‹ Auguste Comte méconnuChapitre 11 sur 23 · LXXI1I · texte numérisé non relu

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Les judicieuses remarques de M... sur l'inutilité des

prétendues expositions générales du positivisme et les embarras qu'elles peuvent susciter acquièrent un nouveau poids en considérant l'extrême difficulté de les accomplir dignement. S'il n'en fallait juger que par l'expérience des synthèses antérieures, on serait même tenté de déclarer ces résumés radicalement impossibles; car VExposition de la doctrine catholique constitue un très faible opuscule du grand Bossuet, qui n'y fait aucunement sentir le génie social du catholicisme. On n'a pas mieux sur l'islamisme ou le judaïsme ; en sorte que les trois synthèses monothéistes ne peuvent être encore dignement comprises qu'en relisant les lettres de saint Paul, le Coran, et la Bible ; mais cela ne tient qu'à leur nature incomplète, incohérente et spontanée. En vertu de sa plénitude, de son indivisibilité, de sa systématisation, le positivisme doit finalement comporter des sommaires satisfaisants, quand son ensemble sera mieux saisissable, chez les fils de mes vrais disciples actuels ; j'en verrai peut-être d'heureux essais, si je vis autant que Fontenelle, ou môme que Ilobbes. Jusque-là, la propagande générale doit uniquement s'alimenter d'après le commentaire oral, public ou privé, des résumés que j'ai moi-même construits à divers degrés, personne ne pouvant aujourd'hui se trouver a^-sez imbibé de ['ensemble du positivisme pour eu écrire convenablement. Cel ensemble doit surtout

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pénétrer dans les âmes occidentales par le développement de l'essor poétique qu'il tend à susciter chez les grandes natures convenablement préparées. Telle sera, j'espère, la glorieuse carrière, encore susceptible d'avortement, d'un de mes meilleurs disciples français, qui maintenant, à Rome, sait dignement préparer, de cœur et d'esprit, la haute mission poétique que je lui crois réservée.

D'après la triste expérience récemment accomplie, le public d'élite doit désormais se tenir en garde contre l'hypocrisie positiviste, dont l'essor va bientôt devenir imminent. Les niais restent seuls dupes de l'hypocrisie théologique (ou cant), et même, du moins en France, de l'hypocrisie métaphysique, les docteurs en nivellement ayant été trop éprouvés pour retrouver des succès sérieux. Il en est autrement de l'hypocrisie positiviste, fondée sur le nouveau jargon sentimental et religieux que la synthèse universelle aura bientôt accrédité ; vous voyez avec quelle déplorable facilité les plus vulgaires roués peuvent déjà le parler sans être immédiatement démasqués.

Je suis profondément touché de la noble déclaration collective que vous me transmettez comme chef spontané des positivistes britanniques, dont j'espère que vous garderez longtemps la présidence involontaire. Mon pontificat devait tellement succéder au suffisant accomplissement de ma construction religieuse qu'une mort immédiate aurait pu seule m'en priver. Néanmoins, c'est un grand mérite, de cœur plus que d'esprit, d'avoir dignement reconnu cet enchaînement nécessaire, qui sera longtemps contesté, quoique en vain, par les brouillons finalement forcés de plier sous Auguste, faute d'avoir su se soumettre à César.

En approuvant votre naissant recueil de maximes vraiment caractéristiques graduellement émanées de tous les temps et de tous les pays, je vous invite à le compléter et systématiser. Alors il pourrait vraiment réaliser le projet que j'ai plusieurs fois indiqué devant la Société Positiviste, depuis cinq ou >ix ans. et qui convenait surtout au malheureux Jundzill, pour composer un utile volume durable, publié sous le titre de: les Oracles spontanés de VHumanité. Je sais d'avance persuadé que les poètes et les femmes en fourniraient la meilleure partie. Dante m'a toujours paru plus fécond en véritables sentences décisives que même Thomas à Kempis; leur lecture journalière me fait de plus penser ainsi, parce que l'un était plus près que l'autre du moyeu âge, quoiqu'il ne le Comprit pus.

Mon heureuse dédicace au vénérable Daniel Encontre n'a réellement modifié mon opinion sur le protestantisme qu'envers les protestants français, en me faisant mieux apprécier la réaction sociale, aujourd'hui développante, de la position exceptionnelle qui les priva de la domination indispensable à leur secte. Néanmoins, je suis pleinement convaincu que les dignes protestants de tout genre figurent, à divers degrés, dans le véritable parti de l'ordre, que le positivisme vient irrévocablement constituer; les déistes, les athées et les sceptiques, surtout les deux extrêmes de ces trois groupes, doivent seuls être définitivement renvoyés au parti du désordre, dont ils senties vrais meneur- actuels. En approuvant la plupart de vos remarques sur le protestantisme, j'excepte celle qui concerne la Bible; la substitution de cette dangereuse lecture, dont la vraie valeur est purement historique, à celle de l'Imitation, constitue une rétrogradation anarchique.

Votre lettre du 20 Charlemagne, reçue hier, m'a profondément satisfait par votre digne acceptation de la carrière normale que je vous ai finalement conseillée, d'après l'ensemble de votre nature et de vos antécédents, pour fournir aujourd'hui le vrai type décisif du prolétaire positiviste. Combinée avec la noble résolution de votre éminent ami M. Edger envers le sacerdoce, cette décision peut finalement puiser chez les Anglais, transplantés en Amérique, les meilleurs modèles de la régénération occidentale, qui, devant nécessairement surgir à Paris, ne pouvait cependant y trouver ses premiers types complets, théoriques ou pratiques, vu le scepticisme trop prolongé par lequel y furent naturellement précédées les conversions initiales.

Déjà vous avez compris tous les devoirs que cette mission vous impose dans l'existence personnelle ei môme domestique. Sous ce second aspect, je vous félicite d'avoir noblement terminé vos différends de famille par un sage sacrifice, en remboursant à votre frère tout ce qu'il avait lui-même fixé. L'intervention d'arbitres quelconques, quoiqu'elle vous eût probablement épargné quelque argent, n'aurait pas autant satisfait votre conscience, ni manifesté votre dienité.

C'est donc sur l'existence civique que je dois seulement insister pour avoir assez caractérisé l'ensemble de vos devoirs. Elle vous offre deux sortes d'obligations, les unes spéciales, les autres générales, qui sont également impérieuses, quoique rarement conciliées chez les prolétaires actuels. Votre premier devoir civique concerne vos occupations professionnelles, par lesquelles vous devenez, dans la religion positive, un vrai fonctionnaire public.

quand même les autres ne vous apprécieraient pas ainsi. Le digne accomplissement de votre travail journalier, une noble vénération continue envers vos chefs industriels, vous fourniront les meilleurs moyens habituels de faire tacitement sentir la supériorité morale et sociale du positivisme. Mais tout le temps que vos fonctions spéciales rendent vraiment disponible doit normalement appartenir à la saine appréciation et culture des plus vastes relations humaines, où la providence systématique du sacerdoce doit toujours être assistée, surtout aujourd'hui, par l'active spontanéité des prolétaires et l'influence affective des femmes. Avant de considérer les trois aspects sociaux sous lesquels vous devez maintenant contempler cet office général, je dois d'abord indiquer la prescription qui leur est commune.

Elle consistée combattre les deux tendances, également funestes et profondément connexes, par lesquelles le prolétariat occidental est radicalement corrompu, surtout chez le peuple central : d'une part, la disposition au déclassement; d'une autre part, le penchant à l'emploi de la violence numérique pour résoudre les conflits quelconques. L'incorporation sociale du prolétariat occidental ne sera jamais réalisée, malgré tous les efforts du sacerdoce, tant que les meilleurs prolétaires n'auront pas irrévocablement abandonné tout projet de déserter leur classe en passant dans la bourgeoisie. Toutes les réclamations du prolétariat doivent maintenant sembler déclamatoires, quand on sait que la plupart des prolétaires actuels ne travaillent que par force, -ans aucunement sentir la dignité du travail industriel, auquel chacun d'eux préfère secrètement l'existence égoïste et fainéante qu'ils reprochent aux riches. Il faut donc faire d'abord apprécier à tous vos frères occidentaux que l'utopie où tous les hommes vivraient d'un revenu quelconque est autant immorale qu'absurde, et que l'existence matérielle de l'immense

majorité des citoyens doit uniquement reposer sur un salaire périodique.

En second lieu, tout recours à la violence devient un contresens politique, quand on aspire à fonder le régime final de l'activité pacifique : en se conduisant ainsi, les prolétaires occidentaux perpétuent, autant que possible, le système militaire qu'on doit partout éteindre en le transformant. Sans doute le positivisme consacre, et môme développe en Je systématisant, l'emploi des ligues ouvrières pour faire convenablement hausser les salaires, surtout aujourd'hui ; mais il le représente toujours comme un moyen extrême et l'oblige à respecter la libre spontanéité de chaque travailleur. Quant à la violence politique, elle est aussi contraire que possible à la vraie cause populaire et ne profite qu'aux ambitions lettrées ou bourgeoises; parce qu'elle empêche la formation et l'essor de la véritable opinion publique, qui, sous la direction sacerdotale, deviendra la meilleure ressource sociale du prolétariat.

Tels sont les principes généraux que vous devez spécialement appliquer aux trois contacts successifs que comporte votre précieuse situation actuelle, d'abord envers les prolétaires américains, puis vis-à-vis de ceux de l'Angleterre, enfin à l'égard des prolétaires français.

Quant aux premiers, qu'il faut soigneusement séparer de tous les intrus européens, sans excepter les meilleurs, vous devez surtout vous attacher à discerner, au soin de la population yankee, les vrais descendants des dignes coopérateurs du grand Cromwell, qui préférèrent émigrer, par milliers, en Amérique, plutôt que de fléchir sous la royauté britannique. Malgré son attitude habituellement passive, il est moralement impossible que cette noble race ait jamais abandonné des aspirations sociales auxquelles on ne renonce que quand elles sont satisfaites. Cette classe n'est encore intervenue dans la politique amé-

ricaine que pour la guerre de l'indépendance, dont le succès lui fut surtout «lu. parce qu'elle sentait la rupture <l'uri lien essentiellement aristocratique, comme alors indispensable à 1 - iration radicale qu'elle ni cess

ahaiter. Retournée ensuite à son activité jhi r >rnent industrielle, elle attend une doctrine systématiquement eapable de réaliser le programme spontané des cromwelliens. Il faut donc lui représenter le positivisme comme remplissant toutes les conditions, politiques et religieuses, de la construction qu'elle souhait'-.

Des dispositions analogues doivent, à plus forte raison, exister au fond du prolétariat anglais. Sa torpeur apparente est surtout fondée sur le juste dédain qu'il applique ;'i toutes les doctrines en circulation, et sur - .itime défiance des lettrés quelconques, tous plu- ou moin- complices de l'oppression qu'il subit. Mais la même dis] tion reste aussi maintenue par la conviction instinctive que Paris, et non à Londres, qu'appartient l'élaboration de la doctrine propre à la régénération occidentale. L'ardeur unanime ave- laquelle les prolétaires anglais iillirent le début de la crise française a spontanément manifesté ce pressentiment tacite II suffit donc qu'une \-<>ix nullement suspecte, en tant qu'émanée de leur sein, leur dévoile l'accomplissement actuel de la grande construction religieuse que Paris pouvait seul établir, et qu'ils doivent maintenant approprier à leur -ituation, en - srtant avec les prolétaires français.

Relativement à ceux-ci, vos consciencieuses rei tran<-"- fraternelles doivent surtout consister à leur faire ment sentir combien il- sont encore au- de la

on rénovatrice dont l'ensemble du passé leur confère la noble initiative. II est vraiment honteux que M. Magnin soit jusqu'ici 1'- seul prolétaire français que le positivisme ait profondément converti, quoique ses anciennes habitudes révolutionnai) ent souvent prépondérantes

dans les détails de la vie civique. L'attitude silencieuse des prolétaires anglais me semble infiniment préférable à la bruyante agitation empirique de leurs frères français, qui, d'après la dernière expérience officielle, n'ont pas fait, depuis neuf ans. un seul pas décisif hors de la métaphysique anarchique. et seraient tout prêts à seconder les mômes aberrations, si nous avions le malheur de perdre, avant le temps normal, le salutaire dictateur où réside aujourd'hui notre unique garantie d'ordre public.

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