‹ Auguste Comte méconnuChapitre 10 sur 23 · LX11I · texte numérisé non relu

LX11I

Quant à votre noble appréciation finale du vrai positivisme, elle est directement digne de mon entière approbation. Toute ma mission fut spontanément annoncée dans l'opuscule décisif de 1826, où je vouai ma vie à la fondation du nouveau pouvoir spirituel. C'est là ce qui peut seul condenser et réaliser la doctrine rénovatrice que j'ai pleinement établie. 11 faut regarder comme une pure chimère l'espoir de rallier et régler les hommes d'après une foi. quelque complète et démontrable qu'elle soit, qui n'aboutirait pas à l'installation du vrai sacerdoce, lue telle conclusion est seule capable de bien distinguer désormais les dignes positivistes; même quand les faux admettraient tous nos dogmes, leur action sociale sérail essentiellement vaine sans la subordination au ponlit'e universel, unique source du faisceau régénérateur. Vous devez seulement reconnaître que. hors de -on sein, le positivisme doit bientôt trouver un précieux appui dans le- sympathies que son aptitude organique va naturellement inspirer aux divers gouvernements occidentaux, à

mesure que la situation développera l'anarchie virtuellement inhérente aux âmes actuelles. Une telle affinité sera d'abord appréciable chez les praticiens retirés, comme me l'a spécialement confirmé la récente visite d'un vieux capitaine de vaisseau de la marine royale d'Angleterre, dont la noble humilité devant moi formait un admirable contraste avec l'attitude spontanée de dignité que procure la longue habitude du commandement régulier.

La profonde appréciation de votre mémorable lettre envers l'introduction de mon récent volume me fait naturellement espérer que vous saurez pleinement utiliser l'ensemble de ce traité, dont l'étude vous est spécialement facilitée par des habitudes mathématiques, que j'ai lieu de croire exemptes de préjugés académiques, moins enracinés en Angleterre qu'ailleurs. Vous avez dignement senti que, si ma Philosophie manifesta la supériorité théorique du positivisme, ma Politique établit sa prééminence sociale et morale, tandis que ma Synthèse instituera sa prépondérance poétique. Rien d'essentiel ne pourra dès lors manquer à la religion universelle pour surmonter les graves obstacles de tous genres que présente sa substitution finale aux religions locales et temporaires, qui l'ont spontanément préparée. (Juelque difficile que soit une telle rénovation, elle est la conséquence nécessaire de la loi des trois états, que mes trente ans de travaux ont déjà fait admettre par tous les penseurs vraiment au niveau de ce siècle. Car la principale application de cette loi doit naturellement concerner la religion, qui, quoique immuable comme sentiment, est profondément modifiable comme conception. Après que toutes les théories spéciales sont successivement devenues positives, suivant la coin-

plicatioD croissante de leurs domaines, il est normalement impassible que la conception générale des divers aspects humains ne soit finalement assujettie à la même régénération, jusqu'alors restée purement préparatoire, et radicalement insuffisante, sinon équivoque ou précaire. Or, l'incorporation systématique du fétichisme au positivisme, eu éliminant le théologisme, doit aujourd'hui caractériser l'accomplissement direct de cette reconstruction décisive.

Pour la religion, l'état positif consiste à poursuivre, immédiatement et rationnellement, sa destination sociale, régler l'ensemble de la vie lui mairie, tant privée que publique : but que l'état théologique ne put jamais atteindre que d'une manière empirique et détournée. La substitution des lois réelles aux causes chimériques ne devient vraiment décisive qu'envers le système général de notre existence. Elle résulte de la doctrine d'ensemble maintenant construite par le positivisme, où toutes les affaires terrestres sont synthétiquement appréciées, pour la première fois, sans aucune liaison avec les prétendues affaires célestes, dont il laisse le soin à ceux qui. les conservant, deviennent désormais incapables de participer à la gestion suprême des relations humaines, envers lesquelles leur abdication coïncide avec l'avènement de la religion sociale et rationnelle.

Dans cette grande rénovation, mon nouveau tome, outre sa corrélation aux suivants, doit déjà remplir un office spécial, en joignant l'émancipation scientifique à la double émancipation, d'abord théologique, puis métaphysique, aujourd'hui commune aux âmes directrices. Cette réaction spontanée de ma philosophie mathématique. indiquée par ma dernière circulaire, va. j'espère, résulter chez vous de la lecture que vous m'annoncez. Les théoriciens ont plus besoin que les praticiens de cette préparation finale, que je recommande à tous les vrai- positivistes, comme devenue désormais indispensable à leur

digne ascendant au milieu de l'anarchie occidentale. Si le prestige scientifique survit au joug théologique et métaphysique, on reste encore impropre à diriger la réorganisation finale. 11 faut autant s'affranchir de la science que de l'ontologie et de la théologie, après avoir utilisé chacun de ces préambules selon sa nature et sa destination. (]n tant qu'analytique et spécial, Y état scientifique ne constitue qu'un dernier passage vers l'étal vraiment positif, où Yutilité, nécessairement synthétique et subjective, complète la réalité, d'abord objective et même absolue tant qu'elle reste particulière, comme l'indique l'inconséquence de tous les savants actuels, aspirant à la cause à travers la loi. Tous les esprits vraiment capables de seconder l'installation décisive du positivisme doivent soigneusement atteindre cette pleine émancipation, parce que les principaux obstacles à notre ascendant vont bientôt émaner de la science, qui déjà réclame contre notre institution du veuvage éternel et du chaste préambule conjugal au nom des prétendues lois physiologiques promulguées par le matérialisme académique; symptôme très propre à montrer comhien il importe que le génie d'ensemble domine l'esprit de détail, sous peine de perpétuer l'interrègne religieux, où consiste la révolution occidentale.

Je suis de plus en plus satisfait de voir voire noble carrière désormais assurée de la plénitude d'essor propre à l'intime concours domestique. Votre office public el votre bonheur privé seront également secondés par les réactions continues d'une telle fusion, si précieuse en tout temps et si rare aujourd'hui. Votre digne compagne vous en deviendra plus chère et votre travail plus facile. La diversité des croyances n'empêche pas la femme qui

remplit la principale condition de son sexe, c'est-à-dire la tendresse, d'être toujours regardée, par un vrai positiviste, comme la personnification spontanée de l'Humanité. Mais ce culte devienl plus complet et plus efficace quand une sincère conformité de convictions secpnde te développement habituel de la sympathie fondamentale.

L'affectueuse destination que vous avez heureusement annexée à votre propre régénération théorique achève de me rassurer sur le succès de cette importante et difficile entreprise, qui peut seule vous mettre en pleine valeur. Puisque l'éducation encyclopédique doit normalement devenir commune aux deux sexes pour l'universalité des âmes humaines, je ne suis pas surpris qu'une femme d'élite ose aujourd'hui tenter de devancer, à cet égard l'état flnal, et je ne doute point que ce nohle exemple ne réussisse si l'effort est assez persévérant. Toutes les dignes mères devant maintenant aspirer à produire des fils vraiment capables de terminer la révolution occidentale, elles doivent spécialement sentir le. besoin de remplir les conditions théoriques de la sainte mission exceptionnelle que le Grand-Etre leur assigne envers la prochaine génération. D'ailleurs, la vraiedignité féminine doit toujours être directement indépendante de l'office maternel, dont beaucoup de femmes sont naturellement privées sans perdre leur principale destination sociale, plus relative à l'époux qu'au lils. Notre temps fournit même aux femmes dignement exceptionnelles une mission plus intime et plus personnelle, quoique anomale, en leur réservant l'apostolat le plus décisif pour l'installation de la seule religion où le sexe aimant soit convenablement apprécié.

Si, comme je l'espère, votre précieuse année de chômage vous inspire quelque excursion à Paris, j'aurais beaucoup de satisfaction en causant avec vous de votre important volume sur la révolution anglaise. Plus je la

compare à la nôtre, mieux j'en sens la supériorité radicale. Ni le temps, ni le lieu, ni, par suite, la doctrine dirigeante et la force employée ne pouvaient réellemenl convenir à la solution occidentale. Mais, malgré son avortement apparent, ou du moins immédiat, l'explosion républicaine de l'Angleterre a mieux posé que celle de la France l'ensemble du problème moderne. L'une ayant été religieuse, tandis que l'autre fut irréligieuse, la première a seule senti que la révolution occidentale ne pouvait être vraiment terminée que par une nouvelle religion. dont le véritable caractère était alors inappréciable. Depuis que cette solution est irrévocablement trouvée, la révolution française, s'élevani du négatif au positif, tend à devenir aussi digne et plus efficace que l'ébauche anglaise. Toutefois, la précocité même de celle-ci lui permit de susciter des types qui resteront toujours incomparables.

Espérant vivre assez pour inaugurer le Panthéon parisien, que j'ai déjà réclamé comme appartenant au positivisme, je compte finalement obtenir la profonde satisfaction d'accomplir, en vrai Grand-Prêtre de l'Humanité, devant un digne auditoire occidental, la solennelle apothéose de Çromwell, de Milton et de leurs énergiques coopéraleurs. Alors, à titre de Français, je ferai mieux apprécier la supériorité morale et politique de ces régénérateurs sur les nôtres, dont l'enthousiasme, et même le- convictions, subirent les atteintes propre- a leur scepticisme caractéristique, quand les circonstances eurent as-ex changé pour altérer limpulsion initiale. Tandis que les guerriers de Çromwell allèrent peupler l'Amérique afin de ne pas fléchir sous la royauté, les soldat- de Danton furent bientôt livrés à l'incomparable orgie militaire où réside la principale souillure de la crise française; le même contraste surgit, sous d'autres forme-, entre les types civils.

Dans la prochaine refonte de votre éducation théorique, vous -aurez spontanément subir la réaction signalée, par ma dernière circulaire, envers l'ensemble de mon récent volume. Le prestige scientifique entrave aujourd'hui la pluparl des esprit- les mieux affranchis du joug théologique et même métaphysique. Cette émancipation linale est pourtant devenue autant indispensable que les deux dentés à l'installation de la religion positive, dont les principaux adversaires, surtout en France, vont de plus en plus s'appuyer sur la science proprement dite. Sans une digne préparation théorique, qui peut seule surmonter cette dernière entrave, le nouveau sacerdoce ne pourrait assez instituer l'admirable sentence de Pope i The proper study of mankind is man . qui formera l'épigraphe spéciale de mon prochain tome, comme elle inaugura le livre de Cabanis. Mais, après avoir pleinement réalisé le vœu de Bacon sur la construction de la scala intellectui, nous ferons irrévocablement reconnaître qu'une échelle ne put jamais constituer un domicile, et que la raison humaine peut seulement s'établir au suprême terrain graduellement atteint par l'ascension objective. Une vraie positivité ne peut finalement résulter que dune intime combinaison entre la réalité des spéculations et leur utilité, qui n'est pleinement jugeable que d'après une synthèse complète, nécessairement subjective. Quiconque a bien compris la loi des trois états doit toujours regarder sa principale application comme naturellement relative à la religion, qui, devenue enfin positive, dissipe la prépondérance provisoirement accordée à ses divers préambules scientifiques.

Relativement à votre question sur la Chine, je ne saurais aucunement partager vos inquiétudes envers le prétendu concours du gouvernement français à l'immorale politique des brouillons britanniques. Ses récentes ou prochaines gracieusetés ;i l'égard «le la Russie doivent

directement rassurer là-dessus, et faire même penser que notre dictateur saura bénévolement détourner votre cabinet d'un infâme renouvellement de l'ignoble guerre de l'opium en 1841. En cas d'aggravation, la Russie ne manquerait pas de solliciter, et probablement avec suce-, contre la puissance britannique, une coalition occidentale moralement analogue à celle que suscita l'incident russe. Au pis aller, cette réaction se développerait plus que la précédente, en menaçant l'Inde anglaise, d'après une invasion concertée entre la Russie et la Chine par le Thibet. Mais la seule perspective de telles éventualité- \ a probablement prévenir leur réalisation, sans que la nouvelle autorité spirituelle ait spécialement besoin de soulever l'indignation occidentale contre une aristocratie perturbatrice.

LXVt

La répugnance intérieure que vous me décrivez envers les pratiques religieuses de votre récent compagnon de voyage, ou plutôt de sa famille, me semble un reste inaperçu des habitudes contractées pendant la phase sceptique. Vous avez ainsi laissé trop d'ascendant à l'esprit, et sans assez respecter les besoins du cœur, qui pourtant doivent toujours prévaloir chez le vrai positiviste. .Même sous les modes les plus imparfaits, la religion tend n< sai rement à régler la vie humaine, surtout en cultivant le sentiment. Quelque arriérée que soit cette culture, ceux qui s'y livrent sincèrement sont plus recommandablcs et plus heureux que les révolutionnaires qui la laissent aujourd'hui tomber en désuétude totale. Notre résumé général de l'évolution humaine, tant individuelle que collective, dans la loi : L'homme devient de plus en plus

religieux, doit toujours constituer la formule caractéristique de notre conduite, privée et publique.

Depuis que j'ai totalement achevé la Politique positive (en septembre 1854), je termine, chaque mercredi, ma sainte visite subjective par une demi-heure de pieuse station dans l'église Saint-Paul, qui se lie au meilleur souvenir de ma vie intime. Je me suis de plus en plus félicité d'avoir dignement institué cette irrévocable pratique, où ma vie privée se combine mieux avec ma vie publique, sous la commémoration hebdomadaire des affinités spéciales entre le positivisme et le catholicisme. Quoique le protestantisme ne puisse nous inspirer autant de vénération et de sympathie, cependant, en tant que réglant, à sa manière, la vie humaine, il doit aussi trouver place, au troisième rang, dans la grande ligne religieuse dont je conçus la première pensée après quelques mois de pratique de cette paternelle fraternisation avec la meilleure des religions provisoires.

Il me semble que vous avez incomplètement senti la portée sociale du précieux volume promis par M. Congreve. Outre sa grande réaction occidentale en liant les deux prolétariats les plus influents, il doit directement exercer une puissante action britannique en rectitiant la vaine opinion officiellement prépondérante chez votre aristocratie et votre bourgeoisie. Elles regardent l'Angleterre comme radicalement soustraite d'avance à la crise actuelle de l'Occident par sa révolution dynastique de 1688. Aucune élaboration spéciale ne peut donc avoir aujourd'hui plus d'importance pour l'installation sociale du positivisme occidental que celle qui rétablira la vraie tiliiition historique entre les deux grandes explosions républicaines de l'Angleterre et de la France.

Quanta votre appréciation générale, radicalement saine, de la ligue religieuse, dont la portée n'est bien sentie que par vous, il faut mieux concevoir le vrai caractère d'une telle alliance, où la présidence positiviste ne comporte aucun partage, et doit pourtant respecter l'indépendance de chaque élément. La conciliation résulte de ce que l'ascendant du positivisme s'y borne à la portion du public occidental, qui représente l'avenir, tandis que les quatre monothéismes subordonnés, catholicisme, islamisme judaïsme et protestantisme proprement dit, n'agissent que sur les âmes beaucoup plus nombreuses, mais bien moins influentes, où le passé domine encore. Ils seront naturellement conduits à reconnaître notre suprématie par les mêmes impulsions sociales qui leur feront finalement souhaiter une ligue religieuse, que le positivisme peut seul instituer et maintenir d'après ses affinités spontanées avec ces divers éléments, tous naturellement incompatibles sans cette présidence commune. Tandis que la ligue du xvi' siècle devait rallier les différentes populations catholiques contre l'imminente invasion du protestantisme, celle du xixc réunira tous les éléments vraiment religieux de l'Occident contre le concert de plus en plus systématique des âmes radicalement indisciplinables dont l'ascendant social tendrait à dissoudre toute religion et. par suite, tout gouvernement.

Si la première ligue ne put réellement durer au delà d'une génération, faute d'atteindre son but. la seconde ne doit aussi fonctionner que pendant ce même temps, pane qu'il sera pleinement suffisante sa principale destination. la prépondérance décisive du principe religieux, d après

L'installation de la foi positive, librement a>sislée par les diverses croyances caduques.

Nous devons déjà compter avec confiance sur la formation occidentale de cett3 noble ligue temporaire, pan,. que l'anarchie mentale et morale va bientôt se dévelop-per au point d'attirer la principale attention continue de toutes les âmes honnêtes vers la terminaison directe de l'interrègne religieux. J'ai souvent annoncé que nous sommes seulement au début de cette anarchie qui ne pouvait pleinement surgir, tant que Tordre matériel était habituellement menacé, les préoccupations qu'il suscite tendant à suspendre les dissidences spirituelle- devant un péril universellement senti. Quoique cet ordre ne puisse aussi durer que sous l'assistance continue de laborieux artifices empiriques, qui laissent toujours redouter sa prochaine dissolution, son maintien reste pourtant assuré, saut'le- orages passagers, par l'infatigable surveillance des divers gouvernements occidentaux, qui. surtout au centre, s'efforcent avec un succès qui mérite toute notre reconnaissance, d'étouffer, tant au dedans qu'au dehors, les résultats pratiques des tendance- anarchiques. dont le traitement ne leur appartient pas. D'après cette précieuse disposition habituelle, principale différence entre les hommes d'Etat du xix siècle et ceux du xvmc, le calme matériel se trouve assez assuré pour permettre le plein développement du désordre spirituel, déjà parvenu, même au sein des familles, à troubler les diverses relations sociales, par une action dissolvante, contre laquelle l'impuissance nécessaire des gouvernement- les

poussera bientôl à sec 1er la réorganisation religieuse.

C'est du libre essor de ces perturbations radicales que surgira, de plus en plus, le besoin de la sainte ligue propre au \i\ siècle, à l'insu même de la plupart de ceux qui deviendront ses membres les mieux dévoués, surtout si mes disciples savent assez remplir, à cet égard, les condi-

tions d'initiative nécessairement liées à leur état systématique, essentiellement stérile jusqu'ici, faute de cœur et de caractère.

D'après la conduite, sagement affectueuse, que vous me décrivez envers votre noble mère, je vois que vous avez pleinement saisi, de cœur et d'esprit, l'ensemble de la grande ligue religieuse qui peut le mieux seconder l'installation sociale du positivisme et sa mission organique contre la coalition spontanée des natures maintenant indisciplinables. Quoique, dans cette sainte alliance, le catholicisme mérite la principale attention de la présidence positiviste, il n'y faut négliger aucun protestantisme, même le plus voisin de 1 état purement révolutionnaire. Pourvu que la hiérarchie mutuelle des différentes églises quelconques soit toujours respectée, chacune d'elles comporte des contacts spéciaux avec une religion qui réalise tous les programmes humains, en écartant leurs divergences. Envers les dissidents britanniques, tant américains qu'anglais, la croyance des millénaires, si développée chez les républicains de Cromwell et Milton, me semble, comme à vous, remplir les conditions naturelles d'une telle affinité. La durée ainsi marquée au règne personnel du divin inaugurateur de l'âge des saints coïncidant avec celle de notre transition organique, on peut utilement exploiter ce vague aperçu comme un confus pressentiment de la régénération occidentale.

Il faut déjà regarder la digne institution de la sainte ligue du xixe siècle comme la principale affaire spécialement commune à tous les vrais positivistes, tant pratiques que théoriques. Car le positivisme ne pouvant aujourd'hui prévaloir que chez une minorité d'élite, son

efficacité sociale deviendrait bientôt insuffisante sans l'assistance indirecte des diverses croyances caduques, dont la vulgarité peut seule nous permettre de prévenir ou surmonter, chez les différentes masses occidentales, l'ensemble des impulsions anarchiques. Le catholicisme, trop aveuglé parla protection officielle, ne pourra, je le crains, assez apprécier une telle ligue que sous la dure pression des prochains événements; tandis que le protestantisme, dépourvu d'autorité légale, est mieux susceptible de devancer cette pénible nécessité.

Dans votre lettre de dimanche soir, reçue hier matin, je suis spécialement touché de la noble appréciation où je pressens le jugement final de la Postérité sur ma sainte collègue éternelle. J'ai récemment acquis à cet égard une sécurité complète, en reconnaissant que sa glorification morale est irrévocablement liée à la conviction intellectuelle de l'incomparable supériorité de ma Politique sur ma Philosophie. Afin de mieux mesurer cette prééminence décisive, j'ai spécialement relu, ces jours-ci, la meilleure partie de la Philosophie positive, c'est-à-dire les trois chapitres extrêmes des conclusions générales que je n'avais jamais regardés depuis quinze ans. Outre leur sécheresse morale, qui m'a fait immédiatement lire un chant à'Arioste, pour me remonter, j'ai profondément senti leur infériorité mentale, par rapport au vrai point de vue philosophique où le cœur m'a pleinement établi. Nul digne penseur ne saurait maintenant méconnaître un tel contraste, ni, par suite, oublier l'angélique influence qui le produisit d'après une filiation dont toutes les phases essentielles sont nettement appréciables. Je ne pourrais jamais trouver une meilleure occasion de vous communiquer mon juge-

ment final, que ma biographie consacrera, mais qui déjà circule depuis six mois parmi mes disciples parisiens. Il consiste en ce que, quoique j'aie dû professer et même écrire le Cours de philosophie positive , je ne devais pas le publier, sauf à la fin de ma carrière, à titre de pur document historique, avec mon volume personnel de 1864. La préparation qu'il accomplit m'était réellement indispensable, mais je pouvais et devais l'éviter au public, où la marche du positivisme eût certainement été plus ferme et plus rapide, si je ne m'étais directement manifesté que par ma Politique positive, après ma régénération morale, d'une manière pleinement conforme au principal esprit de mes opuscules fondamentaux, directement dirigés vers une destination sociale, sans susciter une station intellectuelle qui fait maintenant surgir, surtout en Angleterre, de graves entraves à notre installation religieuse.

Cette faute primitive ne ma finalement laissé de vraie compensation durable que de mieux signaler, d'après un irrécusable contraste, la profonde réaction philosophique due à l'ascendant spontané de mon incomparable patronne ; en ce sens, je ne dois rien regretter. Personne ne s'attend ;i me voir finalement juger ma propre carrière avec une telle sévérité, qui, pourtant, n'est pas exagérée. Si le prétendu positivisme intellectuel nous suscite tant d'embarras, c'est surtout à moi qu'on doit aujourd'hui reprocher l'apparente consistance que ses chétifs adeptes n'auraient jamais acquise sans la consécration systématique que mon premier grand ouvrage semble leur offrir, et qui suffirait pour vous expliquer le soin spécial que je mets, depuis quelques années, à détourner les nouveaux disciples d'une telle lecture, à laquelle les anciens doivent leurs principales imperfections.

Vous avez dignement apprécié la mort de M. Vieillard, auquel je consacrerai quelques pages définitives dans la préface démon volume de l'an prochain. Me voilà per-

sonnellement privé du seul adhérent, qui, depuis mon opuscule fondamental en 1822, ait toujours suivi l'ensemble de ma carrière avec une noble et constante sollicitude; il fut même l'auditeur, à mon insu, de mes principaux cours, et surtout de celui de 1847, où surgit ma transformation finale. Le positivisme perd son unique patron officiel, qui sera difficilement remplacé, quoique incomplet et faible, parce qu'il était intègre et persévérant.

(Juant à sa résolution mortuaire, je regrette qu'il ne m'ait pas demandé là-dessus les conseils qu'il avait noblement sollicités en d'autres affaires graves. Je l'aurais probablement détourné d'une manifestation purement négative, où ce vrai conservateur semble se confondre avec de purs révolutionnaires. Sans qu'il eût encore poussé sa conversion positiviste jusqu'à l'état pleinement religieux, il avait assez subi mon ascendant philosophique pour surmonter, envers le catholicisme, les préjudu dernier siècle. Dès lors une déclaration testamentaire de ses véritables convictions actuelles lui permettait, en évitant toute hypocrisie comme toute protestation, d'avoir dignement recours à l'inhumation catholique, en un cas très propre à bien montrer que le culte le plus caduc est pratiquement préférable à l'absence de tout culte, surtout en un temps de reconstruction. Cette déclaration, que j'eusse, au besoin, rédigée, pouvait se borner à la double loi d'évolution et de classement, dont mon civique patron s'était profondément imbu, depuis qu'il L'avait vue naître. En adressant aux autorités ecclésiastiques et civiles des copies imprimées d'une telle pièce. ainsi qu'à chaque assistant du convoi funèbre, mais sans aucun recours aux journaux quelconques, une décente inhumation eûtélé vraisemblablement accordée, et l'altitude du mort eût été certainement préservée d'une fâcheuse équivoque, même quand le clergé n'aurait pas

296 AUGUSTE COMTE CONSERVATEUE

voulu concourir. Il faut avoir été, comme moi, le douloureux témoin de l'indécente incohérence où le caractère irréligieux a naturellement conduit le convoi de vendredi dernier pour être assez pénétré du prix qu'aurait maintenant acquis la marche que je viens ainsi d'indiquer envers tous les positivistes sincèrement incomplets.

Quand on s'établit au vrai point de vue social sans donner trop d'importance aux dissidences intellectuelles, on reconnaît qu'il n'existe au fond, aujourd'hui comme toujours, et môme plus que jamais, que deux partis : celui de l'ordre et celui du désordre; les conservateurs et les révolutionnaires, ceux qui veulent sincèrement résoudre l'anarchie occidentale, et ceux dont le vœu secret consiste à perpétuer, sous prétexte de progrès, l'interrègne religieux alin d'éviter la discipline spirituelle, à laquelle ils veulent indéfiniment soustraire leur existence personnelle, domestique et civique. Les chefs de ces derniers sentent l'épuisement radical de la métaphysique, sur laquelle ils ont systématiquement fondé leurs tendances subversives ; ils commencent à soupçonner l'avenir du positivisme et reconnaissent le besoin d'emprunter sa couleur pour entraver avec succès la reconstruction qui les effraie en un siècle nécessairement organique. En Angleterre, où l'opinion officielle représente le milieu britannique comme préservé de la révolution actuelle par l'avènement antérieur de la dynastie anglicane, ces roués ont ouvertement pris la qualité de positivistes intellectuels en adoptant ma philosophie positive, pour mieux rejeter ma politique positive, ce qui me fait davantage regretter d'avoir non pas écrit, mais publié, mon ouvrage préparatoire, ainsi devenu le point d'appui systématique d'un coupable com-

plot. Mais en France, quoique le fond des dispositions soit essentiellement semblable, la situation oblige à prendre en considération apparente la destination sociale du positivisme; alors les faux positivistes doivent désormais feindre d'adopter la religion de l'Humanité, mais ils s'efforcent de prolonger l'interrègne spirituel en ajournant la formation du sacerdoce régénérateur, et le faisant même diriger par un comité, sans le reconnaître chez un pontife ; tel est le vrai but de la compilation B..., peut-être à i'insu du fat et sot auteur qui n'a principalement pensé qu'à satisfaire son inqualifiable vanité. Tout cela vient trop tard, et nous pouvons laisser librement développer les intrigues anarchiques, comme je le dis à la fin de ma lettre de flétrissure; rien ne pouvait, sauf une mort immédiate, empêcher le fortdateur de la religion universelle de devenir aussitôt, et par cela même, sans aucune réclamation directe, le Grand-Prêtre deV Humanité. Pour mieux manifester cet avènement, mes circulaires annuelles seront dorénavant signées de ce double titre; et voilà tout ce qu'aura gagné la coterie Littré.

Maintenant installés au vrai point de vue social, sans trop s'arrêter aux dissidences intellectuelles, les dignes théoriciens doivent systématiquement consacrer la sagesse spontanée des meilleurs praticiens de tous les temps, en reconnaissant que. aujourd'hui comme toujours, et même plus que jamais, il n'existe, au fond, que deux partis réels : celui de Tordre et celui du désordre ; les conservateurs et les révolutionnaires ; ceux qui veulent sincèrement terminer l'anarchie occidentale, et ceux dont, sous pré l ex le du progrès, la secrète tendance aspire à perpétuer I état de non-gouvernement, surtout spirituel. Notre prin-

298 AUGUSTE CoMTE CONSEBVATEUE

cipale mission actuelle consiste à former et diriger, en Occident, le véritable parti de l'ordre, qui n'a jusqu'ici ni tète ni queue, puisqu'il est simultanément attaqué par les lettrés et les prolétaires : les agitateurs des différentes nations occidentales se concertent mieux que les pacificateurs, ceux-ci restant partout dépourvus de principes et de guides, que le positivisme peut seul leur fournir. Dans cette noble attitude finale, je me sens mieux sympathiser avec M. Bonaparte, ou même M. Henri V, ou tout autre de ceux qui maintiennent ou maintiendront l'ordre matériel au milieu du désordre spirituel, qu'avec mes prétendus auxiliaires Mill, Liltré, Lewes, etc., quelle que soit la dose de théorèmes positivistes que ceux-ci puissent sincèrement admettre, tandis que ceux-là les ignorent: dès ma jeunesse, j'ai toujours préféré le Gouvernement à. V Opposition.

Je suis de plus en plus touché de votre zèle actif et permanent, et satisfait des précieuses acquisitions, latentes ou patentes, mais également irrécusables, qu'il m'a récemment procurées. Toutes proviennent d'Oxford, tandis que Cambridge ne m'a jamais produit qu'une visite insignifiante. Ce contraste inattendu peut nous faciliter la rectification des préjugés actuels sur le mérite respectif des études littéraires et scientifiques. A la manière dont celles-ci sont aujourd'hui dirigées, elles méritent autant que celles-là le reproche de développer la funeste habileté «l'exposer ce qu'on ne comprend pas : dix-neuf ans d'officielle exploration journalière me l'ont trop prouvé dans la fameuse Ecole polytechnique. Sous tout autre aspect, les études littéraires sont réellement supérieures, en excitant davantage, quoique vaguement, l'esprit d'ensemble, pendant que l'instruction mathématique cultive et con-

sacre l'esprit de détail, principal fléau du siècle actuel. Le positivisme termine cette longue controverse en plaçant, dans l'état normal, la poésie au-dessus de la philosophie, comme étant plus près de la religion; c'est-àdire plus synthétique et plus sympathique.

Page 1