‹ Auguste Comte et Stuart Mill :Chapitre 4 sur 18 · ITI · texte numérisé non relu

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Je viens d'indiquer ce qu'a voulu faire, ce qu'a fait M. Comte. J'ai indiqué aussi les points d'attaque de M. Mill : la sociologie et la psychologie. Il ne me reste plus qu'à entrer dans le cœur du débat.

Sous le nom de philosophie positive, M. Mill entend quelque chose de différent de ce qu'entend M. Comte; mais il n'a pas spécifié le sens précis qu'il attache :\ cette locution; il ne m'ap(>artient pas, de peur d'erreur, de le spécifier pour lui. Quant à moi, toutes les fois que je dis philosophie positive, c'est au sens qui vient d'être détini plus haut, c'est au sens de M. Comte.

Par nous autres disciples de celte philosophie positive, le coup que porte M. Mill ne peut èlre que fortement ressenti. Si la sociologie n'est pas constituée, si la psychologie est indispensable à la constitution d'une philosophie positive, il est certain que M. Comie est resté à mi-chemin, et que nous nous sommes trop hâtés de prendre pour une lumière générale une conception qui n'est encore que partielle, et dont le complément peut modifier sinon le principe, du moins la méthode, les aspects et la portée. Une seule de ces blessures suffirait pour renvoyer l'œuvre à un autre

temps; toutes deux s'aggravent mutuellement. 11 s'agit de savoir si la philosophie positive est venue ou est à venir. J'ai pensé, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, qu'elle était venue; je le pense encore, même contre M. Mill. Lui et moi, nous plaidons devant le public présent et futur, et devant les solutions qu'amèneront le progrès de la pensée philosophique et le cours des choses. En attendant que ces juges prononcent, voici mon plaidoyer.

Sociologie. — Comme il a été montré plus haut que le but suprême de M. Comte a été de fonder une philosophie et spécialement la philosophie positive ; comme pour atteindre ce -but il faut que les sciences qu'il nomme fondamentales soient constituées ; comme la sociologie est l'une et, dans sa hiérarchie, la dernière de ces sciences; enfin, comme avant lui la sociologie n'était pas constituée, c'est pour son œuvre une question vitale de décider si effectivement il a opéré cette constitution ou s'il y a échoué.

M. Mill nie qu'il y ait réussi. Ainsi le débat roule d'abord sur la définition qu'on donne de la constitution d'une science, puis sur l'application qu'on fait de cette définition à l'œuvre sociologique de M. Comte. En 1863, dans mon livre sur Auguste Comte et la Philosophie positive, }e consacrai plusieurs pages, 294-307, à élucider cette idée, défendant, contre un des plus éminenls penseurs de l'Angleterre contemporaine, M. Herbert Spencer, la série hiérarchique établie par M. Comte. M. Mill, p. 52, approuve le sens que dans cette discussion j'attribuai au terme de constitution ; mais il conteste que ce terme ainsi défini appartienne à ce qu'a fait M. Comte en sociologie ; je pense au contraire qu'il y trouve une juste application. Tandis qu'alors je défendais la notion générale de constitution de science, aujourd'hui j'entreprends de défendre la persuasion où fut M. Comte, où je suis comme lui, que réellement il a constitué la sociologie, c'est-à-dire qu'il en a fait suffisamment la philu-

Sophie pour s'en servir au même titre que de la biologie, de la chimie et des autres sciences, dans IVdihcation de la philosophie positive.

Kn cotte discussion circonscrite, un point de départ commun n'est pas diflîcile à fixer. M. Mill me l'offre, donnant pour exemple de ia constitution dune science la détermination des propriétés élémentaires des tissus organiques dans la science de la vie (p. 53). Cet exemple m'est familier, je l'ai allégué plus d'une fois; je l'accepte pleinement. Les propriétés élémentaires des tissus une fois déterminées, il apparut que la science de la vie n'était un appendice ni de la mécanique, ni de la physique, ni de la chimie, ce qu'avaient toujours été tentés de croire les savants d'auparavant; que la vie était dans un rapport régulier et constant avec la substance organisée, ce qui écartait les conceptions théologiques; qu'il était inutile et trompeur d'admettre ontologiquement des principes indépendants des organes pour en expliquer l'action, puisque les propriétés étaient immanentes aux tissus, ce qui écartait les conceptions métaphysiques ; enfin que cette notion des propriétés élémentaires devait dorénavant présider à toutes les conceptions biologiques. Voyons donc maintenant si M, Comte a fait pour la sociologie ce que Bichat fit alors pour la biologie.

Des lois sociologiques équivalentes aux lois biologiques dont il vient d'être parlé pourraient, on le conçoit à priori, être prises soit dans l'état statique des sociétés, soit dans leur état dynamique, je veux dre soit dans le mode suivant lequel elles subsistent, soit dans le mode suivant lequel elles se développent. Mais cette liberté de choix disparaît devant l'examen, et l'état statique est impropre à les fournir, non pas précisément parce qu'il n'a rien de permanent (quelles dillérences n'oflre-t-il pas depuis le rudiment qui appartient aux sociétés des sauvages, et, plus loin

encore, à celles de l'âge de pierre, de l'âge lacustre ou de l'âge des cavernes?), mais parce que la cause de son impermanence gît non pas en lui, mais dans l'état dynamique qui est la cheville ouvrière du changement.

On n'aurait pas une idée nette de l'état statique et de l'état dynamique, si on ne les rapportait à ce qui, dans la nature humaine, en est la cause efficiente. L'état statique provient originellement de l'instinct d'association; ce qui le prouve, c'est que des sociétés existent chez certains animaux; l'état dynamique provient de l'intelligence humaine associée; ce qui le prouve, c'est que l'état dynamique reste étranger aux bêtes, et que l'intelligence animale ne peut s'y élever. Les éléments sociaux se combinent d'abord (état statique) suivant leurs aflinités propres; puis (état dynamique) ils se développent suivant les applications de l'intelligence aux besoins et aux industries, à la morale et aux affaires de la vie commune, à la poésie et aux arts, à la recherche du vrai et à la science. A la vérité, la priorité appartient à l'état statique, et, si je puis m'exprimer ainsi, une priorité ascendante, je veux dire que c'est au sein des étals statiques successifs que l'état dynamique exerce son action; mais cette priorité n'affecte en rien l'importance respective. Gela est si vrai que, s'il n'y avait que l'état statique soit chez les animaux soit à l'origine chez l'homme, il ne serait pas nécessaire de concevoir la sociologie; la biologie suffirait à expliquer ces rudiments.

Un phénomène se comprend surtout lorsqu'il est dans sa simplicité; quelque compliqués que finissent par devenir les états statiques, ils proviennent d'un faible commeniplifié sous l'influence de l'état dynamique suclui-ci a pour caractère essentiel de ne prendre j^^ai)s^^e'^\ie dans l'association instinctivement et primorr^^Étl^rafentg^rmée, et de n'être pas le propre de l'individu, par lui qu'on sépare positivement la sociolo-

gie de l;i biologie. Notons ceci, car c'est l'essentiel : séparation de la sociologie d'avec la biologie. L'état dynamique seul est ce qui constitue un nouveau domaine scientifique; l'état statique n'y suffirait pas : rudimentaire, il retomberait dans la biologie; compliqué et part importante de la sociologie, il est subordonné au dévelo])pement historique. Le développement liistori({ue appartient à ce que j'ai nommé des résidus', résidus dont la science inférieure ne peut rendre compte, et qui forment la hase de la science supérieure quand arrive un génie qui sait les utiliser.

Ce génie fut pour la sociologie Auguste Comte. Saisissant le point qui était au-dessus des forces de la biologie, il y trouva le noyau d'une science indépendante et supérieure, et construisit la théorie du développement des sociétés, première œuvre sans laquelle aucune sociologie ne peut exister, J'en ai pour garant l'étude de l'état statique et l'économie politique dont M. Mill reproche tant l'omission à M. Comte, dont je dirai tout le bien que voudra l'illustre auteur anglais, mais qui pendant trois quarts de siècle a été cultivée par des esprits très-éminents, sans avoir durant ce long intervalle donné aucune vue d'évolution, incapable qu'elle est de produire des vues de ce genre et capable seulement d'être mise à son rang dans un ensemble sociologique. L'histoire est la partie première de la sociologie; l'état statique n'en est que la partie seconde, et l'économie politique est une portion de l'état statique. L'état statique est proprement et originairement biologique; l'état dynamique n'est jamais que sociologique. Si M. Comte eût cherché dans l'état statique la constitution de la sociologie, il ne l'y aurait pas trouvée; car, remontant de proche en proche, il serait arrivé à des conditions biologiques, et sa recherche se serait évanouie entre ses mains.

J. Voyez mon livre sur Auguste Comte, p. 304.

Je n'ai pas besoin d'exposer la théorie historique de M. Comte, elle commence à devenir célèbre parmi les penseurs; il me suffit de dire que le développement social passe par trois degrés : le degré théologique, qui est le plus ancien; le degré métaphysique, qui s'y adjoint et tend à le remplacer; enfin le degré positif, qui est le dernier et substitue les lois aux volontés et aux conceptions ontologiques. Cette théorie du développement n'est admise, je -le sais, ni parles théologiens, ni par les métaphysiciens; mais ici ce n'est pas avec eux que j'ai à discuter, c'est avec M. Mill, qui y voit le plus haut des achèvements de M. Comte. Le plus haut, à mon gré, n'est pas la théorie du développement historique, c'est la création de la philosophie positive. Quoi qu'il en soit, M. Mill ne met en doute ni la réalité ni la grandeur de cette théorie.

Mais comment ne serait-elle pas la constitution de la sociologie? Elle la sépare de la biologie, ce que nulle autre ne peut faire et ce qui est indispensable ; elle la retire au domaine théologique en montrant que le cours des choses dépend non d'interventions providentielles, mais de conditions et de lois inhérentes aux sociétés; elle la soustrait à la métaphysique en écartant par la vue des choses les vues de l'esprit; enlin elle établit la base sur laquelle toutes les conceptions ultérieures doivent s'appuyer, aucune ne pouvant échapper aux formes et aux successions de l'évolution sociale. Qu'a fait de plus Bichat instituant la doctrine des propriétés élémentaires des tissus? Qu'a fait de moins M. Gomie instiluatit la doctrine du développern'^nt historique? L'un a montré inhérentes aux tissus les propriétés dont jusqu'alors on avait cherché la cause au dehors, et a rendu positive l'étude de ces propriétés et de ces tissus; l'autre a montré inhérente aux sociétés la faculté de croître suivant un certain mode, attribuée jusqu'alors à de tout autres agents que la société elle-même, et a rendu posiuve

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l'étude de celte facullé el du milieu où elle s'exurce. Pour moi ré(]iiivak'iice est coinplcle, et aucun nua^^e n'obsi'Lrcil à mes yeux les droits d'Auguste Comte à se dire le constituteur de la sociologie.

Uuelque convaincu que je sois, je ne puis en rester là, et je dois exposer les motifs qui jettent M. Mill dans un contraire avis. Il ne s'explirjue pas, comme je viens de m'i xpliquer, sur les parties qui, suivant lui, constituent la sociologie; en tout cas, il attache une importance prépondérante à l'état statique, à l'économie politique, et h. ce que j'appellerai d'une seule dénomination la physiologie sociologique. Aussi, bien qu'acceptant, ainsi que je fais, le développement historique tracé par M. Comte, comme il trouve chez lui peu de chose sur celte physiologie socio'ogique, et, dans ce peu, beaucoup à critiquer, il juge le travail incomplet et défectueux, renvoie le tout à un plus ample informé et déclare que M. Comte n'a rien fait en sociologie qui no demande à être fait de nouveau et mieux. De ce qui est à refaire, j'excepte hautement, et M. Mill excepte avec moi, la doctrine du développement historique ; et cela, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, sufilt à toutes les prétentions de M. Comte et de ses disciples.

En effet, sociologiquement et dans la hiérarchie des parties de la science, l'état dynamique a la prépondérance sur l'état statique, puisqu'il le détermine dès qu'il y a changement, et puisqu'il n'y a sociologie que parce que le changement se produit; ce qui fait que nécessairement la constitution de la Science y est attachée. Puis, philosophiquement, il importe non que les parties secondes soient élaborées, mais que les parties premières soient con.-tiluéc>% afin qu'il soit possible d'établir la philosophie positive, qui est l'œuvre poursuivie. En un mot, M. Comte a fait ce qui devait être fait, d'une part pour jeter le fondement de la science sociologique, d'autre part pour créer le dernier élément

sans lequel la philosophie positive ne pouvait apparaître dans son achèvement.

Pour la précision du langage et par conséquent des idées, il ne sera pas inutile de rappeler ici la distinction qu'à une autre époque je fis des deux sens du mot sociologie et qui vient à point. Je disais * : « 11 n'existe point de traité de sociologie. Les trois volumes qui terminent le Système de philosophie positive contiennent non une sociologie, mais le dessin du développement de l'histoire. J'en donnerai très-brièvement une idée claire en les comparant en biologie à un traité sur l'évolution de l'individu d'âge en âge. La Politique positive est, dans l'intention de l'auteur, un livre d'application oii il s'efforce de montrer comment il faut passer des principes philosophiques et sociaux à l'organisation des sociétés. Personne, depuis, ne s'est essayé à un aussi grand sujet; et, pour continuer ma comparaison avec la biologie, il n'existe en sociologie aucun traité qui soit l'équivalent d'une physiologie. Faute de termes qui ne sont pas encore créés, je suis obligé de prendre sociologie en deux sens différents : dans l'un, il désigne la science totale et répond à biologie; dans l'autre, il désigne une portion de science et veut dire physiologie sociologique. »

Entre les critiques diverses auxquelles M. Mill soumet l'œuvre sociologique de M. Comte, et (jui, soit que j'y donne, soit que j'y refuse mon acquiescement, m'ont fait réfléchir et étudier, je choisis pour y revenir ce sujet de l'économie politique. On peut déjà, par le rang que je lui ai assigné dans l'ensomble de la sociologie, préjuger le sens et le caractère de mon explication; mais, comme M. Mill est d'opinion que l'économie politique touche à la constitution même de la sociologie, et comme la faveur dont elle jouit suggérerait peut-être l'idée que je crains d'aborder un côté

• 1. Auguste Comte et ta Philosophie positive, p. 51.

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que je sens faible et ouvert à une danfçereuse trouée, je ne veux ])as me contenter d'une réponse implicite. On sait que M. Comte non-seulement n'a tenu aucun compte de l'économie politique, mais encore, passant à une condamnation sévère, l'a rejetée de l'ordre des connaissances positives. M. iMill, célèbre dans l'économie politique non moins que dans la logique, a vivement attaqué M. (lomte pour avoir ainsi parlé. Moi-même, bien que sans autorité en ces matières, j'ai dans un livre qui a déjà trois ans de date ', signalé mon dissentiment avec M. Comte sur l'économie politique, la comparant, afin d'en donner une idée, à ce qu'est la vie végétative dans l'animal ; mais je n'allai pas plus loin, tandis que M. Mill déclare que là se montre le côté faible de la philosophie de M. Comte, qui rejette l'unique essai systématique fait par une suite de penseurs pour constituer une science non pas sans doute des phénomènes sociaux en général, mais d'une grande classe de ces phénomènes (p. 80).

Ici j'abandonne M. Mill et je repasse du côté de M. Comte. N'oublions pas qu'il s'agit de )a constitution de la sociologie. A quoi pouvait y servir cette systématisation parlielleï L'économie politique n'est qu'une partie de l'état statique; l'état statique lui-même est, des deux éléments sociologiques, le moins déterminant et le moins caractéristique; eût-il été systématisé tout entier, ce qui d'ailleurs aurait été impossible, il n'eût pas même alors fourni les bases de la constitution de la science, qui sont dans l'état dynamique. Pour cette constitution, M. Comte n'a donc eu aucun besoin ni de l'économie politique ni de sa systématisation partielle; il a eu tort de la condamner, il a eu raison de n'en pas user.

Une systématisation partielle dans l'ordre (jui doit devenir général serait un avant-coureur qui indiquerait la voie

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