LA PHILOSOPHIE POSITIVE
■ Le livre de M. Mill est destiné à faire époque dans l'histoire de la philosophie positive. C'est le premier essai d'une critique sérieuse, d'une critique qui se met au point de vue de la doctrine qu'elle combat. Jusque-là, les attaques acerbes et violentes qui étaient dirigées contre les idées de M. Comte partaient des camps ennemis; elles résultaient de la haine du parti théologique et de l'intolérance des métaphysiciens, elles n'étaient donc pas dangereuses. Cette fois, elles sont faites par un penseur qui jouit de la réputation d'être le moins métapliysicicn de tous les penseurs, et, qui plus est, elles sont faites au nom d'idées positives. La situation devient donc beaucoup plus grave , et il est urgent de l'apprécier dans l'intérêt de la doctrine combattue.
En une doctrine philosophique qui a inscrit sur son étendard le mot positivisme^ deux opinions contraires sur les questions fondamental s ne peuvent exister; je dirai plus, deux directions dilférenles ne sont pas admissibles.
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Cela paraîtra étrange et paradoxal à quiconque ne s'est pas familiarisé avec la méthode de la philosophie positive, à quiconque est habitué avoir dans les doctrines métaphysiques, si nombreuses et si divergentes, l'expression de la philosophie. Et pourtant, il est tout aussi vrai qu'il ne peut y avoir deux philosophies positives, qu'il est incontestable qu'il ne peut y avoir deux chimies ou deux physiques. 11 faut donc que d'un côlé ou d'un autre on se fasse illusion, il faut que l'un ou l'autre, M. Comte ou M. Mill, n'ait pas atteint le but qu'il se proposait dans ses spéculations philosophiques. Mais lequel des deux? Là est toute la question. Je me propose de montrer dans ces quelques pages, que M. Mill, dans son livre, s'est écarté de la méthode positive qu'il a toujours voulu soutenir, et que ses arguments ne portent, par conséquent, aucune atteinte aux théories léguées par M. Comte dans les six volumes de son cours de philosophie positive. '
Je sais bien qu'il est téméraire de s'attaquer à un penseur du renom de M. Mill , je sais bien aussi que je n'ai pour le faire aucun autre titre que celui de ma profonde conviction ; mais ce droit me suffit. Ce n'est pas entre M. Mill et moi que le public aura h juger, c'est entre M. Mill et la doctrine positive; car je ne prétends qu'à un seul mérite, celui de rester fidèle, jusqu'aux dernières conséquences, à la méthode que M. Comte a inaugurée dans la philosophie.
Il n'entre pas dans mon dessein de critiquer en détail le livre de M. Mill, favorable d'ailleurs dans son ensemble aux idées de M. Comte. Une pareille critique ne pourrait se faire d'une manière suffisante dans un article comme celui-ci, car il faudrait soulever trop de questions, aborder trop de problèmes. Aussi, je me hâte de préciser la discussion, en caractérisant les divergences essentielles entre les idées de M. Mill et celles qu'en ma qualité de positiviste, je con-
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sidère comme positives. La question de méthode est <^videiiiment plus importante que la (|iiestioii de doctrine, c'est là aussi que je me réfugie. Si M. .Mill acceptait pleinement la méthode positive, personne de ceux (|ui sont tiers de se nommer disciples de M. Comte ne se serait élevé contre des appréciations qu'on peut trouver erronées, conircdesidées secondaires, contre des principes de moindre importance. Mais c'est justement à l'égard de la méthode qu'il a commis la plus grande faute, et cela dans trois endroits diiïérenls de la première partie de son livre. Je vais donc m'arrèter exclusivement sur ces trois points de haute importance. Entre ces trois erreurs, il y a d'ailleurs une connexion étroite; elles partent d'une source commune, d'un même fond d'idées, que j'examinerai plus loin. Pour le moment, je me contente d'énoncer les trois questions que j'aurai à traiter : les causes finales, la méthode psychologique, l'imporlance scientifique des lois de l'économie politique. Le caractère même de ces questions implique l'admission, des deux côtés, d'une méthode positive; pour aucune d'elles la discussion n'est possible entre un métaphysicien et un positiviste, entre un théologien et un disciple d'Auguste Comte. Je ne me permets donc de les développer que parce que M. Mill, comme il le dit dans plusieurs passages de son livre, ne veut exclure la méthode positive d'aucune partie des spéculations philosophiques.
On a souvent agité la question de l'existence des causes premières et linales; bien des fois, on a vu les positivistes la débattre avec les représentants de la théologie et de la métaphysique; mais jamais encore il n'était arrivé qu'un positiviste fût obligé d'argumenter contre un positiviste pour lui démontrer que l'hypothèse du commencement et de la fin des choses était incompatible avec le caractère de l'esprit .scientifique. C'est pourtant ce qui arrive actuelle-
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ment. Le positivisme de M. Mill n'est pas antipathique à la recherclie indéfinie du pourquoi, tandis que M. Comte, qu'il est impossible de considérer comme moins positiviste que M. Mill, condamne au contraire hautement cette recherche. Comment concilier ces deux opinions contraires sur un point aussi capital ? Le fait est qu'elles ne se concilient point. On peut expliquer, mais non détruire la divergence. Cette explication, nous allons la tenter.
M. Mill pose ce principe que la méthode positive n'est pas une négation du surnaturel, qu'elle le recule seulement à l'origine des choses. Or, l'origine des choses, dit-il, ne peut être que surnaturelle, car les lois de la nature ne peuvent rendre compte de leur propre origine. Il en résulte naturellement cette conclusion, qu'une fois sorti du domaine des sciences spéciales, tout le monde est libre de se faire une opinion sur ce que personne n'est capable de démontrer d'une manière certaine. A ces idées, que M. Mill ne développe même pas, tellement il les suppose évidentes, il y a bien des choses à répondre.
La philosophie positive n'est certainement pas la négation de la philosophie du surnaturel; si elle niait quoi que ce soit, son rôle n'aurait été que restreint et peu durable. Elle substitue au dogme ancien un dogme à elle, un dogme nouveau. Libre à chacun, naturellement, d'accepter ou non ce dogme; mais, une fois qu'on l'accepte, on n'est plus libre de n'en prendre qu'une partie, car alors il perd sa raison d'être, il devient illusoire, subjectif. M. Mill commet justement cette erreur capitale.
Il veut une méthode positive pour tout ce qui tombe directement sous nos sens, c'est-à-dire pour tout ce qui ne peut être que positif, même pour les métaphysiciens les moins avancés de nos jours ; mais hors de là, pour tout ce qui ne tombe pas sous l'investigation des sciences spéciales, c'est-à-dire pour toutes ces questions qui sont nées des