Auguste Comte and Positivism. London
voir, dans mon livre sur Auguste Comte, toute cette histoire, nombre de lettres dont je dois la communication à la bienveillance de M. Mill, et l'indice des assentiments et dissentiments que son nouveau travail a pour but d'exposer dans tout leur jour et dans leur forme définitive.
Malgré les dissentiments, cette publication a été favorable à la philosophie positive. Le nom de M. Mill, justement célèbre, a agrandi pour elle le champ de la publicité. C'est quelque chose, car en tous lieux se trouvent des esprits qui l'ignorent, mais qui, impatients de théologie et de métaphysique, sont curieux de ce qui se propose pour les remplacer.
Ce nouveau travail de M. Mill a produit en moi des impressions diverses : tantôt j'ai voulu le traduire, tantôt j'ai voulu le combattre, suivant qu'il m'attirait ou me repoussait ; mais cela n'a pu durer. Il fallait ou que M. Mill m'attirât de son côté, ou que M. Comte me retînt du sien. Voilà bien des occasions où je suis amené à faire passer par une épreuve rigoureuse, due à ce qui est nouveau et grand, mon adhésion aux dogmes fondamentaux de la philosophie positive. Cette fois c'est M. Mill qui présidait à l'épreuve. Mais, cette fois encore, mon esprit n'a pas douté ; et, comme j'ai le zèle, j'informai M. Mill que je tenterais de lui répondre ainsi qu'on répond à un homme qu'on admire et qu'on aime.
Inséré dans la Revue de Westminster, réimprimé à part en Angleterre, bien accueilli à New- York, l'ouvrage de M. Mill a obtenu un notable succès. Ce serait scinder le témoignage que d'attribuer le succès, indépendamment du talent et du renom de l'auteur, à ce que M. Mill dit en faveur de l'œuvre de M. Comte, car il y approuve de grandes choses ; mais ce serait le scinder aussi que d'attribuer le succès à la critique qu'il en fait. Louange et critique ont attiré l'attention, car le public sait qu'un débat entre la
théologie, la métaphysique et la science, tel que le condense et le résume la philosophie positive, est une grosse alïaire. M. Comte, dans sa première carrière, immolant tout à son œuvre, personnalité et succès, déclarait se contenter de cinquante lecteurs en Europe. Les temps ont fait plus, les temps ont fait mieux; pourtant la philosophie positive reste toujours celle qui ne récompense, et c'est assez, ceux qui la servent que par le sentiment de l'avoir servie.
Je suis un disciple de la philosophie positive; M. Mill en est un critique ; critique qui y est très-versé, dont le mode de penser la côtoie, mais enfin qui serait fâché que l'on crût qu'il lui appartient*; et c'est à lui-même sans doute qu'il fait allusion quand il dit : « Bien que le mode de penser désigné par les termes positif ei positivisme soit très-répandu, on connaît mieux, comme c'est l'ordinaire, les mots eux-mêmes par les adversaires que par les partisans, et plus d'un penseur qui jamais n'a donné ni à lui ni à ses opinions cette qualilication, se gardant soigneusement d'être confondu avec ceux qui se la donnent, se trouve quelquefois à son déplaisir, bien qu'avec un instinct assez juste, classé parmi les positivistes et attaqué comme tel (p. 2). » Pour achever de caractériser la position, je note les paroles où il exprime que l'œuvre de M. Comte est une vue saine de philosophie avec un petit nombre d'erreurs capitales (p. 5). Je m'efforcerai tout à l'heure de montrer que là où la critique est juste l'erreur n'est pas capitale, et que là où l'erreur serait capitale la critique n'est pas juste.
Après avoir rappelé que M. Comte aimait k considérer Descartes et Leibnitz comme ses principaux précurseurs, M. Mill, qui trouve en eflet beaucoup de ressemblance entre eux et lui, esquisse brièvement le parallèle : « Ils avaient, comme lui, une puissance extraordinaire d'enchaînement et de coordination ; ils enrichirent le savoir humain de hautes vérités et d'importantes conceptions de méthode ;
ils furent, de tous les grands penseurs scientifiques, les plus conséquents et, pour cela, souvent les plus absurdes, parce qu'ils ne reculèrent devant aucunes conséquences, bien que contraires au sens commun, qui découlaient manifestement de leurs prémisses (p. 200) . » Cela est vrai de Descartes et de Leibnitz ; mais cela est-il vrai de l'œuvre de M. Comte? Ils furent les plus conséquents et^ pour cette raison, souvent les plus absurdes.... non, ce n'est pas pour cette raison. La conséquence est la première qualité d'un philosophe; et, sans elle, philosopher est une chétive besogne. L'absurdité de Descartes et celle de Leibnitz, auxquelles M. Mill fait allusion, sont pour l'un la doctrine de l'automatisme des bêtes, et pour l'autre l'harmonie préétablie entre l'âme et le corps. Descartes, dans sa philosophie toute psychologique, se fondait exclusivement sur le témoignage de l'âme humaine; mais ce témoignage se trouvait inquiété par toutes ces apparences d'âmes que présentaient les animaux avec leur sensibilité, leur moralité, leur intelligence, moindres sans doute que chez l'homme, mais de même caractère. Il se débarrassa de l'obstacle en le niant, soutint que les animaux étalent des machines, fut conséquent, révolta le sens commun, et ne douta pas que la vérité suprême qu'il croyait tenir n'emportât tôt ou tard l'exception gênante et inexpliquée qui se rencontrait dans la nature des bêtes. Il en est arrivé tout autrement; et c'est l'exception qui a emporté le prétendu principe; la science postérieure a reconnu que, puisqu'il n'existe aucune dilTérence anatomique absolue entre le cerveau de l'homme et le cerveau des bêtes, et, non plus, aucune différence fonctionnelle absolue par rapport aux facultés, les phénomènes sont de me ordre, et qu'une psychologie qui nie ce fait, une hie qui se fonde sur cette psychologie, sont avoreur de Descartes n'est pas d'avoir été conséquent, ir eu un faux principe.
Il n'en est pas autrement de l'harmonie préétablie de Leibnitz. Ce philosophe admettait en toute chose une suffisante raison; suivant lui, Dieu était la suffisante raison de l'univers, et chaque être, chaque phénomène, avait en soi une suffisante raison particulière qui était pour cet être, pour ce phénomène ce que Dieu était à l'univers, c'est-àdire sa cause et son explication. Venant à l'esprit et à la matière, il les trouva agissant l'un sur l'autre, l'esprit sur la matière, la matière sur l'esprit; et il lui fut impossible de découvrir, dans leurs attributs respectifs, aucune suffisante raison pour expliquer cette action mutuelle. Ainsi acculé, il recourut à la toute-puissance divine, recours naturel et toujours ouvert à l'ancienne philosophie tout imbue de théologisme, et supposa que l'esprit et la matière étaient comme deux horloges que Dieu avait montées de manière qu'elles sonnassent toujours en même temps, sans avoir rien de commun l'une avec l'autre. 11 ne s'étonna point de cette conséquence, mais le monde s'en étonna; puis vint la science positive qui démontra que les manifestations intellectuelles et morales sont à la substance nerveuse ce qu'est la pesanteur à toute matière, c'est-à-dire un phénomène irréductible qui, dans l'état actuel de nos connaissances, est à soi-même sa propre explication. Ici encore il faut blimer le philosophe non d'avoir été conséquent, mais d'avoir pris pour une loi de l'univers la raison suffisante, qui n'est qu'une conception subjective.
Maintenant en quoi cela touche-t-il h M. Comte? S'il est, par esprit de conséquence, tombé dans des énormités qu étonnent le sens commun, il faut en conclure s ms hésiter comme pour Descnrtes et pour Leibnitz, qu'il est parti d'un faux principe; mais, contrairement à ces deux phiiosoplies, ce qui l'a précipité dans les énormités qu'on lui reproche, c'est qu'il a été infidèle à son principe, à sa méthode. Chez Descartes et Leibnitz, le principe est responsable des cun-
séquences; chez M. Comte, les conséquences sont indues et le principe demeure intact. Il y a donc dans l'appréciation de M. Mill une confusion que je n'ai pas voulu laisser passer.
Continuant le parallèle, M. Mill dit : « S'il fallait exprimer toute notre pensée sur M. Comte, nous le déclarerions supérieur à Descartes et à Leibnitz, sinon intrinsèquement, du moins parce qu'il lui fut donné de déployer une puissance intellectuelle égale à la leur dans un état plus avancé de la préparation humaine, mais aussi dans un âge moins tolérant pour de palpables absurdités et à qui celles qu'il a commises, sans être en soi plus grandes, paraissent plus ridicules (p. 200). » De cette dernière phrase de l'ouvrage, le dernier mot estridicules. Je ne conteste pas à M. Mill le droit de l'appliquer à telle ou telle des conceptions malheureuses qui ont marqué la fin de IVI. Comte. Je ne l'aurais pas employé, croyant que ces absurdités sont plutôt pathologiques que philosophiques; mais ce qui blesse mon sentiment d'équité et même d'artiste, c'est que ce triste mot soit le dersur lequel on laisse le lecteur, et qu'une phrase digne de M. Comte et de M. Mill ne reporte pas l'esprit sur les grandeurs de l'homme et de son œuvre ^
Ce mot malheureux, sur lequel je n'aurais pas voulu que M. Mill quittât M. Comte, je ne veux pas à mon tour
1. Quelque cliosc de ce que je demande se trouve un peu plus haut, et M. Mill m'accuseiait avec raison de n'être pas équitable, si je ne citais ces lignes écrites avec un cœur touché: « D'autres peuvent rire, mais nous, nous ])leurerions plutôt à la vue douloureuse de cette décadence d'un grand esprit. M. Comte reprochait à ses premiers admirateurs anglais d'entretenir la conspiration du silence à l'égard de ses dernières productions. Le lecteur peut maintenant juger si un tel silence n'est pas suffisamment expliqué par un souci délicat de sa réputation et par une cr.iinte consciencieuse de jeter un discrédit immérité sur les nobles spéculations de sa première carrière (p. 199). » On peut voir dans mon livre sur Auguste Comte et la Philosophie ■positive, p. 517-591, ce que j'ai dit des dernières productions de M. Comte; je n'y reviens pas dans le présent navad.
qu'il soit le dernier sur lequel je quitte ici M. Mill, ol je prends, dans le commencement, un morceau plein d'élévation sur les devoirs de la critique à l'égard dos grandes nouveautés, morceau queje donne comme un enseignement et comme un modèle :
« C'eût été une faute si les penseurs dont M, Comt^' a gagné et gardé l'admiration, sinon l'adhésion, s'étaient tout d'abord occupés d'attirer l'attention sur ce qu'ils regardaient comme des erreurs en son grand ouvrage. Tant que dans le monde de la pensée il n'avait pas pris la place qui lui convenait, l'affjire importante était non de le critiquer, mais de le taire connaître. En mettant sur les points vulnérables le doigt de ceux qui ne connaissaient ni n'étaient en état de connaître la grandeur du livre, on en retardait indéfiniment la juste appréciation, sans avoir pour excuse la nécessité de se garder de quelque grave inconvénient. Aussi longtemps qu'un écrivain a peu de lecteurs et nulle influence sinon sur les penseurs indépendants , la seule chose qu'on y doive considérer est ce qu'il peut nous enseigner. S'il est quelque point où il se trouve avoir moins de lumière que nous n'en avons déjà, il est loisible de n'y pas prendre garde, jusqu'à ce que le temps arrive où ses erreurs peuvent faire du mal. La haute place que M. Comte a désormais obtenue parmi les penseurs européens et l'influence croissante de son principal ouvrage, si elles inspirent plus (Je confiance pour entreprendre de recommander au public les fortes parties de sa philosophie, font que, pour la première fois, il n'est pas inopportun de discuter ses méprises. Les erreurs qu'il a commises peuvent maintenant devenir dommageables, tandis que la libre critiijue de ces erreurs a cessé de l'être (p. 3). »
J'en ai fini avec le préambule; mais il a bien fallu introduire M. Comte et M. .Mill et préparer le débat.
Ce débat, il importe d'en exposer en un seul mot tout d'abord le point, afin de mettre entre les mains du lecteur le fil qui doit le conduire. M. Comte a voulu faire une philosophie, on le sait ; il l'a nommée positive, on le sait encore. M. Mill nie que l'œuvre proposée soit accomplie, pour deux raisons : l'une que la sociologie y est manquée, l'autre que la psychologie en est absente. Contre M. Mill, je maintiens d'une part que la sociologie y est constituée, ce qui suffit au but philosophique de M. Comte; d'autre part que la psychologie en est absente sans dommage pour l'œuvre, et que le rapport entre la philosophie positive et la psychologie est autre que ne le suppose la critique de M. Mill. Ce sont pour moi les questions capitales dans le travail de M. Mill. Les autres, tout intéressantes qu'elles sont, me laissent tranquille; car, soit que je les résolve avec M. Mill ou contre lui, je n'ai rien à changer aux bases de ma croyance philosophique.
Maintenant, qu'est la philosophie positive? Si on n'en précise pas l'idée, la discussion ne peut procéder. « M. Comte est le premier, dit M. Mill (p. 3), qui ait tenté la complète systématisation du point de vue positiviste et l'extension scientifique de ce point de vue à tous les objets de la connaissance humaine. » Cette systématisation est en efTet le propre de la philosophie positive; mais cela ne suffit pas à ce que je veux, et il faut une définition qui montre clairement le fond, la nature, le but de la philosophie positive. Je reprends donc ici celle que j'en donne depuis longtemps : la philosophie positive est la conception du monde telle
qu'elle résulte de l'ensemble systématisé des sciences positives. Cette définition, qui a la propriété de se coordonner avec les philosophies théologique et métaphysique, a surtout l'éminenle propriété de partager immédiatement le monde en deux parts, l'une connue, l'autre inconnue, ce qui est notre situation réelle.
Je reviens sur ma définition et j'y ajoute un développement qui y est impliqué: conception du monde par coordination des faits généraux ou vérités fondamentales qui y conduisent ; et je l'étends, comme cela doit pouvoir se faire, aux philosophies particulières des sciences, disant : la philosophie d'une science est la conception de cette science par coordination des faits généraux ou vérités fondamentales qui y appartiennent.
Autre est la délinition que donne M. Mill : « Nous admettons que la philosophie est, suivant la signification attachée par les anciens à ce mot, la connaissance scientifique de l'homme, en tant qu'être intellectuel, moral et social. Comme ses facultés intellectuelles renferment la faculté de connaître, la science de l'homme renferme tout ce que l'homme peut connaître; en d'autres termes, toute la doctrine des conditions de la connaissance humaine (p. 53). » Cette définition confond la philosophie avec une logique générale, si bien que, quelques lignes plus bas, il nomme la philosophie d'une science logique de cette science.
Il m'est impossible d'accepter cette manière de voir et de confondre la logique et la philosophie. Je sais bien que, dans le passage que je viens de transcrire, il est parlé de « tout ce que l'homme peut connaître par ses facultés intellectuelles, » et j'accorderai, si l'on veut, que de cette formule on peut faire sortir les sciences positives, et peut-être leur classification; mais il n'en est pas moins vrai qu'en disant la philosophie élude de l'homme, on manque le droit chemin (|ue .M. Comte a sûrement tracé. La philosophie est
l'étude générale du monde, ou, en terme scolastique, de l'objet; et dans ce monde, dans cet objet, l'homme se Retrouve à sa place, soit comme être vivant, soit comme être social. Mettre l'homme entête de la philosophie, c'est donner un faux titre, si l'on ne veut que rentrer, après un détour, dans la voie objective, ou donner une fausse méthode, si en effet le point de vue psychologique est celui duquel on part.
Mon objection est de même nature quand il nomme la philosophie d'une science logique de cette science : « La philosophie d'une science signifie cette science même considérée non quant à ses résultats et aux vérités qu'elle découvre, mais quant aux procédés par lesquels l'esprit les atteint, quant aux caractères par lesquels il les reconnaît, et quant à la coordination et à la méthode qu'il y introduit ; en un mot, la logique de la science (p. 53). » Ici M. Mill identifie complètement philosophie avec logique; à lort, selon moi. La philosophie d'une science est ce qu'a fait M. Comte pour la mathématique, pour l'astronomie, pour la physique, pour la chimie, pour la biologie. Mais, quand on dit logique d'une science, onassimile cette science à l'entendement auquel la logique appartient en propre, et on y considère les conditions sous lesquelles, si je puis parler ainsi, elle pense et elle connaît; or ces conditions ne sont pas les généralités qui en constituent la philosophie; ce qui devient très-visible dans l'opposition entre logique de l'esprit humain et philosophie de l'esprit humain : logique de l'esprit humain, c'est-à-dire conditions de la pensée et de la connaissance; philosophie de l'esprit humain, c'est-à-dire idées générales sur la psychologie. Enfin au fond de tout cela, et c'est là que j'en v.^ux venir, on voit que la logique est formeile, et la philosophie réelle; la logique, une manière d'être de l'entendement, et la philosophie, une conception des choses. J'ajouterai que là est la raison cachée, mais décisive, qui
AUr.USTE r.OMTE ET STUART MHJ.. Il
empêche qu'on ne puisse arriver à la philosophie positive par la psychologie.
Ce n'est point par subtilité et par chicane que j'ai argumenté M. Mil] sur sa définition de la philosophie d'une science en particulier; mais c'est que le point de vue psychologique et logique qui est propre à M. Mill renferme la cause profonde de ses dissentiments avec M, Comte, celle qui fait qu'il appartient ti un autre mode de philosopher. Cette divergence, qui est à l'origine, se montrera sous différentes formes dans la suite de ce travail.
C'est la définition réelle, non formelle, objective, non psychologique, qui seule se concilie avec l'histoire philosophique. En effet, dans le développement de la pensée humaine, avant le temps de la philosophie positive est le temps de deux grandes philosophies, la philosophie théologique et la philosophie métaphysique. Là est manifeste l'impuissance de consiilérer la philosophie soit comme l'étude de l'homme en général, soit comme une sorte de logique générale; et, historiquement aussi bien <|ue philosophiquement, ce dont il s'agit dans la philosophie, c'est une conception du monde- La philosophie théologique conçoit que le monde est mû, ordonné, gouverné, créé par des volontés dont le modèle est dans la volonté humaine ; elle admet entre l'homme et ces volontés des communications qui lui révèlent les hauts mystères; elle s'appuie souvent sur des livres dits inspirés, d'où se forme le dogme variable suivant les religions. Le dogme est un vrai traité de philosophie. Le polythéisme, le mosaïsme, le brahmanisme, le zoroastrisme, le boudhisme, le christianisme, le mahoinétisme, nous offrent autant de systèmes étroitement liés les uns aux autres. Les conceptions théolof;iques sont la forme la plus ancienne de la pensée commeiîçant à spéculer, à généraliser; et, sans être en état d'aflirmer (jue cettt> pensée n'a pu avoir d'au-
tre début, il est établi historiquement qu'en fait elle n'en a pas eu d'autre.
La philosophie métaphysique est aussi une conception du monde, mais différente de la précédente dans son origine et dans ses résultats. Elle est née d'une autre impulsion de l'intelligence; tandis que, dans le développement primitif, l'impulsion théologique de l'intelligence fut nécessairement de croire que tout était volonté, dans le développement secondaire l'impulsion métaphysique de l'intelligence fut nécessairement de penser que tout ce qui lui paraissait logiquement raison des choses devait être raison des choses effectivement, il a fallu bien des siècles et bien des travaux pour détruire la force prétendue du raisonnement à priori. Par ce changement, la philosophie substituait au principe de l'autorité divine le principe rationaliste; et en môme temps elle agrandissait le champ de la spéculation ; car au domaine théologique qui ne comportait que l'idée de personnes divines ou théisme, et qu'une métaphysique des écoles élal)ora de concert avec la tiiéologie, elle ajoutait le panthéisme ou système dans lequel la vie, l'esprit, le divin est infusé à toute chose, à tout être, à tout phénomène, et le matérialisme ou système des atomes dans lequel le mouvement et la forme des atomes sont supposés les producteurs de tout. On ne peut donc pas ne pas considérer la philosophie métaphysique comme un avancement notable dans la spéculation philosophique.
Après la philosophie métaphysique vient dans l'ordre des temps et du développement la philosophie positive, nouvelle conception du monde où régnent non des volontés mais des lois, d'où sont bannies les idées nécessaires de l'ancienne métaphysique, et où tout, émanant de l'expérience, retourne à l'expérience. Ce grand achèvement, qui est l'œuvre de M. Comte, avait toujours été jugé philosophiquement impossible; mais pour cela il fallut, ce qui
n'est giière un moindre achèvement, partager l'univers en deux parties, celle que nous connaissons et où notre intelligence a pour fanal l'expérience, et celle que nous ne connaissons pas, interdite à toutes nos spéculations.
Pour les anciennes philosophies l'univers est un tout infini dans lequel l'intelligence humaine se promène sans trouble et sans (erreur, donnant aux principes qu'elle suppose une égalé* inlinité, n'y laissant aucune place où elle n'introduise sa raison, le droit de concevabilité et celui d'inconcevabilité, et réglant les choses reculées aussi loin des yeux corporels que des yeux de l'esprit avec un sang- Iroid qui jette aujourd'hui le moindre penseur dans un profond étonnement. Elles y sont, si je puis ainsi parler, en pays de connaissance, et ce qui leur paraît nécessaire leur paraît en même temps réel, éternel et infini ; mais à peine la philosophie positive a-t-elle pris possession de son empire que cet univers, cessant de se montrer concevable en son ensemble, se partage en deux parts, l'une connue selon les conditions humaines, l'autre inconnue soit dans l'étendue de l'espace, soit dans la durée du temps, soit dans l'enchaînement des causes. Cette séparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande leçon que l'homme puisse recevoir de la vraie conUance et de la vraie humilité.
J'ai noté que la philosophie théologique est l'œuvre de la raison concevant des volontés dans les choses; j'ai noté que la philosophie métaphysique est l'œuvre de la raison mettant dans les choses les vues de l'esprit comme nécessaires ; je note maintenant que la philosophie positive est l'œuvre de la raison prenant dans les choses ce qui doit être mis dans l'esprit. La primordialilé du premier état, ou état théologique, à l'égard des deux autres, est évidente, et la gradation du passagti entre les trois ne l'est pas moins.
Ce qui a graduellement ébranlé dans l'esprit des hommes
les philosophies théologique et métaphysique, c'est d'une partrinvérifîcation qui leur est inhérente (il a toujours été impossible de vénûer à posteriori leur dire), et d'autre part l'incapacité où elles ont été de s'unir avec les sciences positives (il a toujours été impossible d'établir un rapport qui permît soit de remonter de la science à la théologie ou à la métaphysique, soit de descendre de la théologie ou de la métaphysique à la science). Ce qui fait l'alcendant croissant de la philosophie positive, c'est qu'il n'est rien dans la science qui n'y aboutisse, et rien dans cette philosophie qui ne redescende à la science. Jamais si vaste développement n'a été ouvert à la méditation, jamais le vol de la pensée humaine n'a été tracé à une si grande hauteur.
Ainsi toute la philosophie, telle que l'histoire nous la présente, provient de trois sources : l'opinion que les choses sont gouvernées par des volontés, la raison abstraite et l'expérience. Ce dernier terme, c'est M. Comte qui l'a ajouté, et avoir ajouté un terme à une pareille série, quel effort et quel succès! La marche, on le voit, est, comme cela doit être, du moins difficile au plus difficile. La plus ancienne est une inspiration suggérée par le premier coup d'œil jeté sur les choses; la seconde est un travail énergique de la réflexion; la troisième succède et ne peut succéder qu'à des progrès continus dans tous les domaines du savoir.
Par quel procédé M. Comte est-il parvenu à fonder sur l'expérience acquise, je viens de le dire, dans tous les domaines, la base d'une philosophie? A son point de vue, M. Mill se croit justifié à écrire que la philosophie dite positive est non pas une récente invention de M. Comte, mais une simple adhésion aux traditions de tous les grands esprits scientifiques dont les découvertes ont fait la race humaine ce qu'elle est (p. 9). Les grands esprits scientifiques 1 ce terme implique pour moi une confusion. S'agit-il de philo-
sophes? eh bien! les philosophes appartiennent à la théologie et à la méta[ihysique, et ce n'est pas leur tradition que M. Comte a suivie. S'agit-il de ceux qui ont illustré les sciences particulières? eh hieni ceux-là n'ayant pas philosophé, M. Comte n'a pu recevoir d'eux sa philosophie. Ce qui est récent dans la philosophie positive, ce qui est l'invention de M. Comte, c'est d'avoir conçu et construit une philosophie, en choisissant, dans l'œuvre des sciences particulières et des grands esprits scientifiques, des groupes de vérités tels qu'on put leur appliquer une méthode.
La philosophie positive provient de deux opérations : la détermination des faits généraux de chaque science fondamentale, et le groupement ou coordination de ces faits. Déterminer les fdits généraux d'une science particulière et les coordonner, c'est, comme il a été dit plus haut, faire la philosophie d'une science. Ce travail, toujours ardu, même quand il se borne à un seul domaine, devient immense quand il s'étend au domaine entier de ce que M. Comte appelle les six sciences fondamentales. Aucun philosophe n'a exécuté rien de pareil Si, pour en venir à bout, il était besoin d'un esprit encyclopédique, il était besoin aussi d'une instruction encyclopédique, qui, je ne crains pas de le dire, n'appartenait à personne qu'à M. Comte quand il commença et acheva son entreprise. Au reste, M. Mill admire grandement et loue hautement toute cette partie de l'œuvre, du moins jusqu'à la biologie et sauf ce qui est relatif à la sociologie. Quand M. Comte eut ainsi entre les mains tous les faits généraux des sciences positives, il comprit (mais qui l'avait compris avant lui?) qu'il tenait les éléments d'une nouvelle philosophie, un subsiratum philosophique complétenient original et tout à fait différent de celui des philosophies antécédentes. De cette façon, la première opération était terminée et la matière de la philosophie était trouvée.
16 LITTRÈ.
La seconde opération consistait à infuser dans ce sitbstratum la vie et le mouvement, c'est-à-dire y appliquer une méthode qui y convînt. Comme la philosophie d'une science est la coordination de ses faits généraux, il s'ensuit que la philosophie totale est la coordination des groupes particuliers obtenus dans la première opération. L'écueil était de prendre pour principe de coordination une vue quelconque de l'esprit et d'introduire par une grave méprise le subjectif banni de tout le reste. La coordination fut réglée par le degré de complication des phénomènes, suivant la hiérarchie qu'offre la nature elle-même dans les faits physiques, chimiques et biologiques, et elle s'appuie concurremment sur l'ordre historique qui est conforme au degré de complication, et sur l'ordre didactique qui oblige l'esprit à passer par un degré pour atteindre l'autre.
Ainsi fut faite la philosophie positive avec des matériaux qu'aucune main n'avait encore rassemblés et avec un principe de coordination naturelle, historique et didactique qu'aucune spéculation n'avait encore mis en usage.
M. Mill, à propos de la sociologie, dit que l'espérance de la créer fut, dès les premiers temps, le mobile de tous les travaux philosophiques de M. Comte. Gela n'est point suffisamment exact; constituer la sociologie fut pour M. Comte un moyen, non un but; le but était la philosophie positive. M. Comte trouvait une mathématique, une astronomie, une physique, une chimie, une biologie portées à un état pleinement positif par ces grands esprits scientifiques dont M. Mill parlait fout à l'heure; une sociologie positive lui manquait et lui était nécessaire. 11 se mit à l'œuvre, et, quand il eut réussi à son gré, tous les éléments essentiels de sa conception furent en son pouvoir. Eût-il eu devant lui une sociologie toute constituée comme il avait une biologie ou une chimie, la philosophie positive restait encore à faire.
Ainsi, déterminor les laits supérieurs de tout le savoir humain, les coonlonner 5uivanl une niétliode naturelle, en tirer une conception réelle du monde, constituer une notion assez positive pour être en plein accord avec les éléments scienlifiques et assez générale pour en assigner la place et la valeur dans l'ensemble, telle est la philosophie positive, telle est l'œuvre de M. Comte.