‹ Auguste Comte et Stuart Mill :Chapitre 17 sur 18 · M. STUART MILF. ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE · texte numérisé non relu

M. STUART MILF. ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE

vent. Ils généralisent trop pour arriver à des lois, et tirent trop de conclusions pour qu'elles ])uissent être scientiliques. Il est vrai que, parmi les résultats obtenus par l'économie politique, il en est un grand nombre d'une utilité manifeste, qui tendent incontestablement à améliorer le bien-être de la société. Ceci, personne ne le contestera ; mais le but utilitaire, quelque grand qu'il puisse être, n'est pas le but de la science ; la preuve, c'est que ses résultats restent souvent longtemps sans aucune applicalion. L'utilité est le résultat nécessaire de la science, mais elle n'est pas son but, car l'utilité est une conception essentiellement variable, tandis que rien n'est plus fixe que les conceptions scientifiques. Le vrai et l'utile sont deux choses qui se tiennent de très-près, mais qui ne sont pas identiques. Le vrai c'est la science, l'utile c'est l'art. Pour dire que l'économie politique est une science positive, il ne suflit donc pas de montrer qu'elle est utile, il faut encore faire voir qu'elle possède des lois exactes et positives : or ceci n'est pas possible, et M.Mill nous l'apprend lui-même. En etfet, il résulte de ses criUques sur les idées de M. Comte un dilemme qu'il est impossible d'écarter. L'histoire, comme science, n'existe pas encore, dit-il, M. Comte ne l'a pas créée, il n'a fait qu'en rendre la création possible en donnant le coup de grâce aux doctrines métaphysiques qui guidaient les études historiques. 11 faut donc choisir entre deux choses : ou bien l'économie politique ne fait pas partie de la sociologie, alors elle peut être scientifique pendant que la sociologie reste encore à l'état métaphysique ; ou bien l'économie politique n'est qu'une branche de la science sociale, alors elles doivent être toutes deux dans la même phase de développement, et M. Comte a eu raison de dire que les économistes présentent des aperçus plus ou moins ingénieux, s'ajoutant les uns aux autres sans aboutir à aucun résultat durable. Rien ne nous autorise à jjeîiscr

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que M. Mill ne considère pas l'économie politique comme un cas particulier de la dynamique sociale ; il faut donc tirer de ses raisonnements la conclusion que l'économie politique n'est pas encore arrivée à cet état de maturité qui peut lui permettre de prendre légitimement le nom de science. Cette conclusion, les positivistes l'adoptent malgré les objections qu'ils ont à présenter sur les considérations qui l'amènent dans le livre de M. Mill.

Nous croyons que la sociologie dans ses traits les plus généraux est devenue scientifique après les travaux de M. Comte, et que, la loi fondamentale des trois phases étant irrévocablement établie, la construction de l'édifice est possible. Il va sans dire que c'est aux siècles à venir à entreprendre celte construction, mais elle se fera sur la première rangée de pierres qu'a posées M. Comte. Créer une science dans le sens de découvrir tout ce qui constitue le corps de cette science est impossible ; il faut pour cela non pas un homme mais des générations entières. A ce point de vue ni Lavoisier, ni Bichat, ni M. Comte ne sont des créateurs. Mais il est une autre manière d'élever une branche des connaissances humaines à l'état positif. On crée une science en démontrant que le groupe des phénomènes qu'elle embrasse est susceptible de s'assujettir à des lois fixes et immuables, et en découvrant la plus générale de ces lois. M. Comte a fait l'un et l'autre pour l'histoire, il a donc inauguré une phase nouvelle, correspondant à celle qui a commencé en chimie depuis Lavoisier, en biologie depuis Bichat. Mais s'il est vrai que l'histoire est venue se ranger parmi les sciences exactes, il est vrai aussi qu'elle est la moins avan- ^ntre elles. Le cadre de ses spéculations est tracé, mais qui doit le remplir est encore à faire, et il se passera temps avant qu'il soit rempli; car, si l'étude des s intellectuelles présente déjà d'immenses diffiî^combien sont plus grandes celles des phénomènes

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sociaux ! Il est vrai que l'économie poliliquo constitue la partie la plus générale de la dynamique sociale, et par conséquent la moins complexe, il est vrai de môme, comme le remarque M. Littr.*, qu'elle est à la sociologie ce que la nutrition est à la pliysiologii;. Mais il ne faut pas s'y tromper, il y a en physiologie des lois de statique et de dynamique vitales dont la connaissance doit précéder la nutrition, car ces lois sont également applicables à toutes les parties et à toutes les manifestations de l'organisme. En sociologie, cette gradation existe aussi. 11 faut donc, avant d'être économiste, être sociologiste, et, avant d'ùtre sociologiste, avoir monté graduellement l'échelle de toutes les sciences. Or, personne parmi les spécialistes, n'a encore satisfait k ces condiiions. M. Mill l'avoue lui-même, tout en disant qu'à cet égard les économistes n'étaient pas plus en défaut que les autres savants. Mais cette comparaison n'est plus possible. Si un chimiste peut cultiver sa science spéciale sans s'inquiéter le moins du monde de la biologie ou de l'histoire, un économiste ne peut rien faire, s'il n'a aucune idée de la chimie et de la biologie; car le développement social résulte de l'action de plusieurs éléments, parmi lesquels l'homme et la nature environnante n'occupent pas la dernière place.

La connaissance de tout l'ensemble des phénomènes qu'il nous est donné d'observer, si indispensable à quiconque veut étudier l'humanité, est immense déjà, et pourtant elle ne suffit pas; l'on a un grand exemple pour le prouver. Personne peut-être en Europe n'avait eu dans la mémoire une plus grande encyclopédie que M. Buckle, et pourtant son admirable ouvrage nous montre à chaque instant de graves erreurs dans ses appréciations historiques. II y a donc quelque chose de plus que les faits à posséder pour ne pas s'égarer, et ce quelque chose, c'est la philosophie positive seule qui peut le donner. Ce qui manquait à

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M. Buckle et ce qui manque à tous ceux qui possèdent de nos jours une érudition vaste, c'est la classification de leur savoir, c'est cette vue d'ensemble qui n'arrive que comme résultat de la filiation naturelle des divers ordres de phéno mènes. Lorsque les économistes auront fait les études que le siècle exige de nous, lorsqu'ils ne verront dans leur science qu'une partie d'une science plus vaste, alors l'économie politique ne sera pas seulement utile, elle sera de plus positive. Jusque-là elle continuera à mériter les reproches que lui a adressés M. Comte.

Les trois objections principales que M. Mill a faites à la philosophie positive, et auxquelles nous venons de répondre, ont un caractère commun qu'il est important de faire ressortir. Elles découlent toutes les trois de l'application incomplète d'une méthode qui est excellente en ellemême. Pourquoi M. Mill tolère-t-il les causes premières? parce qu'il croit que la méthode positive ne leur est pas applicable. Pourquoi admet-il dans la psychologie des lois lixes, là oîi il n'y a que des observations empiriques? parce qu'il croit que la physiologie ne peut pas aborder l'étn 'o de l'intelligence. Pourquoi soutient il enfin que l'économie politique n'a qu'à marcher dans la voie où elle est engagée? parce qu'il croit que l'utilitarisme peut remplacer en sociologie la méthode positive. On sent là une hésitation à introduire dans l'investigation des phénomènes les plus complexes une méthode qu'on a reconnue toujours infaillible dans les phénomènes plus simples; on sent comme un arrêt involontaire entre les anciennes conceptions qui tombent, et les conceptions nouvelles qui surgissent. Il est effrayant de voii' cette hésitation, cet arrêt dans un penseur comme M. Mill, qui s'est én)ancipé depuis si longtemps d^s préjugés de la vieille scolastique, et on est tenté de se demander si la philosophie positive ne va pas trop loin , si, arrivée à un

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