ce n'est plus une hypothèse, c'est un principe physiologique incontestable, qu'on ne peut plus discuter dans sa généralité. Ce qu'on discute, ce sont les limites dans lesquelles ce principe est applicable à un organe donné. Or, c'est justement à la phrénologie à nous montrer jusqu'où peut être poussée la localisation dans les masses encéphaliques.
11 n'y a donc plus à hésiter pour la classification de la psychologie rationnelle dans la hiérarchie des sciences. Elle trouve naturellement sa place dans l'étude des phénomènes de la vie individuelle, qui précède immédiatement l'élude plus complexe de la vie collective. Ce qui trompe au premier abord, c'est la merveilleuse mobilité des phénomènes intellectuels , c'est leur complication extrême , caractères qui les rapitrochent des phénomènes sociaux; mais ce n'est là qu'une anomalie apparente, tenant à deux causes. La première, c'est que les fonctions cérébrales sont,
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dans l'ordre des fonctions de l'organisme, celles qui se placent les dernières, leur connaissance exigeant la connaissance de toutes les autres fonctions. Elles forment le chaînon intermédiaire, sans lequel il ne serait pas possible de passer du développement de l'individu au développement de l'espèce. La seconde, c'est que, dans ce long catalogue de faits qu'on appelle psychologie, il est jusqu'à présent impossible de dire ce qui appartient à l'humanité et ce qui appartient à l'homme ; on peut reconnaître seulement que ces deux parts doivent exister. L'homme qui vit dans les déserts n'est pas l'homme qui se développe dans un centre de civilisation, et pourtant les lois qui régissent sa vie morale et intellectuelle ne changent pas. Il y a donc là un concours de deux ordres de phénomènes qui compliquent énormément la question, mais qui ne la rendent pas insoluble. Lorsqu'on aura étudié les phénomènes psychiques, comme manifestations de l'organisme, il sera rationnel de les étudier comme manifestations de la société. Ces deux études, qui se compléteront et qui seront toutes deux indispensables pour l'explication de tous les faits moraux et intellectuels, ne formeront jamais une science unique ; car, d'un coté, elles demanderont deux méthodes distinctes, et, de l'autre, elles n'auront pas le même caractère. La psychologie biologique étudiera l'intelligence elle-même, tandis que la psychologie sociologique recherchera seulement les conditions extérieuresqui aident ou entravent son développement. D'ailleurs, les deux points de vue auxquels on peut et on doit considérer l'être vivant, ne s'appliquent pas seulement à l'intelligence. Toutes les fonctions de l'homme se modifient plus ou moins suivant le milieu social dans lequel il vit; et pourtant, personne n'a jamais prétendu faire de Indigestion, par exemple, une science à part, parce qu'avec les moyens dont la physiologie dispose, il est impossible d'expliquer comment les diverses parties de ce phénomène
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complexe se modi lient par la marche de la civilisation, d'après quelle loi lixe certains alimentsou certaines boissons deviennent indispensables à une époque donnée. Si l'on confond le fait lui-même avec les divers rapports qu'il est susceptible d'avoir avec d'autres faits, aucune classification n'est possible; car, à ce point de vue, tout se touche, et, au lieu d'avoir des sciences qui se distinguent par leur méthode, nous n'aurions plus qu'une science dans laquelle toutes les méthodes s'appliqueraient à chaque fait. Vouloir faire une science plus grande qu'elle n'est, c'est nuire à son progrès, car c'est empiéter sur une autre science dont les résultats lui sont indispensables.
J'arrive, enlin, au troisième des principaux points de dissidence entre M. Mill et le positivisme. Ici, M. Mill est sur son terrain, car il s'agit de l'économie politique, et il est naturel de le voir défendre une science qu'il a cultivée toujours avec tant de succès.
Les attaques de M. Comte contre l'économie politique sontradicaUs, car il ne l'admet pas du tout comme science, il n'y voit qu'un ensemble de considérations métaphysiques qui ne se relient point et qui ne peuvent, par conséquent, constituer un tout homogène. La science économique, de même que la psychologie, forme, dans ce qu'elle a de positif, une branche d'une science plus générale, la sociologie. Pour le démontrer, il n'est pas besoin d'entrer dans de longues considérations, il nous suffira d'ajouter quelques mots aux arguments de M. Mill pour les faire tourner en notre faveur.
Tous les raisonnements de M. Mill se réduisent à ceci : les phénomènes sociaux du domaine de l'économie politique ne peuvent être étudiés que d'une manière relative, et les conclusions qu'on en tire dépendent non-seulemtnt du temps mais encore du lieu. Ici, .M. Mill est d'accord avec M. Comte, mais il ajoute que cela ne prouve en
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aucune façon que ces phénomènes ne soient i)as susceptibles de généralisations utiles. Aucun positiviste ne récusera celte opinion de M. Mill ; mais ce qu'on trouvera étrange c'est de voir cette opinion servira démontrer que l'économie i)olitiqae constitue réellenient une science. Tout peut être généralisé, et très-utilement, à une époque donnée; mais qu'ont de commun ces généralisations avec des doctrines scientifiques? M. Mill semble y répondre en disant que les économistes, connaissant notre civilisation européenne, peuvent déduire sans difticulté l'économie sociale de tout autre peuple, dont les conditions particulières seraient données. La science seule peut rationnellement se permettre de pareilles déductions, sans crainte de se tromper; mais les prédictions des économistes ont-elles ce caractère de certitude? Le doute est grandement permis à cet égard. Lorsqu'on prend, dans une série de phénomènes congénères quelconques, un groupe de phénomènes et qu'on fait abstraction de tous les autres, on ne peut jamais arriver qu'à une connaissance imparfaite de leurs causes iuimédiates, et comment peut-on être sûr de ses prédictions si on ne connaît pas les causes ? Dire qu'un phénomène se produira dans telle circonstance, uniijuement parce qu'on l'a vu se produire toujours dans cette même circonstance, c'est formuler une loi empirique, qui, tout en s'approchant de la certitude, ne l'atteint pas. Mais dire qu'un phénomène se répétera parce qu'il s'est déjà répété plusieurs fois, c'est faire une généralisation, dont la probabilité peut être grande quelquefois, mais peut tout aussi bien être nulle. C'est pourtant de cette manière que procèdent les économistes dans leurs prédictions. Étudiant un côté spécial de la dynamique sociale, avant que les lois générales soient définitivement établies, il est impossible qu'ils apprécient les conditions nombreuses et variées au milieu desquelles se passent les phénomènes qu'ils obser-