‹ Auguste Comte et Stuart Mill :Chapitre 5 sur 18 · iuQHSlc Comte et la l'hilosopliic jwsitirc, p · texte numérisé non relu

iuQHSlc Comte et la l'hilosopliic jwsitirc, p

et qui pourrait être utilisé ; mais la systématisation partielle de l'économie politique n'est pas, dans l'ordre qui doit devenir général, un avant- coureur qui indique la voie; en d'autres termes, on ne la prolonge pas quand on constitue la science. Seulement on reconnaît, quand cette constitution est faite, la place qui lui convient.

Un exemple de systématisation partielle incompétente pour la constitution de la science m'est fourni par la biologie; il rend frappant le cas de l'économie politique. Avant que la détermination des propriétés inhérentes aux tissus organiques eût été faite, ce qui fut, comme je l'ai dit, la constitution de la biologie, on possédait des systématisations partielles très-étendues. Ainsi la digestion, la formation du chyle, le transport de ce liquide dans le sang, et celui du sang dans tout le corps par la circulation formaient un ensemble lié qui égalait en importance, pour ne rien dire de plus, les acquisitions de l'économie politique. Pourtant ce ne fut pas en prolongeant cette systématisation partielle qu'on détermina les propriétés immanentes; ce ne fut pas en se l'incorporant que telle ou telle conception grandit et se développa en constitution de la science. En voyant aujourd'hui quelle est celte constitution et quelle était cette systématisation partielle, on voit aussi qu'il n'y a pas de chemin de la seconde à la première; en effet, la lumière est venue d'ailleurs, et qui songerait à contester la réalité de la constitution sur cet argument que celui qui la trouva n'usa pas de la systématisation partielle qui préexistait?

Je viens de rappeler la comparaison que je fis de l'économie politique en sociologie avec la vie végétative en biologie; mais, après la ressemblance, l'étude à laquelle je me livre ici m'indique une importante ditlérence. 11 est de méthode pour l'étude du corps animal que les fonctions nutritives soient traitées avant les fonctions supérieures. Rien

d'équivalent ne se présente dans le corps social. Là, la primauté en méthode appartient au développement dynamique ou historique, attendu qu'il est ce qui règle la condition du reste. Sans doute, il faut que le corps social subsiste pour se développer; mais, s'il ne faisait que subsister, il n'y aurait pas de société au delà de l'état rudimentaire, pas d'histoire, pas de science sociale, tandis que, dans l'organisation vivante, il suffit qu'elle subsiste pour que tout y dépende d'abord des fonctions nutritives. Dans cette ditlérence entre le corps social et le corps animal apparaît par une autre face la différence essentielle entre la sociologie et la biologie. En tout cas, il valait la peine de prévenir de fausses conséquences qu'on aurait pu tirer de l'analogie entre la vie végétative et l'économie politique.

M. Mill conteste à M. Comte le mérite d'avoir le premier rendu positives les recherches sociologiques. Voici comment il s'exprime : « On ne saurait nier que les meilleurs auteurs, sur des sujets qui avaient occupé les facultés de tant d'hommes de la plus haute capacité, n'aient accepté aussi complètement que M. Comte le point de vue positif et rejeté aussi décidément que lui les points de vue théologique et métaphysique. Montesquieu, même Machiavel, Adam Smith et tous les économistes, tant en France qu'en Angleterre, Bentham et tous les penseurs initiés par lui avaient la pleine conviction que les phénomènes sociaux se conforment à des lois invariables que leur grand objet fut de découvrir et d'illustrer. Tout ce qui peut être dit, c'est que ces philosophes n'allèrent pas aussi loin que lui dans la découverte des méthodes les plus propres à mettre ces lois en lumière (p. 52).» Que ces philosophes aient conçu comme réglés les phénomènes sociaux, je ne le conteste pas ; mais c'était là une vue de l'esprit simplement hypothétique tant que des lois n'y avaient pas été effectivement constatées. Que ces philosophes aient connu bon nombre de faits posi-

tifs, je ne le conteste pas non plus; mais connaître de tels faits ou connaître la loi fondamentale d'une science sont deux choses bien différentes. Ce que l'on remarque ici en histoire s'est remarqué semblablement en chimie et en biologie, où l'on a eu, pendant un certain intervalle, des faits positifs sans doctrine positive, des systématisations partielles sans systématisation générale. Celui-là seul a rendu positives les recherches sociologiques, qui, le premier, a transformé une vue simplement hypothétique en une loi vérifiée, et qui a donné aux faits positifs acquis un lien non soupçonné aussi longtemps qu'il n'y avait eu que des systématisations partielles. Il ne faut pas attribuer à la préparation ce qui ne convient qu'à la constitution.

Au point de vue de M. Comte (et je m'y range sans réserve), la constitution de la sociologie est nécessaire pour que se fasse la philosophie positive. Je ne sais quel est làdessus l'avis de M, Mill; il me reste douteux s'il conçoit la philosophie positive, à l'exemple de M. Comte, comme une éclosion que produit la coordination des faits généraux des sciences, ou s'il l'a fait dériver de quelque autre source, de quelque autre combinaison. Pour l'une et l'autre alternative, la sociologie conserve le caractère de science, et la théorie du développement historique selon M. Comte est, non pas, comme le veut M. Mill, une méthode propre à mettre en lumière les lois sociologiques, mais la première de ces lois, le fait essentiel de la sociologie, et la systématisation générale et indépendante dont sont dépendantes les autres systématisations.

En résumé, dans la critique de M. Mill, je signale trois défectuosités qui, à mon sens, la rendent faible contre l'œuvré de M. Comte : d'abord n'avoir pas reconnu l'inégalité entre l'état dynamique et l'état statique, ce qui induit à ne pas voir la constitution de la sociologie là oîi elle est; puib a\oii' cherché dans M. Comte une physiologie sociolo-

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glque plutôt que le premier moteur auquel la physiologie sociologique est subordonnée ; enfin avoir perdu de vue le but de M. Comte, pour qui la constitution de la sociologie est un moyen d'arriver à la constitution de la philosophie positive.

Psychologie. — C'est la seconde grande objection de M. Mill, laquelle comprend quatre chefs : avoir fait de la psychologie une part de la biologie; n'avoir pas admis la psychologie dans la série des sciences; avoir rendu imparfaite la constitution de la sociologie, en n'y faisant pas intervenir la psychologie; ne pas fournir le critérium logique de la vérité.

Suivant M. Comte, il n'y a point de psychologie en dehors de la biologie; suivant M. Mill, la psychologie forme un ensemble de notions dont la biologie ne peut rendre raison. Que dirai-je à cela, quand j'y remarque tout d'abord une confusion que j'ai besoin d'éclaircir avant de me prononcer? Cette confusion est <[ue par le mot de psychologie on comprend tantôt les facultés cérébrales, tantôt les produits de ces facultés. S'il s'agit d'étudier les facultés, je suis avec M, Comte; s'il s'agit d'étudier les produits, je suis avec M. iMill.

Cela vaut la peine d'être plus amplement expliqué. Il est bon nombre d'observations et de faits qui sont inscrits dans les livres des psychologistes, et qui pourtant ont un caractère purement biologique. M. Comte argue contre la psychologie que nous ne pouvons nous observer raisonnants ; M. Mill fait reman^uer que l'argument n'est pas valable, puisqu'il est prouvé que l'esprit peut non-seulement avoir conscience de plus d'une impression à la fois, mais encore y donner son attention. J'en conviens, et cette remarque est dans les livres des psychologistes; néanmoins elle appartient à la biologie et non à la psychologie. M. Mill ajoute que les faits qui se i)assent dans l'esprit peuvent être étudiés

non dans le moment même de la perception, mais dans le moment qui suit et quand la mémoire en est encore fraîche. A la bonne heure; mais cela aussi appartient à la biologie. Enfin il dit que, pour accomplir l'analyse des diverses facultés élémentaires, il est besoin d'une étude psychologique directe portée à un haut point de perfection, puisqu'il est nécessaire entre autres de rechercher le degré d'influence des circonstances sur le caractère mental, vu que nul ne suppose que la conformation cérébrale soit tout, et les circonstances rien. Je le concède, mais cela encore est du domaine biologique.

Tout ce qui est facultés, analyse ou classification des facultés, jeu ou fonction des facultés, modification des facultés par les diverses influences et par les milieux, appartient à la biologie. Cette doctrine, sans être ancienne, n'est pas nouvelle ; quoique vraie, elle est loin d'être beaucoup répandue en dehors du cercle des hommes voués à la science des êtres vivants; mais elle est admise par les physiologistes avancés, et Gall, tout en la compromettant par ses localisations, a rendu un grand service par cela seul qu'il l'a conçue et soutenue avec une précision et une vigueur que personne n'avait eues avant lui. Il ne faut pas oublier, parmi les philosophes, M. Comte, qui s'en fit, à son point de vue, le promoteur dans son Système de philosophie positive; je ne parle pas, bien entendu, delà tentative phrénologique à laquelle il se laissa si malheureusement aller dans ses œuvres postérieures. Pour reconnaître, observer, analyser, classer les facultés cérébrales, la biologie emprunte des renseignements à la sagesse vulgaire qui a ses intuitions, à la psychologie qui a beaucoup travaillé le sujet, à la phrénologie qui, comme étude de la nature cérébrale chez l'homme et chez l'animal, est digne d'attention, indépendamment de la localisation. Sans doute la physiologie cérébrale a pour but de trouver le rapport entre l'or-

gane et la fonction, et, comme on sait, elle ne possède encore de cette doctrine qu'une imparfaite ébauche; mais cottp imperfection ne l'empêche pas d'étudier fonctionnellement ce qu'elle ne peut étudier à la fois fonctionnellement et organiquement; comparable à la pathologie, qui, ignorant les conditions organiques de beaucoup de névroses et de plusieurs folies, ne les étudie pas moins dans leurs phénomènes, sans que personne songe à faire un domaine particulier, pour je ne sais quelle psychologie pathologique, de ces états morbides sans Ksion connue. La i»hysiologie est venue tard h traiter des facultés affectives et intellectuelles, qu'elle nomme maintenant, sans hésiter, du nom commun de facultés cérébrales; tout cela était jadis de la |)hilosophie, de la psychologie; aujourd'hui elle reprend ce qui fut distrait de son domaine.

L'erreur est de croire qu'étudier fontionnellement ne soit pas étudier physiolo^iquement. Je viens de rappeler plusieurs cas de pathologie oh l'étude, pour n'être que fonctionnelle, n'en est pas moins physiologique. La condition n'est pas différente pour les facultés cérébrales; on les étudie physiologiquement, môme quand, comme c'est le cas, on est hors d'état de les analyser anatomiquement. Cette investigation purement fonctionnelle est incomplète sans doute, mais n'en est pas moins positive, dirigée qu'elle est par l'ensemble des connaissances acquises sur les tissus vivants en général et sur le tissu nerveux en particulier; et on peut dire, sans beaucoup se tromper, que la valeur des psychologistes, entant qu'occupés des facultés intellectuelles et affectives, se mesure sur le compte plus ou moins grand qu'ils tiennent des notions biologiques.

Il n'est pas douteux qu'il y ait une psychologie des animaux supérieurs, psychologie rudimentaire par rapport à celle de l'homme, mais néanmoins très-réelle. Cela appartient k la biologie, bien que ne pouvant non plus être

étudié que fonctionnellement. La psychologie animale et par suite la psychologie comparée mettent à néant Tindépendance de la psychologie à l'égard de la biologie.

Ces explications montrent que M. Comte n'a commis aucune erreur de méthode, en plaçant dans la biologie l'étude de la psychologie, si par psychologie on entend les facultés intellectuelles et affectives. Mais si par psychologie on entend simultanément l'idéulogie et même la logique, alors on reproche à M. Comte une chose toute difïérente de celle qu'on lui reprochait. Ce sont des confusions qu'il n'est pas sans importance d'écarter; et là intervient la distinction que j'ai indiquée tout à l'heure entre les facultés et leurs produits. Je commence par un exemple qui présentera ma pensée sans l'exagérer ni l'amoindrir. Parmi les localisations cérébrales tentées par la physiologie contemporaine, il en est une qui approche beaucoup de la démonstration, je veux parler de celle qui place la faculté du langage dans une des circonvolutions antérieures du cerveau. Voilà de la physiologie cérébrale complète, une fonction déterminée, un organe déterminé; mais, si la faculté du langage appartient à la biologie, la grammaire, qui en est le produit, ne lui appartient pas. C'est ainsi que n'appartiennent à la biologie ni l'idéologie, ni la logique, et, j'ajouterai, ni l'esthétique, ni la morale, qui sont aux facultés esthétiques et affectives ce qu'est l'idéologie aux facultés intellectuelles. Ce sont des résultats qu'il faut chercher et étudier dans les règles de morale personnelle, domestique, sociale, qui interviennent parmi les hommes, dans les œuvres poétiques architecturales, pittoresques, sculpturales, que produisent les génies créateurs, dans les méthodes qu'enfantent les sciences en se développant, dans les idées et les raisonnements dont on examine les conditions. Ces embranchements ont un ensemble d'objets où ils puisent expérimentalement leurs doctrines; il est manifeste qu'ils ne rentrent pas

dans la biologie; M. (lomte n'en a point trailé dans sa pliilosophie; j'y reviendrai plus loin.

Ne pas admettre, dit M. Mill, et c'est le second chef de son objection, la psychologie dans la série des sciences, c'est vicier cette série, c'est rendre défectueuse la philosophie qui s'appuie dessus; car on sait que le fondement de la (ihilosophie positive est dans la série hiérarchique des sciences. Toute ma réponse est dans la distiiiclion que je viens de faire. S'agit-il des facultés, le reproche porte à faux, car il en a été question en biologie tout autant qu'il était nécessaire pour la fondation de la philosophie positive. S'agit-il des produits de ces facultés, idéologie, logique, esthétique, morale, le reproche porte encore à faux, car ces embranchements, productions des facultés qui y correspondent, n'impliquent rien qui moditie la place hiérarchique de? facultés et leur considération dans la conception du monde. Pour cette conception, il fallait la place hiérarchique des facultés, il ne fallait pas leurs produits.

Je continue l'examen de l'objection. «La branche psychologique, dit M. Mill, de la méthode positive aussi bien que la psychologie elle-même, M. Comte les délaissa, et elles furent placées dans leur vraie position comme partie de la philosophie positive par des successeurs qui se mirent convenablement au double point de vue de la physiologie et de la psychologie, M . Hain et M . Herbt.'rt Spencer (p . 66). » Que M. Herbert Spencer et M. Bain aient avancé l'élude des facultés cérébrales au delà du point où elle était du temps de M. Comte, je le constate avecreconnaissauce; on l'avancera encore après eux, et cela ne touche en rien à la philosophie positive, pas plus que n'y touchent les découvertes faites postérieurement à M. Comte en chimie ou en physique. Mais on insiste, et l'on dit que la place est vide oii l'on devrait trouver la branche psychologique de la méthode positive, comme on trouve à leurs places respectives la bran-

ciie biftlogique, la branche chimique, etc., de cette même méthode. Si j'interprète bien les mots : « branche psychologique de la m 'thode positive, » ils signifient la philosophie de la psychologie. La philosophie de la psychologie, ou étude générale des facultés tant dans leurs rapports entre elles que dans leurs rapports avec l'organisatlun (chose indispensable), ne peut être scindée de la biologie. Quant à la morale, à l'esthétique, à l'idéologie, là sans doute n'en est pas la place; mais leur théorie générale n'est pas plus partie intégrante de la philosophie positive que ne le serait la théorie générale du langage et de la grammaire ; car vraimerit, pourquoi ne pas réclamer en faveur de celle-ci, fort considérable assurément, si l'on réclame en faveur de celles-là?

Si on définit la philosophie, comme je fais, une conception du monde, on se passe de la psychologie. Si on la définit, comme fait M. Mill, l'étude de l'homme et une sorte de logique générale, la psychologie y est nécessaire. J'ai discuté ces deux définitions, et je n'y reviens pas; mais, à mon gré, je ne puis trop insister sur cette différence fondamentale qui sépare M. Comte et M. Mill, l'un étant au point de vue objectif, l'autre étant au point de vue subjectif. Pourquoi ne pas les combiner? dira-t-on. Lts combiner, non, mais les subordonner. La conception positive du monde n'est qu'au prix d'une élaboration purement objective.

En n'ayant pas une psychologie, dit M. Mill, et c'est le troisième chef de son objection, on rend imparfaite la constitution de la sociologie, et l'on sait que. dans le système de M. Comte, la sociologie est indispensable à la philosophie positive Contre ce reproche ma distinction intervient et suffit. Ce sont les facultés telles que la biologie les connaît ({ui importent, car il faut que dans la sociologie rien ne se glisse qui soit contradictoire avec les donnée.^

fondamentales de la physiologie cérébrale. M. Comle a usé des notions qu'on avait de son temps, ainsi qu'il a usé de celles qu'on avait sur la chimie ou la physique; comme pour la physique ou la chimie, elles ont sul'U à son objet, et depuis rien n'est survenu qui ait démenti son œuvre.

Enfin le quatrième chef de l'objection est une inculpation prise au domaine de la logique, à savoir : qu'on ne trouve pas dans la philosophie positive le critérium qui montre que les résultats obtenus l'ont été par un procédé régulier, et que l'induction qui a servi à former les vérités générales est légitime. Après avoir rappelé la revue que M. Comte a instituée des vérités de chaque science, M. Mill s'exprime ainsi : «Après tout ceci, reste une question ultérieure et distincte. On nous enseigne le droit chemin pour chercher les résultats; mais, quand un résultat a été obtenu, comment saurons-nous donc qu'il est vrai ? Gomment nous assurer que le procédé a été accompli correctement, et que nos prémisses consistant en généralités ou en faits particuliers prouvent réellement la conclusion que "nous y avons fondée? Sur cette question, M. Comte ne jette aucune lumière ; il ne fournit aucun critérium de vérité (p. 55). « Puis, entrant plus particulièrement dans l'examen du procédé d'induction, capital en tout l'ordre scientifique, il ajoute : « Toutes les lois dernières sont des lois de causation, et la seule loi universelle au delà du giron des mathématiques est la loi de causation universelle, à savoir : que tout phénomène a une cause phénoménale et quelque phénomène autre que lui, ou quelque combinaison de phénomènes, à quoi il est conséquent d'une manière invariable et inconditionnelle. C'est sur l'universalité de cette loi que repose la possibilité d'établir une règle de l'induction. Une proposition générale obtenue inductivement n'est prouvée vraie que quand Its cas sur lesquels elle repose sont tels que, s'ils ont été correctement observés, la fausseté de la généralisation est in-

compatible avec la constance de la causation, avec l'universalité du fait que les phénomènes de la nature ont lieu conformément à d'invariables lois de succession (p. 58). »

Tout ceci est de la logique; j'en fais grand cas, et je m'intéresse singulièrement à l'étude qui nous enseigne les conditions imposées à la connaissance par la nature de notre esprit, et qui donne, si je puis ainsi parler, une sanction légale à nos raisonnements; mais est-il bien vrai que le plan suivi par M. Comte ne lui ait pas fourni l'équivalent de cette sanction? Ce plan, qui est la combinaison de la hiérarchie des sciences avec leur philosophie, lui a procuré dans chaque domaine pour critérium de certitude le critérium même de chacune de ces sciences; il est assez incontesté pour que je ne le discute pas ; ce critérium est l'expérience ou vérification.

Mais on me presse, et l'on me dit : Comment savez-vous que votre expérience, que votre vérification est valable? Ici, tout au rebours de croire que l'expérience ait besoin de la logique, je crois que c'est la logique qui a besoin de l'expérience. Si les vérités scientifiques n'étaient vraies que logiquement, elles ne sortiraient pas du cercle des simples hypothèses; mais c'est quand l'expérience les a fournies que se fait la théorie logique de l'induction. Bien loin que la philosophie positive dépende de la logique, c'est la logique qui dépend de la philosophie positive.

Ainsi, dans le passage de M. Mil!, cité plus haut, comment connaît-on l'universalité de la loi de causation? Par l'expérience, non par la logique, car c'est une des excellentes opérations de la psychologie positive d'avoir dé- ;é que la notion de cause n'est pas immanente à l'esin. Cela posé, comment sait-on qu'une proposition e l'ordre scientifique est vraie ? En montrant que les cas qui se présentent l'expérience la consul vient des exceptions, il faut la sacrifier ou la

modilier. Tout cela est si certain que nos inductions les plus assurées ne sont acceptées que sous le bénéfice d'une vérification constante, et la sanclion que leur donne la logique ne peut leur ôter ce caractère relatif, c'est-à-dire qu'elle n'ajoute absolument rien à leur certitude. Il y a deux caractères de la vérité et de l'erreur, l'un mental donné par la logique, l'autre expérimental donné par hs sciences. Ce n'est pas le caractère mental qui domine le caractère expérimental, c'est le caractère expérimental qui domine le caractère mental. .M. Comte a suivi celui qui domine et n'a pas eu besoin de celui qui est dominé.

L'ne expérience se constate par intuition. Une induction, une déduction se vérifie par expérience, c'est-à-dire par intuition. La certitude scientifique est donc partout et toujours une certitude d'intuition; elle ne demande pas sa preuve à la logique ou régularité des raisonnements et des procédés; elle la demande à l'expérience ou intuition. L'intuition, ne relevant que d'elle-même, constitue le critérium de la vérité objective, selon M. Comte et la philosophie positive. C'est ainsi que je résume ma réponse au quatrième chef d'objection.

Ici je pourrais m'arrêter. Le groupe mal limité, mal défini qu'on nomme psychologie n'est nécessaire ni à la constitution de la sociologie ni à la série des sciences telle que M. Comte l'a fixée, et son œuvre demeure intacte. Il faut, même après ces critiques, concevoir comme lui le monde, et, comme lui aussi, prendre pour méthode des méthodes, pour lumière des lumières cette hiérarchie du savoir humain qui pense et philosophe pour nous partout où nous la conduisons. Je pourrais, dis-je, m'arrèler; mais considérer l'idéologie, la logique, l'esthétique, la morale par rapport à la philosophie positive est une discussion qui, dans la tournure actuelle du débat, ne m'a pas paru dénuée d'importance.

38 LIITRÉ.

Cette question m'occupe, me préoccupe même depuis longtemp-!, étant convaincu d'une part que la philosophie positive n'est ni défectueuse, ni incomplète, ni impropre à son service ; et d'autre part inquiété par les longues liaisons que la psychologie, l'idéologie, la logique, la morale ont eues avec la philosophie.

Mon éducation biologique ne me permettait pas de ne pas renvoyer à la biologie l'étude des facultés cérébrales, bien que les psychologistes y aient établi une part de leur domaine; et aussitôt naquit la distinction entre ces facultés et leurs produits, distinction dont j'ai usé précédemment pour faire le partage entre ce qui appartient à la physiologie cérébrale et ce qui n'y appartient pas.

La comparaison chez les animaux et dans les différents âges m'offrit une classification de ces facultés , fonctionnelle, non anatomique, mais pourtant naturellement hiérarchique : facultés des besoins, facultés affectives , facultés esthétiques, facultés intellectuelles. Le principe de la hiérarchie est la diminution croissante de l'empire qu'exerce la personnalité K

C'est de la place de ce groupe qu'il s'agit par rapport à la philosophie positive. Si l'on recherche ce qu'il est, on voit qu'il représente la doctrine du sujet prise dans les besoins

1. Cette coordination des facultés cérébrales, je la consignai, en 1859, dans mes Paroles de la Philosophie positive. Cela me parut alors une vue subsidiaire à la doctrine des trois états théologique, métaphysique et positif, par laquelle M. Comte a constitué la science sociale. Je n'ai point abandonne cette idée, du moins en ce sens qu'elle me semble pouvoir servir de base à une physiologie sociologique. Mais je confesse sans peine que de pareilles idées n'ont corps et valeur que quand, mises en œuvre, elles ont servi à bfttir un véritable édifii^o. En 1863, dans mon livre sur Auguste Comte et la Philosophie positive, j'ai appliqué le même principe de classification, ce qui a été facile, non plus aux facultés mais aux produits, et j'ai eu une série ascendante selon le même ordre, à savoir : la ihéorie des besoins, qui n'a guyre occupé que les physiologistes, puis la morale, lesthétique ei l'idéologie. A mon gré, il y a déjà une lumière i concevoir cette siipcrposition des facultés.

(la chose n'a point reçu de nom), dans les actes (morale), dans les œuvres (esthétique), dans les idées (idéologie). La doctrine du sujet ne peut prétendre à un rang plus élevé que le sujet lui-même. Or, que le sujet soit subordonné à l'objet, la conce[-tion de l'homme à celle du monde, c'est un des principes les plus certains et les plus féconds de la philosophie positive. Ainsi de ce côté encore se confirme l'invalidité de ce qui a été objecté à cette philosophie au nom de la psychologie, et apparaît quelle fut la sûreté de vue et la fermeté de M. Comte, quand, dans son acheminement vers son but grandiose, il négligea des conceptions que tout le passé lui recommandait comme indispensables.

Toutefois, la doctrine du sujet ayant un caractère qui lui est propre bien que secondaire, il me paraît qu'elle doit être considérée soit comme un appendice à la philosophie positive, soit comme une branche de l'anthropologie. Quoi qu'il en soit, le point sur lequel j'insiste et qui m'est propre, c'est que, philosophiquement, on ne disjoigne pas ces quatre embranchements, et que, même en les traitant isolément, on les conçoive comme des parties d'un tout, qui est le sujet.

Voici terminé l'examen des objections faites contre la philosophie positive au nom tant de la psychologie que de la sociologie. Kn le poursuivant avec toute l'attention dont je suis capable et que me commandait en cette circonstance l'autorité de mon adversaire, je me suis convaincu une fois de plus que la philosophie positive est fondée; que la conception du monde telle que l'homme peut l'avoir est obtenue ; que l'ordre hiérarchique des vérités gf'nérales est déti-rminé; que, grâce à cette conception et à cet ordre, le penseur se trouve au vrai centre de la nature intelligible; enfin que les conditions d'une philosophie p)Ositi\ e, étant de provenir des sciences et d'instituer le rapport du tout et

des parties, ont leur accomplissement dans ce qui a été fait par M. Comte et a reçu de lui un nom qui grandit.

Non pas que je prétende que l'œuvre soit close et qu'il n'y ait plus qu'à répéter la parole du maître. Loin de moi cette pensée; M. Comte nous a seulement^ nous et nos successeurs, mis sur le seuil; d'immenses travaux sont à exécuter; car, l'ancien point de vue des choses étant changé, il s'agit de tout remettre au nouveau. J'aurai donné à mon idée toute l'étendue et en même temps toute la restriction qu'elle comporte, en disant que M. Comte a fait la constitution de la philosophie positive, voulant dire, d'après le sens attribué par moi à constitution d'une science, que, depuis M. Comte, elle a sa base qui est dans les sciences, sa méthode qui est dans la hiérarchie scientifique, et son résultat qui est dans la conception du monde, mais voulant dire aussi qu'une philosophie constituée est seulement une philosophie commencée.

Ma tâche est finie. Mais je viens d'être aux prises avec les conditions fondamentales de la philosophie que je professe, et avec un ordre d'objections puisées non plus, comme c'est l'ordinaire, dans la théologie ou la métaphysique, mais dans une doctrine oij l'on a la volonté de philosopher suivant un mode positif tout en se séparant de la philosophie positive, œuvre de M. Comte. Le lecteur ne s'étonnera donc pas qu'A cette tâche, toute finie qu'elle soit, j'ajoute quelques considérations qui, bien que subsidiaires, étendront et éclairciront la discussion.

M.Mill, quand la philosophie positive lui tomba entre les

mains, avait reçu sa préparation essentielle par la psychologie et par la logique, dans lesquelles il s'est acquis tant de n^putation et d'autorité. Moi, quand cette même philosophie positive est venue à ma connaissance, j'avais reçu ma préparation par la médecine, par la physiologie, parla biologie. Non pas que j'aie eu en biologie, comme M. Mill en logique, le bonheur d'attacher mon nom à quelque œuvre considérable; mais ce n'en est pas moins l'étude de ma jeunesse, celle qui a laissé les plus profondes traces dans mon esprit, et qui m'est encore aujourd'hui un objet de lectures et de méditations. M. Comte, dans le temps de mon intimité avec lui, n'avait pas manqué de noter cette différence entre M. Mill, avec lequel il entretenait une correspondance philosophique, et moi qui étais son disciple. Ce n'est pas pour signaler cette différence d'origine et pour le futile plaisir de rappeler d'où je suis parti que j'ai amené cette courte digression; c'est pour quelque chose de plus utile, c'est pour montrer que, dans le mode positif de philosopher, l'état actuel de la pensée offre deux manières, l'une procédant de la psychologie positive, l'autre du groupe de sciences que M. Comte a disposées en un ordre hiérarchique.

M. Mill, dans son excellent livre sur la philosophie de sir William Hamillon, parle de l'école qui est partout et constamment en ascendant depuis qu'a cessé la réaction contre Locke et Hume, ce qui date de Reiden Angleterre et de Kant sur le continent. Cette école, qui est l'école psychologique, je l'accepte et lui voue beaucoup de reconnaissance pour avoir rendu positive la psychologie; mais elle n'a point fait une philosophie; et, à vrai dire, je ne pense pas qu'elle en fasse jamais une ellective, m'appuyant sur ce principe invincible, déjà cité, que le sujet est subordonné à l'objet. On n'échappera pas à la nature des choses, et l'étude de l'homme ne donnera pas la conception du monde.

Philosopher positivement suivant le mode psychologique est une impasse, et c'est là qu'éclate le service rendu par M. Comte. Il a créé le second mode positif de philosopher, le mode objectif. Tandis qu'il écartait la philosophie théologique en substituant des lois aux volontés, et la philosophie métaphysique en remplaçant les notions à priori par des notions à posteriori, il écartait la philosophie psychologique en substituant l'étude du monde à l'étude de l'homme. Alors il n'y eut plus d'impasse : les sciences, transformées en un tout organique par la hiérarchie qui les subordonne l'une à l'autre, conduisirent la philosophie jusqu'au terme, sans solution dans l'enchaînement, sans contradiction dans la teneur.

Cette distinction entre l'origine psychologique et l'origine objective dans le mode positif de philosopher me mène directement au célèbre principe de la relativité de la connaissance humaine. Ce principe, qui est incorporé à la philosophie positive, est antérieur à M. Comte; et M. Mill rappelle qu'il appartient à Benthara, à James Mill et à William Hamilton, Cela est incontestable; cependant, en ceci, il importe grandement de distinguer les deux voies par lesquelles les philosophes anglais d'une part et M." Comte d'autre part y sont parvenus. Pour les philosophes anglais, le principe est psychologique et résulte de la nature de notre faculté de connaissance ; pour M. Comte, il est empirique et résulte de ce fait qu'en toute science positive on est arrivé ù un fait, à un phénomène au delà duquel on n'a pu aller.

Ces deux manières diffèrent non-seulement par le procédé, mais encore par le résultat. La démonstration psychologique de la relativité de la connaissance humaine est insuffisante philosophiquement; elle ne prouve qu'une seule chose, à savoir que nous ne connaissons un objet que par les sensations qu'il excite en nous, que la connaissance en est purement phénoménale, et que nous ne pénétrons

jamais dans ce qu'il est en soi ; mais elle ne prouve pas que cela même qui n'est aperçu de nous que phénoraénalemerit, n'est pas, au fond, partie et manifestation d'un absolu, s'il est un absolu. En d'autres termes, elle ne ferme pas la voie aux causes premières. Ainsi, pour donner des exemples, dans le syslème matérialiste, la relativité de la connaissance au sujet de la matière interdit seulement de professer que nous la connaissons en soi, mais n'interdit pas de la considérer comme un subslratum absolu et une cause première de toute chose; et, dans le système déiste, la même relativité, au sujet de Dieu, interdit seulement de s'enquérir de l'essence divine, mais n'interdit pas de rattacher toute chose à une cause cr<'atrice et providentielle. Là se montre clairement l'impuissance objective de la j^syciiologie, et, par une conséquence irrésistible, sa subordination à l'objet, ce qui détermine sa place en philosophie positive.

Autre a été le procédé de M. Comte et autre le résultat. Le procédé : ayant construit la philosophie de chaque science fondamentale, il reconnut à posteriori que dans toutes on arrivait à des conditions dernières ou non, mais au delà desquelles on ne pouvait trouver d'autres conditions; c'est ainsi qu'il a formé expérimjentalement son principe que dans la connaissance humaine rien n'est absolu, car telle est la formule qu'il en a donnée. — Le résultat : tandis que la psychologie ne détermine en aucune façon le caractère de la limite où s'arrête la possii)ilité de décomposer les phénomènes en effets et en causes et laisse ouverte la porte à l'admission des causes premières, ia philosophie positive, par la main de U. Comte, indique d'une façon lumineuse et certaine que cette possibilité s'arrête au phénomène irréductible que chaque science se déiclare incapable de décomposer, ce qui marque la borne du yionde intelligible et le bord de celui où l'inlelligibiliLé cesse pour

nous. Ainsi, dans la question de la cause première, soit matière, soit Dieu, dont j'ai parlé tout à l'heure, chaque science dans son domaine n'atteint rien qui puisse être dit premier, mais elle atteint certaines causes, ou existences, ou conditions, qu'elle n'a aucun droit de qualifier autrement que de causes, existences, conditions impénétrées.

Tout cela étant considéré, il n'est pas exact de dire qu'en incorporant la relativité de la connaissance humaine à la philosophie, M. Comte n'ait rien innové, et n'ait fait que prendre à son service un principe qu'il a trouvé dans le domaine commun. Le sien diffère du principe psychologique par la source et par la portée. En effet, d'une part, bien loin que la relativité de la connaissance humaine soit le fondement de la philosophie positive, elle en est le résultat, le corollaire; la philosophie positive ne s'est pas faite par ce principe, elle a fait ce principe; et, d'autre pari, il n'est dans la relativité psychologique de la connaissance humaine aucune vertu contre la notion des causes premières; il n'en est que dans le principe expérimental de la relativité, qui, n'ayant rien à dire sur leur existence ou leur non-existence, indique les points divers où dans la recherche ascendante des causes l'esprit humain est arrêté. Le principe psychologique et le principe expérimental de relativité appartiennent à deux terrains différents. Le terme où l'un conduit est de suprême importance, puisqu'il s'agit de la conception du monde; le second ne mène qu'à une certaine condition de notre mode de connaître et de notre esprit. Toujours et partout on trouve la psychologie subordonnée à la philosophie positive.

M. Mill est un critique qui, passant aux imperfections de détail, les signale sans être inquiet de les mettre à la charge d'un fond qu'il n'admet pas ; moi je suis un disciple qui les signale comme des taches qu'il est utile de faire disparaître, afin de donner plus d'éclat et de force à un fond que j'ac-

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cepte. C'est pour ces deux buts différents que nous nous rencontrons en des critiques secondaires. M. Comte, on le sait, n'apercevant que la négativité des dogmes révolutionnaires, les poursuivit d'une poléniiijue inexorable. .M. Miil montre que ces dogmes, outre la partie proéminente qui est négative, nnlerment aussi une partie positive qui ne doit pas être négligée :

«X La souveraineté du peuple, dit-il, cet axiome métaphysique qui en France et dans le reste du continent a été si longtemps la base théorique de la politique démocratique et radicale, est regardée par M. Comte comme purement négative et exprimant seulement le droit du peuple ci se débarrasser, par l'insurrection, d'un ordre social devenu oppressif, et il ajoute que, si on l'érigé en principe de gouvernement, elle condamnera indéfiniment tous les supérieurs à une dépendance arbitraire à l'égard de la multitude des inférieurs, et qu'elle est une sorte de transfert aux peuples du droit divin tant reproché aux rois. Sur cette doctrine, en tant que dogme métaphysique ou principe absolu, la critique est juste; mais il y a aussi une doctrine positive qui, sans aucune prétention à être absolue, réclame la directe participation des gouvernés dans leur propre gouvernement sous les conditions et avec les limitations que ces fins imposent (p. 79). >

J'acepte cette rectification, j'accepte aussi celle du point de vue de M. Comte par rapport au protestantisme :

« Comme presque tous les penseurs même incrédules, dit M. Mill, qui ont vécu dans une atmosphère catholique, M. Comte ne voit le protestantisme que par son côté négatif, regardant la réformation comme un mouvement purement négatif auquel il fut coupé court prématurément. 11 ne semble pas s'apercevoir que le protestantisme ait eu aucune infiuence positive différente de l'influence générale du chi i^liani.^ln»s de soric qu'il laisse échapper un des

laits les plus importants qui en dépendent, c'est-à-dire la remarquable efficacité qu'il a eue, par opposition au catholicisme, pour cultiver l'intelligence de chaque croyant individuel. Le protestantisme, qui fait appel à cette intelligence, compte qu'il ne sera reçu qu'en la trouvant active, non passive. Le sentiment d'une responsabilité directe de l'individu envers Dieu est presque entièrement une création du protestantisme. Même quand les protestants furent presque aussi persécuteurs que les catholiques, même quand ils croyaient aussi fermement que les catholiques le salut attaché à la vraie foi , pourtant ils maintenaient que cette foi devait être non pas acceptée d'un prêtre, mais cherchée et trouvée par le fidèle, à son péril éternel s'il se trompait. Éviter une erreur fatale devenéiit ainsi, en grande partie, une question d'instruction et de lumières; et chaque croyant, quelque humble qu'il fût, était sollicité [ ar un puissant mobile à chercher l'instruction et à y faire des progrès. Aussi, dans ces contrés protestantes dont les Églises ne sont pas, comme l'Église d'Angleterre fut toujours, des institutions principalement politiques, en Ecosse, par exemple, et dans les États de la Nouvelle-Angleterre, une somme d'éducation dont il n'y a pas d'autre exemple parvint jusqu'aux moindres du peuple. Chaque paysan expliquait la Bible à sa famille, beaucoup à leurs voisins, ce qui procurait à l'esprit la pratique de la méditation et de la discussion sur tous les points de la croyance religieuse. L'aliment peut n'avoir pas été le plus nourrissant; mais nous ne devons pas fermer les yeux pour ne pas voir combien de si grands objets étaient propres à aiguiser et à fortifier l'intelligence (p. 112). »

11 est un grief que j'ai non pas contre la philosophie positive, mais contre M. Comte, car lui aussi a quelquefois manqué contre cette philosophie qu'il a créée. Ce grief, que je trouve articulé aussi chez M. Mill, est que, sur la fin de

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son grand traité, M. Comte se donne licence d'admettre un i-ertain arbitraire avec la preuve, avec l'objectivité, avec la rigoureuse correspondance entre une conception et la réalité extérieure. Je laisse parler M. Mill.

« Dans un résumé de la méthode positive, M. Comte réclame en termes exprès la licence d'admettre, sans aucun vain scrupule, des conceptions hypothétiques, à l'effet de satisfaire dans les limilcs convenables nos justes inclinations mentales qui se tournent toujours, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la continuité et la généralité des conceptions , tout en respectant constamment la réalité des lois extérieures en tant qu'elles nous sont accessibles*.... Le point de vue le plus philosophique nous conduit à concevoir Vétude des lois naturelles comme destinées à représenter le monde extérieur de manière à donner aux inclinations essentielles de notre intelligence toute la satisfaction compatible avec le degré d'exactitude commandée par V ensemble de nos besoins pratiques'^ . Parmi ces inclinations essentielles, il compte non-seulement notre prédilection instinctive pour l'ordre et l'harmonie qui nous fait goûter toute conception, même fictive, servant à réduire les phénomènes en système, mais même les convenances purement esthétiques, qui, dit-il, ont une part légitime dans l'emploi du genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence. Après la satisfaction convenable de nos plus éminentes inclinations mentales, il restera encore une marge considérable d'indétermination qui devra être employée à gratifier directement notre besoin d'idéalité en embellissant nos pensées scientifiques, sans en endommager la réalité essentielle^. Conséquemment à tout ceci, M. Comte met les penseurs en garde contre un trop sévère examen de la vérité des lois scientifiques, et frappe d'une sévère réprobation ceux qui dé-

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