‹ Auguste Comte et Stuart Mill :Chapitre 7 sur 18 · Cours de Philosophie positive, p. 63'J · texte numérisé non relu

Cours de Philosophie positive, p. 63'J

AUGUSTE COMTE ET STUART MHJ, ^ly

Si je ne puis accepter de l.i main d<.' iM. (lomtL' un |i;ireil arbitraire dans le maniement de la science, je ne puis accepter de la main de M. Mill les accommodations qu'il suppose possibles entre la philosophie positive et le point de vue théologique. Je traduis le passage :

« Il est convenable de commencer par décharger la doctrine positive d'un préjugé que l'opinion religieuse a contre elle. La doctrine condamne toutes les explications théologiques et les remplace ou pense qu'elles sont destinées à être remplacées par des théories qui ne tiennent compte que d'un ordre reconnu de phénomènes. On en infère que, si ce remplacement était accompli, le genre humain cesserait de rapporter la constitution de ia nature à une volonté Intelligente, et de croire aucunement en un créateur et suprême gouverneur du monde. La supposition est d'autant plus naturelle que M. Comte était ouvertement de cette opinion. A la vérité, il repoussait avec quelque acrimonie l'athéisme dogmatique, et même il dit (dans un ouvrage postérieur, mais les antérieurs ne contiennent rien qui soit en contradiction), que l'hypothèse d'un dessein a plus de vraisemblance que celle d'un mécanisme aveugle; mais une conjecture fondée sur l'analogie ne lui semblait pas, au temps de la maturité de l'intelligence humaine, une base capable de soutenir une théorie. Il regardait toute connaissance réelle d'une origine comme inaccessible ; et s'en enquérir c'était, suivant lui, outrepasser les bornes de nos facultés mentales; mais ceux qui acceptent la théorie des stages successifs de l'opinion ne sont pas obligés de le suivre jusque-li. Le mode positif de penser n'est pas nécessairement une négation du surnaturel; il se contente de le rejeter à l'origine de toutes choses. Si l'univers eut un commencement, ce commencement, par les conditions mêmes du cas, fut surnaturel ; les lois de la nature ne peuvent rendre compte de leur propre origine. Le philosc-

phe positif est libre de former son opinion à ce sujet conformément au poids qu'il attache aux analogies dites marques de dessein, et aux conditions générales de la race humaine. La valeur de ces marques est, à la vérité, une question pour la philosophie positive; mais ce n'en est pas une sur laquelle les philosophes positifs doivent être nécessairement d'accord. Une des méprises de M. Comte est de ne jamais laisser de questions ouvertes. La philosophie positive maintient que, dans les lim.ites de l'ordre existant de l'univers, ou plutôt de la partie qui nous en est connue, la cause directement déterminative de chaque phénomène est naturelle, non surnaturelle. Avec ce fait il est compatible de croire que l'univers fut créé et même qu'il est continuellement gouverné par une intelligence, pourvu que nous admettions que le gouverneur intelligent adhère à des lois fixes qui, étant seulement modifiées ou contrariées par d'autres lois de même dispensation, ne sont jamais délaissées capricieusement ou providentiellement. Quiconque regarde tous les événements comme des parties d'un ordre constant, chacun de ces événements étant le conséquent invariable de quelque antécédent, coédition ou combinaison de conditions, celui-là accepte pleinement le mode positif de penser, s-'iit qu'il reconnaisse ou ne reconnaisse pas un antécédent universel duquel tout le système de la nature fut originellement conséquent, et soit que cet universel antécédent soit conçu comme une intelUgence ou non (p. 13). » Dans la préface que j'ai mise en tête de la nouvelle édition du Cows de Philosophie positive de M. Comte*, j'ai discuté une question fort analogue. M. Herbert Spencer fait de ce qu'il appelle Vincognoscibk et de ce que j'appelle Vinconnu, la puissance suprême dont l'univers est la manifestation. Je l'ai combattu en disant que définir ainsi Vincog-

1. Chez J.-B. Baillière, rue Hautefeuille, n" 19, six volumes.

noscible, c'est vérilablement le connaître dans un de ses attributs essentiels; ce qui implique contradiction, car alors il n'est plus ïincognosciOle. L'argumentation de M. Mill n'échappe pas à une contradiction h peu près du même genre. Elle se réduit à ceci : pensez ce que vous voudrez de la cause première, de l'origine, de l'antécédent universel; admettez nommément que cette cause a créé et gouverne le monde; pourvu que vous admettiez en même temps qu'elle ne se manifeï.te jamais dans les choses, vous ne sortez pas du mode positif de philosopher. Mais si cette cause ne se manifeste pas dans les choses, si les lois seules s'y manifestent, elle est soustraite à toute aperception humaine, et il implique que l'on voie ce qui ne se montre jamais, que l'on connaisse ce qui ne se fait jamais connaître. Bien plus, c'est aux marques de dessein qu'on se réfère pour arriver jusqu'à la cause première; ruais les marques de dessein perpétuellement renouvelées dans la structure des mondes, dans le mouvement des astres, dans l'appr-opriation de notre planète, dans l'organisation des êtres vivants, de telles marques de dessein, dis-je, qu'est-ce autre chose que des actes d'intervention incessante de la cause première? Par conséquent, si on les admet, on rompt avec le principe de la philosophie positive, qui repousse les interventions et n'accepte que les lois. Ainsi l'admission d'un antécédent universel montre son incompatibilité avec le mode positif de philosopher, tantôt en lui faisant dire qu'il connaît ce qu'il ne connaît pas, tantôt en lui imposant au raiheu des lois la doctrine de la finalité. La valeur des marques de dessein n'est en effet pas autre chose que la doctrine de la finalité. Cette doctiine de la finalité, chaque science particulière l'a convertie en une doctrine positive connue sous le nom de principe des conditions d'existence, principe qui bannit toutes les interventions, et qui, rencontré dans chaque domaine particulier de la science, est do-

venu un principe général de la philosophie positive. Il est la dernière borne à laquelle la connaissance puisse atteindre ; si on va au delà, on quitte à la fois la science et la philosophie.

Il ne faut pas considérer le philosopher positif comme si, traitant uniquement des causes secondes, il laissait libre de penser ce qu'on veut des causes premières. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa détermination est précise, catégorique, et le sépare radicalement des philosophies théologique et métaphysique : il déclare les causes première inconnues. Les déclarer inconnues, ce n'est ni les affirmer ni les nier, et c'est, quoi qu'en dise M. Mill, laisser la question ouverte dans la seule mesure qu'elle comporte. Remarquons-le bien néanmoins, l'absence d'affirmation et l'absence de négation sont indivisibles, et l'on ne peut arbitrairement répudier l'absence d'affirmation pour s'attacher à l'absence de négation. Il ne serait pas impossible de retourner les arguments qu'avec raison M. Mill a employés contre M. Comte, accommodant à la satisfaction de nos inclinations mentales la rigueur de la preuve et l'objectivité du fait. La rigueur de la preuve et l'objectivité veulent ici que l'on ne nie pas, que l'on n'affirme pas, et malgré cela, par pure satisfaction de certaines vues partielles, on permet d'affirmer sans nier.

On ne peut servir deux maîtres à la fois, le relatif et l'absolu. C'est l'absolu que vous servez quand vous donnez aux choses un antécédent universel ; mais alors le philosopher positif, que rien ne peu faire sortir du relatif, vous abandonne et ne vous considère plus comme siens. Faire résoudre la question des causes premières dans un de philosopher qui partout en a constaté expérimennt l'insolution, introduire l'absolu dans un mode de jiier qui ne comporte que le relatif, concevoir une sanco là où ce mode de philosopher met rigoureu-

semonl l'inconnu, c'est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités.

Enlin je rappelle ici la distinction que j'ai faite ci-dessus entre l'origine j)sychologi(|ueet l'origine expérimentale du principe de la relativité. Psychologiquement, la relativité de la connaissance humaine ne contredit pas l'admission d'une certaine théologie, sans quoi M. Mil!, partisan déclaré de cette relativité, n'aurait en aucune façon parlé d'antécédent universel; mais, expérimentalement, elle ne laisse la voie ouverte à rien de pareil. Cette remarque, qui porte à la fois sur le présent litige et sur le rapport entre la psychologie et la philosophie positive, montre une fois de plus le désaccord entre les deux conceptions du monde et clôt la discussion.

M. Mill pense que M. Comte n'a pas fondé ce qu'il nomme la philosophie positive, qu'il n'en a créé que des parties, et que l'œuvre, quelle qu'elle soit, reste toujours à mener au terme. Moi, au contraire, je pense que la philosophie positive est créée dans ses éléments essentiels, que l'avenir développera ces éléments sans les dénaturer, et qu'ainsi elle est, dans l'ordre général, ce que chacune des sciences positives est dans l'ordre particulier, c'est-à-dire un point de départ et une voie tracée.

Trois objections capitales (je ne parle point des objections de détail qui laissent l'édifice intact et n'exigent que des réparations) sont faites par M. Mill : la sociologie n'est pas constituée; la théorie des facultés intellectuelles et morales n'est pas donnée; la doctrine de la preuve n'est pas établie.

Ma réponse est, quant à la sociologie, que M. Mill n'a pas

suffisamment pris en considération l'inégalité de valeur entre la subsistance des sociétés ou état statique et le développement des sociétés ou état dynamique ; que le premier, ramené à son origine, ce qui est scientifiquement indispensable, ne diffère pas notablement de l'état de société de certains animaux, et est explicable par les facultés étudiées en biologie; qu'au contraire le second appartient exclusivement aux sociétés humaines, est le propre de la sociologie, la sépare de la biologie, a été systématisé pour la première fois par M. Comte, et forme l'assise primordiale soit de la sociologie prise en elle-même, soit de la sociologie employée comme élément d'une philosophie positive, ce qui est le point de vue de M. Comte. Ma réponse est, quant à la théorie des facultés intellectuelles et morales, que M. Comte l'a faite en la biologie oij en est la juste place; qu'à la vérité, d'une part, les matériaux physiologiques dont il s'est servi se sont améliorés, et que, d'autre part , il n'a pas fait usage de travaux psychologiques très-dignes d'attention ; mais que cela ne le met pas, par rapport à la philosophie positive, dans une position différente de celle où le mettent les progrès de la chimie ou de la physique; et que, l'important étant de savoir si les accessions, perfectionnements, rectifications changent le rapport des sciences particulières avec la philosophie positive, comme aucun changf n)ent de ce genre ne se produit, cette philosophie, dont le caractère est, sous peine de mort, de s'accommoder avec tout le développement ultérieur des sciences, n'en reçoit aucune atteinte. Enfin ma réponse est, quant à la doctrine de la preuve, que, en soi, la philosophie positive n'a pas d'autre doctrine de la preuve que celle qui appartient à chique science parti' ulière, ei que cela, suffisani à ces scitnces, lui suftil aussi; que, s'il s'agit de pfisser de la preuve expérimen aie à la preuve logique, c'est-à-dire de montrer que ce qui e-t légitime selon l'ex-

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périence l'est aussi selon la logique, cette recherche, trèsintéressante, n'importe pas à la philosophie positive, qui iion-seuleraent n'en a pas besoin pour son but de la conception du monde, mais encore prête sa doctrine expérimentale à la doctrine psychologique, pour que celle-ci puisse être conçue non plus comme purement subjective, mais comme réelle.

M. Mill admire profondément les pages immortelles où M. Comte a tracé la philosophie des diverses sciences et la doctrine du développement de l'histoire. Ce sont pour lui de belles parties, mais seulement des parties de la philosophie positive. Gela étant reçu des mains de M. Comte, il y ajoute, comme autre partie, la psychologie positive telle qu'elle résulte déOnitivement de récents travaux dus à des hommes éminents d'Angleterre ; il y ajoute une logique positive, à laquelle lui-même a fourni une précieuse contribution dans un livre renommé. Mais comment, de ces différentes parties, un tout se fait-il? Quel en est l'enchaînement et la hiérarchie? M. Mill ne nous le dit pas. On y voit seulement un mode positif de philosopher, et encore un mode de philosopher où la subordination entre le point de vue objectif et le point de vue psychologique n'est pas appréciée.

C'est donc sans regret que, quittant ce qui me semble imparfait, je me tourne vers la philosophie positive, œuvre de .M. Comte. Là aussi se trouve un mode positif de philosopher; mais ce mode y est réalisé en toutes ses parties; ce que Thomme sait est systématisé, ce que l'homme ne sait pas est rigoureusement séparé; systématisation et séparation sans lesquelles il n'y a point de positivité en philosophie.

La philosophie positive vient faire pour le règlement de la pensée générale et le gouvernement des choses humaines ce que chaque science a fait pour le règlement de la

pensée particulière et le gouvernement des choses spéciales. En d'autres termes, avec la force dorénavant inhérente aux notions positives, elle se substitue au règne des notions théologiques et métaphysiques sous lesquelles s'est formée la jeunesse de l'élite de l'humanité.

a Une croyance, dit M. Mill, qui a gagné les esprits cultivés d'une société est sûre , ou plus tôt ou plus tard , à moins que la force ne l'écrase, de parvenir à la multitude (p, 24). D Cette opinion, qui a été celle de M. Comte et qui est aussi la mienne, dissipe les illusions qu'on se fait quelquefois quand on croit que, sur le domaine historique, philosophique ou scientiUque, les recherches peuvent demeurer encloses dans les livres et dans les écoles. Non ; quelque intention qu'on ait, elles vont inévitablement porter coup à Tancien ordre intellectuel, moral, social. Les partisans de cet ancien ordre ne s'y trompent pas, et s'indignent des vaines protestations dont on se couvre. Jamais la philosophie positive n'en a fait ni n'en fera ; car elle sait et professe qu'on ne peut pas avoir une conception du monde difïérentede celles qui régnèrent et qui régnent, sans que tout, s'en ressentant, se modifie et se transforme.

C'est au bruit néfaste du canon que j'ai achevé ce travail médité depuis plusieurs mois, et j'ai éprouvé un véritable malaise à philosopher si impersonnellement, tandis que tout près de nous le sang coulait à torrents. Certes, cette jonchée de corps allemands sur le sol de la patrie allemande, excitant une juste horreur et ne s'en faisant pas moins, témoigne combien l'ancien ordre intellectuel, moral, social qu'on attaque est justement attaqué. Il n'a pas d'adversaire plus déterminé, plus effectif, plus radical que la philosophie positive.

Juillet 1866.

(Réimprimé de la Revue des Deux-Mondes du 15 août 1866.)

STUARÏ MILL

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