‹ Auguste Comte méconnuChapitre 9 sur 23 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

J'approuve votre interprétation de la réponse que vous me transmettez envers mes récents envois ignaciens. L'initiative et les avances devant naturellement caractériser la supériorité réelle, il faut peu s'étonner que la grande ligue religieuse des âmes d'élite contre l'irruption anarchique du délire occidental commence par le positivisme, seul capable d'y présider. C'est à la religion que convient la principale application de la loi des troits états, après que toutes les conceptions préliminaires l'ont suffisamment subie. Si, comme sentiment, la religion est immuable et doit seulement se développer continuellement, elle est, en tant que conception, assujettie, dans sa nature, à la marche universelle qui régénère l'ensemble d'après les parties. Or, l'état positif consiste, pour la religion, à

tendre systématiquement et directement vers sa destination normale, jusqu'alors indirecte et spontanée : régler toute la vie humaine, privée et publique.

Pour cette transformation décisive, la philosophie des choses chimériques est irrévocablement remplacée par celle des lois réelles, qui ne peut pleinement prévaloir qu'en dirigeant une telle rénovation de la synthèse universelle. Depuis que le positivisme a dignement rempli celle condition finale, la situation occidentale doit de plus en plus susciter son ascendant nécessaire, en manifestant l'impuissance sociale des religions provisoires, qui, directement vouées au salut céleste, sont radicalement incapables de -aisir l'ensemble des affaires terrestres, inappréciable avant notre avènement.

Trente-un ans me séparent des mémorables conférences qui suivirent l'opuscule décisif, où j'avais publiquement consacré ma vie à la fondation occidentale du vrai pouvoir spirituel. Alors, le véritable chef du parti catholique (l'abbé La Mennais) provoqua trois libres entretiens, où, comme dignes adversaires, sans aucun vain espoir de conversion mutuelle, nous fûmes spontanément conduits à l'ébauche de la grande ligue religieuse, maintenant parvenue à sa pleine maturité. Ce souvenir caractéristique soutient, malgré les déceptions individuelles, mon aspiration générale à la réalisation décisive de ce saint projet, où j'ai désormais rempli les conditions d'une présidence nécessaire, qui sera d'abord acceptée par les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. Pendant que vous ouvrez admirablement à Rome nos relations ignaciennes, mes deuxéminenls disciples de New- York ébauchent nos contacts paternels avec les catholiques américains, qui, là, dépourvus de toute domination, même idéale, sont mieux accessibles à notre ascendant. Mais ce double effort n instituera la sainte ligue que quand les sympathies féminines v pourront activement seconder les impulsions masculines.

Le positivisme n'exalte que les instincts altruiste- et comprime tous les penchants égoïstes. Il vient irrésistiblement régler la vie humaine, tant privée que publique, au milieu de l'anarchie universelle. Ses vrais adeptes doi vent donc s'attendre au déchaîne ment des plus violentes animosités chez tous ceux qui, surtout parmi les lettrés et les bourgeois, veulent indéfiniment prolonger l'interrègne spirituel aiin de perpétuer l'indiscipline morale. Je sais que, à cet égard, vous avez sagement écarté toute illusion, et noblement résolu de ne jamais accorder aucune attention sérieuse à des attaques aisément prévues. Elles ne vont pas tarder à se dérouler, tant en Amérique qu'en Europe, maintenant que la conspiration du silence se trouve essentiellement surmontée. Nous devons partout attendre les plus ignobles calomnies, sans que leur cours doive jamais troubler l'essor de nos travaux, en laissant à notre vie, privée et publique, le soin de répondre pour nous auprès des âmes vraiment compétentes.

Mais, quoique vous sachiez assez dédaigner nos contemporains, en vivant avec nos descendants et nos ancêtres, vous ne pouvez autant négliger les déceptions résultées de l'insuffisance ordinaire de vos propres frères actuels. Je ne parle pas de faux positivistes, très nombreux aux Etats-Unis comme en Angleterre, qui rejettent ma Politique en admettant ma Philosophie : ceux-là doivent bientôt devenir nos principaux ennemis, comme je l'ai depuis longtemps annoncé. Les seuls désappointements, vraiment amers, proviennent des positivistes complets, c'està-dire religieux, dont Yesprit ne repousse aucun de nos dogmes, ni même de nos pratiques ou de nos règles, quoique leur cœur n'ait pas régénéré leurs habitudes.

Quelques pénibles froissements que cette insuffisance •doive vous susciter, il faut pourtant s'expliquer, sans l'imputer aux imperfections individuelles, une incohérence propre à la génération où le positivisme surgit. Elle a spécialement pesé sur moi par suite des habitudes négatives spontanément inhérentes au centre initiateur, où le xMiie siècle fit tristement prévaloir sa fatale tendance à la sécheresse morale en exaltant l'essor mental. Une émancipation absolue, qui ne convenait qu'aux âmes capables de concourir à l'avènement de la synthèse universelle, fut indistinctement étendue à tous les Occidentaux, surtout en France, de manière à dissoudre toute ■culture affective. C'est dans un tel milieu que le positivisme dut pourtant surgir, en sorte que ses adeptes ont ordinairement émané jusqu'ici d'une masse indisciplinable, où résidera le principal obstacle à son ascendant initial.

Si vous avez justement noté la précieuse exception ([ne \<uis offre le noble Lonchampt, il faut compléter cette observation en remarquant que cet incomparable disciple passa directement du catholicisme au positivisme sans aucune station dans le scepticisme. Malgré, l'excellence de sa nature, plusieurs de ses vrais confrères m'auraient peutêtre satisfait autant, s'ils eussent été, comme lui, préservés de la ïatalité qui fait aujourd'hui passer les jeunes penseurs français par plusieurs années d'indiscipline totale, d'où résulte ensuite la discordance ordinaire entre leur iieur et leur esprit, malgré les convictions les plus complètes et les plus stables. Vous trouverez moins d'obstacle à cet égard chez les positivistes directement émanés du protestantisme, qui, sans être aussi disciplinant que le catholicisme, maintient quelques habitudes de vraie culture morale.

Une telle explication me conduit à commencer mes réponses spéciales, en vous félicitant des heureux con-

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- que vous savez maintenant instituer avec les catho- !S américains, d'où peuvent bientôt provenir de - Pendant que ce digne effort -'ébauchait dan- un désert transatlantique, une équivalente tentai aplissait, au chef-lieu du catholicis

envers les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. L'émineni révolutionnaire français, dont j'ai récemment sigualé la merveilleuse conversion, M. Alfred Sabatier. noble ami de M. Lonchampt, par lequel il fut d'al initié, vient de s'aboucher, en mon nom. à li- m

. :iéral des jésuites pour commencer la grande ligue gieuse à laquelle le positivisme peut seul présider, de manii - iiver rOccidenl de l'immense désordre dont

il est maintenant menacé. Dans une admirable lettre officielle, que je saurai finalement publier, mon d ambassadeur a directement caractérisé notre reli comme plaçant la dignité dans la soumission, le bonheur danr- l'obéissance et la liberté dans le dévouement . - apprendrez avec joie que ce précieux disciple élabore. à l'usage du public italien, une judicieu- ~i tion

maire du positivisme, qui nous dédommagera du utiéux opuscule [i iai, dont vous devez maintenant regarder l'auteur comme irrévocablement avorté, par c - de présomption et défaut de tendresse qui.

léjà frustré de tant d'espéranci as une- récente lettre. M. e s'est spécialement félicit uverture - s relations directe- avec \

qui doivent de plus en plus offrir à tous deux d'importantes satisfaction-, de ■ mme d'esprit. Il a noblement accepté la grande proposition que je lui lis. l'an dernier, pour composer un volume décisif sur l'histoire le la vraie révolution anglaise, afin d'établir nnexité - -ique entre les deux explosions républicaines que personnifient Cromwell et Danton. Accompli u quatre ans. avec la perfection que

mettent ses deux admirables opuscules historique et politique^e travail doit irrévocablement lier les deux prolétariats, dontl'union importe leplus à la solution occidentale. Mais ce résultat sera spécialement consolidé par la précieuse élaboration que vous allez exécuter sur le socialisme positif, et d'après l'urgente exposition projetée par votre digne ami M. "John Metcalf, qui. comme prolétaire, est seul apte à réveiller directement le prolétariat britannique, dont l'apparente torpeur ne tient qu'à sa juste défiance des lettrés quelconques, combinée avec son secret instinct de la présidence parisienne, envers la régénération universelle.

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