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THÉORIE POSITIVE DE LA FAMILLE HUMAINE

La répartition générale des opinions modernes au sujet de la famille fait nettement ressortir l'importance et la difficulté d'une théorie vraiment positive sur cette institution fondamentale.

.Malgré le pas immense du moyen Age vers l'état final de nuire constitution domestique, les conceptions systématiques, restées, à cet égard, fort inférieures aux notions empiriques, ont presque toujours conservé le caractère essentiellement anarchique qu'elles offrirent dans l'antiquité.

Sauf l'incomparable Aristote, seul supérieur à toutes raves aberrations, les philosophes grecs avaient entièrement méconnu la véritable nature de la famille humaine '•I ses relations nécessaires avec la société.

Or, les penseurs modernes, quoique placés dans un meilleur milieu, ne pouvant davantage élever leur métaphysique au vrai point de vue social, se bornèrent habituellement, même sous l'inspiration catholique, à reproduire ces utopies subversives comme le type normal de l'ordre futur.

C'esl seulement depuis que l'ébranlement révolutionnaire mûrit toutes les méditations morales et politiques

que la raison théorique commence, envers ce grand sujet, à se rapprocher assez de la sagesse pratique.

Mais cette indispensable harmonie reste encore le privilège caractéristique de l'admirable école rétrograde, qui, au début du siècle actuel, démontra si complètement l'inanité sociale de la métaphysique négative propre au xvni6 siècle.

Les lumières décisives que l'illustre Bonald sut tirer de l'expérience égyptienne et surtout romaine pour rectifier les sophismes grecs n'ont pas été réellement adoptées jusqu'ici par l'ensemble des penseurs progressistes.

Au contraire, toutes les utopies actuelles se trouvent, comme les précédentes, profondément livrées aux aberrations anti-domestiques.

Telle est donc la gravité de notre situation intellectuelle que, sur les notions mêmes les plus fondamentales et en apparence les plus faciles, l'ordre appartient aux purs rétrogrades, chez lesquels il reste sans eflicacité, tandis que le progrès demeure entièrement anarchique et dès lors radicalement stérile.

Cette double contradiction ne pouvait être irrévocablement dissipée que par le positivisme, qui. dès sa naissance, sut également accepter la succession de de Maistre et celle de Condorcet.

Mes premiers travaux sociologiques, réimprimés dans le dernier volume du présent traité, attaquèrent systématiquement la métaphysique révolutionnaire, avec plus de vigueur que n'avait pu le faire l'école théologique, et pourtant au nom du progrès le plus avancé.

Quoiqu'ils dussent spécialement concerner l'ordre politique proprement dit, leur influence nécessaire s'étendait implicitement jusqu'à l'ordre domestique.

Celui-ci devint ensuite le sujet direct de quelques explications décisives dans la glande élaboration philosophique qui résulta d'un tel programme social.

Toutefois, c'est seulement ici que la vraie théorie de la famille, fondée sur une exacte connaissance de la nature humaine, pouvait susciter une construction définitive, préparée par mes cours oraux.

Avant d'y procéder, il convient de considérer encore, du point de vue historique, l'incohérence qu'elle doit résoudre, comme un indice, confus mais énergique, de la dernière transformation que subira prochainement la constitution générale de la famille moderne pour devenir la hase nécessaire de la vraie régénération.

Sur ce sujet difficile, les meilleures conceptions de l'école rétrograde eurent inévitablement le grave défaut de supposer immuable une constitution qui chemine continuellement vers un type naturel qu'elle ne peut jamais atteindre.

C'est, en sociologie, le vice ordinaire des théories purement statiques, isolées de toute impulsion ou destination dynamique.

Mais cette inévitable imperfection des conceptions d'Aristote sur l'ordre ancien ne devait pas se reproduire envers l'ordre moderne, dont la nature progressive était assez appréciable depuis le moyen âge.

L'erreur n'a dès lors persisté que d'après l'impuissance personnelle des penseurs qui prétendaient maintenir la philosophie absolue en un temps où la philosophie relative pouvait seule convenir à la réorganisation sociale.

Malgré leurs décisions doctorales, la prétendue immobilité de la constitution domestique révoltait la raison moderne, qui, d'après le spectacle, irrécusable quoique confus, des modifications antérieures, pressentait vaguement les futurs perfectionnements.

Tant que la loi naturelle de ces variations normales n'a pas (;lé connue, leur inévitable contemplation a dû exercer nue influence essentiellement anarchique, en paraissant

autoriser toutes les hypothèses arbitrair.es que pouvait suggérer un aveugle instinct de progrès.

Mais, depuis que j'ai l'onde la véritable science sociale, ces spéculations délicates n'offrent aucun danger radical pour l'harmonie pratique de l'existence moderne.

Tous les sophismes y peuvent être complètement atteints par des démonstrations positives, où les besoins du perfectionnement se trouvent toujours conciliés nécessairement avec les conditions de la conservation, suivant l'esprit fondamental qui partout caractérise la nouvelle philosophie

D'après l'ensemble de ce chapitre, les grandes modifications que doit bientôt subir la constitution générale de la famille humaine deviendront la suite inévitable et le complément indispensable de celles qu'elle éprouva successivement pendant la longue initiation propre à notre espèce.

Loin de tendre jamais à dissoudre la famille dans la société, elles consisteront surtout à mieux consolider et à développer davantage le vrai régime domestique indiqué par la saine connaissance de notre nature.

Appréciées ici sous le simple aspect statique, c'est-à-dire quant au type fondamental vers lequel elles tendent toujours, les variations normales de ce régime spontané se trouveront ensuite déterminées avec plus de précision d'après l'étude dynamique propre au volume suivant.

Mais partout on reconnaîtra, même dans le chapitre actuel, que leurs lois spéciales constituent seulement une nouvelle application du grand principe qui toujours subordonne l'un à l'autre les deux éléments essentiels de la sociologie positive : le progrès est le développement de V ordre

On peut construire la vraie théorie de la famille humaine d'après deux modes très distincts, mais également naturels, l'un moral, l'autre politique, qui concourent

nécessairement, et dont chacun convient mieux à certaines destinations essentielles.

Tous deux conçoivent la famille comme l'élément immédiat de la société, ou, ce qui est équivalent, comme l'association la moins étendue et la plus spontanée.

Car la décomposition de l'humanité en individus proprement dits ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse.

Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l'individu luimême en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie.

A la vérité, quand l'état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui.

Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part, la disposition universelle à maintenir, autant que possible, les anciens liens domestiques, et, d'une autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables.

Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles, et non d'individus.

Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps, par mon ouvrage fondamental, un système quelconque De peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres.

Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points.

La moindre société, savoir la famille, quelquefois réduite à son couple fondamental, constitue donc le véritable élément sociologique.

Delà dérivent ensuite les groupes plus composés qui. sous les noms de classes et de cités, deviennent, pour le Grand-Etre, les équivalents des tissus et des organes biologiques, comme je l'expliquerai bientôt.

Toutefois, cette manière de concevoir la famille ne convient de préférence qu'au début delà religion positive, où la notion et le sentiment de l'Humanité n'ont pu encore prévaloir assez.

Quand l'éducation régénérée aura suffisamment familiarisé les esprits et les cœurs occidentaux avec le principe affectif et rationnel de la synthèse finale, les familles sembleront devoir être tellement combinées que leur séparation abstraite exigera quelques efforts habituels.

Au lieu de définir la société humaine d'après la famille, alors prévaudra la disposition inverse, et l'on concevra les familles comme les moindres sociétés susceptibles de persistance spontanée.

Car, si l'existence politique repose d'abord sur l'existence domestique, celle-ci tinit par trouver dans l'autre la principale source de son perfectionnement et même la meilleure garantie de sa consolidation. Les notions de famille et de société ne sont donc séparables que provisoirement, tant que dure la grande initiation propre à notre espèce.

Dans le régime final, elles caractériseront seulement deux degrés inégaux, mais connexes, d'une même existence, et la science réelle ne les isolera qu'aiin de mieux connaître les lois générales de l'organisme collectif, en étudiant d'abord sa moindre complication.

Cette union mutuelle des familles constitue, en effet, le principal caractère de notre véritable existence domestique. Pour trouver des familles sans société, il faut des-

cendre parmi les animaux ; mais alors la famille cesse d'être permanente et ne subsiste réellement que pondant l'éducation ries petits.

Quand elle dure au delà de ce temps, on observe aussi une tendance constante à former des associations de plus en plus vastes, dont l'extension n'est vraiment bornée, chez les races sociables, que par la prépondérance de l'Humanité, comme je l'ai expliqué en biologie.

Ainsi, dans l'ordre humain, seul type complet de l'ordre universel, il n'existe pas davantage de familles sans société que de société -ans familles.

Le développement continu du vrai Grand-Etre identifie de [dus en plus l'existence domestique et l'existence politique, d'après une connexité croissante entre la vie privée et la vie publique.

Mais, à raison môme d'une telle harmonie, les lois naturelles de toute association humaine doivent être dogmatiquement expliquées d'abord envers le moindre degré, quoique le degré supérieur ait pu seul être assez décisif pour les dévoiler à nos premières méditations positives.

D'après cette explication fondamentale, nécessairement commune à toutes les manières possibles d'envisager la famille humaine, il faut distinguer soigneusement les deux modes généraux ci-dessus indiqués quant à cet élément social.

Il doit être conçu tantôt comme source spontanée de notre éducation morale, tantôt comme base naturelle de notre organisation politique.

Sous le premier aspect, chaque famille actuelle prépare la société future; sous le second, une nouvelle famille étend la société présente.

Ton- le- lien- domestiques prennent réellement leur place dans l'un et l'autre mode; mais leur introduction

n'y est pas également spontanée, et l'ordre de leur succession ne s'y trouve point identique.

C'est pourquoi je dois ici les apprécier séparément, sauf à les rapprocher ensuite, comme l'indique déjà mon discours préliminaire.

Faute de les avoir assez distingués, mes meilleurs précurseurs n'ont pu présenter que des notions trop confuses, où la famille humaine restait vaguement confondue avec l'ensemble des familles animales.

Envers chacun d'eux, l'appréciation qui va suivre convient également au régime primitif et au régime définitif, suivant le véritable esprit de la statique sociale, où ces deux régimes coïncident essentiellement, puisque le second n'v peut être que le plein développement du premier.

Mes explications actuelles devront donc faciliter beaucoup celles qui seront propres au quatrième volume de ce traité, pour mieux caractériser une existence alors reconnue comme atteignant sa complète maturité, mais dont tous les traits principaux doivent être ici marqués déjà.

L'efficacité morale de la vie domestique consiste à former la seule transition naturelle qui puisse habituellement nous dégager de la pure personnalité pour nous élever graduellement jusqu'à la vraie sociabilité.

Cette aptitude spontanée repose toujours sur la loi générale établie, dans le chapitre précédent, d'après ma théorie cérébrale, quant aux relations spéciales entre les instincts égoïstes et les penchants altruistes.

En effet, l'énergie supérieure des affections domestiques ne provient pas seulement d'une destination mieux circonscrite que celle des affections sociales proprement dites. On doit surtout l'attribuer à ce que leur nature est moins pure, d'après un mélange nécessaire de personnalité.

L'instinct sexuel et l'instinct maternel, seuls particuliers à la vie de famille, sont, en eux-mêmes, presque autant égoïstes que le simple instinct conservateur, assisté des deux instincts de perfectionnement; et leur caractère est encore plus personnel que celui des deux instincts d'ambition.

Mais ils suscitent des relations spéciales éminemment propres à développer tous les penchants sociaux : de là résulte leur principale efficacité morale, qui ne comporte aucun équivalent.

C'est donc en vertu de leur imperfection même que les affections domestiques deviennent les seuls intermédiaires spontanés entre l'égoïsme et l'altruisme, de manière à fournir la base essentielle d'une solution réelle du grand problème humain.

Dès lors leur vrai perfectionnement doit consister, en général, à devenir de plus en plus sociale ou de moins en moins personnelle, sans rien perdre de leur intensité. Tel est, en effet, le sens nécessaire des variations continues que leur imprime l'évolution normale de l'humanité, comme je l'expliquerai dynamiquement.

Il suffit ici d'indiquer, à la fin de ce chapitre, le principe statique d'une pareille tendance, due à la réaction croissante delà société sur la famille.

Ayant ainsi déterminé le vrai caractère général de I inlluence morale propre aux affections domestiques, je dois compléter cette appréciation en la spécifiant davantage envers chacune des phases naturelles d'une telle existence.

Dans la famille humaine, l'éducation graduelle du sentiment social commence spontanément par les relations involontaires qui résultent de notre naissance. Elles nous fonl d'abord sentir la continuité successive, puis la solidarité actuelle.

Nous subissons le joug du passé avant que le présent nous affecte : ce qui doit mieux repousser les tendances subversives, qui, concentrant la sociabilité sur les existences simultanées, méconnaissent aujourd'hui l'empire nécessaire des générations antérieures.

Dans cette première phase de l'initiation morale, le mélange entre l'égoïsme et l'altruisme devient aisément appréciable. La soumission de l'enfant étant alors forcée, elle n'y développe d'abord que l'instinct conservateur.

Mais les relations continues qu'il contracte ainsi suscitent bientôt l'essor graduel d'un penchant supérieur, aussi naturel, quoique moins énergique.

La vénération filiale vient dès lors ennoblir une obéissance longtemps involontaire et compléter le premier pas fondamental vers la vraie moralité, consistant surtout à aimer nos supérieurs.

Une l'ois introduit sous l'irrésistible impulsion des besoins les plus personnels, ce respect subsiste et grandit par son propre charme, à mesure que les services sont mieux appréciés, et il survit même a toute protection objective.

Des relations étroites qui l'ont fait naître, il peut s'étendre graduellement jusqu'aux plus vastes influences analogues, de manière à comprendre non seulement tous les ancêtres proprement dits, mais aussi l'ensemble des prédécesseurs quelconques, et enfin le Grand-Etre lui-môme.

Ge fondement filial de toute noire éducation morale se trouve bientôt accompagné, dans le cas normal, d'un autre essor sympathique, spécialement relatif à la simple solidarité. Les rapports fraternels viennent alors développer en nous le pur attachement, exempt de toute protection et concurrence, surtout quand la diversité des sexes écarte mieux les pensées de rivalité.

Mais la perfection môme d'un tel penchant confirme la loi précédente sur l'intensité supérieure des tendances altruistes unies à des motifs égoïstes; car la fraternité la plus pure est ordinairement la plus faible. On saisit ainsi la frivolité des appréciations émanées de l'anarchie moderne contrôles anciennes inégalités fraternelles.

Loin que la hiérarchie domestique du moyen âge pût réellement devenir, pendant la splendeur de ce régime transitoire, une source habituelle de discorde entre les frères, elle augmentait nécessairement leur union générale.

D'abord elle fortifiait l'attachement par la vénération chez les inférieurs et la bonté parmi les supérieurs. En outre, elle appelait, de part et d'autre, les impulsions personnelles au secours des affections sociales.

Sous ces divers aspects, la systématisation finale devra se rapprocher davantage des institutions empiriques de nos ancêtres chevaleresques que des usages anarchiques propres à leurs descendants révolutionnaires.

Quoi qu'il en soit, la fraternité termine toujours l'essor involontaire de notre sociabilité, en développant L'affection domestique la mieux susceptible d'extension extérieure, et qui, en effet, fournit partout le type spontané de l'amour universel.

A ces deux phases forcées de notre éducation morale, la vie de famille l'ail enlin succéder deux autres ordres de relations, que leur nature essentiellement volontaire doit rendre plus intimes et plus efficaces. Inversement aux précédentes, elles développent d'abord la solidarité el puis la continuité.

Le premier et principal de ces deux derniers liens consiste dans l'union conjugale, la plus puissante de toutes affections domestiques. Sa prééminence est trop

reconnue, même à travers l'anarchie actuelle, pour exiger ici aucun autre travail spécial qu'une meilleure analyse, fondée sur la vraie connaissance de la nature humaine, et propre à dissiper irrévocablement tout sophisme perturbateur.

L'excellence de ce lien consiste d'abord en ce que seul il développe à la fois les trois instincts sociaux, trop isolément cultivés dans les trois autres relations domestiques, qui pourtant ne stimulent pas chacun d'eux autant que peut le faire un véritable mariage.

Plus tendre que l'amitié fraternelle, l'union conjugale inspire une vénération plus pure et plus vive que le respect filial, comme une bonté plus active et plus dévouée que la protection paternelle.

Ce triple essor simultané, toujours accru de la réaction naturelle entre des organes connexes et contigus, s'accomplit nécessairement à mesure que le mariage humain tend mieux vers ses conditions essentielles.

Depuis l'institution décisive de la monogamie, on a de plus en plus senti que le sexe actif et le sexe affectif, en conservant à chacun son vrai caractère, doivent s'unir par un lien à la fois exclusif et indissoluble, qui résiste même à la mort.

Tandis que le temps affaiblit spontanément tous les autres nœuds domestiques, il resserre davantage, dans le cas normal, la seule liaison qui puisse déterminer une complète identification personnelle, objet constant de tous nos efforts sympathiques.

En second lieu, l'intensité supérieure de l'affection conjugale résulte de sa connexité naturelle avec le plus puissant des instincts égoïstes autres que celui de la conservation directe.

C'est le cas le plus propre à manifester l'aptitude générale des motifs intéressés pour stimuler les inclinations

bienveillantes qui s'y rattachent, parce que la liaison ne saurait être ailleurs aussi profonde.

Mais l'insuffisante théorie de la nature humaine, qui prévalut jusqu'à l'avènement décisif du positivisme, conduit encore à beaucoup exagérer une telle réaction, sur laquelle on fait reposer une appréciation, non moins irrationnelle qu'immorale, de l'institution la plus fondamentale.

Le plus pur théologisme. musulman ou même chrétien, persiste à représenter le mariage comme uniquement relatif à la propagation de l'espèce, en érigeant le célibat complet en type exclusif de la perfection morale.

dette double aberration résulte nécessairement d'une fausse théorie de l'humanité, où l'on suppose que les affections désintéressées sont étrangères à notre nature, et dès lors soustraites à toute loi réelle, pour n'obéir qu'aux impulsions arbitraires d'une puissance chimérique.

Déjà rectifiée directement dans mon discours préliminaire, et dissipée indirectement par l'ensemble de ce traité, elle s'y trouvera spécialement appréciée encore, quand mon volume final déterminera la pleine maturité de notre constitution domestique.

Sans devoir donc nous y arrêter davantage, je me 1k. ine à rappeler ici que l'impulsion sexuelle, quelque indispensable qu'elle soit d'ordinaire, surtout aux mâles, ne peut que mieux disposer à l'affection conjugale, qu'elle -'lait incapable de produire à défaut d'un penchant direct.

L'instinct charnel suscite seulement des rapports qui souvent conduisent l'homme à bien apprécier la femme. Mai- quand rattachement s'est ainsi formé, il subsiste et croît par son propre charme, indépendamment de toute brutale satisfaction, suivant la loi commune de telles réactions cérébrales.

Il devient même à la fois plus intense et plus fixe,

lorsqu'il résulte de relations toujours pures, quoique l'impulsion sexuelle reste encore sensible, au moins chez l'homme, dans ce cas exceptionnel, où l'affection se trouve d'ailleurs fortifiée matériellement.

Dans mon quatrième volume, j'expliquerai comment cette perfection conjugale doit être beaucoup développée par le régime linal, pour régler enfin la procréation humaine, jusqu'ici livrée aux plus aveugles impulsions, malgré les sages institutions relatives aux animaux.

Mais, sans repousser ordinairement les satisfactions charnelles, il suffit que le mariage soit destiné surtout au perfectionnement mutuel des deux sexes, comme l'institue aujourd'hui la religion positive, d'après la vraie théorie cérébrale.

Alors l'attachement conjugal tend d'autant mieux: à fortifier la vénération et la bonté que chaque sexe s'y trouve à la fois protecteur et protégé, d'après un heureux concours entre la prééminence affective de l'un et l'active prépondérance de l'autre.

Notre évolution morale se complète, dans l'existence domestique, par un dernier ordre d'affections, plus faible et moins volontaire que le précédent, mais lié spécialement au plus universel des trois instincts sympathiques. Comme fils, nous apprenons à vénérer nos supérieurs, et comme frères à chérir nos égaux

Mais c'est la paternité qui nous enseigne directement à aimer nos inférieurs. La bonté proprement dite suppose toujours une sorte de protection, qui, sans être incompatible avec les rapports filiaux et fraternels, n'en constitue pas un élément essentiel.

Elle n'appartienl encore au mariage que chez L'homme, et le régime positif pourra seul l'y rendre habituellement réciproque, quand le véritable office de la femme sera suffisamment senti.

Même alors l'atlection paternelle conservera son apti-

Uule naturelle à développer, mieux qu'aucune autre, le plus vaste sentiment social, celui qui nous pousse directement à satisfaire aux besoins de nos semblables.

La protection y présente spontanément un charme et une intensité qui ne sauraient exister ailleurs, parce qu'elle s'y trouve exempte de toute équivoque réciprocité.

Toutefois, ce grand sentiment reste naturellement trop faible chez le sexe prépondérant, qui pourtant devrait le posséder davantage, du moins dans la présente constitution de la famille humaine, où tout le protectorat appartient au père. En outre, le défaut de choix empêche alors le plein essor d'une providence, qui tend toujours à préférer le dévouement volontaire.

Ces graves imperfections sont, à la vérité, compensées ordinairement par le concours de la plupart des impulsions personnelles. La paternité habituelle est, en effet, le moins pur de tous les sentiments domestiques; l'orgueil et la vanité y participent beaucoup, la cupidité proprement dite s'y fait môme remarquer souvent.

Aucune autre relation ne peut autant confirmer la loi naturelle qui caractérise la puissance des motifs intéressés pour fortifier les inclinations bienveillantes.

Néanmoins, la paternité constitue évidemment le complément indispensable de notre éducation morale par l'évolution domestique. Sans elle, le sentiment fondamental de la continuité humaine ne saurait être assez développé; puisqu'elle seule étend à l'avenir la liaison d'abord sentie envers le passé.

C'est ainsi que les deux termes extrêmes de l'initiation domestique nous disposent, l'un à respecter nos prédécesseurs, l'autre à chérir nos successeurs. La complication supérieure des influences affectives qui déterminent habituellement la paternité réelle permet d'ailleurs d'en modifier davantage le résultai général.

Au>>i ce lien domestique a-l-il subi plus qu'aucun

autre des varia! ions normales, que j'apprécierai dynamiquement, et qui tendirent toujours à l'épurer spontanément. Son perfectionnement systématique devra surtout consister, d'après les indications précédentes, à le rendre à la fois moins factice et plus volontaire, en augmentant l'influence des mères et développant l'usage de l'adoption.

Telle est la série normale de phases essentielles, qui. dans l'existence domestique, dégage spontanément le cœur humain de sa personnalité primitive, pour le préparer graduellement à la vraie sociabilité, dont aucun autre apprentissage ne peut autant seconder l'essor naturel.

Cette théorie morale de la famille va maintenant permettre l'établissement de sa théorie politique, où surgira la constitution qui doit correspondre à une semblable destination affective. Les fonctions et les sentiments étant ainsi devenus connexes, la coordination des unes pourra définitivement représenter celle des autres.

IL faut donc regarder seulement l'appréciation précédente comme fournissant la base morale d'une théorie domestique, qui devra finalement consister surtout dans la conception politique à laquelle je vais consacrer le reste de ce chapitre.

Noire indispensable préambule ne prévaudra directement que pour les spéculations sociales qui concernent spécialement l'éducation. En tout autre cas. l'ensemble de ce traité appliquera davantage la théorie politique de la famille que sa théorie morale, comme étant à la fois plus complète et plus systématique.

Car les relations domestiques vont s'y trouver toujours rangées suivant leur énergie décroissante et leur extension croissante, conformément au principe fondamental de toute classification positive. Au contraire, l'apprécia-

(ion murale, où l'ordre des âges a dû prévaloir, ne fournit pas une série pleinement homogène.

Ce double principe de classement ne s'y trouve respecté qu'envers les deux termes dont se compose chacun des deux groupes essentiels : le passage d'un groupe au suivant s'y accomplit en sens inverse; d'où résulte un ensemble discordant.

Mais, en étudiant la famille comme la vraie unité sociale, les relations volontaires s'y placent naturellement avant les autres, et la série domestique devient enfin homogène, en môme temps qu'elle se complète par un terme indispensable, qui ne pouvait surgir assez.

Cette étude directe de la constitution domestique nous importe d'autant plus qu'elle prépare nécessairement celle de la constitution politique proprement dite, d'après l'identité fondamentale qui existe naturellement entre ces deux régime-.

En etfet la famille humaine n'est, au fond, que notre moindre société; et l'ensemble normal de notre espèce ne forme, en sens inverse, que la plus vaste famille.

Toute véritable famille, môme chez les animaux, commence spontanément par le couple propagateur, auquel elle reste souvent réduite; car la polygamie ne produit réellement qu'un mélange de familles diverses.au lieu d'une famille unique. D'ailleurs, cet état confus ne persiste que dans celles des espèces sociables où l'instinct sexuel se trouve très développé, tandis que l'attachement l'est trop peu.

Parmi nous, il constitue seulement une préparation plus ou moins prolongée, pendant laquelle une excessive cou centration des richesses oblige, surtout d'après le régime théocratique, h cumuler sur un seul mâle l'alimentation de plusieurs femelles.

Il est maintenant superflu de réfuter directement la

superficielle appréciation qui jadis attribuait au climat la nature monogame ou polygame de l'union domestique. Aucune vraie combinaison ne saurait être plus que binaire, encore mieux dans Tordre moral que dans Tordre physique.

La statique sociale, qui partout considère l'état normal, sans s'occuper spécialement des préparations qu'il exige, doit donc avoir seulement en vue la monogamie, comme base nécessaire de toute constitution domestique.

Dans ce degré fondamental de la famille humaine, les lois naturelles qui régissent des associations quelconques deviennent aisément vérifiables, parce que l'extrême simplicité du cas n'y permet aucune illusion durable, quoiqu'elle eût empêché d'abord de les y découvrir.

On y sent, mieux qu'ailleurs, que toute union permanente doit reposer à la fois sur les trois parties essentielles de l'existence cérébrale, sentiment, intelligence, activité; car le lien le plus cimenté par 'l'affection s'altère profondément et souvent se dissout, quand une foi commune n'y consolide pas l'amour mutuel.

Lors même que la conformité des opinions y fortifie l'harmonie affective, il faut encore une certaine coopération habituelle entre des activités distinctes, pour que l'union puisse résister assez aux divers ébranlements extérieurs ou intérieurs.

C'est ainsi que le meilleur type d'association manifeste clairement toutes les conditions fondamentales de la religion, un concours permanent entre l'amour et la foi, destiné toujours à perfectionner une fatalité modifiable.

Le vrai sentiment de Tordre civil doit d'abord se raffermir d'après ce cas élémentaire, où la démonstration positive peut mieux écarter les subterfuges métaphysiques.

Ainsi reconnues indispensables envers la plus intime union, les conditions de foi et d'activité pourraient-elles

être éludées pour des associations plus complexes et moins naturelles, où les perturbations spontanées doivent devenir plus graves?

Outre cette vérification décisive du triple concours cérébral qu'exige une association quelconque, la théorie positive du mariage confirme nettement l'axiome fondamental de toute saine politique : il ne peut exister davantage de société sans gouvernement que de gouvernement sans société.

Les plus audacieux niveleurs n'osent point étendre ordinairement leurs utopies subversives jusqu'à la communauté conjugale, qu'ils sentent naturellement incompatible avec leur égalité chimérique.

Entre deux êtres seulement, que rallie spontanément une profonde affection mutuelle, aucune harmonie ne saurait persister que si l'un commande et l'autre obéit.

Le plus grand des philosophes, en ébauchant, il y a vingt-deux siècles, la vraie théorie de l'ordre humain, disait, avec une admirable délicatesse, trop méconnue chez lui : « La principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir. »

Telle est, en effet, la nature de la subordination conjugale qu'elle devient indispensable à la sainte destination que la religion positive assigne au mariage.

C'est afin de mieux développer sa supériorité morale que la femme doit accepter avec reconnaissance la juste domination pratique de l'homme.

Quand elle s'y soustrait d'une manière quelconque, son vrai caractère, loin de s'ennoblir, se dégrade profondément, puisque le libre essor de l'orgueil ou de la vanité empêche alors la prépondérance habituelle des sentiments qui distinguent la nature féminine.

Cet le funeste réaction affective résulte même d'une indépendance passivement due à la richesse ou au rang.

Mais elle se développe davantage si la révolte exige des efforts artificiels, où la femme détruit aveuglément sa principale valeur, en voulant fonder sur la force un ascendant que peut seule obtenir l'affection.

La théorie morale établie ci-dessus quant à la vraie nature de l'union conjugale dissipe également toutes les autres difficultés que peut faire naître la constitution du mariage.

Après le besoin général d'un gouvernement pour maintenir une association quelconque, la société domestique vérifie aussi la décomposition fondamentale du pouvoir humain, si tardivement étendue à la société politique.

L'esclavage des femmes n'empêche pas même une certaine appréciation initiale de la division spontanée entre les deux puissances élémentaires, qualifiées ensuite de spirituelle et temporelle, dont l'une modère la prépondérance nécessaire de l'autre.

Mais la vraie monogamie met en pleine évidence cette affectueuse réaction du conseil sur le commandement, sans laquelle le mariage ne pourrait aucunement remplir son office fondamental pour le perfectionnement mutuel des deux sexes.

De là résultent aussi les deux caractères essentiels de la véritable constitution conjugale, établis déjà par mon discours préliminaire, l'affranchissement de tout travail extérieur chez la femme et sa surintendance générale de l'éducation domestique.

Sous ce double aspect, ia dynamique sociale confirmera pleinement, dans le volume suivant, une telle théorie statique, en démontrant que l'ensemble des variations normales du mariage humain tendit toujours à mieux développer ce type naturel.

Ainsi, l'étude positive du mariage ne vérifie pas seulement l'axiome fondamental : « Il n'existe pas de société sans

gouvernement; » mais aussi l'aphorisme complémentaire. « Tout gouvernement suppose une religion, pour consacrer et régler le commandement et l'obéissance. »

En systématisant l'ordre élémentaire sur lequel repose l'ensemble de l'organisation sociale, on est donc conduit à construire, envers le cas le plus simple et le moins contestable, des notions positives qui, convenablement étendues, suffisent ensuite à toute la vraie politique.

Mais cette identité naturelle n'est pas moins utile en sens inverse, pour mieux consacrer le mariage en faisant dignement sentir que les sophismes qui tendent à l'ébranler coïncident radicalement avec toutes les autres maximes anarchiques.

Après avoir assez apprécié l'organisation domestique quant au nœud fondamental qui la constitue, il faut étendre plus sommairement la même théorie, d'abord aux fonctions qui perpétuent la famille et ensuite aux relations qui la lient directement à la société générale.

Pour simplifier cette explication, je dois considérer à la fois les deux états connexes de paternité et de filiation, ou plutôt me borner essentiellement au premier, qui seul importe à notre étude politique.

Le second, presque passif à cet égard, n'exige un examen spécial que dans la théorie morale de la famille, suffisamment exposée ci-dessus.

Remarquons-y seulement qu'il se place après le premier, quand on range les diverses relations domestiques, a partir du mariage, suivant l'énergie décroissante et la généralité croissante des atfections correspondantes; car la vénération est moins ardente que la bonté.

La paternité consolide et développe la constitution domestique fondée sur l'union conjugale. Quoique la

famille puisse pleinement développer sa principale efficacité sociale quand elle se réduit au couple fondamental, il est pourtant certain que la procréation, outre sa propre importance, en augmente à la fois la consistance et l'activité.

Un but commun, également cher aux d mix époux, fortifie alors leur tendresse mutuelle et tend sans c îsse à prévenir ou à modérer les conflits provenus d'une insuffisante conformité d'opinions ou même d'humeurs.

Cette précieuse réaction ne peut, évidemment, se réaliser assez que dans l'état monogame, hors duquel un tel lien s'affaiblit beaucoup, tant chez les parents que parmi les enfants, faute d'une suffisante concentration affective.

11 en résulte même un nouveau motif essentiel en faveur de la loi du veuvage, que la vraie religion prescrit d'après la destination fondamentale du mariage, comme l'explique mon discours préliminaire, pour constituer la pure monogamie.

La sagesse occidentale déplore, depuis longtemps, la triste situation où les enfants se trouvent presque tonjours placés par les secondes noces.

Ainsi l'entière fixité du lien conjugal, déjà si précieuse directement, peut seule garantir assez la stabilité qu'exigent les relations paternelles et filiales pour comporter une pleine efficacité morale et même politique.

D'après sa moindre énergie, la paternité est plus exposée que le mariage aux atteintes sophistiques émanées de toute anarchie morale ou mentale ; la communauté deenfants fut toujours moins repoussée que celle des femmes parles utopies métaphysique-.

Cependant le pouvoir paternel ne cessera jamais de fournir spontanément le meilleur type d'une suprématie quelconque.

La juste réciprocité entre la bonté et la vénération ne

saurait exercer ailleurs une influence aussi naturelle, ni aussi complète pour régler dignement l'obéissance et le commandement.

Mais cette seconde partie essentielle de la constitution domestique est à la fois plus modifiable et plus perfectible que la première, comme dépendant d'une plus grande complication affective.

Son caractère normal ne peut être bien saisi que d'après une saine appréciation de sa principale destination sociale, en rapportant à l'humanité ce que la civilisation préparatoire rattacha seulement à la famille.

J'y devrai donc revenir en traitant ci-dessous des relations nécessaires entre le régime domestique et le régime politique proprement dit.

Néanmoins, la théorie morale de la famille détermine déjà la nature générale des perfectionnements graduels du pouvoir paternel, puisqu'ils doivent aussi tendre toujours à mieux développer la sainte réaction d'une telle discipline sur les sentiments respectifs des enfants et des parents.

Cette règle prescrit d'abord une meilleure répartition du pouvoir entre le père et la mère, conformément à la vraie nature de chaque sexe.

Si l'enfant doit toujours recevoir de l'an sa protection matérielle, c'est surtout à l'autre qu'est réservée sa préparation morale et môme intellectuelle, du moins jusqu'à la iin de l'éducation purement domestique, suivant le plan indiqué dans mon discours préliminaire.

Il faut d'ailleurs rectifier, d'une manière analogue, l'aveugle empirisme qui régit encore la sollicitude temporelle des pères. Elle tend à s'exercer aujourd'hui, du moins chez les riches, comme quand toutes les fondions sociales étaient essentiellement héréditaires. Une folle tendresse veut encore transmettre à l'enfant une position équivalente à celle du père.

Mais, en faisant dignement prévaloir la destination morale propre à l'existence domestique et la juste subordination de la famille à la société, on reconnaît aussitôt les limites normales de la providence temporelle des pères envers les fils.

Quand ils ont reçu l'éducation complète, ceux-ci ne doivent attendre de ceux-là, quelle que soit leur fortune, que les secours indispensables à l'honorable inauguration de la carrière qu'ils ont choisie.

Toute forte largesse ultérieure qui tend à dispenser du travail constitue, en général, un véritable abus d'une richesse toujours confiée tacitement pour une destination sociale, sans aucune vaine prédilection personnelle.

En second lieu, si la sollicitude naturelle des pères doit avoir une intensité moins aveugle, il importe que son champ devienne plus étendu, d'après un meilleur usage delà grande institution de l'adoption.

Le régime final de l'humanité développera beaucoup ce précieux perfectionnement, qui, spontanément surgi de la civilisation initiale, fut ensuite trop entravé par l'organisation des castes, dont nous subissons encore les restrictions, quoique devenues intempestives.

En expliquant, dans mon quatrième volume, la systématisation positive de la procréation humaine, je ferai sentir comment l'adoption procurera les douceurs de la paternité à beaucoup de couples très dignes de les bien goûter, et pourtant voués à une stérilité complète, surtout volontaire. Sans cette libre répartition, les couples propagateurs se trouveraient d'ailleurs surchargés fréquemment.

Mais la principale destination de l'adoption consiste, moralement, à perfectionner l'affection protectrice d'après un heureux choix, et politiquement à permettre une meilleure transmission des offices sociaux, comme je l'expliquerai ultérieurement.

Je ne la signale ici que pour indiquer combien la seconde partie nécessaire de la constitution domestique reste encore inférieure à son type normal, et quel est le caractère général de cet état définitif.

Un dernier élément naturel complète ordinairement chaque famille humaine et permet seul de la lier directement à d'autres, quand l'inceste primitif est assez réprimé. Les espèces animales deviennent, en général, d'autant moins fécondes qu'elles occupent un rang plus élevé dans la grande hiérarchie biologique.

C'est pourquoi notre race serait la moins abondante de toutes si sa providence artificielle n'avait toujours compensé de plus en plus son infériorité naturelle. Malgré sa stérilité comparative, la pluralité des enfants y constitue pourtant une condition évidente de sa perpétuité et de son accroissement.

Puisque l'existence s'y prolonge ordinairement jusqu'au double de l'âge où commencent moyennement les fécondations utiles, il faut que chaque couple normal y produise au moins un enfant de chaque sexe. Mais, outre que ce nombre rendrait la population humaine seulement stationnaire, il ne suffirait pas même pour y compenser une fréquente stérilité et la mortalité antérieure au développement.

On est ainsi conduit à faire provenir de chaque mariage humain trois enfants dont le sexe diffère, suivant l'usage statistique de compter cinq tètes par ménage. Ce nombre suffit, surtout dans l'ordre moderne, pour que notre population se maintienne et même s'accroisse lentement, comme l'indique une judicieuse observation, qui rectifie les dangereuses aberrations d'une fameuse école économique.

Les rapports fraternels se trouvant ainsi dégagés de

toute apparence fortuite, je dois ici caractériser rapidement ce complément normal de la constitution domestique, sans revenir d'ailleurs sur son appréciation morale assez indiquée ci-dessus.

Moins énergiques que toutes les autres, ces dernières relations de famille ont dû être plus affectées par les diverses influences perturbatrices. Elles ne furent vraiment réglées que pendant le moyen âge, et seulement chez les classes supérieures, où l'entière suprématie du fils aine tendit à perpétuer la puissance propre à chaque maison illustre.

Ces institutions étaient, en réalité, moins défavorables au développement moral de la vraie fraternité que l'anarchique égalité qui leur a passagèrement succédé.

Néanmoins, on reconnaît aisément que, même alors, cette partie finale de la constitution domestique fut encore moins adaptée que les deux autres à la destination affective qui caractérise la famille humaine.

Rien ne peut indiquer jusqu'ici quelle heureuse efficacité comporteront habituellement les liens fraternels, quand la religion positive aura dignement érigé l'existence domestique en fondement normal de l'existence politique chez les Occidentaux régénérés.

D'antiques exemples de monstrueuse inimitié manifestent combien la fraternité fut altérée par la transmission héréditaire des fonctions sociales. Il en est de même. à un moindre degré, quand l'hérédité se borne à la richesse.

Mais, en rapportant toujours la famille à la société, le régime final dégagera l'autorité paternelle de toute entrave inspirée par l'égoïsme domestique. Pleinement libres de tester sous une juste responsabilité morale, les pères pourront alors transmettre hors de la famille les capitaux acquis ou conservés, même indépendamment de l'adoption.

Les divers iils cessant ainsi de convoiter à l'envi la richesse paternelle, comme ils ont déjà renoncé à la succession des offices, rien ne troublera plus le développement naturel de leur affection mutuelle.

Une commune vénération la consolidera davantage, lorsque la loi du veuvage, complétant enfin la monogamie, assurera l'entière fixité des relations filiales.

En outre, les frères se sentiront activement réunis par leur commun protectorat envers les sœurs, habituellement exclues de la succession paternelle.

Je devais indiquer ici ces diverses vues anticipées sur la constitution domestique, qui ne devront se développer <|uc dans mon volume final, afin de mieux signaler combien les relations fraternelles sont encore loin de leur vraie systématisation.

Ces aperçus font aussi sentir comment le régime positif utilisera, pour l'ensemble de l'éducation morale, le genre d'affections domestiques qui rapproche directement plusieurs familles, indépendamment d'un heureux usage de l'adoption.

La tendance spontanée à prendre la fraternité pour type habituel du plus vaste sentiment social constitua, chez nos ancêtres, une touchante anticipation des mœurs réservées à nos descendants, quand le régime systématique aura suffisamment remplacé le régime empirique.

Pour que la constitution de la famille soit pleinement caractérisée, il faut encore y comprendre un supplément naturel, trop méconnu dans l'anarchie moderne, envers la domesticité proprement dite. Sa spontanéité et son importance devraient nous être toujours rappelées par le langage habituel, qui n'a jamais cessé d'y puiser toutes les expressions collectives sur l'association élémentaire.

Même sous l'antique servitude, l'étymologie du mot famille indique nettement l'assimilation des esclaves

aux enfants, comme les derniers sujets du chef commun.

Depuis l'entière abolition de l'esclavage, la domesticité tendit toujours, malgré l'anarchie croissante, à instituer un ordre complémentaire de relations privées, directement propre à lier intimement les riches et les pauvres.

Quand il sera dignement réglé, il peut concourir heureusement à l'essor graduel de la vraie sociabilité, par un développement spécial de la vénération et de la bonté, respectivement appliquées à y sanctifier l'obéissance et le commandement.

Moins naturelles et moins intimes que les relations fraternelles, mais plus libres et plus vastes, ces affections supplémentaires doivent habituellement former la dernière transition normale entre les liens de famille et les rapports sociaux proprement dits.

Une superficielle appréciation de l'existence moderne les fait ordinairement supposer bornées à des classes très restreintes. Mais un examen approfondi relève leur importance, en les montrant douées, sous diverses formes, d'une généralité presque totale.

Au moyen âge, les plus nobles natures s'honoraient de remplir les offices domestiques, pourvu que ce fût envers des chefs assez éminents. Cet exercice faisait alors une partie essentielle de toute éducation chevaleresque, même sous une subordination féminine.

Quand l'existence industrielle s'est spontanément organisée, une véritable phase de domesticité a partout surgi dans la libre préparation habituelle du travailleur moderne. Le régime final régularisera cette institution élémentaire, en l'étendant convenablement à toutes les classes.

Elle y formera, pour l'ensemble de chaque éducation morale, un état intermédiaire entre l'âge des liens involontaires et celui des relations volontaires. Sa destina-

tion sociale devra consister spécialement à nous préparer au commandement par l'obéissance.

J'expliquerai plus tard comment les mœurs finales ennobliront une telle existence, même dans le cas où elle deviendra perpétuelle, suivant les heureuses indications que fournissent déjà les populations préservées de la sécheresse protestante et de l'égoïsmc industriel.

Cet ordre supplémentaire de relations domestiques conduit naturellement à sentir que, pour développer entièrement la théorie morale de la famille, il faut y joindre aussi tous les rapports privés indépendants de la naissance.

A chacune des cinq affections que je viens d'apprécier, correspond, en effet, hors de la famille, un sentiment analogue, quoique ordinairement moins prononcé, susceptible d'une semblable réaction intime.

En se bornant aux cas principaux, on voit ainsi le maître ou le protecteur, l'ami et le disciple, représenter habituellement, à un degré moindre, le père, l'époux ou le frère et le fils.

Le régime final doit utiliser beaucoup ces diverses relations normales, pour mieux lier chaque vie privée à la vie publique, d'après une suite de liens intermédiaires, qui forme entre elles une transition presque insensible.

L'ensemble de celte théorie positive de la famille humaine justifie maintenant mes premières indications sur la connexité nécessaire de ses deux parties essentielle-,.

On voit ainsi que, sous tous les aspects, la constitution politique de la famille se trouve profondément subordonnée à sa destination morale, seule source normale de toutes les explications propres à cette étude fondamentale.

Mais on y sent aussi que, réciproquement, l'organisation devient la seule garantie réelle de l'efficacité. C'est par là que Tordre domestique se lie le mieux à Tordre politique proprement dit.

Je n'aurais donc pas approfondi suffisamment ce grand sujet, si. après avoir traité de la famille en elle-même, je ne complétais ce chapitre en examinant ses rapports généraux avec la société.

Quoique le régime politique repose toujours sur le régime domestique, les variations normales de celui-ci ne peuvent jamais s'expliquer que d'après les modifications graduelles de l'autre.

Si donc cette grande réaction n'était point assez appréciée, la théorie positive de la famille manifesterait trop peu le caractère essentiellement relatif qui la distingue le mieux des théories absolues ébauchées par mes prédécesseurs métaphysiques.

Pour faciliter autant que possible cette appréciation décisive, je dois d'abord résumer en une seule conception l'ensemble de la double théorie qui précède. A cet effet, il suffit de concevoir la famille comme destinée à développer dignement l'action de la femme sur l'homme.

D'après le chapitre précédent, le caractère naturellement égoïste de l'activité qui domine toute l'existence humaine ne saurait être convenablement transformé sans cette douce influence continuellement émanée du sexe affectif.

Comme mère d'abord, et bientôt comme sœur, puis comme épouse surtout, et enfin comme fille, accessoirement comme domestique, sous chacun de ces quatre aspects naturels, la femme est destinée à préserver L'homme de la corruption inhérente à son existence pratique et théorique.

1852 si

Sa supériorité affective lui confère spontanément cet office fondamental, que l'économie sociale développe de plus en plus en dégageant le sexe aimant de toute sollicitude perturbatrice, active ou spéculative.

Tel est le but essentiel de l'existence domestique et le caractère général de ses perfectionnements successifs.

Dans chacune de ses phases naturelles, l'influence féminine se présente toujours comme devant prévaloir, d'après une meilleure aptitude au mode correspondant d'évolution morale.

Nous sommes, à tous égards, et même physiquement, beaucoup plus les fils de nos mères que de nos pères.

Pareillement, le meilleur des frères, c'est assurément une digne sœur ; la tendresse de l'épouse surpasse ordinairement celle de l'époux ; le dévouement de la fille l'emporte sur celui du fils.

Il serait d'ailleurs superflu d'expliquer la supériorité habituelle de la domesticité féminine. La femme constitue donc, sous un aspect quelconque, le centre moral de la famille.

Quoique cette destination normale n'ait pu être suffisamment réalisée par le régime préliminaire de l'humanité, elle a néanmoins assez surgi jusqu'ici pour faire nettement concevoir les mœurs finales.

Ainsi, la théorie positive de la famille humaine se réduit enfin à systématiser l'influence spontanée du sentiment féminin sur l'activité masculine.

In tel résumé permet ici de caractériser directement la connexité fondamentale entre l'existence domestique et l'existence politique, en concevant l'une et l'autre comme les deux éléments nécessaires de la seule solution réelle que comporte le grand problème humain, la subordination habituelle de l'égoïsme à l'altruisme.

L'activité continue à laquelle nous sommes irrésistiblement voués ne peut être d'abord dirigée que par les instincts personnels, intimement liés aux organes spéciaux des besoins matériels qu'elle doit satisfaire.

Mais le chapitre précédent démontre que son essor collectif tend naturellement à lui procurer un vrai caractère sympathique, à mesure que s'accomplit notre évolution sociale.

Néanmoins, cette grande transformation ne pourrait jamais se réaliser spontanément sous les seules impulsions émanées de notre situation nécessaire.

A ces tendances provenues du dehors doivent correspondre, au dedans, des dispositions directement propres à développer nos meilleurs instincts, dont l'inertie native peut être ainsi compensée par un exercice assidu.

Or cette impulsion intérieure résulte du concours habituel de deux influences très distinctes, mais susceptibles de se combiner assez, l'une morale, l'autre intellectuelle.

La première se réduit à l'essor spontané de nos affections bienveillantes, sans lesquelles un tel résultat serait toujours impossible.

Il faut regarder la seconde comme consistant surtout dans une suffisante appréciation de l'ordre extérieur qui nous domine, et des modifications que nous pouvons y introduire.

Ces deux forces sont respectivement développées, d'une manière spéciale, par les deux modes généraux de notre existence sociale, d'abord domestique, puis politique.

La vie de famille modifie profondément l'ensemble de notre constitution affective, d'après des relations à la fois assez intimes et assez variées pour cultiver habituellement tous nos penchants sympathiques, de manière à nous en faire dignement apprécier le charme caractéristique.

Des liens continus, d'abord forcés, puis volontaires, y tendent de plus en plus à confondre chacun de nous avec les seuls êtres qu'il lui sera jamais permis de bien connaître.

Quoique cette appréciation privée doive souvent paraître illusoire à ceux qui n'y peuvent assez participer. sa réalité ordinaire devient incontestable aux yeux de quiconque en juge sainement la difficulté et les conditions.

Une disposition indifférente est loin de faciliter la rectitude de nos jugements envers une nature aussi compliquée que la nôtre. Eu reprochant à l'amour de devenir souvent aveugle, on oublie que la haine reste toujours telle, et à un degré bien plus funeste.

Il faut reconnaître, au contraire, que. sans la bienveillance continue avec laquelle nous contemplons les nôtres, nous ne pourrions jamais apprécier assez leurs principales dispositions. D'ailleurs une telle continuité développe en eux des attributs que ne peuvent bien manifester des relations plus vagues.

Sans adopter toujours les jugements émanés de l'épouse, de la mère, ou du fils, il faut les regarder habituellement comme investis d'une exactitude qui doit échapper à tous les yeux étrangers.

C'est ainsi que l'existence domestique, vouée surtout à la culture décisive des affections sympathiques, nous procure aussi la plus diflicile et la plus précieuse de toutes les connaissances réelles, celle de la nature humaine.

Quoique son étude demeure nécessairement empirique, on ne peut en puiser ailleurs des germes équivalents. Pour devenir assez systématique, il ne lui reste ainsi qu'à se compléter ensuite par une suffisante appréciation de l'existence sociale proprement dite.

Mais <e complément n'a pu vraiment surgir que d'après le récent accomplissement de la grande initiation

propre à notre espèce. C'est donc à la vie de famille que l'on dut essentiellement toutes les notions, incohérentes, mais réelles, obtenues jusqu'ici sur la nature morale, et même intellectuelle, de l'homme.

Principal organe spontané de leur transmission comme de leur acquisition, la femme restera toujours, dans l'intimité domestique, notre meilleure initiatrice à ces précieuses connaissances, sans lesquelles nos méditations sociologiques ne pourraient ensuite trouver aucune base.

Ainsi la vie de famille, directement appréciée dans son centre féminin, n'est pas seulement propre à développer une culture sympathique qui ne saurait ailleurs surgir assez.

Cette principale destination s'y trouve naturellement accompagnée d'une préparation intellectuelle qu'on n'obtiendrait pas autrement.

Une telle coïncidence détermine le concours spontané des deux éléments qu'exige l'impulsion fondamentale indiquée ci-dessus comme devant graduellement transformer le caractère propre à notre activité continue.

Pendant que la vie pratique de la cité nous dévoile empiriquement les lois naturelles de Tordre matériel, la vie affective de la famille nous initie pareillement à la connaissance de l'ordre moral qui doit le modifier sans cesse.

Cette double instruction se concentre spontanément autour du foyer domestique, où le père et la mère président respectivement à ses deux parties, dont la combinaison théorique devient ensuite le dernier résultat de toute l'initiation mentale.

Malgré la précieuse culture intellectuelle qui surgit ainsi dans la famille, c'est seulement d'après une association plus vaste et moins intime que l'esprit humain peut acquérir son essor caractéristique.

L'existence domestique reste essentiellement vouée au sentiment. Toutes les connaissances morales dont elle fournit le germe spontané ne prennent une vraie consistance que quand la vie sociale les applique à des relations plus générales.

Nos émotions y sont même trop vives et trop continues pour permettre un essor distinct de nos facultés esthétiques, qui ne commencent à se manifester assez qu'afm d'exprimer des affections étrangères à notre naissance.

Ainsi, l'existence politique, dominée par notre activité permanente, devient la source essentielle de notre développement intellectuel, à la fois théorique et pratique.

Telle est sa destination propre, d'après laquelle nous identifions souvent la marche de l'esprit humain et celle de l'état social.

Sans doute elle étend aussi l'exercice du sentiment, mais seulement en lui procurant de nouvelles applications, qui n'en changent jamais l'essence.

Des trois instincts sympathiques admis par la théorie positive de la nature humaine, aucun n'appartient exclusivement à la vie publique. Tous reçoivent dans la famille leur essor décisif.

C'est uniquement d'après cette évolution initiale que la société peut ensuite leur offrir un développement supérieur, qui ne comporterait aucune vraie consistance sans une telle base.

Il semble cependant que l'existence politique possède encore un autre attribut caractéristique, plus frappant même que l'essor intellectuel, d'après son aptitude exclusive à susciter des forces collectives, qui réagissent profondément sur toutes nos destinées.

Mai-, en établissant les lois naturelles de leur formation, je prouverai bientôt que leur source réelle est surtout mentale, d'après les opinions communes qui consolident les pouvoirs émanés de la vie active.

Le sentiment et l'intelligence fournissent donc les caractères essentiels respectivement propres à l'existence domestique et à l'existence politique, quoique chacune d'elles tende aussi à développer indirectement celui qui appartient à l'autre.

Dans la famille, la sympathie s'exerce spontanément d'après des relations continues, qui sont d'ahord involontaires ; la société fait surgir l'essor mental, pour diriger la coopération croissante qui la distingue.

Pendant que l'une nous pousse graduellement à l'entière générosité des sentiments, l'autre nous fait tendre de plus en plus vers la pleine généralité des pensées.

Voilà comment la vie privée et la vie puhlique doivent naturellement concourir à la transformation fondamentale qui constitue le mit permanent de toute évolution humaine.

L'impulsion affective et l'influence spéculative tendent alors à rendre de plus en plus sympathique le caractère primitivement personnel de notre activité dominante.

Pour mieux concevoir leur concours, il faut regarder chacune d'elles comme concentrée dans le siège qui lui est propre. La condensation morale s'accomplit spontanément autour de la femme qui en constitue toujours le principal organe.

Mais la concentration mentale, qui correspond à un essor plus complexe, reste longtemps dépourvue d'un ministère assez distinct.

Néanmoins la sociologie statique, qui doit surtout considérer l'état normal sans trop examiner son avènement, peut déjà traiter ce second élément régénérateur comme aussi centralisé que le premier.

Son centre naturel consiste, en etfet, dans le sacerdoce proprement dit, quelles qu'en soient, d'ailleurs, la source et l'organisation.

Aussitôt que la conception, fictive ou réelle, de l'ordre universel a pris assez de consistance pour diriger notre activité, elle ne tarde point à former le domaine habituel dune classe ou caste distincte, autour de laquelle se condense toute l'influence spirituelle.

Une telle corporation accomplit, dans l'organisme politique, un office fondamental essentiellement équivalent à celui que la femme exerce dans l'organisme domestique.

Elle tend à modifier par l'intelligence, comme celle-ci par le sentiment, la puissance matérielle naturellement surgie de notre existence pratique.

Ces deux éléments nécessaires de l'impulsion régénératrice exigent une longue et difficile préparation, qui constitue le principal objet de la grande initiation humaine.

Ni le sexe affectif ni la classe contemplative n'ont encore atteint suffisamment leur vrai caractère et assez obtenu leur juste dignité sociale.

Pourtant leurs destinations respectives sont pleinement appréciables depuis longtemps, de manière à laisser apercevoir leurs germes spontanés dans le premier état de notre espèce.

Tandis que chacune de ces influences modératrices se développe spécialement, leur but commun doit aussi les combiner de plus en plus, quoique leur concours soit moins avancé jusqu'ici que leur essor respectif.

D'après cette comparaison abstraite entre la famille et la société, notre vie privée et notre vie publique offrent essentiellement la même nature statique et, par suite, doivent comporter une semblable appréciation dynamique, sauf la diversité des degrés.

Si la constitution domestique se réduit à systématiser l'influence de la femme sur l'homme, on peut dire (''gaiement que la constitution politique consiste surtout à régler

l'action du pouvoir intellectuel sur la puissance matérielle.

La préparation simultanée de ces deux éléments régénérateurs forme la principale destination de notre régime préliminaire, et leur combinaison normale doit devenir la base essentielle de notre état définitif.

Ainsi conçu, l'organisme collectif se trouve radicalement conforme à l'organisme individuel, comme l'exige leur subordination naturelle.

Dans l'existence sociale, à la fois domestique et politique, de même que dans la simple existence personnelle, le sentiment et l'intelligence concourent pour diriger l'activité.

Partout on reconnaît des éléments analogues, comme une semblable combinaison.

Un tel rapprochement ramène enlin au point de vue fondamental que le premier chapitre de ce volume a constitué d'avance pour dominer l'ensemble des conceptions sociologiques.

En effet, cette double organisation, commune à l'individu et à l'espèce, caractérise, de part et d'autre. 1" véritable état religieux, c'est-à-dire une complète unité.

La vraie théorie de la famille et la saine théorie de la société deviennent ainsi des conséquences nécessaires de la théorie positive de la religion.

Ayant d'abord fondé l'état synthétique sur le concours entre l'amour et la foi, je devais ensuite retrouver le sexe affectif et la classe contemplative comme les éléments connexes de l'ordre humain.

Mais, en sens inverse, l'accomplissement d'une telle vérification doit ici manifester davantage la réalité et la fécondité de ma théorie fondamentale.

Suivant ces notions générales sur la connexité naturelle entre la constitution domestique et la constitution politique, je vais compléter l'étude statique de la famille en y appréciant la réaction normale de la société, sans laquelle ses modiiications de temps et de lieu resteraient inexplicables.

Cette influence générale résulte de deux sources distinctes : l'une principale, qui est involontaire, et même ordinairement inaperçue jusqu'ici ; l'autre secondaire, qui, étant plus ou moins volontaire, fut seule sentie habituellement, quoique mal jugée.

La première consiste dans les changements spontanés qu'éprouve la constitution domestique d'après la marche naturelle de l'activité qui domine toute l'existence humaine.

Mais la seconde peut se réduire aux institutions introduites pour mieux conformer les modifications de la famille à celles que subit ainsi la société, sans qu'on doive d'ailleurs considérer ici les opinions qui ont dirigé ou préparé ces efforts successifs, à moins qu'elles n'aient directement agi.

(Juoique ces deux influences ne se soient presque jamais exercées immédiatement que sur les classes supérieures, elles ont affecté finalement toute la masse sociale, d'après sa tendance naturelle, à la fois volontaire et forcée, vers les changements essentiels qui furent d'abord adoptés par ses chefs.

Pour mieux concevoir la direction générale de cette double puissance, d'après laquelle la société modifie sans cesse la famille, il faut maintenant apprécier les imperfections radicales que présente toujours l'existence domestique et qui doivent ainsi subir graduellement d'heureuses transformations.

D'abord, comme je l'ai ci-dessus expliqué, les affections qu'elle développe ne sont jamais entièrement pures.

Il s'y mêle constamment une influence, plus ou moins prononcée, des instincts égoïstes, principale source de leur énergie caractéristique.

C'est même d'un tel concours que dépend l'aptitude fondamentale de la vie de famille, afin de constituer la seule transition possible entre la simple personnalité et la vraie sociabilité.

Si, d'un coté, l'existence domestique est la plus propre à nous faire bien apprécier le charme de vivre pour autrui, elle nous place, d'une autre part, dans la situation qui permet le plus à chacun d'abuser des autres.

Elle peut donc, par sa nature, développer l'égoïsme ou l'altruisme, suivant la direction qui prévaut ; ce qui explique, sans les justifier, les jugements opposés qu'elle a toujours suscités chez les philosophes.

Or cette direction prépondérante se trouve nécessairement déterminée surtout, dans l'ensemble des cas, par l'influence supérieure que chaque société exerce continuellement sur les famille? qui la composent.

Voilà comment, malgré d'irrationnelles critiques, l'existence domestique développe habituellement nos instincts sympathiques, seuls pleinement compatibles avec les contacts sociaux.

Tel est donc le perfectionnement nécessaire de la famille par la société, qui en épure sans cesse le caractère dominant, de manière à réaliser de plus en plu- grande destination morale.

Outre cette dégénération trop fréquente, ou elle développe l'égoïsme au lieu de l'altruisme, l'existence domestique comporte naturellement une autre imperfection radicale, principale ressource des déclamateurs anarchiques.

Car, en constituant une unité très compacte, elle tend spontanément à la faire indûment prévaloir.

Il semble donc que, quand la vie de famille ne stimule pas la personnalité proprement dite, elle ne peut éviter de susciter un égoïsme collectif presque aussi funeste, et d'ailleurs très propre à lui servir de voile.

Mais, sans dissimuler un tel danger, on n'y doit voir qu'un inconvénient plus ou moins commun à toute association partielle.

Or, jusqu'ici nulle société ne put être vraiment générale, c'est-à-dire embrasser l'ensemble de notre espèce.

Tous les groupes limités tendent d'abord à des hostilités mutuelles, toujours d'autant plus prononcées que chacun "d'eux a plusde consistance.

Malgré l'inconséquence ordinaire aux sophistes, la patrie mérite réellement des reproches analogues à ceux que comporte la famille, et pourtant sa bienfaisante intluence morale n'est pas contestable.

D'après la théorie positive de la nature humaine, il faut surtout dégager nos instincts sympathiques de leur torpeur initiale, quelques dangers que puissent ensuite offrir les impulsions susceptibles d'une telle efficacité.

Car l'essor ultérieur des penchants bienveillants peut finalement corriger cette impureté primitive, quand la situation devient assez favorable.

Or, c'est ce qui résulte nécessairement de la pression que la société exerce sans cesse sur la famille, pour l'adapter à une destination plus générale.

Si la Patrie, malgré son féroce caractère initial, put seule mai- élever graduellement à l'Humanité, comment l'existence domestique, douée naturellement d'une^efficacité morale plus vive et plus assidue, ne nous pousseraitelle point au pur senti nient social, quoique d'après un égoïsme collectif ?

La société tend donc, sous ce second aspect comme sous le premier, à corriger de plus en plus les principales imperfections propres à la famille humaine, et à faire mieux prévaloir sa destination fondamentale.

Elle y développe celte salutaire influence par chacun des deux modes simultanés que j'ai distingués ci-dessus .

Il n'appartient qu'à la sociologie dynamique d'apprécier leur efficacité successive. Mais la statique sociale doit en indiquer déjà la source normale.

On peut ainsi reconnaître surtout que la marche graduelle de notre existence pratique a dû profondément modifier notre constitution domestique.

Cette réaction nécessaire n'est pas seulement sensible envers le changement principal, quand l'activité humaine devient enfin purement industrielle au lieu de rester essentiellement militaire, ce qui tend à perfectionner radicalement la famille parla société.

Mais une semblable tendance caractérise aussi, quoique à un moindre degré, toutes les modifications que le passé nous offre dans la vie guerrière.

Je prouverai, en dynamique sociale, que l'établissement primitif de la monogamie occidentale et son perfectionnement au moyen âge doivent être respectivement attribués à la prépondérance de l'activité militaire sur la stagnation théocratique, et à la transformation de la conquête en défense.

Quant à l'influence, ^accessoire mais volontaire, que j'ai ci-dessus distinguée de cette principale subordination de la famille envers la société, sa participation est tellement évidente qu'on l'a presque toujours exagérée de la manière la plus vicieuse.

Elle s'est même exercée lorsque l'activité collective offrait un caractère vraiment prononcé, qui suscita des institutions propres à y mieux adapter l'existence domestique.

Mais elle se manifeste aussi, sous une forme plus spéciale, quand la constitution politique permet au sacerdoce une suffisante indépendance.

On le voit alors occupé surtout de perfectionner systématiquement la famille humaine, quoique d'après une théorie essentiellement vicieuse, d'abord dans les antiques théocraties, et ensuite pendant le triomphe du monothéisme.

Il n'appartient qu'à mon volume final de caractériser directement la régénération fondamentale que notre existence domestique doit bientôt manifester, en résultat nécessaire de l'ensemble des modifications antérieures.

Mais la statique sociale, qui détermine la tendance commune de ces variations successives, permet aussi d'en concevoir l'avènement général, quoique sans pouvoir en fixer l'époque et le mode.

On le voit ici résulter naturellement du concours normal, impossible auparavant, des deux influences ci-dessus considérées, et dont la seconde, cessant alors d'être purement accessoire, servira désormais à régler la première.

En faisant enfin prévaloir irrévocablement une activité pacifique, la nouvelle existence humaine dissipera la contradiction forcée qui existait jadis entre les bienveillantes inclinations de la famille et les instincts sanguinaires de la société.

D'une autre part, elle développera la vie de famille dans l'immense milieu qui peut le mieux la goûter, et auquel fut essentiellement interdite jusqu'ici cette unique compensation morale de sa détresse matérielle.

Alors la famille deviendra partout la base évidente de la société ; et l'existence politique se présentera, réciproquement, comme destinée surtout à consolider et à perfectionner l'existence domestique.

Mais, tandis que la femme obtiendra sonjuste ascendant,

le sacerdoce pourra développer enfin sa légitime influence, d'après la seule religion capable d'embrasser toute la nature humaine, tant collective qu'individuelle.

Une théorie vraiment positive servira de guide habituel à son action systématique sur notre perfectionnement moral, dès lors directement relatif, dans la société comme dans la famille, aux inclinations bienveillantes dont l'existence était méconnue, ou même niée, par les synthèses antérieures.

Elle seule peut enfin dissiper l'affreuse alternative; où llottent aujourd'hui tant d'observateurs consciencieux, entre une immense dissolution de l'ordre humain, à la fois domestique et politique, et la pleine réalisation des admirables vœux vainement indiqués dans toutes les utopies.

Une telle conclusion pour l'ensemble de ce chapitre doit faire sentir la justesse universelle du principe fondamental par lequel je commençai cet ouvrage : toute systématisation partielle exige la synthèse générale.

Puisé d'abord dans l'ordre purement scientifique, je l'étendis ensuite à la connexité nécessaire entre la coordination intellectuelle et la réorganisation sociale.

Enfin, on reconnaît ici que l'existence domestique et l'existence politique ne sauraient être régénérées que l'une par l'autre.

Cette conviction, que la situation occidentale développera de plus en plus, peut mieux caractériser à la fois l'immense difficulté de la synthèse moderne et les dispositions, de cœur ou d'esprit, qu'exige partout son élaboration graduelle.

C'est ainsi que le seul principe de la coopération, sur lequel repose la société politique proprement dite, suscite naturellement le gouvernement qui doit la maintenir et la développer.

Une telle puissance se présente, à la vérité, comme essentiellement matérielle, puisqu'elle résulte toujours de la grandeur ou de la richesse.

Mais il importe de reconnaître que l'ordre social ne peut jamais avoir d'autre base immédiate

Le célèbre principe de Hobbes sur la domination spontanée de la force constitue, au fond, le seul pas capital qu'ait encore fait, depuis Aristote jusqu'à moi, la théorie positive du gouvernement.

Car l'admirable anticipation du moyen âge envers la division des deux pouvoirs fut plutôt due, dans une situation favorable, au sentiment qu'à la raison : elle ne put ensuite résister à la discussion que quand je la repris à mon début.

Tous les odieux reproches qu'encourut la conception de Hobbes résultèrent seulement de sa source métaphysique, et de la confusion radicale qui s'y trouve par suite entre l'appréciation statique et l'appréciation dynamique, qu'on ne pouvait alors distinguer.

Mais cette double imperfection n'aurait abouti, chez des juges moins malveillants et plus éclairés, qu'à faire mieux apprécier la difficulté comme l'importance de ce lumineux aperçu, que la philosophie positive pouvait seule utiliser assez.

J'ai déjà montré ci-dessus combien ce fondement maté-

riel de toute association humaine est naturellement inévitable.

Pour le reconnaître comme indispensable, il suffit ici de supposer un instant qu'il manque ou disparaît, suivant le cas trop commun des temps d'anarchie.

Tous ceux que choque la proposition de Hobbes trouveraient, sans doute, étrange que. au lieu de faire reposer l'ordre politique sur la force, on voulût l'asseoir sur la faiblesse.

Or, c'est là pourtant ce qui résulterait de leur vaine critique, d'après mon analyse fondamentale des trois éléments nécessairement propres à toute puissance sociale.

Car, faute d'une véritable force matérielle, on serait obligé d'emprunter à l'esprit et au cœur des fondements primitifs que ces chétifs éléments sont toujours incapables de fournir.

Uniquement aptes à modifier dignement un ordre préexistant, ils ne sauraient accomplir aucun office social là où la force matérielle n'a point d'abord établi convenablement un régime quelconque.

Quand cette première base politique n'existe pas ou ne suffit plus, le cœur et l'esprit, loin de tenter d'y suppléer, doivent noblement tendre à la reconstruire ou à la réparer, en utilisant assez la situation correspondante.

Ce serait donc vouloir tenir la science sociale à jamais enveloppée dans les nuages métaphysiques que d'éprouver aujourd'hui la moindre répugnance envers un principe philosophique qui. combiné avec celui d'Aristote, put seul préparer assez la sociologie.

Pour mieux apprécier sa nécessité, il faut consulter la théorie positive de la nature humaine, établie par mon premier volume.

J'en ai déjà déduit ci-dessus la prépondérance cérébrale

des penchants qui nous entraînent à commander sur ceux qui nous disposent à obéir.

Or, les premiers, ne pouvant être convenablement satisfaits que chez quelques familles, doivent naturellement pousser tous les autres à la révolte chronique contre un régime quelconque.

L'ensemble du passé ne confirme que trop cette tendance, quoique notre longue initiation théologique et militaire fût surtout apte à constituer la puissance sociale en consolidant la soumission.

Ces impulsions perturbatrices bouleverseraient sans cesse l'humanité, de manière à y empêcher tout progrès continu, si une force assez énergique, c'est-à-dire matérielle, ne leur offrait constamment une salutaire résistance.

Nos temps d'anarchie sont très propres à confirmer un tel besoin, d'après la fréquente insuffisance de ce premier frein social, depuis la rupture de l'ancienne discipline mentale et morale.

Tous voulant aujourd'hui commander, et pouvant -cuvent espérer d'y parvenir, chacun n'obéit ordinairement qu'à la force, sans céder presque jamais par raison ou par amour.

De là résulte habituellement une affligeante dégradation, chez ceux-là même qui déplorent amèrement la prétendue servilité de leurs prédécesseurs.

Mais, après cette explication nécessaire sur le premier fondement de toute organisation sociale, il n'importe pas moins de reconnaître son insuffisance naturelle.

La force proprement dite a toujours besoin d'être d'abord doublement complétée et ensuite convenablement réglée, pour servir de base durable au gouvernement politique.

Car sa suprématie doit surtout fournir un digue organe

à la fonction générale ci-dessus reconnue comme résultant du régime coopératif.

Or, cette puissance n'émanant, d'ordinaire, que des pouvoirs partiels qui président aux opérations élémentaires, elle ne peut jamais avoir spontanément un esprit d'ensemble assez exercé pour correspondre à une telle destination.

Du moins, cette aptitude n'y saurait être qu'exceptionnelle et ne doit même suffire qu'envers les sociétés peu développées.

Pour saisir l'ensemble d'une économie aussi compliquée, de manière à le faire comprendre et respecter de tous, il faut au pouvoir politique une culture intellectuelle, envers le passé et l'avenir, que ne suppose point, et même que ne comporte guère, cette origine habituelle.

Une telle conciliation, déjà rare dans la civilisation militaire, où les opérations partielles sont pourtant plus synthétiques, restera toujours impossible au sein des sociétés industrielles, où les plus vastes conceptions pratiques demeurent nécessairement trop étroites.

Sous ce premier aspect, la force prépondérante a doncbesoin d'un complément intellectuel, sans lequel son principal office ne saurait être assez rempli, même quant à la simple répression, et surtout envers la direction proprement dite.

En second lieu, l'influence morale lui est également indispensable pour obtenir ou conserver la juste vénération qu'exige toujours sa destination sociale, et d'abord même sa propre existence.

N'oublions pas, en effet, que l'ascendant politique résulte, directement ou indirectement, d'un concours plus ou moins volontaire, d'ailleurs actif ou passif, constamment susceptible d'être rompu quand l'harmonie affective devient insuffisante.

Même sans que les opinions dominantes soient réellement anarchiques, un pouvoir toujours surveillé et envié peut être renversé, dans les Etats les mieux réglés, si les sentiments publics le repoussent assez.

Son ascendant spontané ne peut donc pas le dispenser davantage d'une consécration morale que d'un guide intellectuel.

Telles sont les cinq oppositions essentielles, intimement liées l'une à l'autre, qui rendent irrécusable la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.

Chacun de ces rapprochements conduit à reconnaître L'indépendance du sacerdoce, soit comme conseiller, consécrateur et régulateur des autorités pratiques, soit comme principal organe de la solidarité universelle, et surtout de la continuité humaine.

Mais, en même temps, tous ces motifs concourent à démontrer la nécessité, morale et mentale, de lui interdire toujours la domination temporelle et, par conséquent, la richesse.

Pour développer et maintenir la généralité de pensées et la générosité de sentiments qui conviennent à sa destination sociale, il doit soigneusement écarter les diverses sollicitudes spéciales.

Tout commandement lui devient doublement funeste, soit en préoccupant son esprit de détails qui gênent la vue de l'ensemble, soit en corrompant son cœur par l'habitude d'employer la force au lieu de la raison et de l'amour.

On doit sans doute admirer l'incomparable Aristote, qui, dans un temps où les deux pouvoirs étaient pleinement confondus, sut seul éviter toujours les puissantes séductions de la pédantocratie métaphysique.

ffilBLlOTHECA )

Mais, depuis la séparation propre au moyen âge, l'anarchie moderne ne saurait excuser les penseurs qui, sous une ambition vulgaire, méconnurent une obligation aussi conforme aux lois les mieux établies de la nature humaine.

En voyant, par exemple, Descartes et Leibnitz échapper dignement à cette dégénération, on s'afflige d'y voir pleinement succomber Bacon, dont l'esprit ne peut là se trouver justifié qu'aux dépens de son cœur.

Mais la raison publique ne tardera point à seconder l'utile résistance des gouvernements actuels, pour repousser radicalement les aveugles prétentions politiques de nos prétendus penseurs.

Sous l'impulsion systématique du positivisme, elle 116trira directement toute aspiration réelle des théoriciens à la puissance temporelle, comme un symptôme certain de médiocrité mentale et d'infériorité morale.

Il ne faut jamais exagérer la nouveauté réelle de la formule sacrée des positivistes, que je destinai toujours à représenter l'ensemble de l'existence humaine, individuelle ou collective, et chacun de ses modes essentiels: V Amour pour principe ; l'Ordre pour base; et le Progrès pour but.

Un tel tableau n'est vraiment neuf que dans sa construction systématique; mais les plus anciennes ébauches en représentent nécessairement le fond spontané, qui résulte directement de notre immuable nature.

Gela devient évident quant au moyen terme, par lequel la formule commença chez les antiques théocraties, où il enveloppait les deux autres sans les dissimuler.

Envers le premier, j'ai déjà noté que l'influence conti-

1852 loi

nue des affections bienveillantes ne date pas de leur récente appréciation théorique.

Avant que la doctrine religieuse pût les consacrer, leur exi>lence était pleinement reconnue par tous les esprits qui ne s'assujettissaient point à la coordination systématique, et surtout chez les anciens poètes.

On peut môme porter un jugement analogue à l'égard du dernier terme de cette formule, malgré l'opinion longtemps consacrée sur l'immobilité de l'ordre humain.

Dans l'existence privée, la poursuite continue du progrès moral est déjà représentée comme le noble but de l'Humanité, par les plus antiques monuments de notre sagesse, les admirables livres propres à la théocratie hébraïque.

Quant à la vie publique, le sentiment d'une semblable destination se trouve pareillement indiqué, aussitôt que surgit une. véritable activité collective, par le libre essor du régime militaire, inspirant toujours la pensée universelle d'une croissante domination.

Ainsi, la formule qui convient explicitement à l'état adulte de l'humanité s'applique aussi, quoique implicitement, à son enfance et à son adolescence, qu'elle rend mieux ap pré c iables .

Ou reconnaît également que la constitution normale du sacerdoce, malgré sa réalisation très tardive, se retrouve, au fond, dans les plus antiques tentatives de systématisation humaine ; car elle correspond à une constante destination sociale, d'après une nature non moins

fixe.

Chacune de ces conditions essentielles se trouve spontanément appréciée de très bonne heure, quoique leur coordinatioD systématique ne pût s'accomplir avant moi.

La plus décisive de toutes, une sincère el constante renonciation à la grandeur, et même à la richesse, fut

toujours sentie empiriquement, soit par les dignes types sacerdotaux, soit d'après l'instinct universel, comme autant indispensable à l'esprit qu'au cœur.

En subissant la fatalité historique qui l'entraînait à violer enfin cette prescription fondamentale, en vertu même de la précocité de son admirable tentative, le catholicisme du moyen âge y craignit une source trop réelle d'intime dégénération.

Quand ce sacerdoce, d'après une nécessité temporaire, mais irrésistible, expliquée au volume suivant, s'imposa la règle du célibat, il sentit encore mieux que cette exception était directement contraire à la loi naturelle qui érige les affections domestiques en source et garantie du vrai sentiment social.

Car la sagesse théocratique, vulgarisée par la poésie ancienne, ne pouvait laisser, à cet égard, aucun doute essentiel.

Enfin, si l'on considère la constitution du pouvoir spirituel non seulement en elle-même, mais aussi quant à son double appui social, on voit que les indications de mon discours préliminaire envers le régime final furent toujours senties spontanément.

Malgré l'infériorité de la condition civile des femmes chez les anciens, l'affinité naturelle du sexe affectif envers la classe contemplative, et leur commune opposition à la prépondérance matérielle, n'ont jamais cessé d'offrir au sacerdoce un précieux auxiliaire.

Longtemps avant le moyen âge, qui seul émancipa dignement la femme, les théocraties de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Inde, comme ensuite celles du Mexique et du Pérou, utilisèrent profondément cette assistance domestique pour mieux remplir leur office social.

Il en est de même envers l'énergique appui populaire, dont le plein essor dut être encore plus tardif.

Dès le premier âge théocratique, la décomposition naturelle de la force matérielle en concentrée et dispersée, expliquée au chapitre précédent, fournit au sacerdoce un secours analogue à celui du prolétariat moderne, et seulement moins développé.

Le régime militaire ne put même empêcher une semblable influence, qui poussa si fréquemment les soldats contre les officiers, d'après les instigations, souvent légitimes, des prêtres de la haute antiquité.

Sous tous les rapports, on doit donc éviter soigneusement la tendance métaphysique qui dispose à confondre l'avènement systématique des diverses institutions humaines avec leur essor spontané, toujours aussi ancien que notre civilisation.

L'esprit positif prescrit au nouveau sacerdoce de concevoir, au contraire, toute systématisation comme fondée sur une longue préexistence empirique.

Au fond, la constitution propre du vrai pouvoir spirituel, celui qui modifie les volontés sans commander les actes, dut toujours être essentiellement la même.

Seulement elle n'a pu devenir que fort tard pleinement systématique, en se dégageant assez des fictions mystiques qui dissimulaient sa destination sociale.

Elle est donc aujourd'hui plus directe et plus complète, des lors mieux appréciable.

Mais, après l'avoir ainsi saisie dans le cas le plus favorable à sa vraie manifestation, nous pouvons et nous devons transporter ce type à tous les âges antérieurs, a lin d'en éclaircir l'étude positive.

I ne puissante considération morale confirme aussitôt cette obligation rationnelle, en imposant au sacerdoce positiviste une généreuse solidarité envers l'ensemble de ses précurseurs théologistes, et même fétichistes.

La religion qui développe le mieux la conception et le

lOi AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

sentiment de la continuité humaine prescrit naturellement à ses ministres de se regarder toujours comme les héritiers de l'ensemble des sacerdoces antérieurs.

Sans cette constante disposition d'esprit et de cœur, ils ne pourraient pas môme étendre aujourd'hui leur notion du vrai Grand-Etre à toute la planète humaine, dont les divers territoires offrent encore des distinctions religieuses analogues à celles des différents âges sociaux.

Envers les deux autres parties de l'existence sociale, le tableau normal que j'ai dû tracer, d'après la vraie théorie de la nature humaine, diffère beaucoup, sans doute, du spectacle habituel qui partout prévaut aujourd'hui.

Mais ce fatal contraste devient encore plus completpour ce troisième mode, dont les deux précédents doivent régler la suprématie nécessaire.

L'existence morale, quoique gravement altérée, est, au fond, la moins troublée dans l'anarchie occidentale, où le sentiment soutient presque seul l'unité personnelle et sociale.

Notre vie intellectuelle offre des perturbations plus profondes, caractérisées surtout par la prépondérance habituelle des parleurs sur les penseurs.

Toutefois, le principal désordre affecte aujourd'hui l'existence matérielle, où les deux éléments nécessaires de la force dirigeante, c'est-à-dire le nombre et la richesse, vivent dans un état croissant d'hostilité mutuelle, qui doit leur être également reproché.

Quoique le premier, d'après le concours qu'il suppose, apprécie mieuxles impulsions sympathiques et les pensées

synthétiques, ses tendance- ordinaires sont profondément subversives, non seulement par l'esprit, mais même par le cœur.

Il accueille avidement 1er- [dus absurdes utopies, sans reconnaître aucune vraie discipline mentale, sauf envers h-> jongleurs ou les rêveurs.

Toutes ses aspiration- sociales l'entraînent à fonder une brutale oppression contre les chefs nécessaires des opérations pratiques.

Mais la force concentrée reste encore plus déréglée maintenant que la force dispersée: ou. du moins, ses perturbations se font mieux sentir, comme étant plus chroniques.

Quoique l'ensemble du régime préliminaire dût plutôt tendre à développer tous nos pouvoirs qu'aies discipliner. cependant leur réaction spontanée institua toujours un frein quelconque, surtout envers le plus abusif, tant que l'influence intellectuelle assista suffisaru aient l'impulsion morale.

Pendant la longue splendeur de la théocratie initiale, la richesse fut activement soumise à de sévères obligation- -ociales.

La grande transition militaire maintint et développa ces prescriptions sacerdotale-, sous l'invocation, souvent vicieuse d'ailleurs, du salut public.

Elles furent profondément perfectionnées par la civilisation féodale, qui, dan- -;i fréquente pratique des confiscations, ébaucha même le caractère sociocratique de la propriété, dont l'institution théocratique avait jusqu'alors prévalu.

C'esl seulement depuis que l'anarchie moderne a détruit balles les constructions provisoires, émanées d'un régime admirable, mai- insuffisant, que l'emploi de la richesse

occidentale se trouve habituellement dépourvu de règles quelconques.

Le lâche égoïsme que Dante, au nom du moyen âge, excluait même des honneurs infernaux, a fini par être érigé légalement en état normal des riches, auxquels les mœurs ont d'ailleurs cessé d'imposer aucun devoir social.

Noire sacerdoce officiel, loin de combattre cette double dégradation, y participa de plus en plus, jusqu'à tourner contre les pauvres sa mission régulatrice.

Quand l'abus a suscité des réclamations décisives, elles ont seulement développé les tendances négatives que je viens d'indiquer.

Même leur essor habituel indique moins un désir sincère de régénération qu'un besoin de l'envie ou un calcul de l'ambition.

Soit donc qu'on pousse les pauvres contre les riches, ou qu'on sanctionne l'indifférence des riches envers les pauvres, l'harmonie matérielle se trouve altérée plus profondément que L'unité morale, ou même intellectuelle.

Il ne faut pas s'étonner de voir plus troublée qu'aucune autre l'existence la plus compliquée, et d'ailleurs la plus exposée aux passions perturbatrices.

Ne pouvant être suffisamment réglée que d'après le concours habituel de l'influence intellectuelle avec l'influence morale, le désordre qu'éprouvent celles-ci doit maintenant retomber sur elle.

Enfin, l'anarchie moderne a dû d'autant plus affecter notre régime pratique qu'elle s'est développée pendant qu'il subissait spontanément sa transformation la plus intime et la plus difficile, pour le passage définitif de la vie guerrière à l'activité industrielle.

D'après une fausse théorie de la nature humaine, notre longue révolte contre toute autorité, actuelle ou antérieure, a fait profondément méconnaître les tendances respectives de l'obéissance et de l'insubordination.

Malgré les apologies intéressées qu'on prodiguait à celle-ci et les outrages systématiques dont celle-là devenait l'objet, l'instinct pratique a rectifié, chez les prolétaires et les femmes. les aberrations sophistiques de leurs guides provisoires.

Les lois générales de la nature humaine, toujours subies avant d'être connues, ont fait partout sentir empiriquement combien la soumission est moralement supérieure à la révolte.

Depuis que la saine théorie cérébrale permet de systématiser cet instinct universel, on peut reconnaître, même envers les animaux, que les penchants d'où dépend l'obéissance volontaire, seule vraiment durable, surpassent en noblesse les tendances indisciplinables.

Outre l'admirable maxime du grand Corneille on vu d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire , les populations modernes ne se regarderont pas comme dégradées par la fatalité sociale qui leur prescrit une soumission habituelle.

Au contraire chacun sentira la tendance normale d'une telle situation à développer en nous les instincts de vénération el d'attachement les plus propres à consolider le vrai bonheur humain, tant public que privé.

En reconnaissant la nécessité du commandement, on regardera ses organes exceptionnels comme toujours exposés à de graves dégénérations morales par une active

personnalité, dont tonte âme sage se félicitera d'être préservée.

En effet, cette funeste corruption, encore plus nuisible au bonheur privé qu'au bien public, ne peut être alors prévenue ou réparée que d'après un vaste essor de la sociabilité, qui ne saurait assez surgir tant que la prépondérance temporelle reste trop dispersée.

La rectification normale des principales déviations de l'existence pratique résulte donc de son propre cours, puisqu'elle consiste surtout dans son institution sociale, vers laquelle il tend nécessairement.

Ce caractère civique ennoblit à la fois le commandement et l'obéissance, en même temps qu'il les discipline, d'après un actif sentiment des divers devoirs.

Son essor spontané constitue le meilleur attribut de notre initiation militaire, mais seulement chez une population partielle, et sous les conditions convenables.

Au contraire, cette systématisation sociale devient la principale difiiculté de notre existence définitive, d'après la marche privée que conserve longtemps l'évolution industrielle.

Elle s'y complique d'une grave question, relative à l'office général des capitaux humains, dont l'examen abstrait doit ici compléter cette appréciation statique de la vie active.

Quoique la répartition des richesses ait finalement troublé le régime militaire, elle n'y pouvait offrir les mêmes dangers que dans l'ordre industriel.

Tant que la conquête laissa l'espoir de multiplier beaucouples nouvelles acquisitions, la possession des anciennes fut aisément respectée, outre sa consécration théocratique, et cette tendance permit, en effet, des accumulations qui devinrent ensuite impossibles.

Mais depuis que, chez l'élite de l'humanité, les capitaux ne peuvent plus se concentrer ordinairement par la violence, leur lente condensation sous la libre influence du don et de l'échange a suscité de graves difficultés sociales envers leur distribution effective.

En même temps, ils ont pris dans l'existence industrielle une importance que la vie guerrière n'admettait pas.

Quand celle-ci prévalait, la richesse ne devenait le signe de la puissance que comme manifestant son résultat naturel, mais sans jamais former sa source nécessaire.

Toutefois, cette dernière transformation dut commencer au moyen âge, sous la prépondérance du régime défensif, et d'après la dispersion correspondante du commandement militaire.

On voit, en effet, la richesse, au moins territoriale, acquérir alors une haute importance sociale, souvent supérieure aux mœurs aristocratiques. Ainsi s'annonçait Toflice encore plus fondamental que lui réservait finalement l'existence industrielle.

Depuis que celle-ci prévaut, la richesse n'est plus seulement le signe de la force matérielle, mais aussi sa principale source habituelle, d'après l'empire qu'elle procure sur la masse active.

J'ai donc pu la désigner, au chapitre précédent, comme constituant la force concentrée, par contraste à la force dispersée qui résulte du nombre.

Dans ce mode final de l'existence pratique, la possession des capitaux fournit le principal titre à la direction des travaux spéciaux.

Une incapacité exceptionnelle pourrait seule empêcher un tel avantage de prévaloir sur la meilleure aptitude industrielle dépourvue de ces instruments nécessaires.

Le développement de la saine éducation universelle doit consolider cette disposition naturelle, en rendant plus rare et moins nuisible une telle exception.

Sous le régime guerrier, outre que la richesse avait moins d'influence, le mérite personnel était plus indispensable aux chefs pratiques.

Dans l'ordre moderne, ceux-ci deviennent principalement les administrateurs nécessaires des capitaux humains, et leurs fonctions supportent davantage la médiocrité.

Quand cet ordre sera dignement systématisé, cette différence y permettra plus de régularité, en y diminuant l'influence individuelle.

Mais, tant que dure l'anarchie occidentale, un tel caractère doit, au contraire, aggraver les perturbations suscitées par d'envieux déclamateurs et des rivaux acharnés. en affaiblissant le respect qu'exige une telle prépondérance

Toutefois, ce danger permanent trouve aussi sa réparation normale dans une digne systématisation sociale de l'existence industrielle.

Car, si l'administration des capitaux humains exige, en effet, aussi peu de mérite personnel que le supposent nos utopistes, ce doit être un motif de plus pour maintenir, chez ses organes actuels, une fonction dont la stabilité et la sécurité sont socialement indispensables.

Les riches indignement oisifs, comparables à ceux que Dante plaçait au vestibule de son enfer, restent donc les seuls qui doivent vraiment redouter une sérieuse appréciation sociale

Mais cette classe, de plus en plus exceptionnelle, tend évidemment à disparaître et comporte d'ailleurs une heureuse transformation qu'expliquera mon quatrième volume, et qui doit essentiellement dispenser de toute violence envers ces parasites.

1852 in

Quant aux riches actifs, seuls véritables chefs temporels de la société moderne, ils ne peuvent que gagner beaucoup, aussi bien en stabilité qu'en vénération, à prendre moralement un vrai caractère social, sous l'impulsion systématique de la religion positive.

Le nouveau sacerdoce, non moins indépendant du prolétariat que du patriciat, saura consacrer profondément cet office nécessaire, dont les dignes organes deviendront ainsi les ministres de la providence matérielle instituée par le Grand-Être envers l'ensemble de ses serviteurs.

Cette consécration subjective sera d'autant plus respectée, et la discipline correspondante d'autant plus efficace, que ces chefs temporels doivent être à la fois moins nombreux et plus puissants que ne le comporte l'anarchie actuelle, atin de mieux remplir leur destination sociale.

Les envieux débats suscités par l'abus des richesses depuis l'irrévocable rupture de l'ancienne synthèse à la fin du moyen âge disposent aujourd'hui les cœurs eL les esprits révolutionnaires à d'ombrageuses déhances et à des restrictions tyranniques envers une telle force.

Mais la masse des prolétaires et des femmes, sincèrement pure de toute prétention au partage, au moins dans les villes, sent, comme le petit nombre des vrais philosophes, que la concentration des capitaux et la sécurité âe leur emploi importent beaucoup à leur efficacité civique.

Suivant la maxime posée dans mon discours préliminaire, de grands devoirs supposent de grandes forces.

Le vrai régime «le l'avenir, fondé sur la théorie positive de l;i nature humaine, individuelle et collective, est surtout caractérisé par la confiance et la liberté, conditions normales d'une sage responsabilité.

Cette garantie continue doit rester essentiellement

morale et ne devenir politique que dans les cas extrême?. dont la diminution graduelle fournira la meilleure mesure de l'ensemble du perfectionnement humain.

Sous la salutaire prépondérance de la religion positive l'anarchie métaphysique se trouvera définitivement discréditée, comme également incapable de soutenir aucune discussion décisive et de fournir aucun véritable remède.

Le patriciat industriel, devenu plus digne et mieux respecté, se sentira voué directement à l'incomparable félicité résultée d'une activité soutenue des trois instincts sociaux, l'attachement au sexe affectif, la vénération pour le sacerdoce et la bonté envers le prolétariat.

Patron temporel de toutes les existences utiles, il sentira sincèrement la supériorité religieuse des trois autres providences humaines, dont il doit garantir la sécurité matérielle alin de mieux subir leur réaction morale, intellectuelle et sociale.

Ce sont les classes transitoires, militaires et métaphysiques, interposées maintenant entre ces quatre éléments essentiels de l'ordre normal qui produisent ou perpétuent nos principales perturbations.

Appréciée sous un aspect plus général, cette institution didactique tend directement à caractériser profondément la religion correspondante.

Car elle fait spontanément ressortir la nature fondamentale du régime positif, qui, destiné surtout à discipliner systématiquement toutes les forces humain-'-, repose principalement sur le concours continu du sentiment avec la raison pour régler l'activité.

Or, cette suite d'entretiens représente toujours le cœur

et l'esprit se concertant religieusement aiin de moraliser la puissance matérielle à laquelle le monde réel est nécessairement soumis.

La femme et le prêtre y constituent, en effet, les deux éléments essentiels du véritable pouvoir modérateur, à la fois domestique et civique.

En organisant cette sainte coalition sociale, chaque élément procède ici selon sa vraie nature : le cœur y pose les questions que résout l'esprit.

Ainsi la composition même de ce catéchisme indique aussitôt la principale conception du positivisme : l'homme pensant sous l'inspiration de la femme, pour faire toujours concourir la synthèse et la sympathie, alin de régulariser la synergie.

D'après une telle institution du nouvel enseignement religieux, il s'adresse de préférence au sexe affectif.

Cette prédilection, déjà conforme au véritable esprit du régime tinal, convient surtout à la transition extrême où toutes les influences propres à l'état normal doivent toujours fonctionner plus fortement, mais moins régulièrement.

Quoique les dignes prolétaires me semblent devoir bientôt accueillir beaucoup cet opuscule décisif, il convient davantage aux femmes, surtout illettrées.

Elles seules peuvent assez comprendre la prépondérance que mérite la culture habituelle du cœur, tant comprimée par la grossière activité, théorique et pratique, qui domine l'Occident moderne.

C'est uniquement dans ce sanctuaire qu'on peut aujourd'hui trouver la digne soumission d'esprit qu'exige une régénération systématique.

Pendant les quatre dernières années, un déplorable exercice du suffrage universel a profondément vicié la raison populaire, jusqu'alors préservée des sophismes

lli AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

constitutionnels cl des complots parlementaires, concen très chez les riches et les lettrés.

Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales.

Quoique cette dégénération soit beaucoup moindre chez les Occidentaux du Midi, que la résistance catholique abrita contre la métaphysique protestante ou déiste, des lectures négatives commencent à l'y trop propager.

Je ne vois partout que les femmes, qui, d'après leur salutaire exclusion politique, puissent ra'oflrir un point d'appui suffisant pour faire librement prévaloir les principes d'après lesquels les prolétaires deviendront enfin capables de bien placer leur confiance théorique et pratique

La profonde anarchie des intelligences motive d'ailleurs cet appel spécial de la religion positive au sexe affectif, rendant plus nécessaire que jamais la prépondérance du sentiment, qui maintenant préserve seul la société occidentale d'une entière et irréparable dissolution.

Depuis la fin du moyen âge, c'est uniquement l'intervention féminine qui contient secrètement les ravages moraux propres à l'aliénation mentale vers laquelle tendit de plus en plus l'Occident, et surtout son centre français.

Ce délire chronique étant désormais à son comble. puisque aucune maxime sociale ne surmonte une discussion corrosive, les sentiments soutiennent seuls l'ordre occidental.

.Mais eux-mêmes se trouvent déjà fort altérés d'après 1 îs réactions sophistiques, toujours favorables aux instincts personnels, qui, d'ailleurs, ont plus d'énergie.

Parmi les trois penchants sympathiques propres à notre vraie constitution cérébrale, les deux extrêmes sont très

affaiblis, et le moyen presque éteint, chez la plupart <lo> hommes qui maintenant participent activement à l'agitation occidentale.

En pénétrant au sein des familles actuelles, on voit combien l'attachement conserve peu de force dans les relation- qui doivent le développer le mieux.

Quant à la honte générale, tant prônée aujourd'hui, elle indique davantage la haine des riches que l'amour des pauvres. Car la philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue bienveillance avec les formes propres à la rage ou à l'envie.

.Mais le plus usuel des trois instincts sociaux, comme offrant la seule base directe de toute vraie discipline humaine, est encore plus altéré que les deux autres.

dette dégénération, sensible surtout parmi les lettrés el les riches, s'étend même chez les prolétaires, à moins qu une sage indifférence ne les détourne du mouvemenl

politique

La vénération peut cependant persister au milieu des plus grands égarements révolutionnaires, dont elle fournit spontanément le meilleur correctif.

J'en lis jadis l'épreuve personnelle pendant la phase profondément négative qui dut précéder mon essor systématique. Alors l'enthousiasme me préserva seul d'une démoralisation sophistique, quoiqu'il m'exposa! spécialement aux séductions passagères d'un jongleur superficiel et dépravé.

La vénération constitue aujourd'hui le signe décisif qui caractérise les révolutionnaires susceptibles d'une véritable régénération, quelque arri rée que soit encore leur intelligence, surtout parmi les communistes illettrés.

Mais, quoique ce précieux symptôme se vérifie maintenant chez l'immense majorité de - o Igativistes, il manque

certainement à la plupart de leurs chefs, sous une anarchie qui fait partout prévaloir temporairement les mauvaises natures.

Ces hommes vraiment indisciplinables exercent, malgré leur petit nombre, une vaste influence, qui dispose à la fermentation subversive tous les cerveaux dépourvus de convictions inébranlables.

Envers cette peste occidentale, il ne peut maintenant exister d'autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements.

Mais la doctrine qui seule régularisera cette double garantie ne saurait d'abord comporter d'autre appui décisif que le sentiment féminin, bientôt assisté par la raison prolétaire.

Sans la digne intervention du sexe affectif, la discipline positive ne parviendrait point à refouler aux derniers rangs ces prétendus penseurs, qui tranchent en sociologie, quoiqu'ils ignorent l'arithmétique.

Car le peuple, partageant encore, à beaucoup d'égards, leurs vices principaux, reste incapable jusqu'ici de seconder le nouveau sacerdoce contre ces dangereux parleurs.

Je ne puis, du moins, espérer immédiatement un concours collectif que chez les prolétaires demeurés étrangers à nos débals politiques, quoique spontanément attachés, comme les femmes elles-mêmes, au but social de la grande révolution. Tel est le double milieu préparé pour ce catéchisme.

L'explication que vous voulez bien me demander sur la déplorable exception que nous subissons maintenant peut se réduire au simple prolongement de notre entretien de

1852 ht

septembre. Car, au fond, la situation républicaine de la France n'a pas réellement changé; sa suspension actuelle reste purement officielle. Un dictateur tyrannique s'y trouve simplement transformé en un ridicule personnage de théâtre, le vrai mamamouchi de Molière. Il se croit, et on le croit légalement, devenu inviolable et héréditaire, d'après la décision des paysans français, qui pourraient, avec autant d'efficacité, lui voter deux cents ans de vie ou l'exemption de la goutte. .Mais les affaires humaines ne se conduisent point selon de tels caprices; les lois qui les dirigent ont, depuis longtemps, détruit à jamais la royauté française, où s'était condensée toute la rétrogradation moderne. Cette irrévocable abolition fut réellement accomplie le 10 août 1702. après un siècle de putréfaction croissante, qui l'annonçait de loin, sans que cet arrêt historique ait ensuite été révoqué, malgré les fictions officielles, puisque aucun de nos dictateurs successifs ne fut héréditaire ni même inviolable, en dépit de ses prétentions légales.

La parodie actuelle constitue la plus vaine et la moins durable de ces illusions monarchiques. Aussi personne ne la prend au sérieux. Hors du monde officiel, on ne peut prononcer sans rire le titre ^Empereur : cet empire sans victoires est encore plus du ressort du Charivari que ne l'était auparavant notre montagne sans échafauds.

Je viens d'écrire au digne tzar Nicolas une longue lettre, qui sera publiée, vers le milieu de 1853. dans la Préface du tome troisième de ma Politique positive, dont j'envoie à cet homme d'Etat les deux premiers volumes avec le Catéchisme positiviste . Pour lui donner brièvement une juste idée de la situation française, je me suis trouvé conduit à insérer, dans celte lettre, le petit itinéraire de notre empirisme républicain, que j'eus le plaisir de vous montrer en septembre, et qui ne tenait aucun compte de VE?npire, en tant que rédigé le 17 juin. Or, la seule modification que j'aie cru devoir indiquer au tzar sur- cel

incident se réduit à cette petite, note envers la crise prévue comme devant concilier la dictature avec la liberté : « Le vain épisode qui s'accomplit en ce moment sous un rétrograde démagogue doit plutôt hâter que retarder cette quatrième crise, en augmentant ses motifs et diminuant ses obstacles. »

En effet, cet empire de trois semaines parait déjà vieux. parce que son chef était préalablement jugé d'après une dictature irrécusable. S'il avait pu supplanter Louis-Philippe dans les audacieuses tentatives de Strasbourg ou de Boulogne, le public français lui aurait certainement accordé quelques années de libre épreuve impériale: car alors il était encore vierge et pouvait être pris à l'essai comme l'autre. Même l'an dernier il aurait encore pu devenir, pour quelque temps, un empereur sérieux, -il eût osé remplacer ainsi le régime parlementaire, parce que le cas était analogue, aux yeux des hommes impartiaux, qui sentaient combien son pouvoir antérieur était annulé par l'assemblé ! anarchique.

Aujourd'hui, rien de semblable. Il arrive à trôner après avoir constaté son insuffisance politique .et son caractère irrévocablement rétrograde, d'après une année de, pleine dictature, que lui-même ne peut jamais désavouer comme, incomplet'. Cet avènement présente d'ailleurs le contraste décisif d'un changement, légalement censé fort grave, auquel on n'applique aucun motif sérieux : c'esi une -impie fantaisie personnelle, ou tout au plus nationale. qui détermine la transformation de la république en monarchie, c'est-à-dire la plus grande de toutes les modifications politiques, si elle était réelle.

L'ordre n'est aucunement invoqué pour l'appuyer, et jamais il ne pourrait l'être sans condamner la dictature antérieure. Aussi ceux-là mêmes qui l'exploitent montrent, par leur empressement à piller la France, combien ils -entent la fragilité de cette sorte de crut-jours en sens contraire.

Le protocole officiel indique déjà la fausseté d'une situation -.-m- motifs, où l'autorité tâche de s'étayer entre Dieu et le Peuple, suivant la ridicule devise de Mazzini, malgré l'impuissance de l'un des appuis et la fluctuation de l'autre.

11 n'existe d'ailleurs aucun intérêt collectif qui soit sérieusement lié à cette motnamouchade, pas seulement au degré d'adhésion qu'avait obtenu Louis-Philippe.

Ce régime est trop rétrograde pour convenir aux prolétaires, surtout urbains, et trop démagogique pour plaire aux riches, qui craignent qu'on ne veuille se populariser à leurs dépens.

Huant au respect, on sent ce qu'il peut être d'après la source d'un pouvoir résulté de suffrages, méprisables pouf la plupart d'après leur incompétence mentale et morale, et même méprisés, sauf l'admiration de chaque votant eu ver- son propre vote, laquelle ne l'empêche point de déplorer l'incapacité ou l'indignité des autres suffragants.

La force matérielle qui l'appuie seule commence à sentir sa fausse position sociale. Auparavant, elle pouvait se regarder comme assurant l'ordre ; maintenant, elle n'est qu'au service d'un personnage discrédité et devient une escorte théâtrale. Car le renversement d'un tel régime n'entraîne plus aucune crainte sérieuse et générale d'anarchie politique. L'alternative de l'an dernier n'existe [dus.

Entre ['empire et la démagogie rouge, ce personnage a lui-même tracé d'avance le véritable intermédiaire, la dictature républicaine, devenue seulement progressive au lieu d'être rétrograde, sous un autre chef, en respectant la pleine liberté d'exposition. et de discussion.

De plus, une telle domination suspend spontanément les dissidences profondes qui séparent entre eux les divers genres de républicains, tous ainsi ralliés contre une même oppression.

<)r. leur nombre est aujourd'hui devenu beaucoup plus

grand qu'il ne le fut sous la Convention. Les quatre dernières années ont irrévocablement détruit le prestige qui soutint les rétrogradateurs antérieurs, en prouvant que la république pouvait prévaloir ici sans guillotinades, et qu'elle comportait même en faveur de Tordre des mesures plus énergiques que la monarchie, par cela même qu'elle garantit le progrès.

Cet épisode ne peut donc durer que le temps nécessaire pour stimuler et rallier les diverses influences qui doivent concourir à sa terminaison nécessairement violente. Un tel dénouement est trop prochain pour que le positivisme y puisse intervenir, autrement qu'en le prévoyant, quelque favorable que soit à notre avènement politique une situalion qui nous représente comme les seuls républicains véritables, dans un pays où la révolution se résume par la république, comme la contre-révolution par la royauté.

Depuis que la démagogie aboutit à la rétrogradation, nul ne peut soutenir comme républicaines les doctrines métaphysiques que le positivisme a toujours combattues radicalement sur la souveraineté du peuple et l'égalité, qui maintenant conduisent au mamamouchat. Nous qui proclamons l'évolution sociale régie par des lois immuables, indépendantes de toutes volontés, tant humaines que divines, nous devenons donc les seuls défenseurs systématiques de la république, à laquelle un sentiment indestructible attache de plus en plus la population dirigeante.

Mais notre nombre est encore trop petit pour que nous puissions aucunement diriger le prochain ébranlement, qui continuera donc à dépendre des républicains empiriques, auxquels nous en devons, nous simples spectateurs, laisser les bénéfices et les charges, en nous contentant de participer au profit universel résulté de la liberté d'exposition dont nous saurons, j'espère, nous servir dignement. Toutefois, nous pouvons aujourd'hui modifier

heureusement ce nouveau mouvement politique, en nous efforçant d'améliorer l'empirisme républicain, de manière à le rendre moins anarchique, et dès lors mieux acceptable.

J'ai surtout conseillé de modifier l'ancienne devise (que M. Bonaparte n'a pas remplacée, malgré son mémorable adage : on ne détruit </u<j ce qu'on remplace), en y supprimant l'égalité, qui toujours caractérisa le mauvais esprit révolutionnaire. Si la bannière républicaine reparait avec la seule inscription Liberté et Fraternité, la bourgeoisie sera déjà rassurée, et la portée d'un tel changement éliminera bientôt les révolutionnaires vraiment indisciplinables. les rouges de Londres et de Bruxelles, seuls assez arriérés désormais pour tenir encore au suffrage universel après son aboutissant mamamouchique.

D'après ces indications sommaires, que ma plume vous esquisse en courant, j'espère que vous concevrez combien, loin d'être aucunement découragé par la présente situation, quelque honteuse qu'elle soit, je la regarde comme la plus favorable qui se soit jusqu'ici présentée pour hâter l'avènement politique du positivisme, ainsi devenu clairement l'unique ressource de la Révolution française. La même confiance inspire les jeunes disciples ou adhérents qui m'entourent, et parmi lesquels j'ai la satisfaction de ne voir aucun affaissement. 11 n'y a de découragement sérieux que chez ceux qui. comme M. Littré surtout, se Séparèrent de nous l'an dernier envers la dictature, d'après l'inconséquence qui les empêcha d'apprécier cette abolition du régime parlementaire comme le premier acheminement réel à la dictature positiviste.

La morale individuelle constitue l'unique domaine qui convienne directement à la discipline théologique, surtout depuis le monothéisme, dogmatiquement incompatible avec l'existence collective, où son influence ne saurait jamais devenir immédiate ni systématique.

Mais, envers ce fondement général du régime humain, le catholicisme réalisa d'admirables perfectionnements, quoiqu'il dût y maintenir, et même y consacrer davantage, la personnalité des motifs, en réservant au positivisme leur transformation sociale.

Le principal progrès, trop méconnu maintenant, y consista dans la prépondérance normale que la culture des sentiments obtint alors sur l'accomplissement des actes, d'après la séparation spontanée entre le conseil et le commandement, due davantage à la situation qu'à la doctrine.

Tant que le sacerdoce avait pu directement prescrire la conduite, il ne s'était point efforcé de régler les affections qui L'inspirent, quoique leur ascendant ne lui fui pas inconnu, comme le témoignent les livres théocratiques, surtout juifs.

Cette disposition naturelle, où concourent notre orgueil et notre inertie, ne serait pas môme rectifiée par le posi-

Kvisme, malgré sa théorie de la constitution humaine, s'il ne devait point réduire irrévocablement la classe contemplative à sa vraie destination.

.Mais, quand les prêtres ne peuvent point commander tes actes, ils entreprennent, comme les femmes, de moditier les volontés. Telle est la transformation que fît enfin surgir la situation occidentale au moyen âge, où le sacerdoce régla les tendances, faute de dominer les résultats.

Vraiment opportune déjà, cette institution fondamentale, quelle que fût sa source historique, persista nécessairement, même à travers ies graves altérations émanées de l'anarchie moderne.

Elle caractérisera toujours le premier pas de l'Occident vers la saine morale, à la fois théorique et pratique, en systématisant l'universelle prépondérance du sentiment, spontanément proclamée par le fétichisme, mais devenu trop implicite sous le double polythéisme.

Au moyen âge, l'amélioration directe de nos propres dispositions suscite, entin, dans tout l'Occident, une culture décisive, où l'on apprécie moins les résultats extérieurs de chaque conduite que les tendances intérieures qu'elle manifeste ou provoque.

Spécialement envisagée, cette discipline catholique de l'existence individuelle se rapporta surtout au plus perturbateur de tous nos penchants.

L'instinct nutritif avait été mieux réglé parla théocratie qu'il ne put l'être sous le catholicisme, malgré l'efficacité personnelle et la réaction sociale des prescriptions relatives au jeûne.

SI faut étendre le même jugement aux autres habitudes qui concernenl noire conservation matérielle, cl principalement aux institutions de propreté, publique el privée,

alors trop compromises d'après l'incurie catholique, malgré les dispositions spontanées de l'Occident.

Etroitement préoccupé de la pureté morale, le catholicisme oublia que la purification physique constitue nécessairement le premier degré de la discipline individuelle, ainsi négligé comme inutile au salut éternel.

Mais la transition affective développe une incontestable supériorité quant à l'instinct sexuel, qui ne pouvait auparavant être assez réglé, parce qu'il dépend davantage des impulsions cérébrales que des besoins corporels.

Plus modifiable qu'aucun autre, en tant que relatif à des exigences aisément réductibles, il est plus susceptible d'une vicieuse persistance, en vertu même de sa moindre nécessité, dans une constitution où les tendances sont mal proportionnées aux résultats, surtout à cet égard.

C'est pourquoi sa vraie discipline fut et sera toujours regardée comme le principal triomphe de la sagesse humaine, qui ne saurait rencontrer ailleurs un concours équivalent de l'importance du but avec la difficulté dea moyens.

Une telle répression se trouvait réservée au catholicisme, comme exigeant directement notre plus intime culture, négligée jusqu'au moyen âge.

Elle dut spécialement inspirer la sollicitude dominante d'un sacerdoce que le célibat poussait à régler surtout chez lui-même ces puissantes tentations.

Les vrais prêtres purent ainsi reconnaître, mieux que les dignes femmes, l'importance capitale de la pureté sexuelle pour l'ensemble du perfectionnement humain, non seulement moral, mais aussi mental, et même corporel.

Après ce pas décisif, qui, malgré d'anarchiques altérations, affectera toujours nos destinées, le principal mérite

Je la morale catholique consista dans le règlement direct de notre meilleure personnalité, que sa dignité supérieure rend à la t'ois plus dangereuse et moins disciplinaire.

L'orgueil et la vanité n'avaient jamais comporté de répression spéciale, et chacun se sentit même enclin à s'en honorer individuellement, quoique souvent choqué de leurs résultats chez les autres.

Mais le besoin occidental de discipliner les forces humaines dut pousser le catholicisme à régler les sentiments qui déterminaient alors leurs principaux abus, somme ils avaient d'abord dirigé leur essor décisif.

Précurseur spontané du principe positif, l'instinct catholique osa dignement ériger ces deux puissants mobiles en infirmités radicales de la nature humaine.

Quoique la prescription de l'humilité dût partager le discrédit de la doctrine qui l'inaugura, le positivisme lui procure une consistance inébranlable, en l'incorporant à la notion fondamentale de notre perfectionnement, où l'on suppose nécessairement le sentiment continu de notre imperfection.

Je dois enfin signaler, dans la systématisation catholique de la morale individuelle, un troisième progrès, consistant dans l'interdiction générale du suicide.

Malgré ses motifs égoïstes et son caractère absolu, cette innovation, dédaignée pendant l'anarchie moderne, ;oncoun.it à préparer les Occidentaux au régime socioralique, où les enfants de l'humanité disposeront moins arbitrairement de leur vie que des autres moyens dus et voués au Grand-Etre.

I ne règle aussi contraire aux mœurs antérieures ne pouvait s'introduire que d'après une doctrine où chacun. isolé par la suprême domination, devenait coupable en luisant à son gré les liens providentiels.

Envers l'existence domestique, la transition affective accomplit deux améliorations décisives, où ses deux éléments prirent une égale part : la juste émancipation des femmes, le digne règlement de l'autorité paternelle et conjugale.

Quant à la première, trop exclusivement attribuée au principe catholique, il n'y put influer qu'en instituant la pureté, comme je viens de l'expliquer.

Les mœurs romaines indiquaient assez, depuis la dictature, que, sans un tel préambule, la libération privée du sexe affectif, au lieu de permettre l'essor de la vraie tendresse, aurait suscité des désordres universels.

Mais, d'après cette base, le sentiment féodal présida seul aux principaux perfectionnements de la monogamie occidentale, à laquelle le catholicisme dut préférer le commun célibat, en traitant le mariage comme une concession exigée par notre vicieuse nature.

Outre l'influence affective toujours propre à la vie civique, une existence plus sédentaire, en vertu d'une activité moins continue, manifesta davantage aux ç pratiques la dignité de la femme et le prix des liens domestiques.

Telle fut la principale source de l'indissolubilité du mariage et de la liberté féminine, double condition, graduellement sentie, de l'efficacité morale du sexe affectif, d'où le sexe actif faisait entin dépendre son bonheur et son perfectionnement.

Ces émotions décisives devaient rester essentiellement inertes chez un sacerdoce célibataire, qui ne pouvait assez comprendre que les satisfactions charnelles.

li ne sut pas même honorer le veuvage aussi dignement que dans les divers régimes antérieurs, puisqu'il lui préféra toujours la virginité.

Relativement à la discipline intérieure de la famille, l'influence du catholicisme surpassa celle de la féodalité, niai> sans comporter des fruits aussi décisifs qu'envers le perfectionnement principal, où l'impulsion pratique avait prévalu.

L'intervention normale du sacerdoce dans l'existence domestique fut d'ailleurs indépendante de la doctrine occidentale, et due seulement à la séparation spontanée tes deux puissances, de manière à cesser graduellement ruand cette division prématurée disparutsous l'usurpation temporelle.

Néanmoins, le monothéisme défensif put assez durer pour rompre irrévocablement Ja suprématie absolue des lict- de famille, conservée dans la civilisation romaine, nrlout envers les enfants.

Destiné, dés son début, à régler les forces humaines, le acerdoce catholique devint alors le digne organe des tendances sociocraliques de l'Occident, où nul pouvoir n'admettrait une vraie discipline, tant que la plus prêteuse des propriétés resterait arbitrairement régie.

En vertu même d'une telle connexité, le sentiment féolal. maigri'' ses vœux exagérés d'indépendance personnelle, seconda spontanément une innovation conforme à •a disposition civique, déjà prononcée quant aux biens natériels, qui cependant la comportaient moins.

Quoique la chevalerie, qui résuma spontanément l'en- •enible temporel du moyen âge. n'ait pu formuler qu'au \\! siècle sa règle générale de conduite, par sou dernier «présentant, cette incomparable sentence caractérisail oute la civilisation féodale.

Fais ce que dois, advienne que pourra, constituera tou-

jours lu première manifestation de notre tendance directe à sortir du régime égoïste pour instituer l'existence altruiste.

Une telle maxime se trouvait d'avance résumée par une expression décisive, profondément familière à nos ancêtres, et qui même conserve aujourd'hui sa plénitude, du moins officielle, chez les Occidentaux où le régime féodal persista le mieux.

Car le mot loyauté combine admirablement les deux qualités essentielles du moyen âge, le dévouement et la sincérité.

Je dois d'ailleurs noter que la morale chevaleresque, ainsi formulée doublement, indique une émancipation mentale plus complète qu'on ne Ta cru jusqu'ici, puisque cette prescription du devoir, indépendamment des conséquences quelconques, s'étend même à l'avenir surnaturel.

Dans un régime déjà fondé sur l'opinion publique, où chacun aspirait davantage à revivre en autrui qu'au ciel. la certitude d'une éternelle souffrance ne pouvait arrêter l'accomplissement d'une obligation sociale.

Gondorcet signala justement, comme type de cette disposition pratique, le cas du duel, où les meilleurs croyants bravèrent, pendant plusieurs siècles, toutes les menaces chrétiennes ; tandis que la prépondérance des mœurs industrielles suffit aujourd'hui pour dissiper cette coutume militaire.

Toutes ces tendances de la morale chevaleresque résultèrent surtout de la situation féodale, caractérisée par la transformation défensive de l'activité collective. Avant de s'éteindre en Occident, l'existence guerrière exerçait spontanément sa meilleure réaction affective.

Devenue défensive, en restant collective, l'activité militaire comportait une pleine moralité, toujours incompa-

tible avec son essor antérieur, où l'ardeur et l'importance du succès rendaient peu scrupuleux sur les moyens en manifestant davantage les actes que les sentiments.

C'est seulement au moyen âge que le respect continu de la vérité prévalut irrévocablement avec l'accomplissement des promesses quelconques et l'horreur de toute trahison.

Ainsi se trouva spontanément posée la base générale de la morale sociocratique, que le positivisme se borne à condenser dans l'obligation de vivre au grand jour.

L'examen concret va me permettre de spécifier, par des résultats décisifs, la tendance du moyen âge vers la sociocralie, alors développée avec plus de constance et de netteté que pendant la transition romaine, malgré la résistance dogmatique.

On n'y peut attribuer au catholicisme d'autre influence propre qu'une impulsion, plus négative que positive, d'après sa suppression radicale de l'hérédité sacerdotale, dernier vestige réel de l'institution des castes, dont elle avait marqué le début.

Cette disposition sociale, principale source du célibat ecclésiastique, permet ici de résoudre l'apparente anomalie résultée de l'extension que le moyen âge sembla procurer à l'autorité de la naissance.

L'avènement du mérite restant alors prématuré, malgré les aspirations catholiques et les pressentiments féodaux. Le progrès -accordait avec l'ordre pour exiger une telle restauration, dans une situation où la succession élective aurait pleinement développé ses tendances subversives.

Spontanément conforme à la nature défensive de I activité collective, comme à son exercice intermittent, I hérédité devint, au moyen âge, une garantie nécessaire du double résultat propre à la transition affective, surtoul envers l'émancipalion des travailleurs.

Au fond, le pouvoir y fut attribué davantage à la richesse qu'à la naissance, qui procurait moins d'ascendant politique que dans l'antiquité, quand elle se trouvait réduite à son crédit moral.

Les obligations croissantes que le régime féodal prescrivit à la possession territoriale, plus aristocratique cependant qu'aucune autre, vont bientôt montrer combien l'hérédité, déjà devenue spontanément sociocratique, différait alors de son type théocratique.

Pour compléter ce jugement abstrait des propriétés sociales du moyen âge, il suffit ici de les indiquer sommairement envers les plus vastes relations humaines. Dans l'ordre purement occidental, le catholicisme dut y concourir directement avec la féodalité, d'après une foi commune, régie par un même sacerdoce, tandis que la convergence défensive, et la conformité de mœurs instituaient l'homogénéité pratique.

Ainsi put surgir le principal résultat du monothéisme défensif, la substitution décisive de l'agrégation libre ;i l'incorporation forcée, chez les cinq peuples assez préparés.

Mais, hors de l'Occident, l'impulsion temporelle reprend alors sa supériorité politique sur l'inspiration spirituelle, contrairement à leur contraste normal.

En effet, malgré ses prétentions à l'universalité, la foi catholique dut toujours consacrer, par son caractère exclusif, la haine et l'oppression des populations qui la rejetaient.

Ces aspirations empiriques devinrent aussi dérisoires que funestes, quand un autre monothéisme, non moins absolu, vint irrévocablement partager l'ancien domaine romain entre deux cultes inconciliables.

L'essor simultané de la chevalerie chez ces deux populations prouva bientôt que la similitude, même impar-

faite, de leurs situations sociales y secondait, mieux qu'aucun théologisme, islamique ou catholique, l'universalité vers laquelle tendait le régime humain.

Avant de commencer le jugement concret du monothéisme défensif, dont je viens d'achever l'appréciation abstraite, je dois la résumer par un tableau synthétique de la constitution catholico-féodale, sans lequel les principaux résultats de la transition affective ne sauraient être assez expliqués.

Sous quelque aspect qu'on examine le régime propre au moyen âge, on le voit toujours émaner ou de la séparation des deux pouvoirs, ou de la transformation de l'activité militaire.

Ces deux caractères fondamentaux déterminèrent, l'un l'ensemble de la constitution catholique, l'autre celui de la constitution féodale.

Ainsi provenue d'une seule source, chacune d'elles fut pleinement homogène, et leur harmonie mutuelle résulta de la connexité spontanée de leurs bases respectives.

Dans le catholicisme, cette filiation sociale ne se borne point au régime proprement dit ; elle domine aussi le culte, et même le dogme.

Le chapitre précédent démontre comment, dès l'origine du monothéisme occidental, le besoin de séparer les deux puissances, pour systématiser la morale universelle, détermina le caractère qui distingue sa révélation.

Or, cette incarnation nécessaire conduisit naturellement aux institutions dogmatiques qui devaient la compléter: d'une part, la chute et la rédemption ; de l'autre, la trinité combinée avec le mystère eucharistique.

L'ensemble de ces cinq dogmes constitue une doctrine vraiment indivisible, que la sociologie peut seule expli-

quer, en dévoilant sa destination transitoire, d'abord dans le tout, puis envers les parties, dont chacune concourt spécialement au but social.

Cette appréciation historique peut être aisément étendue aux institutions secondaires, comme le purgatoire, le culte des saints, la confession avec absolution, etc.

On les trouvera toujours motivées, ou par la mission morale d'un tel système, ou d'après l'indépendance spirituelle qu'exigeait son efficacité.

La damnation de tous les non-croyants, qui dut finalement inspirer, au cœur plus qu'à l'esprit, d'invincibles répugnances, devint nécessaire pour consolider la foi, condition fondamentale de toute la constitution monothéique.

En voyant le grand Mahomet pleurer, sur la tombe de sa mère, par le regret de ne pouvoir pas prier pour elle, on reconnaît combien une telle réprobation se trouvait indispensable à la consistance d'une doctrine indémontrable.

Sans cette douloureuse exclusion, dont l'efficacité fut d'ailleurs plus passagère que sa destination, l'esprit de discussion inhérent au monothéisme, surtout occidental, n'aurait jamais permis l'accomplissement des résultats moraux de la transition affective, ainsi livrée à des doutes indéfinis.

Le positivisme, quoiqu'il doive aussi recommander sa propre foi, pourra seul respecter des croyances quelconques, soit qu'il apprécie leurs tendances nécessaires vers sa doctrine, soit que sa théorie de la nature humaine le préserve d'exagérer l'influence des convictions sur la conduite.

Quant à la constitution intérieure du sacerdoce catholique, elle fut toujours altérée par un intime conflit entre le principe de la naissance, qu'elle dut écarter, et celui

du mérite, dont l'avènement restait prématuré ; ce qui la conduisit à trop conserver l'élection.

La tendance révolutionnaire s'y trouvant ainsi consacrée, son inévitable extension troubla souvent l'ascendant central, qui ne pouvait surmonter une influence à laquelle chaque pape devait sa propre élévation.

Au fond, les conciles constituèrent toujours un embarras pour la papauté, qui, sans eux, aurait mieux traité les questions incidentes sur la croyance ou la discipline.

Le positivisme pourra seul développer pleinement l'autorité spirituelle, en la préservant de toute assemblée officielle, d'après une doctrine constamment démontrable, où le nombre ne saurait jamais être invoqué comme expédient final contre le doute.

En second lieu, la constitution sacerdotale du catholicisme fut essentiellement contradictoire envers le célibat ecclésiastique, indispensable à l'abolition de l'hérédité, précieux pour l'indépendance, mais contraire à la destination morale du moyen âge.

Ces deux vices généraux durent altérer l'ensemble de cette hiérarchie, dont les principaux mérites émanèrent de la sagesse pontificale, tandis que ses défauts provinrent surtout de la doctrine ou des circonstances.

Puisque l'avènement social du vrai sacerdoce était alors prématuré, son organisation intérieure devait être troublée par son incohérence extérieure.

Spontanément conforme à l'ensemble de la situation occidentale, la constitution féodale offrit, malgré les préjugés modernes, une meilleure harmonie entre son principe général et ses institutions essentielles.

Fondée sur la transformation de la conquête en défense, et destinée à diriger l'émancipation graduelle des travailleurs, elle présenta toujours une pleine opportunité, source de sa cohérence.

Ces deux attributions générales, non moins connexes que celles du catholicisme, suffisent pour expliquer entièrement la féodalité.

Déjà j'ai montré comment s'y rattachent ses deux caractères essentiels, la substitution du servage à l'esclavage, et la décomposition hiérarchique du commandement, envers lesquels l'examen concret va compléter mes indications.

Il suffit ici d'y joindre la sommaire appréciation du principe politique et du résumé social d'un tel régime.

On doit regarder la féodalité comme ayant inauguré, par une application décisive, quoique passagère, la règle générale de la hiérarchie temporelle.

Jusqu'alors compliqué d'intluencesthéocratiques, l'ordre politique proprement dit commence, au moyen âge, à s'en affranchir irrévocablement, pour se réduire à la subordination spontanée des forces matérielles, que le sacerdoce doit ensuite systématiser.

Rien ne fut mieux conforme que la progression féodale à la répartition naturelle de l'ascendant temporel, suivant l'intensité des moyens d'action.

La juste réciprocité constituée alors entre l'obéissance et la protection proclama la vraie loi de la hiérarchie politique, empiriquement appliquée auparavant sans avoir pu distinctement surgir, vu l'intime confusion des deux autorités élémentaires.

Ainsi s'établit enfin, mais envers un régime transitoire, la conciliation fondamentale entre l'indépendance et le concours, qu'il faut maintenant instituer dans l'ordre final.

Elle se trouve alors caractérisée admirablement par l'essor décisif de la chevalerie, où le dévouement et la liberté s'élèvent simultanément jusqu'à leurs limites naturelles.

Quoique le protectorat volontaire et gratuit ait toujours existé, jamais il ne put, avant le moyen âge, susciter une institution spéciale.

L'activité militaire devait devenir défensive, et par suite intermittente, pour que ses meilleurs organes, à la fois plus disponibles et mieux moralises, vouassent leurs forces, individuelles el collectives, à la libre répression ou réparation des iniquités sociales.

Si le défaut de centralisation politique dut alors augmenter l'importance d'une telle institution, ce besoin spécial, que compensait d'ailleurs l'influence spirituelle, ne pouvait aucunement déterminer l'avènement de ce complément nécessaire d'une civilisation quelconque.

Comme l'activité collective, dont elle est inséparable, la chevalerie surgit nécessairement sous l'impulsion militaire, quoique sa vraie nature se doive mieux concilier avec l'existence industrielle, qui. dignement systématisée. lui procurera seule un plein développement.

La double constitution que je viens de résumer, d'après l'ensemble de l'appréciation abstraite, me conduit maintenant à commencer l'examen concret du monothéisme défensif, en caractérisant d'abord le siècle équivoque qui réunit ou sépare le moyen âge et l'antiquité.

Car c'est alors que tous ses éléments essentiels durent naturellement recevoir une élaboration décisive.

Ainsi se trouvera comblée la lacune volontaire envers le ive siècle, où l'épuisement de la dictature romaine prépara directement l'avènement catholico-féodal, mais sans pouvoir encore le laisser ouvertement prévaloir.

Inauguré par un double symptôme, l'adoption légale du monothéisme et le déplacement officiel du centre politique, ce siècle exceptionnel ouvrit une issue décisive,

quoique inaperçue, à la rénovation spontanée que la situation occidentale préparait depuis César.

La connexité de ces deux résolutions fut toujours sentie, au moyen âge, même chez ceux qui la déploraient, comme le témoigne ce vers de Dante sur Constantin : Per céder al pastor si fece greco.

Car le système catholique, condensé dans sa constitution sacerdotale, dont la papauté formait le na3ud. ne pouvait se développer tant que la foi nouvelle, toujours incapable de surmonter la discussion, restait dépourvue d'une sanction légale.

Les trois siècles antérieurs ayant assez élaboré toute sa doctrine, non seulement envers le dogme et le culte, mais aussi quant au régime, même ecclésiastique, ses principales institutions durent alors surgir irrévocablement, sauf leur essor ultérieur.

Pour substituer une éducation nouvelle à celle que le polvthéisme procurait aux Occidentaux, le monothéisme dut organiser, au dedans comme au dehors, la coordination indispensable à ses prétentions systématiques.

Il y fut spontanément assisté par son adoption générale des antécédents hébraïques, qu'il sut heureusement combiner avec ses emprunts naturels à la synthèse romaine, sauf sa double ingratitude envers ces services directs et spéciaux.

A cela près, le nom de Rome transporta justement son incomparable prestige à ceux qui devenaient alors les vrais héritiers du polythéisme social, à mesure que leur destination pratique les dégageait mieux de la dégénération grecque, désormais concentrée chez leurs rivaux byzantins.

Temporellement appréciée, la révolution du rve siècle commença directement l'élaboration féodale, en déterminant, par son propre avènement, la décomposition poli-

tique qui devait constituer le principal caractère du régime défensif.

Le partage officiel de l'empire fut ajourné jusqu'à la tin de ce siècle, d'après la centralisation qu'exigeait alors l'organisation légale du catholicisme, dignement présidée par le grand Théodose, qui seul répara suffisamment la folle rétrogradation d'un sophiste couronné.

Mais la division réelle, intermittente pendant le siècle précédent, devint continue quand la dictature eut quitté son vrai siège.

Les invasions nomades, qui purent auparavant aboutir à îles transactions volontaires, se convertirent alors en usurpations violentes du territoire occidental.

D'abord l'Orient se trouvait irrévocablement séparé de l'Occident, conformément à l'ensemble de leurs discordances antérieures, déjà si prononcées, au début de la dictature, que la poésie les faisait remonter jusqu'à la lutte homérique.

En outre, le monde vraiment romain se décomposait alors en Etats de plus en plus indépendants, dont le centre spirituel devrait finalement changer.

L'inféodation hiérarchique, et même la tendance chevaleresque, commencèrent à devenir partout appréciables de manière à susciter déjà quelques types personnels, surtout l'éminent Actius, également décisif sous l'un et l'autre aspect.

Outre leur essor respectif, les deux éléments généraux du monothéisme défensif contractèrent spontanément leur alliance nécessaire, pendant ces mouvements caractéristiques.

Seule autorité pleinement reconnue, le sacerdoce occidental y consacra dignement toutes les tendances sociales, môme temporelles, tant au dehors qu'au dedans.

Meilleur représentant des mœurs romaines que le pou-

voir officiel, il sut néanmoins sympathiser convenablement avec les instincts germaniques, dont il avait pressenti la réaction nécessaire, qu'il s'efforça de régler d'avance par de sages missions, souvent périlleuses.

Ainsi préparée directement, mon explication concrète du monothéisme défensif doit ici commencer d'après la répartition générale de la transition affective en trois! phases successives, composées chacune d'environ trois; siècles.

La première, depuis le début du ve siècle jusqu'à la fin; du vne, correspond à rétablissement fondamental de la] nouvelle occidentalité, sous l'ensemble des conflits spiri-f tuels et temporels.

Pendant la seconde, qui finit avec le xe siècle, cet agrégation se consolide et se complète en développant la' guerre défensive envers les populations polythéistes, seules vraiment incorporables à la catholicité.

La troisième phase, prolongée jusqu'à la fin dul xine siècle, termine la fondation de la république occiden-jj taie, d'après son activité collective contre les invasionsl monothéistes, qui ne comportaient aucune issue par assimilation.

Quoique cette division sociologique doive rester formulée temporellement, comme celle de la transition romaine, principale source* d'un tel mouvement, elle va présenter spirituellement des caractères moins saillants, mais aussi décisifs, naturellement liés à ceux-ci.

Suivant ce plan, représenté, sans fortuite, par la succession des trois dynasties françaises, je dois d'abord apprécier les invasions nécessaires dont la suffisante répression détermina la destination politique du moyen âge.

D'après le chapitre précédent, l'incorporation romaine ne put jamais embrasser réellement ni les nations théocratiques, faute de pouvoir les assimiler, ni les populations nomades, qui ne pouvaient pas même être conquises.

Les premières n'étaient point susceptibles de réagir, du moins directement, contre une telle domination, quelque oppressive qu'elle devint envers elles.

Mais les autres, dont le genre de vie exigeait un vaste territoire, de plus en plus restreint d'après l'extension romaine, se trouvèrent ainsi poussées vers l'existence sédentaire avant que leur propre évolution les y conduisît spontanément.

Tour devenir agricoles, elles furent bientôt disposées à quitter les lieux peu favorables où la pression romaine les avait graduellement reléguées, afin d'obtenir, en Occident, par des concessions libres ou forcées, un sol plus convenable et mieux préparé.

Restées incapables du véritable essor militaire, ces peuplades accomplirent, avec un succès croissant, des invasions, auparavant inconnues, consistant davantage à s'établir qu'à conquérir.

Quand elles eurent ainsi posé le premier fondement de la vie guerrière, son évolution s'y trouva contenue par les obstacles résultés d'abord de leur compression mutuelle, puis de leur commune résistance aux compétiteurs attirés par leur exemple.

Dès lors, leurs tendances naturelles vers la conquête cédèrent au besoin de consolider et développer l'établissement, mais sans éteindre des aspirations qui, n'ayant pu suivre le cours normal, suscitèrent, au moyen âge, des perturbations exceptionnelles, dont quelques vestiges subsistent encore.

Ce ontlit nécessaire, qui, par des réactions de plus en

plus vastes, mêla profondément la race jaune à la race blanche, doit être finalement regardé comme favorable à l'ensemble de la transition affective, qu'il rendit plus facile, el même plus prompte, tant spirituellement que temporellement.

Outre que plusieurs tribus se trouvaient déjà converties à la doctrine occidentale, celles qui l'adoptèrent après leur établissement offrirent peu d'obstacles à l'apostolat catholique.

En effet, leur polythéisme, d'ailleurs récent, et nullement enclin à la théocratie, devenait directement contraire à leur nouvelle existence, que la foi monothéique pouvait seule sanctionner, malgré la faible résistance de leur propre sacerdoce, dont le crédit n'avait pu s'établir assez.

L'exagération qui leur attribue la constitution féodale repose sur leur affinité spontanée envers ses principales dispositions, la transformation de l'esclavage en servage, et la décomposition hiérarchique du commandement, mieux adoptées quand on n'aspire point aux conquêtes que lorsqu'on y renonce.

Tout le régime du moyen âge n'offre de vraiment propre aux origines germaniques que l'usage du duel, résulté d'un insuffisant épuisement de l'essor militaire, et d'autant plus tenace que l'invasion fut plus tardive, comme le témoigne indirectement la tendance plus processive d'une province française.

Il faut donc s'étonner peu que, dès cette première phase, et même avant que la succession des invasions eût pu cesser assez, les mœurs féodales fussent déjà devenues pleinement appréciables.

Le siècle qui s'ouvrit par le saccageaient de Rome aboutit à la noble domination du grand Théodoric, type initial de la transition finale.

Quoique le besoin d'indépendance dût alors prévaloir après une concentration excessive, le caractère sociocratique de la nouvelle occidentalité surgit tellement, même envers la propriété, que des chefs puissants acceptent, et souvent sollicitent, des domaines purement temporaires.

Une prédilection spontanée pour la vie rurale seconde la double émancipation des femmes et des travailleurs, en facilitant l'appréciation du sexe affectif et la transformation décisive de l'esclavage.

L'influence féminine s'y manifesta par trois types dignement sanctifiés: l'admirable épouse du fondateur de la monarchie française, l'humble vierge devant laquelle sut s'incliner un énergique envahisseur, et la noble esclave qu'aucun préjugé n'empêcha d'élever au premier trône de l'Occident.

On apprécie surtout les mœurs de cette phase trop méconnue d'après leur profond contraste avec celles du siècle exceptionnel, où le triomphe du monothéisme avait pourtant modifié déjà l'existence romaine.

Cette comparaison décisive doit aujourd'hui conduire Les vrais philosophes à respecter l'exagération poétique qui lit remonter le début spécial de la chevalerie jusqu'au premier avènement de ses principaux caractères, quoique leur essor ne pût y devenir complet.

On ne doit point hésiter à placer là l'origine nécessaire de la vie industrielle, d'après la transformation de l'esclavage en servage, essentiellement propre à la phase initiale du moyen âge.

En effet, dans l'esclavage antique, le travailleur, toujours susceptible d'être vendu, dépourvu de toutes relations domestiques, et même étranger au culte commun, représentai! une institution aussi durable que le système de conquêtes dont elle formait la base privée.

Au contraire, le serf, incorporé profondément au sol, pleinement admis à la vie de famille, et participant à l'essor religieux, offrit une existence nécessairement passagère, qui bientôt conduisit à l'entière libération, également secondée par les opinions et les mœurs.

La phase initiale suffit pour que cette situation intermédiaire développât l'apprentissage général de la vie industrielle, en liant le travail à l'indépendance, comme l'exige l'antipathie qu'il nous inspire d'abord.

Toutefois, l'affranchissement des serfs agricoles se trouva retardé spécialement, outre l'essor moins actif et le caractère moins social de leur industrie, par la résidence rurale des chefs temporels, qui le rendait à la fois moins urgent et plus difficile.

Mais cet inconvénient secondaire se trouva pleinement compensé, pour l'ensemble de l'existence occidentale, d'après l'irrévocable épuration que cette vie seigneuriale détermina spontanément chez la masse des populations urbaines.

Tous ces plébéiens oisifs, que le patriciat romain devait amuser et nourrir, devinrent les hommes d'armes des chefs féodaux, quand ils ne furent pas réduits en servage : or, les invasions germaniques pouvaient seules accomplir cette précieuse transformation.

Une telle phase dut être éminemment favorable à l'in tervention spirituelle, qui. malgré son essor ultérieur, ne comporta jamais autant de noblesse et de pureté, ni même d'efficacité, surtout morale.

Outre que le clergé, toujours romain alors, devenait I ainsi plus propre à protéger les sujets nationaux auprès des maîtres étrangers, il trouvait ceux-ci mieux disposés à subir le juste ascendant du saint organe d'une civilisation dont ils sentaient la supériorité.

Son action normale fut secondée non seulement par :

l'assistance féminine, spontanément sympathique au

culte où les sentiments prévalaient sur les actes, mais, d'une manière plus spéciale, d'après les institutions monastiques, qui placèrent chaque château sous l'influence d'une abbaye.

Quand l'existence contemplative, trop oiseuse chez des solitaires peu subordonnés, fut dignement réglée par saint Benoît, elle rendit de précieux services, moraux, intellectuels, et même matériels, limités toutefois à cette phase, au delà de laquelle les couvents devinrent plus nuisibles qu'utiles.

Au dedans, une telle institution alimenta noblement le clergé séculier, alors personnifié dans l'ôminent évoque de Séville ; tandis que, au dehors, elle développa l'admirable système de missions, où le complément de l'occidentalité romaine fut préparé par le grand pape digne de réhabiliter Trajan.

En même temps, cet état monastique représenta convenablement le juste degré d'abnégation matérielle qui convient à l'indépendance spirituelle, trop corrompue quand la richesse, surtout territoriale, prévalut chez le sacerdoce occidental.

Quoique cette altération fût la suite de la précocité générale qui caractérise la séparation catholique des deux pouvoirs, on regrettera toujours le mode d'entretien propre à cette phase, où l'existence ecclésiastique reposa, presque autant qu'à l'origine, sur de libres donations, principalement privées.

La juste indépendance ainsi consolidée permit au clergé l'accomplir alors une intervention domestique, plus difficile et plus importante que ses triomphes politiques, en imposant aux nouveaux chefs les conditions essentielles du mariage occidental, malgré les obstacles résultés de leurs prédilections ariennes.

Pour mieux apprécier un tel succès, il faut l'opposer à l'insuffisante inlluence du sacerdoce byzantin, qui, sous la vaine orthodoxie des chefs temporels, trouvait en eux une tendance invincible à maintenir la suprématie romaine du pouvoir pratique.

Quoique la division des deux puissances n'ait jamais pu se réaliser dans l'Eglise grecque, ainsi séparée du vrai catholicisme longtemps avant son schisme officiel, ce clergé rendit alors d'utiles services, en compensant la juste suspension que les besoins sociaux imposaient à l'essor intellectuel de l'Occident.

En achevant d'apprécier l'essor spirituel pendant cette seconde phase, il y faut remarquer le complément de l'élaboration du catholicisme par le développement du culte des saints, jusqu'alors insuffisant, faute d'antécédents, sous un dogme forcé de réprouver tous les types étrangers.

Les siens se trouvèrent assez multipliés d'après la phase initiale pour permettre une digne extension de cette institution nécessaire, dont la meilleure application concerne ce temps d'abnégation et d'efficacité.

Sa réaction améliora la constitution dogmatique du catholicisme, en y réglant le genre et le degré de polythéisme qu'exigea la destination populaire de la foi monothéique, ainsi pourvue d'une juste spécialité d'adoration et même d'explication.

Les irrationnelles critiques des protestants et des déistes doivent, à cet égard, mieux disposer les philosophes à sentir le mérite d'un culte qui poussait à la sociolâtrie en faisant prévaloir les types humains, tandis que le régime correspondant tendait vers la sociocratie.

Sous ce double aspect, le contraste du monothéisme

byzantin peut aussi concourir à caractériser davantage le vrai catholicisme.

Une population qui, pour compenser la sécheresse monothéique, accueillait avidement les fées arabes et Scandinaves, avait besoin que le développement de l'institution des saints vint mieux alimenter son cœur et môme son esprit.

Cette condition se trouva pleinement réalisée, puisque ces types devinrent plus spéciaux que les dieux, dont chacun ne resta jamais pourvu d'un département unique, afin que son indépendance ne le fit point ainsi confondre avec les fétiches correspondants.

Outre son efficacité morale, le culte des saints exerça mentalement une importante réaction, par la vulgarisation spontanée des notions historiques naturellement attachées à chaque biographie, et jusqu'aux légendes spéciales.

Quoique le catholicisme, aveuglément restreint à son propre passé, fût incompatible avec le véritable esprit de l'histoire, le sacerdoce s'efforça d'y compenser ce vice, en instituant l'histoire ecclésiastique, liée à l'ensemble des antécédents juifs, et môme à la dictature romaine.

Ainsi surgit, en Occident, un point de vue historique plus abstrait et plus universel que celui de l'antiquité, toujours bornée à des annales purement nationales.

L'éducation du clergé pouvait seule développer convenablement une telle amélioration, dont chaque siècle augmentait la portée.

Mais, outre son introduction sommaire dans l'instruction commune, cet enseignement abstrait se trouva surtout popularisé, sous forme concrète, d'après la célébration des saints, qui familiarisa les Occidentaux avec les principales phases de la catholicité.

La supériorité nécessaire de l'élaboration temporelle

sur l'essor spirituel pendant toute la seconde phase se manifeste nettement quand on y compare les illustrations personnelles.

Aucun nom vraiment éminent ne surgit alors du sacerdoce, même central, tandis que la situation dictatoriale suscita trois types admirables, quoique inégaux, qui toujours caractériseront les trois siècles de Charlemagne, d'Alfred et d'Othon.

Ce contraste, qui devint inverse dans la phase suivante, résulta, des deux parts, d'une grande destination, d'abord temporelle, puis spirituelle.

Tout le premier système des guerres défensives propres au moyen âge consiste à compléter l'occidenlalité par l'irrévocable adjonction des polythéistes nomades, en les poussant à devenir sédentaires sur le sol quelconque qu'ils occupaient alors, et consolidant leur incorporation d'après leur conversion.

Un concours sans exemple de compression et de concession put seul terminer une suite d'invasions qui menaçaient d'ajourner indéfiniment l'essor de la civilisation pacifique, devenu déjà le but commun des principales aspirations, temporelles et spirituelles.

Il fallait d'abord que l'Occident montrât sa force pour que des peuplades peu disposées à surmonter les difficultés agricoles prissent enfin la résolution de se fixer aux lieux défavorables où la résistance antérieure les avait reléguées.

Mais le succès d'une telle manifestation exigeait ensuite qu'elles fussent dignement incorporées au système occidental, sous l'unique condition d'adopter la foi catholique, alors érigée en symbole du progrès social.

En retour d'une civilisation qu'il apprécia bientôt, ce complément germanique devint la barrière spéciale de la transition affective contre les invasions septentrionales, de

manière à refouler vers l'est les expéditions ultérieures «les nomades polythéistes, dés lors émanés surtout de La race jaune.

D'après sa nature et ses conditions, une telle opération, unique destinée à l'ensemble des Occidentaux, dut être astituée par le peuple central, seul assez consistant déjà Dour la diriger.

L'Italie ne pouvait y prendre aucune part essentielle, ii son défaut radical de condensation politique, ci-dessus xpliqué ; la Germanie s'en trouvait exclue, du moins au ébut, puisqu'elle en était l'objet, quoiqu'elle concourût ignement ;'i la compléter, surtout sous le grand Otb on. Quant à l'élément britannique, malgré son irrévocable ttcorporation pendant la première phase, il restait trop im- >arfail pour satisfaire au delà de ses propres sollicitudes. Enfin, le succès 'le l'invasion musulmane, qui menaçait out l'Occident d'une intolérable oppression, ne permettait oint à l'Espagne de participer à la commune défense litre ment que par l'héroïque lutte qu'elle soutenait déjà outre ses dominateurs.

C'est ainsi que le monothéisme défensif se concentra abord en France, où la dictature nécessaire de l'incomarablc Charlemagne pourvut systématiquement à tous »6 besoins occidentaux, tant spirituels que temporels.

Presque aussi grand que César et mieux placé, -a supréîatie politique, dont il ne s'exagéra point la durée, fonda i république occidentale, de manière à consacrer l'irréocable destruction de l'empire d'Occident, malgré les rotestations byzantine-.

militaires n'altérant jamais sa prédilection ersonnelle pour l'activité pacifique, il devint, spontanélent.le meilleur représentant des tendances sociocratiques, uxquelles, dans la même position. Alfred aurait fourni oui-tant un type plus pur.

Cette fondation de la république occidentale tendit naturellement à déplacer le centre du système.

Quoiqu'une telle réaction n'ait pu se consolider et se développer que sous la phase suivante, j'en dois ici marquer l'origine, parce que ce changement caractérise sensiblement la substitution décisive de l'association libre à l'agrégation forcée.

Tant que celle-ci prévalut, le centre politique de l'Occident dut rester placé sur sa circonférence territorial.', d'après les explications spéciales du chapitre précédent.

Mais la libre incorporation exigeait que la population centrale fût partout entourée des divers éléments du concours volontaire, afin de fonder sa présidence, essentiellement morale, sur l'ensemble des fatalités sociologiques, sans aucune oppression politique.

Voilà comment toute la transition affective se trouve résumée par le déplacement de la métropole occidentale, irrévocablement transférée de Rome à Paris avant la fin du moyen âge.

On complète aisément l'appréciation générale de la seconde phase, en y caractérisant le mouvement intellectuel, qui devint déjà plus prononcé, quoiqu'il dût rester secondaire, vu le juste ascendant des besoins sociaux.

Le génie occidental se trouve alors capable d'élaborer directement son nouveau langage, dont les contacts antérieurs avaient assez fixé les conditions fondamentales.

Ce travail s'accomplit, comme sous la théocratie, par le concours continu de la spontanéité populaire avec la sys* tématisation pontificale, qui sut y combiner heureusement les deux occidentalités.

11 réagit bientôt sur la constitution du sacerdoce, qui, resté dépositaire de l'ancienne langue, la fit habituellement servir à mieux diriger cl concentrer davantage son office universel.

Elle lui permit surtout de réaliser les sages interdictions de la phase précédente contre la lecture vulgaire des livres juifs, qui ne pouvaient entretenir que des aspirations rétrogrades au monothéisme théocratique.

Quant à la culture spéculative, théorique et même esthétique, elle dut alors rester essentiellement suspendue en Occident, sans jamais y susciter pourtant aucune répugnance, populaire ni sacerdotale, et seulement d'après tes exigences supérieures de la situation correspondante.

Mais l'islamisme put, à cet égard, compenser l'impuissance du catholicisme, mieux que ne le lit, sous la phase précédente, le monothéisme byzantin.

Avant conservé la confusion antérieure des deux pouvoirs, il se trouva spontanément dispensé des lentes et pénibles élaborations qu'imposait à l'Occident une séparation prématurée, vraiment inconciliable avec le principe théologique.

On peut, en effet, confirmer toutes mes explications sur la complication nécessaire du dogme et du culte catholiques en vertu de cette division, en voyant la destination inverse conduireàla simplification caractéristique de l'islamisme.

lue telle compensation permit au génie musulman de développer bientôt ses tendances sociocra tiques, surtout vers l'art et la science, dont il fournit, dès cette phase, ses meilleurs types, pour le double essor, seul possible alors, de l'architecture sacrée et du système astronomique.

Le grand nom d'Albategnius représente suffisamment la juste consécration que l'islamisme procura spontanément à la philosophie naturelle, en faisant émaner d'un jeune prince le perfectionnement de toutes les études cosmologiques.

Avant la fin de cette phase, les écoles de Sévi lie et de

luO AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

Cordoue étaient assez appréciées, même du sacerdoce, pour que les meilleurs Occidentaux, surmontant les antipathies théologiques, allassent y recevoir un complément d'éducation qui ne pouvait alors surgir ailleurs.

Pendant que s'accomplissait partout le mouvement intellectuel et politique, propre à cette seconde partie de la transition affective, les éléments généraux de l'ordre final y commençaient directement leur évolution décisive.

Il serait ici superflu de s'arrêter spécialement à l'émancipation féminine, qui, déjà constituée sous la phase initiale, ne put alors que se consolider et se développer, en préparant le complément que lui réservait l'institution chevaleresque.

Mais j'y dois caractériser le premier avènement des classes industrielles, d'après l'irrévocable abolition du servage dans les villes et bourgs, malgré la conservation de la servitude rurale, qui ne put cesser qu'en s'appuyant sur cet affranchissement décisif.

Ainsi réduite aux populations concentrées, d'où devait surtout dépendre l'organisation du travail occidental, la libération personnelle des opérateurs leur permit de mieux développer les caractères essentiels de la nouvelle activité, d'abord individuelle, mais bientôt collective.

Toutefois, cette tendance finale ne put s'y manifester que sous la phase suivante, par l'avènement des entrepreneurs, alors confondus avec les travailleurs.

L'industrie manufacturière s'y borne aux opérations résultées d'une demande spéciale, quoique le commerce institue déjà de vastes expéditions, en liant les principaux centres aux foyers musulmans, d'après la conquête de l'Espagne.

Mais cette restriction nécessaire du travail primitif se trouva spontanément compensée par une sécurité matérielle qui permit de mieux élaborer les mœurs industrielles.

Si l'ensemble de ma théorie historique pouvait maintenant laisser quelques doutes sur la destination purement transitoire du monothéisme défensif, ils seraient aisément dissipés d'après l'examen général de sa principale phase, qui seule me reste, à juger.

Des trois siècles qui la composent, le premier compléta l'élaboration de la constitution catholico-féodale. dont le dernier commença l'irrévocable dissolution ; en sorte que celui du milieu marque Tunique époque de sa vraie splendeur, liée à sa pleine efficacité, nécessairement passagère.

La première phase du moyen âge dut faire prévaloir l'indépendance, et la seconde le concours; tandis que la troisième se trouva surtout caractérisée par sa tendance à concilier directement ces deux conditions fondamentales de la vraie sociabilité.

Telle fut la destination morale de la hiérarchie féodale, qui n'avait pu jusqu'alors s'établir pleinement, faute d'une situation qui fit également sentir ces deux besoins continus.

Depuis que la république occidentale était fondée, la dictature que son avènement avait exigée devenait contraire à sa constitution, en disposant à reproduire le régime de l'incorporation forcée.

Mais les prétendus successeurs de Charlemagne s'etfor- Cèrent vainement de prolonger une concentration passa- . alors incompatible avec le développement social.

Cette phase s'ouvrit, comme la précédente, parun changement dynastique dans la monarchie centrale, dont le chef devait se transformer désormais en président de la hiérarchie féodale, qui fut mieux caractérisée en France qui' partout ailleurs.

I ne telle institution, outre son aptitude directe à satisfaire

les besoins permanents de l'activité défensive, fournit le premier type de l'organisation normale du pouvoir pratique.

Car la pleine concentration ne convient habituellement qu'à la puissance théorique, qui resterait naturellement condensée chez un seul cerveau, si ce suprême organe de la synthèse humaine pouvait assez communiquer son influence universelle sans des auxiliaires continus.

Mais la constitution propre à l'existence pratique consiste, au contraire, dans la coordination graduelle des forces indépendantes.

Or, la hiérarchie féodale offre jusqu'ici l'unique modèle de cette organisation, qui suppose la division des deux pouvoirs, mieux appréciée, au moyen âge, chez les praticiens que parmi les théoriciens.

Ce plein avènement de la féodalité devenait tellement urgent que, pour le rendre plus prompt et plus complet, l'Angleterre subit aisément l'intervention exceptionnelle qui changea ses chefs aristocratiques, comme la France venait de le faire envers son chef monarchique, d'après un motif équivalent.

Tandis que la subordination féodale instituait le concours, l'indépendance se consolidait d'après l'hérédité des fiefs, non moins utile aux vassaux qu'aux seigneurs, et déjà préparée par la transformation graduelle des bénéfices militaires, d'abord temporaires, puis viagers.

Une telle succession suffirait pour confirmer la source purement sociocratique de cette garantie nécessaire d'aptitude et de fixité, déjà dégagée de tout caractère théocratique.

Sa vraie nature se manifesta surtout dans les obligations décisives directement imposées à la possession territoriale, avec la sanction, souvent appliquée, d'une confiscation régulière, à laquelle manqua seulement une moralité plus complète, réservée à la systématisation finale.

Ces conditions nouvelles étaient alors devenues tellement opportunes quelles se développèrent surtout d'après une transformation volontaire des alleux en fiefs, afin de remplacer un isolement illusoire et périlleux par une discipline normale et protectrice.

Ainsi se trouva spontanément posé le principe de liberté qui devra toujours diriger la substitution décisive de la propriété relative à la possession absolue, quand les règles générales de l'existence pratique seront assez établies.

Ce développement complet de la vie féodale suscita bientôt l'essor connexe de l'influence féminine et de l'institution chevaleresque, qui, distinctement surgies et graduellement étendues, n'avaient pu jusqu'alors se caractériser suffisamment, faute d'une situation convenable.

La première phase ayant fondé les mœurs du château, la seconde manifesta celles de la cour ; en sorte que la double influence, privée et publique, propre au sexe affectif, se trouvait assez ébauchée déjà.

Mais la troisième phase acheva seule de la constituer, d'après la combinaison spontanée de ces deux attributions dans chaque résidence féodale, où se mêlaient heureusement les familles.

En même temps, la tendance chevaleresque, bornée auparavant à des types purement individuels, quoique de plus en plus multipliés, se développa chez une classe nombreuse, régulièrement instituée, malgré la juste indépendance de ses membres, qui surent la concilier avec le concours.

Cette constitution résulta du principe féodal qui dut concentrer les fiefs chez les aînés, afin d'en assurer le service et d'en garantir l'intégrité, ce qui laissa beaucoup de nobles aussi dépourvus de richesses que de fonctions, suivant les conditions de la vie chevaleresque.

Ils restèrent néanmoins dévoués à leurs familles; comme les femmes, en obtenant plus d'influence, se subordonnèrent mieux à leurs époux, dont elles substituèrent alors le nom à celui de leur père, en instituant un usage d'abord purement aristocratique, mais ensuite universel.

Enfin, le type de l'existence privée se compléta, même avant rentière abolition du servage, par l'extension et l'amélioration de la domesticité, des lors honorée d'après son application à tous les rangs, soit pendant l'éducation, ou pour son analogie avec d'éminentes fonctions.

A cette pleine constitution de la féodalité, correspondit simultanément celle de la papauté, centre nécessaire du catholicisme.

Car le pape devenait le chef normal de la république occidentale, dont le lien général consistait seulement dans la libre communauté d'éducation, de culte et de mœurs, systématisée par un même sacerdoce.

L'empereur, désormais germanique d'après les nécessités défensives, n'était plus qu'un symbole rétrograde, qui suscita, pendant toute cette phase, de graves collisions, parce que la situation nouvelle ne pouvait être assez comprise dans aucun camp.

Malgré ces obstacles, toujours dus à la précocité de la division fondamentale, l'ascendant papal se développa dignement, tant qu'il put conserver une destination vraiment sociale comme régulateur occidental.

Les trois siècles de cette phase finale se trouvèrent caractérisés par trois types éminents : l'incomparable Grégoire Vil, principal organisateur de la vraie papauté, l'heureux Alexandre III, auquel en échut la meilleure application, et le grand Innocent III, digne d'en terminer l'exercice normal.

Ces trois organes politiques du pouvoir spirituel

obtinrent de nobles équivalents chez ses représentants moraux, qui, dépourvus de toute assistance temporelle, fournirent à l'action sacerdotale des types plus purs.

Le siècle d'Hildebrand fut aussi celui de la meilleure réforme des institutions monastiques, que saint Bruno s'efforça dignement de régénérer, sans pouvoir surmonter la fatalité résultée de l'épuisement de leur destination transitoire, bornée à la phase initiale.

Elles ne servirent alors qu'à seconder les soll ici Indes de la papauté pour consolider le célibat ecclésiastique, en un temps où la tendance universelle vers l'hérédité devait aisément s'étendre jusqu'au clergé, surtout d'après l'accroissement continu de ses richesses.

Au xiLe siècle, l'incomparable saint Bernard vint fournir, à tous égards, le meilleur type du catholicisme complet, surtout dans sa digne victoire sur un dangereux sophiste, honoré d'un amour immérité.

Le siècle final fut noblement inauguré par le grand saint François, qui tenta vainement la seule réforme que comportât le catholicisme, en substituant un clergé nécessairement pauvre au sacerdoce déplorablement enrichi.

Pour apprécier complètement cette digne régénération, dont l'avorlement spontané manifesta la fatalité qui ruina bientôt le système catholique, il faut envisager sa réaction sur le culte, et môme le dogme.

Quoique directement bornée au régime, elle se lia, dès l'origine, aux tendances du siècle des croisades, vers la prépondérance de la Vierge, qui, depuis le double essor de l'influence féminine et des mœurs chevaleresques^ représentait mieux que Dieu le seul objet final des vœux occidentaux, l'Humanité.

Saint Bernard avait profondément sanctionné celle aspiration décisive, en s'e (forçant de la systématiser,

d'après une sage épuration du caractère myslique qui compromettait son efficacité sociale.

Au xiii6 siècle, une tentative plus radicale, préparée par le pieux utopiste que Dante installa dans son paradis, comme doué de l'esprit prophétique, s'accomplit sous le digne prédécesseur de saint Bonaventure au gouvernement des franciscains.

Son livre, aujourd'hui méconnu, mais alors organe des meilleures aspirations, s'efforça de faire noblement prévaloir la troisième personne delà Trinité, pour inaugurer le règne du cœur, en écartant une loi provisoire qui représentait l'ascendant de l'esprit.

Cette suave création de la Vierge, seul résultat vraiment poétique du catholicisme, devint un produit collectif du génie occidental, comme on le reconnaît en la comparant au type byzantin, malgré l'identité de leurs sources dogmatiques.

Son élaboration, graduellement préparée dès le début de la transition affective, appartient surtout à la troisième phase, sous l'impulsion de la chevalerie, qui dut chercher au ciel la dame commune des cœurs inoccupés.

En faisant habituellement prévaloir une telle adoration, on tendait à réparer le vice fondamental résulté de l'omnipotence du moteur suprême, ainsi remplacé par une influence directement impuissante et purement médiatrice, qui ne devait librement développer que l'amour.

Cette sainte idéalisation du type féminin devint mieux apte que la nature divine à préparer la conception finale de l'Humanité, quoiqu'elle ne pût représenter assez l'intelligence ni surtout l'activité, qui doivent céder au sentiment la personnitication du Grand-Etre.

Aussi, malgré l'avortement nécessaire de la réforme du xme siècle, ce culte, précurseur spontané de la sociolàtrie, grandit-il toujours, à travers l'anarchie moderne, chez les

Occidentaux qui maintinrent le mieux la continuité morale et sociale.

Il me reste maintenant à caractériser, dans cette phase finale, l'essor politique, le mouvement intellectuel et la transformation sociale.

Sous le premier aspect, elle acheva de constituer la répuhlique occidentale, principal résultat du moyen âge, d'après un libre développement de son activité collective, fondée sur la hiérarchie féodale.

Les invasions musulmanes n'étant point susceptibles d'être contenues par l'incorporation catholique, leur répression nécessaire, jusqu'alors impossible, faute d'un suffisant concours, lit naître une seconde suite d'expéditions défensives entièrement différente de la première.

Dans celle-ci, la guerre ne fut portée sur le territoire opposé que pour déterminer ses maîtres polythéistes à s'y fixer définitivement, en se joignant librement à la nouvelle occidentalité, d'après une conversion déjà familière à leurs tribus.

Mais, envers des nations monothéistes, la défense dut prendre un caractère qui semblait davantage la transformer en une conquête, vainement rêvée, en eifet, par les ambitions secondaires.

Toutefois, les croisades restèrent essentiellement défensives, suivant l'admirable prévision d'Hildebrand, qui, même avant sa papauté, les conçut systématiquement, pour déterminer, au nom de la foi, seule source d'union, la réaction décisive de Foccidentalité contre une imminente oppression.

En les considérant ainsi, leur succès fut incontestable, puisque, à la fin du xne siècle, l'Occident se trouvait affranchi de toute profonde inquiétude.

Les croisades ne se prolongèrent ensuite que sous une impulsion purement empirique, de moins en moins conforme aux dispositions universelles, malgré réminent mérite, surtout moral, et môme politique, du saint roi qui les termina.

Délivré des alarmes extérieures, l'Occident fut aussi dégagé des préoccupations intérieures, d'après l'admirable triomphe de la résistance espagnole, qui, depuis ses victoires décisives en Andalousie, ne redouta plus la domination musulmane.

Ce double triomphe du catholicisme sur l'islamisme dut bientôt devenir également nuisible à ces deux synthèses transitoires ; car leurs aspirations absolues à l'universalité se neutralisèrent mutuellement d'après l'issue des vraies croisades, qui manifesta l'impossibilité de toute prépondérance.

.Mais un tel succès consolida profondément la république occidentale, dont tous les éléments y prirent une digne part, sous la libre présidence du centre français, ainsi confirmée irrévocablement par le commun assentiment qui surmonta les antipathies nationales.

Le mode d'accomplissement de ces admirables expéditions tendit autant que leur source et leur destination à développer dignement les mœurs féodales, caractérisées par la conciliation entre l'indépendance et le concours.

Car, pendant ces longues luttes, l'Occident dut son salul à des services toujours volontaires, surgis de tous les rangs; et même émanés de tous les âges, sous le libre amendant des meilleurs chefs, surtout dans l'expédition initiale, qui fut réellement la plus décisive, ainsi que la plus spontanée.

Quoique la culture intellectuelle dût, jusqu'à la fin du moyen âge, s'effacer sous les préoccupations sociales, son accélération esthétique, philosophique, et même scienti-

tique, suffirait pour distinguer cette phase de la précédente.

La langue occidentale se trouvant assez formée, l'art fondamental, devant idéaliser des mœurs fortement caractérisées, tendit alors, avec d'unanimes encouragements, vers un essor décisif, que ne comportait point la fatale instabilité de la transition affective.

Mais les constructions sacrées, qui manifesteront toujours la puissance esthétique d'une foi complète et commune, môme purement passagère, appartiennent essentiellement à cette phase, et surtout au siècle des croisades, quoique leur libre exécution les ait quelquefois ajournées.

Je ne dois signaler ici l'essor philosophique que comme un symptôme décisif de la tendance de l'Occident à reprendre l'élaboration théorique suspendue , depuis son institution grecque, sous le juste ascendant de l'évolution sociale.

Car cette ardeur unanime, qui d'ailleurs concourut à consolider et développer la présidence parisienne, ne comportait aucun résultat théorique, en honorant d'un empressement sans exemple la vaine reproduction d'une métaphysique épuisée et môme jugée, du moins empiriquement.

Mais il en fut autrement envers la science, qui, sans comporter alors des créations décisives, fit déjà surgir, au sein du sacerdoce, trois types éminents, Albert le Grand. Roger Bacon, et leur lien synthétique, l'incomparable saint Thomas d'Aquin, aussi grand d'esprit que de cœur.

D'après l'initiation islamique de la phase précédente, Le génie catholique tendit à perfectionner toutes les parties de la philosophie naturelle, surtout l'astronomie et la biologie, en développant la science chimique destinée à les unir, et rattachée à la nouvelle activité.

Cette constitution scientifique doit être appréciée comme

un premier pas vers la formation de la hiérarchie encyclopédique, restée impossible tant qu'il n'existait aucun intermédiaire entre l'étude du monde et celle de la vie.

Désormais liées, leur ensemble tendit à transférer aux médecins, alors alchimistes et même astrologues, la direction générale de la culture théorique, auparavant concentrée chez les géomètres, qui depuis ne l'ont jamais recouvrée pleinement.

Une telle disposition, d'autant plus décisive que, pendant tout le moyen âge, la médecine appartint essentiellement au clergé régulier, s'accorda spontanément avec la combinaison permanente entre la philosophie et la science, séparées par la dégénération grecque.

Résumé dans la digne consécration d'Aristote, ce concours normal des deux aspects, général et spécial, propres à l'esprit théorique, résulta naturellement, dès le début de la transition affective, de la destination sociale du sacerdoce, ainsi conduit aux vues synthétiques.

Obligé de régler la vie humaine, il dut bientôt sentir la relation nécessaire des lois morales tant aux lois physiques qu'aux lois intellectuelles.

Mais cette tendance générale se trouva spécialement fortifiée, sous la troisième phase, d'après l'avènement décisif de l'existence industrielle, qui, faisant partout sentir l'importance de la prévision rationnelle, poussait à fonder la philosophie sur la science.

Telle fut la double influence qui détermina l'amélioration caractéristique des controverses métaphysiques au moyen âge, où, sans comporter aucun produit déterminé, la lutte du nominalisme contre le réalisme tendit à mieux poser la question synthétique.

Fendant toute la phase finale, cette discussion indiqua de plus en plus une aspiration confuse à faire prévaloir

l'unité subjective, en remplaçant les causes par les lois.

Au xinc siècle, on fut ainsi conduit à sanctionner l'introduction continue de la science dans la constitution d'un enseignement d'abord destiné seulement aux ecclésiastiques, quand les écoles annexées aux cathédrales se transformèrent en universités.

Quoiqu'il reposât sur le trivium littéraire et métaphysique, lequadrivium scientifique y devenait régulièrement le complément nécessaire de la préparation théologique.

Cette condition finale, qui se bornait toutefois à des études rudimentaires, où les grands théoriciens de l'antiquité restaient inconnus, ne fut essentiellement éludée qu'après le moyen âge, quand le sacerdoce dégénéré restreignit son instruction habituelle.

L'avènement décisif de l'existence industrielle devint, pendant tout le cours de la troisième phase, la suite naturelle et le complément nécessaire du double essor commencé d'après l'institution du servage et caractérisé par la libération des travailleurs urbains.

Personnellement affranchis, ceux-ci ne tardèrent point à se dégager collectivement d'une discipline qui ne pouvait régler une activité qu'elle n'avait point prévue.

Dès le premier siècle de cette phase, les corporations industrielles obtinrent une existence civique, consacrée par leur adjonction à la hiérarchie féodale.

Leur libération politique devint même vicieuse, en y -ii -ci tant des aspirations rétrogrades à la vie militaire, quand <• I les se trouvèrent, comme en Italie, spontanément exemptes de la compression aristocratique, d'après la dispersion exceptionnelle ci-dessus expliquée.

.Mais, partout ailleurs, l'industrie occidentale utilisa Bagement cette indépendance provisoire pour organiser et développer son activité caractéristique.

Cette élaboration sociale dut surtout consister dans une séparation décisive entre les travailleurs et les entrepreneurs.

De là dépendait nécessairement la transformation fondamentale du caractère industriel, qui, d'abord purement individuel, ne pouvait enfin devenir vraiment collectif que d'après la prépondérance normale des directeurs sur les opérateurs.

En effet, c'est seulement en travaillant pour une destination future ou lointaine, mais actuellement indéterminée, qu'on peut habituellement sentir la dignité sociale de l'industrie, de manière à convertir des occupations personnelles en fonctions civiques.

Cet avènement décisif des entrepreneurs résulta spontanément de la phase précédente, où la libération de chaque travailleur dut souvent aboutir à des accumulations suffisantes.

Le commerce y parvint avant la fabrication, dont il aida l'extension, qui constitue le no?ud principal de l'organisation industrielle, d'après son interposition normale entre la production des matériaux et la distribution des résultats.

Avant la fin du moyen âge. la république occidentale avait spontanément institué sa nouvelle activité, dont le commun essor survécut ensuite à la dissolution des liens politiques et religieux sans lesquels il fût resté d'abord impossible.

Sagement réglées par d'éminents négociants, dignes précurseurs de la systématisation finale, les relations du commerce italien avec la ligue germanique s'accomplirent sous l'entremise des villes flamandes, après la merveilleuse création de la Hollande.

.Mais l'organisation pacifique ne serait pourtant devenue jamais possible, si sa base agricole avait toujours subi la servitude rurale qui l'empêchait de surgir.

Les entrepreneurs y semblent d'abord, inversement à la marche ordinaire, s'élever avant les travailleurs ; puisque les chefs féodaux tendaient à se transformer en directeurs de domaines, à mesure que cessait leur activité militaire.

Toutefois, une telle transformation restait contraire à leurs mœurs, comme aux préjugés universels, de manière à ne pouvoir jamais se réaliser, sauf les cas artificiels qu'un prochain avenir réserve aux populations arriérées.

Le sentiment commun de cette opposition dut concourir à retarder l'abolition du servage rural, en montrant l'impossibilité d'instituer des exploitations assez supérieures à la culture servile pour renouveler l'existence agricole.

Néanmoins, ce vaste complément de la libération personnelle s'accomplit spontanément d'après le concours des impulsions morales avec les conditions industrielles, quand le prix des libérations se convertit en acquisition des produits fabriqués ou transportés par les villes.

La bulle trop célèbre sur l'universelle abolition de l'esclavage occidental se réduisit à consacrer une transformation essentiellement accomplie, que ces vagues motifs affectèrent peu. surtout dans les domaines ecclésiastiques, où les serfs étaient mieux traités.

En voyant le servage persister encore, malgré le christianisme, chez les Européens orientaux, on reconnaît aujourd'hui que la participation du catholicisme à sa suppression primitive fut due au sacerdoce, inspiré par la >ilualion, indépendamment de la doctrine.

164 AUGUSTE COMTE OONSERVATEDB

En combinant cette subdivision avec la division principale, on construit le plan général de la transition exceptionnelle, partagée sociologiquement en trois phases successives, suivant que la décomposition demeure spontanée ou devient systématique, d'abord incomplètement, puis complètement.

La première comprend les xivc et xv' siècles ; la seconde aboutit au triomphe simultané du gallicanisme et de l'anglicanisme, au début de la dernière demi-génération du xvne siècle ; la troisième conduit jusqu'à l'avènement de la crise française.

Quoique leur distinction ne semble ici fondée que sur le mouvement de décomposition, l'examen concret va démontrer qu'elle convient pleinement au mouvement de recomposition, dont la nature moins prononcée m'interdisait de l'y faire d'abord participer.

Le cours de ces trois phases, spontanée, protestante et déiste, offre un développement continu de tous les caractères, intellectuels ou sociaux, tant positifs que négatifs, précédemment assignés à la révolution occidentale.

A mesure que la foi se dissout, les esprits s'isolent et se rétrécissent, les notions de détail prévalent de plus en plus sur les vues d'ensemble.

En même temps, l'anarchie meutale altère graduellement les préceptes moraux, d'abord dans la vie publique, puis envers les relations domestiques, et même enfui quant à l'existence personnelle.

Un égoïsme croissant tend à détruire les meilleures traditions du moyen âge, en surmontant de plus en plus

la résistance féminine, sous les impulsions avouées de l'orgueil et de la vanité, qui laissent souvent apercevoir celles de la cupidité.

L'usurpation temporelle dissipant toute trace de la séparation normale entre les deux pouvoirs, la politique se matérialise, et partout on demande aux lois de régler ce qui dépend seulement des mœurs.

Pendant que l'élément central du pouvoir temporel obtenait, dans la majeure partie de l'Occident, une prépondérance nécessaire, l'élément local compensait sa décadence politique en développant sa dignité morale.

Tant que dura cette phase, la noblesse, surtout en France, fournit aux nouvelles classes d'importants modèles de sentiments et de conduite, qui prouvèrent la salutaire efficacité que comporte l'hérédité des richesses, même séparée de celle des fonctions.

Mais cette influence appartint principalement au sexe affectif, dont la destination sociale dut alors résider chez l'aristocratie, seule assez imbue du moyen âge pour résister dignement à l'anarchie moderne.

Néanmoins, une admirable anomalie annonça déjà la supériorité finale de la femme prolétaire, d'après l'incomparable héroïne qui se dévoua si précieusement à l'indépendance française.

L'institution des armées soldées, et bientôt permanentes, graduellement développée dans tout le cours de cette phase, fournit un témoignage général de la décadence radicale des mœurs militaires et de la prépondérance décisive de l'activité pacifique.

Sans cette double impulsion, on ne pourrait expliquer la tendance unanime de l'Occident vers une innovation incompatible avec la dignité du caractère guerrier, qui l'aurait repoussée, tant que prévalurent les dispositions romaines ou féodales.

La noblesse commença sa dégradation morale en acceptant un office qui la convertissait en instrument passif, plutôt que de se placer à la tête des classes agricoles <mi dirigeant ses domaines ruraux.

Néanmoins, une telle institution devint alors, pour la dictature monarchique, un précieux appui, sans la pousser encore aux déviations militaires.

Employée d'abord comme moyen d'ordre, elle annonça déjà sa transformation finale en instrument de police, quand l'Occident aurait épuisé toutes les sources exceptionnelles des guerres modernes.

Les dépenses qu'elle suscita déterminèrent l'avènement, impossible au moyen âge, des impôts continus, qui tendirent bientôt à lier spontanément les fortunes privées aux besoins publics, de manière à préparer spécialement le régime sociocratique.

Cette phase doit être regardée comme la plus favorable à la digne intervention des légistes, et surtout des juges, dont la subalternité politique, conforme à leur vraie nature, dut alors les préserver d'une ambition corruptrice.

En participant utilement à la concentration temporelle, ils surent contenir, par leurs règles empiriques, les tendances arbitraires de la dictature qu'ils secondaient.

Leur influence se développa principalement envers la propriété, que le principe des confiscations, désormais privé des garanties féodales, menaçait d'une instabilité directement incompatible avec le libre essor de l'existence pratique.

Ils ne purent prévenir ou réparer ce danger qu'en réta-

blissant l'indépendance consacrée par le régime romain, qui n'admettait point l'inviolabilité.

Quoique ce retour à l'absolu théocfatique devint, comparativement au moyen âge. une véritable rétrogradation, dont l'Occident subit aujourd'hui les réactions subversives, il était alors imposé par les besoins d'une situation où nulle autre garantie ne pouvait surgir.

Envers le mouvement de décomposition, l'ensemble de •cite phase se trouve résumé d'après l'avènement décisif de la dictature temporelle.

Car ce résultat représente aussi l'anarchie mentale et la corruption morale par la matérialité croissante des inspirations politiques, où présida de plus en plus un égoïsme avoué.

Quoique cette dégradation n'ait été systématisée qu'en Italie, sous une personnification caractéristique, la dispersion propre à ce cas exceptionnel, où la grandeur des résultats ne dissimule plus' la bassesse des moyens, s'y borne à mieux manifester une disposition devenue universelle.

Cette grande école, seule représentation du xviu8 siècle envers l'avenir et le passé, le lie au précédent par Fontenelle, au suivant d'après Condorcet.

Ses organes propres se groupent spontanément autour de deux types du premier ordre, l'un théorique, l'autre pratique, Diderot et Frédéric, que caractérisent l'esprit le plus encyclopédique surgi depuis Aristote et l'aptitude politique la mieux comparable à celles de César et Charlemagne.

Mais ces deux représentants essentiels de la troisième

phase ne purent également développer leur valeur personnelle, vu l'inégale harmonie entre leur situation et leur vocation.

Le dictateur fournit le meilleur modèle de la politique moderne, en conciliant, suivant le vœu de Hohbes, le pouvoir avec la liberté ; tandis que le philosophe, né pour construire, se vit forcé de concourir à la destruction, seule possible alors, sans trouver jamais un digne emploi de ses principales facultés.

Toutefois, le positivisme permettant d'apprécier toujours le mérite individuel, môme à travers la situation historique, le plus grand génie du xvme siècle obtiendra bientôt son ascendant final, juste compensation de la fatalité qui remplit d'amertume une existence avortée par empêchement extérieur.

Ces deux types, naturellement connexes, quoique sans contacts personnels, rallieront toujours les principales gloires d'une telle phase, Hume, d'Alembert. Montesquieu, Buffon, Georges Leroy, Turgot, etc., qui ne pourraient rentrer dans aucune des deux écoles secondaires.

Quant aux illustrations purement scientifiques, elles doivent aussi se rattacher à cette suprême école, seule capable d'apprécier leurs travaux, à mesure que, fajute de vues philosophiques, les savants devenaient indignes d'admirer Clairaut, Lagrange et Berthollet.

Son intervention nécessaire dans l'élaboration négative permit aux deux sectes incomplètes de développer leurs tendances respectives, sans que leur antagonisme naturel altérât leur commune destination.

Avant que l'école politique eût distinctement surgi, l'énergique sagesse de Diderot avait institué l'atelier encyclopédique pour la faire suffisamment concourir avec l'école philosophique.

Une telle concentration tendait à rappeler le but orga-

nique au milieu du travail critique, en ramenant toujours la pensée vers la construction d'une synthèse complète.

Ce mode compensait aussi la disposition anti-historique de la troisième phase, soit en donnant à l'histoire un accès direct, soit surtout d'après la filiation des conceptions scientifiques.

Mais Diderot était trop synthétique pour se méprendre, comme son collègue, sur la nature et la destination d'une compilation propre à faire mieux sentir alors l'impossibilité de systématiser.

L'école organique domine tellement la troisième phase que la coordination décisive de la doctrine critique émana même de l'un de ses membres secondaires.

Une telle systématisation, procédant de l'égalité pour aboutir à l'individualisme, exigeait que les intelligences fussent proclamées intérieurement égales en attribuant aux influences extérieures toute la diversité des résultats, et que la morale reposât exclusivement sur la personnalité.

L'éloquent sophiste qui popularisa la politique négative put se borner à développer cette ingénieuse élaboration, résumé naturel de la métaphysique moderne, dont Diderot seul sentit alors le vice radical.

On doit aussi rattacher à la grande école du xvine siècle deux branches spéciales de la doctrine critique qui conservent encore quelque crédit, parce qu'elles offrent partiellement un caractère organique, quoique indirect et

collfuS.

La principale consista dans la tentative des économistes pour découvrir les lois de l'existence matérielle des sociétés, en l'étudiant isolément de l'ordre intellectuel et moral.

Malgré Ta vertement nécessaire d'une entreprise aussi vicieuse, leurs travaux concoururent à l'ébranlement décisif, en discréditant le système d'encouragement adopté par les gouvernements occidentaux envers l'activité pacifique.

Ils assistèrent aussi l'évolution positive, en attirant sur l'industrie une attention théorique, et même en faisant déjà sentir le contraste pratique entre la civilisation moderne et l'ancienne.

En second lieu, les études relatives à la législation, surtout pénale, concourent alors à manifester l'urgence d'une réorganisation totale.

Les avocats y montrèrent leur tendance à prévaloir sur les juges, irrévocablement incorporés à la dictature rétrograde.

Cette double annexe permit seule à la métaphysique négative de pénétrer immédiatement chez les populations catholiques, d'où surgirent même les premiers encouragements accordés aux juristes, et surtout aux économistes, par l'empirisme officiel.

Après avoir assez caractérisé l'institution finale de l'élaboration critique, il est aisé d'en compléter l'appréciation en déterminant sa réaction naturelle sur le développement de l'anarchie moderne.

La dispersion des pensées était ainsi devenue telle, que la doctrine négative divisait ses propres partisans en sectes inconciliables.

Mais le désordre mental se manifesta surtout envers le point de vue historique, d'où devait pourtant émaner l'unique solution.

Les deux écoles incomplètes tendirent à l'écarter irrévocablement, l'une en systématisant la réprobation spontanée du moyen âge, l'autre en faisant ouvertement abstraction de tout passé, sauf pour accréditer ses utopies

Subversives, d'après une vicieuse appréciation de l'antiquité

Quant à la réaction sociale, on conçoit facilement les ravages d'une doctrine qui faisait, sous chaque aspect, consister la perfection humaine dans l'état de non-gouvernement.

Moralement, après avoir développé les atteintes du protestantisme envers le régime domestique jusqu'à méconnaître tout mariage, le déisme altéra directement la discipline personnelle en autorisant le suicide et préconisant l'orgueil ou la vanité.

Politiquement, il acheva de discréditer la division des deux puissances, en s'efforçant d'instituer directement la suprématie absolue du nombre, de manière à ne laisser d'autres garanties d'ordre matériel que la violence et la corruption.

De ce fond impur et contradictoire, dut pourtant surgir la première manifestation des tendances décisives de l'Occident vers la régénération finale.

En considérant l'ensemble du programme que fournit, à cet égard, l'école organique, on est aujourd'hui frappé de l'incompatibilité qu'il présente envers les dispositions propagées parles deux écoles critiques, qui pourtant n'y sont point désavouées.

Une république vraiment sociocratique, fondée sur un généreux essor de l'éducation universelle, où la morale se trouve dégagée de toute théologie, y contraste avec la brutale domination du nombre, la négation directe des instincts bienveillants, et le dédain complet de la culture des sentiments.

Ma théorie historique explique cette incohérence, d'après le retard nécessaire du mouvement positif envers l'impulsion négative.

Néanmoins, une (elle contradiction indique d'avance

l'avortement radical de la tentative régénératrice qui fut d'abord dirigée par une pareille doctrine.

Malgré tous ces vices, la métaphysique négative obtint, en vertu de sa seule opportunité, trois triomphes caractéristiques sur la dictature rétrograde, pendant la dernière génération de la troisième phase, aux applaudissements universels du public occidental, même aristocratique ou sacerdotal.

Le premier, et le plus décisif, consista dans l'abolition officielle du jésuitisme, qui, quoique directement émanée des rivalités catholiques, ne put réellement profiter qu'à l'ébranlement philosophique, ainsi secondé par ses propres adversaires, tant les vues d'ensemble étaient alors perdues partout.

On vil ensuite l'école encyclopédique directement appelée à gouverner d'après l'avènement politique de son principal praticien, dont la courte présidence fit bientôt sentir le besoin d'une commotion sociale, seule capable II de dissoudre la coalition dictatoriale qui s'opposait à tout progrès.

Enfin, la métaphysique négative acquit une consécration populaire en présidant à la crise américaine, quoique la principale portée d'un tel événement dût consister à commencer l'irrévocable dissolution du système colonial, alors lié partout à la rétrogradation.

Cette participation dissimula spécialement l'impuissance organique d'une telle doctrine, qui, sans pouvoir diriger une réorganisation intérieure, y devenait suffisante pour briser un joug extérieur, comme elle l'avait d'abord fait en Hollande.

Le monde révolutionnaire se partageait entre trois écoles, dont aucune ne pouvait présider convenablement à la rénovation, où tout l'Occident suivait avec anxiété l'élaboration française, vu sa destination universelle.

Naturellement organique, quoique nécessairement vague, faute d'une doctrine positive, l'école encyclopédique de Diderot avait fourni plus de membres éminents qu'aucune autre.

Elle conserva ce privilège en produisant alors deux dignes types, l'un pratique, l'autre théorique : le grand Danton, le seul homme d'Elat dont l'Occident doive l'honorer depuis Frédéric ; et L'admirable Condorcet, l'unique philosophe qui poursuivit, dans la tempête, les méditations régénératrices.

Mais cette suprême école était trop incomplète et trop méconnue pour prévaloir habituellement, quoiqu'elle fût toujours invoquée contre les principales difficultés.

La présidence révolutionnaire devait donc flotter entre l'école philosophique de Voltaire et l'école politique de Rousseau: l'une sceptique, proclamant la liberté, l'autre iinaichique, vouée à l'égalité; la première frivole, la seconde déclamatoire : toutes deux incapables de rien construire.

Néanmoins, celle-ci dut bientôt dominer comme possédant seule une doctrine apparente, pendant le peu d'années où le Contrat social inspira plus de contiance et de vénération que n'en obtinrent jamais la Bible et le Coran.

A défaut d'une théorie sociale, l'instinct régénérateur dut alors -e guider d'après les maximes que les luttes antérieures lui rendaient familières, et la négation de tout

gouvernement se trouva spontanément érigée en type final de l'ordre humain.

Une telle illusion ne pouvait être rationnellement jugée, puisqu'elle résultait de l'absence même de la doctrine qui aurait permis de l'apprécier.

Or, il était impossible de la sentir empiriquement, car les applications politiques de la métaphysique négative devaient jusqu'alors l'accréditer.

Son impuissance organique aurait pu se manifester d'après l'avortement de la révolution anglaise, si la vraie source d'un tel échec ne fût pas restée méconnue, faute de théorie historique.

La doctrine critique ne devint réellement suffisante qu'en Hollande, où la révolution consista seulement à rompre au dehors un lien oppressif, sans susciter au dedans aucune régénération.

Elle échoua nécessairement quand elle dut, en Angleterre, diriger une réorganisation qui supposait d'abord une conception positive de la société moderne.

Mais cette insuffisance, mal appréciée et peu connue, semblait compensée par le récent succès de la métaphysique négative envers la révolution américaine, où les deux cas antérieurs paraissaient combinés, quoique le type hollandais s'y trouvât seul réalisé.

Ainsi, l'impossibilité de reconnaître alors l'inanité de la doctrine critique concourut, avec le besoin d'une théorie quelconque, pour produire et maintenir la fatale illusion qui lui transféra la présidence de la crise finale. jusqu'à ce qu'un tel triomphe la discréditât irrévocablement.

Quoique cette inévitable méprise suffise pour expliquer la dégénération subversive d'un mouvement unanimement annoncé comme organique, la déviation se trouva

notablement aggravée par l'incapacité radicale du dernier des rois français.

Tout l'ébranlement pouvait alors se réduire essentiellement à supprimer une royauté dont la chute spontanée devint appréciable, quand la population parisienne accompagna librement de ses chants de joie le cercueil de l'imposant dictateur qui commença la rétrogradation.

Mais cette abolition nécessaire permettait, et même exigeait le maintien de la dictature moderne, qui devait seulement être républicainement transformée.

Or, celui qui l'exerçait alors pouvait accomplir paisiblement ce changement nécessaire, de manière à conserver la puissance et mériter la gloire, si sa raison avait sagement apprécié l'inviolabilité- théocratique, dont le décorait une croyance déchue. Dépourvu de toute énergie, il n'offrait d'autre valeur morale qu'une bonté privée, incapable d'application sociale.

Quoique impropre à cette résolution, il pouvait, s'il eût été vraiment honnête, en réaliser l'équivalent d'après une noble abdication, quand, la forteresse parisienne, succombant sous l'indignation populaire, les moins clairvoyants durent sentir la gravité de la situation.

Ce devoir, dont la violation suffirait, indépendamment de ses coupables intrigues, pour justifier sa fin tragique, aurait fait prévaloir un frère digne d'accomplir la transformation républicaine, comme l'indique la sagesse de sa dictature tardive.

Dès lors, l'ordre public se trouvant essentiellement maintenu, la guerre ne fût point survenue, et l'agitation subversive serait restée spirituelle, en évitant l'explosion sanguinaire qui résulta surtout d'une défense désespérée.

A cet ensemble d'influences, sociales et personnelles, il faut joindre l'impulsion empirique naturellement émanée du contraste politique entre la France et l'Angleterre

L'épuisement de l'un des modes dictatoriaux devait, dans l'absence d'une vraie théorie, disposer spontanément à l'imitation de l'autre.

Cette tendance prévalut, surtout chez l'assemblée préliminaire, qui, sous l'autorité de Montesquieu, s'efforça de réduire la crise française à l'importation du régime anglais, en ébauchant même une parodie de sa nationalité théologique.

Après avoir fait méconnaître le caractère républicain de l'ébranlement, une telle disposition l'altéra quand le cours des événements eut irrévocablement surmonté les illusions constitutionnelles.

, Car, en renonçant au simulacre de roi, cet empirisme maintint une funeste prédilection pour le régime parlementaire, quoique contraire à l'ensemble du passé français.

L'ambition métaphysique futainsi conduite à concevoir la transformation républicaine comme consistant dans le règne d'une assemblée.

Cette aberration était trop conforme à l'esprit général de la doctrine critique pour ne pas prévaloir spontanément, autant chez les Montagnards de Rousseau que parmi les Girondins de Voltaire.

L'école dantonienne de Diderot, supérieure aux illusions démagogiques, développa seule les traditions françaises. en concevant la situation républicaine comme destinée à ranimer l'ascendant nécessaire du pouvoir central, au lieu de faire triompher le pouvoir local.

Quand l'aristocratie britannique institua la coalition rétrograde contre l'impulsion régénératrice, les besoins

de la défense nationale transférèrent bientôt le gouvernement à ces chefs d'élite, aussi recommandables de cœur et d'esprit que par le caractère.

Ils dominèrent pendant les dix mois entre l'expulsion nécessaire des discoureurs et le sanguinaire triomphe des fanatiques; période qui caractérisera finalement l'unique assemblée française dont le souvenir doive rester.

Alors surgit, à travers les nuages métaphysiques, l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire, instituant une dictature comparable à celles de Louis XI, de Richelieu, de Cromwell, et même de Frédéric.

Tout en dirigeant avec une irrésistible énergie la défense républicaine, elle compléta l'abolition de la royauté par l'élimination des divers débris qui s'y rattachaient.

Cette dictature progressive osa même supprimer, avec la sagesse convenable, le système d'encouragements de la dictature rétrograde envers les éléments empiriques d'un mouvement organique dont la coordination normale devait alors être directement élaborée.

Il faut surtout apprécier la judicieuse énergie qui. malgré des préjugés encore accrédités, abolit des compagnies scientifiques devenues hostiles au progrès théorique, d'après leur irrationnelle constitution, où chaque décision émanait d'une majorité nécessairement incompétente.

Mais quand Danton eut succombé sous l'ombrageuse rivalité d'un déclamateur sanguinaire, la nouvelle dictature dégénéra bientôt en une rétrogradation anarchique, à laquelle rien ne sera jamais comparable.

L'indépendance française étant assez garantie contre le dedans et le dehors, la tendance vers une régénération directe dut alors se développer chez ceux qui ne pouvaient

sentir à temps l'impuissance organique de la doctrine dominante, désormais incorporée à la défense.

Investis d'un empire arbitraire, ils manifestèrent, par l'application la plus décisive, le caractère subversif d'une théorie dont le triomphe exigeait que l'oppression sanguinaire s'étendît autant aux éléments du nouveau système qu'aux débris de l'ancien.

Quiconque rattache aujourd'hui l'instinct du progrès à la métaphysique négative pourrait ainsi sentir combien la notion d'un développement continu se trouve naturellement incompatible avec l'immobilité nécessaire des droits de l'homme.

Malgré la courte durée de ce violent délire, l'opinion publique, sauf des oscillations passagères, regarda toujours ce triomphe de la doctrine critique comme une épreuve décisive de son inanité, puisque les aberrations n'y devinrent exceptionnelles que quant à la possibilité de prévaloir.

C'est pourquoi les convictions républicaines se décomposèrent bientôt chez ceux qui ne leur reconnaissaient pas d'autre base, et subsistèrent seulement dans l'école de Diderot, tandis que celles de Voltaire et de Rousseau fournirent des instruments à la tyrannie rétrograde.

On a trop méconnu l'immortelle école qui surgit, au début du xix siècle, sous la noble présidence de de Maistre, dignement complétée par Bonald. avec l'assistance poétique de Chateaubriand.

Elle discrédita systématiquement le négativisme, en prouvant que -ses vires, empiriquement sentis, loin d'offrir aucun caractère fortuit, résultaient nécessairement de sa

nature, de façon à se reproduire chaque fois qu'il prévaudrait.

Malgré les dispositions modernes, cette démonstration, que les révolutionnaires incurables pouvaient soûls récuser. influa bientôt sur l'opinion publique, en y déterminant une réaction vague contre le siècle précédent, sans que l'ancienne foi cessât de déchoir.

On reconnut dès lors le besoin continu d'une religion quelconque, et les métaphysiciens furent ainsi conduits à rendre leur déisme plus rétrograde, quoiqu'il restât autant anarchique.

La culture morale ne se trouva pas moins négligée ; mais personne n'osa, comme au xviu" siècle, en contester l'importance, el l'on vit même se développer alors une affectation universelle de sentimentalité.

De là résulta, chez les âmes honnêtes, une hypocrisie analogue à celle de Kant, qui, malgré ses démonstrations décisives contre la réalité des croyances surnaturelles, s'efforçait sincèrement de les rétablir, au nom de leur nécessilé sociale.

Quelques dangers, intellectuels et moraux, qu'offrit une telle disposition, surtout parmi les natures vulgaires, rétro-rades ou révolutionnaires, il faut aujourd'hui reconnaître qu'elle concourut à poser provisoirement le problème occidental.

Envers la guerre, le principal reproche de la postérité doit concerner l'opinion française, au lieu de rester concentré sur un dictateur empirique, entraîné par son ins- IiikI militaire, dont le public pouvait aisément contenir l'essor.

Car il suffisait, au début de la déviation, de blâmer dignement la spoliation de l'Italie et l'invasion de l'Egypte; tandis que celle double oppression excita, parmi les Français, un enthousiasme unanime, surtout chez les lettrés.

Quand l'occupation provisoire de la Belgique et de la Savoie eut constaté la pleine efficacité de la défense républicaine, l'activité militaire devint nécessairement contraire à la mission occidentale de la France.

Au début de la crise, ce peuple s'était noblement interdit toute conquête, même pour propager ses institutions, qu'une libre adhésion devait seule faire prévaloir.

Mais ces déclarations solennelles se trouvèrent bientôt oubliées, quand la métaphysique qui les systématisa perdit son ascendant, d'après une épreuve décisive.

Telle est l'insuffisance des sentiments dépourvus de convictions durables, qu'une aberration sans exemple succéda rapidement à ce cligne élan, sous le vain prétexte d'une propagande oppressive, promptement remplacée par un égoïsme avoué.

Mais l'instinct moderne conserva son caractère pacifique au milieu de l'anomalie guerrière, qui, malgré sa popularité, dut toujours reposer exclusivement sur le recrutement forcé, surgi dès la seconde phase, et graduellement étendu pendant la troisième.

Les séductions d'un avancement merveilleux n'empêchèrent point les officiers de manifester, presque autant que les soldats, l'affaiblissement spontané des inclinations militaires, puisque les carrières civiles furent toujours préférées par quiconque pouvait choisir.

Cette démonstration se compléta d'après la puissance et le crédit qu'obtinrent simultanément la gendarmerie et la police, tendant à remplacer l'armée et la justice, malgré l'avènement de magistrats sans consistance et de guerriers sans dignité.

Quand l'orgie finale de l'instinct militaire fut irrévocablement épuisée, une paix incomparable inaugura la

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seconde génération du siècle exceptionnel, sous le meilleur des cinq dictateurs qui se sont jusqu'ici succédé après Danton.

Alors cessa nécessairement le danger dune rétrogradation dont la principale force reposait sur la guerre.

La liberté spirituelle surgit spontanément, sous la seule impulsion de la paix, à travers les entraves officielles ; et le principe intellectuel de la solution occidentale ne tarda point à se dévoiler, comme je vais l'expliquer.

Mais la chute de la tyrannie rétrograde introduisit un fatal essai du régime parlementaire, qui, sans comporter aucune consistance, surtout populaire, s'accrédita par contraste envers une concentration oppressive.

Cette nouvelle aberration, plus nuisible et plus durable que la précédente, malgré la paix et la liberté-, troubla profondément les cœurs, les esprits et les caractères, en développant l'habitude de la corruption, du sophisme et de l'intrigue.

Ses vices naturels se trouvèrent aggravés d'après l'appui qu'elle fournit à l'intluence sociale des littérateurs et des avocats, qui, sous des types de plus en plus dégradés, devinrent, d'abord dans la tribune, et surtout ensuite par les journaux, les directeurs provisoires de l'opinion publique.

Afin de mieux apprécier les ravages, intellectuels et moraux, que dut exercer un tel régime pendant la génération propre à sa prépondérance, il faut ici caractériser la coalition exceptionnelle qui, dès son début, se forma spontanément pour exploiter les vicieuses ressources qu'il offrait.

Un court épisode conduisit alors tous les ambitieux sans (on\ ictions à liguer leurs prétentions politiques en s'accordant mutuellement deux réhabilitations déplorables, respectivement contraires àleurs opinions avouées.

L'anarchie mentale laissant le public sans défense contre les séductions concertées et prolongées, on explique aisément le succès de cette immense conspiration de la presse française, malgré de dignes protestations.

Quoique la postérité n'y puisse distinguer qu'un chansonnier, sa funeste influence mérit ! de concentrer la flétrissure personnelle d'un tel complot.

Toutefois, cette collusion sans exemple n'aurait pu suffisamment réussir si les gouvernements occidentaux ne l'eussent d'avance accréditée, d'après leur vicieuse intervention dans les affaires intérieures de la France, dont ils avaient, l'année précédente, sagement respecté la juste indépendance.

Une telle faute lia provisoirement la nationalité française au souvenir de la tyrannie rétrograde; ce qui facilita la déceptiou destinée à transformer le dictateur militaire en représentant général des tendances révolutionnaires.

Cette déviation des gouvernements occidentaux se trouva bientôt aggravée par leur disposition à subordonner leur politique collective au concours d'une puissance, essentiellement orientale, des lors admise à leurs délibérations communes, dont la présidence nominale lui fut souvent déférée.

La similitude des croyances officielles constituant la seule source d'un tel rapprochement, il offrait, par cela même, un caractère nécessairement rétrograde, en secondant les tendances vers la restauration factice d'une foi déchue.

Mais ce titre était plus apparent que réel, puisqu'il devait aussitôt rappeler les justes antipathies de l'Occident envers l'Eglise grecque.

Quoique les réactions entre l'islamisme et le catholicisme aient, depuis le moyen âge, intimement lié les des-

tinées des Turcs et des Occidentaux, la politique ottomane s'abstint toujours d'une telle intervention.

Si la Russie eût imité cette sagesse, en sentant qu'il n'appartient jamais aux populations arriérées de régler les peuples avancés, son gouvernement, progressif au dedans, n'aurait point altéré ce caractère en devenant, au dehors, le principal espoir d'une rétrogradation impossible.

C'est ainsi que les influences extérieures concoururent avec les dispositions intérieures à développer les déviations qui, dans l'histoire du siècle exceptionnel, distinguent la génération parlementaire de la génération révolutionnaire.

Quoique l'extension complète de l'anarchie moderne dût alors entraver beaucoup l'essor naissant de la doctrine organique, elle faisait mieux ressortir l'urgence d'une reconstruction spirituelle et manifestait davantage le besoin d'une dictature temporelle.

Résolvant toujours chaque difficulté nouvelle d'après une nouvelle démolition, la métaphysique négative s'étendit de l'examen des pouvoirs politiques à l'étude des liens sociaux, par des utopies subversives envers la famille et la propriété.

Sous une vaine sentimentalité, l'influence féminine subit un notable décaissement, et l'attitude du sexe affectif se trouva tellement altérée qu'il fournit lui-même des organes anarchiques.

Le développement de la spécialité dispersive jusqu'à l'extrême dégénération permit de vérifier combien il eût été sage de maintenir l'arrêt initial contre le régime académique, qui s'efforçait alors d'étouffer la discipline synthétique inaugurée par la nouvelle philosophie.

Mais la marche des divagations intellectuelles et sociales tendait autant à manifester le vice des inclinations rétro-

grades que le danger des aspirations révolutionnaires. Dieu se trouvait également invoqué dans les deux camps; les déistes reniaient le programme du xviii8 siècle, el les catholiques acceptaient la souveraineté populaire : ce qui ne laissait de refuge, à l'ordre comme au progrès, que dans la religion naissante de l'Humanité.

Incapables de rien concevoir au delà de leur vain déisme. les révolutionnaires incurables scindèrent la question occidentale et s'efforcèrent, avec trop de succès, d'absorber les prolétaires par des solutions métaphysiques, à la fois anarchiques et rétrogrades, où les lois réglaient ce qui dépend des mœurs.

Développant le programme indiqué sous la sanglante domination des Roussiens. il firent consister la systématisation industrielle à détruire la seule base résultée du passé pour organiser le travail, d'après la division générale entre les entrepreneurs et les travailleurs.

Mais le déplorable crédit dont le peuple honora ces utopies subversives doit désormais être imputé surtout à l'incurie mêlée d'incapacité qui dirigea la politique des conservateurs, partout investis de la prépondérance temporelle, sauf de courtes oscillations.

Invoquant toujours la conciliation générale entre Tordre et le progrès, ils laissaient pourtant surgir inaperçue la doctrine qui l'institua pleinement.

Leur empirisme ne sut lutter contre le communisme que par des mesures oppressives, doublement nuisibles à la vraie solution, suit en relevant les anarchistes persécutés, soit en faisant supposer que les institutions fondamentales de la société moderne ne comportaient point une digne défense.

Sans une telle assistance, l'histoire ne saurait expliquer comment le parti du progrès se trouva placé, dans tout l'Occident, sous la présidence passagère des révolutionnaires, dont la métaphysique, d'accord avec leur ignorance, consacrait nécessairement l'immobilité.

La fraternité chrétienne étant devenue incapable de sanctionner les vœux légitimes des prolétaires, ils se trouvèrent provisoirement forcés de recourir à l'égalité roussienne, qui dégrada leurs sentiments en développant l'envie contre une élévation quelconque et la défiance envers toute autorité.

On peut résumer cette appréciation sociale de la génération parlementaire en y remarquant l'annulation nécessaire et mutuelle des principaux résultats poursuivis dans les deux camps.

Car la politique rétrograde des conservateurs empiriques y démontre son impuissance d'après l'essor continu le l'anarchie, malgré l'extension et l'intensité croissantes le la répression matérielle.

L'inanité révolutionnaire s'y constate par l'avortement l'une agitation aiguë ou chronique, incapable de rien >btenir, faute d'un caractère organique, et conduisant touours à ranimer légalement une rétrogradation éteinte lans les opinions et les mœurs.

Mais une telle situation devait spontanément discréliter le régime parlementaire au centre de l'élaboration ccidentale, malgré le vain ascendant que l'empirisme, uème officiel, s'efforçait de lui procurer partout.

Introduit pour garantir la liberté, son exercice avait icilité le développement de l'oppression, en dispersant la esponsabilité.

Les révolutionnaires participèrent autant que les rétrorades à cette dégénération ; parce que, sentant leurs doc-

trines désormais incapables de soutenir une vraie discussion, ils aspiraient de plus en plus à comprimer l'examen sous l'égalité.

Bientôt invoqué pour Tordre, ce régime équivoque et contradictoire, énervant le gouvernement, aboutit à développer l'agitation et l'intrigue.

Contraire à l'ensemble du passé français, il ne put. en trente ans, acquérir aucune consistance chez les prolétaires, ni même parmi les bourgeois, malgré les facilités spéciales qu'il offrait aux médiocrités ambitieuses.

L'antipathie naturelle des populations catholiques envers une politique protestante, ou plutôt britannique, se manifesta d'abord dans l'affranchissement de l'Amérique espagnole, quand le système colonial se décomposa d'après l'initiative de l'Amérique anglaise.

Ces nouveaux types de la révolution hollandaise abolirent le pouvoir central émané de la métropole, sans jamais transférer la suprématie politique aux assemblées locales ; en sorte que tous les contlits s'y bornèrent à la mutation des dictateurs.

Sous de tels précédents, on pouvait aisément prévoir que le régime parlementaire ne tarderait point à s'éteindre en France, comme incapable de consolider l'ordre et de seconder le progrès.

Il ne devait pas résister longtemps à la commotion décisive qui manifesta la réalité politique en supprimant la consécration mensongère d'une inviolable hérédité dans une situation qui, depuis la prise populaire de la forteresse parisienne, fut toujours républicaine.

Cependant cette irrévocable révélation sembla d'abord ranimer le régime anti-français, d'après l'illusion empirique qui représentait une telle position comme élevant le pouvoir local en abaissant le pouvoir central.

Mais la méprise métaphysique ne put alors obtenir

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autant de consistance qu'au début, parce que la tendance nécessaire de la situation républicaine à garantir le progrès et compromettre Tordre était déjà devenue irrécusable.

Les nouvelles agitations qui la confirmèrent firent aussi sentir que cette position permettait, autant qu'elle exigeait, la prépondérance continue du pouvoir central.

Après que le régime parlementaire eut achevé de développer ses dangers en étendant jusqu'aux prolétaires ses ravages intellectuels et moraux, un acte d'énergie pleinement opportun l'abolit à jamais, sans rencontrer aucune résistance.

De plus en plus confirmée par la réflexion populaire, cette initiative officielle établit irrévocablement le principe dictatorial, sous un titre quelconque, môme entouré d'illusions légales.

D'après une telle indication, je me trouve conduit à confirmer, par deux faits caractéristiques, les prévisions propres à la préface du tome IIIe envers l'antipathie croissante que ce parti m'a vouée.

L'aversion que le positivisme inspire aux métaphysiciens germaniques ou britanniques pourra s'exhaler en dissertations, parce qu'ils se regardent comme capables de discuter la nouvelle synthèse.

Mais les révolutionnaires français se sentent trop audessous d'un tel effort pour que leur haine puisse se satisl faire autrement que d'après des calomnies, destinées à détourner le peuple de moi sans aucun examen.

Ils ont représenté mon manifeste au tzar comme une dédicace du tome IIIe; oubliant que l'ensemble de mon traité se trouvait, dès son début, placé sous un patronage incompatible avec tout autre hommage.

Je dois aussi leur attribuer l'inqualifiable hypothèse où ma persécution polytechnique se trouve expliquée d'après mes propres malversations; malgré sa dépravation spéciale, le milieu qui m'a dépouillé n'oserait risquer une calomnie dont il craindrait la facile réfutation.

Telles sont les seules armes que puisse opposer à la

religion de l'ordre et du progrès le plus nuisible et le plus arriéré de tous les partis actuels.

Seul il nie le besoin d'une reconstruction spirituelle à laquelle il se sent incapable de pourvoir, et s'efforce de concentrer les aspirations populaires vers l'élaboration immédiate des réformes matérielles, consistant surtout à détruire.

Etranger aux principaux progrès du xixe siècle, il construit la solution occidentale avec la religion de Voltaire. la philosophie de Condillac, la morale d'Helvétius et la politique de Rousseau, en repoussant Hume, Diderot et Condorcet.

On doit être peu surpris que, sauf de jeunes âmes, estimables quoique égarées, tous les hommes de quelque valeur abandonnent de plus en plus un parti qui méconnaît radicalement le programme moderne.

Je suis heureux d'annoncer ici que, après l'oscillation indiquée dans ma précédente préface, M. Etex paraît irrévocablement dominé par les dispositions synthétiques et sympathiques qui d'abord le poussèrent au positivisme.

En un temps où chacun Hotte et s'insurge, ce double désordre doit être spécialement excusé chez les artistes, plus entraînés et moins retenus que les théoriciens et les praticiens.

Pour caractériser la perturbation russe, il faut apprécier son incompatibilité directe avec l'ensemble de la politique internationale, qui, depuis la fin du moyen âge. fait de plus en plus prévaloir le statu quo.

Les heureux effets de la diplomatie moderne ont autant

réglé les relations des peuples que le permettait la décadence du sacerdoce occidental.

A travers les principales luttes, cette influence a toujours consolidé les mœurs pacifiques, en imposant le respect mutuel des situations quelconques.

Elle a judicieusement érigé la paix de Westphalie en ère décisive de la salutaire prépondérance qu'elle doit exercer, jusqu'à ce que la spiritualité positive ait irrévocablement reconstruit roccidenlalité.

Ce fut, en effet, un noble triomphe que de répartir l'Occident entre le catholicisme et le protestantisme, en prévenant ou réprimant foules les tentatives destinées à faire militairement prévaloir aucune des croyances résultées de la décomposition spontanée du monothéisme défensif.

Quoique ces diverses fois aient toujours divisé non seulement les nations, mais les villes et les familles, les diplomates ont partout obtenu que la politique extérieure renoncerait à rétablir l'unité, dont la reconstruction serait seulement attendue des efforts religieux.

Fondée sur le développement spontané du scepticisme, cette conduite a fait partout sentir le besoin de chercher l'harmonie spirituelle dans une doctrine supérieure à toutes les croyances discordantes.

Aucun gouvernement, catholique ou protestant, n'a depuis tenté de conquérir pour convertir, sans qu'une ligue universelle n'ait aussitôt comprimé de telles aberrations.

Deux siècles avant cette transaction solennelle, un accord tacite avait spontanément consacré des dispositions analogues envers une répartition plus décisive.

La philosophie de l'histoire, éclairant l'âge antérieur à la diplomatie, assimile le partage du monde romain entre

le catholicisme et l'islamisme à celui de l'Occident entre le papisme et le protestantisme.

Quand les croisades eurent irrévocablement préservé les Occidentaux de l'invasion musulmane, leurs dispositions normales envers les Turcs et les Grecs purent librement se développer d'après l'ensemble des antécédents sociaux, supérieurs aux influences théologiques.

Ces expéditions avaient achevé de convaincre les Latins de l'impuissance des Byzantins à se conduire: elles manifestèrent la destination des Musulmans à succéder aux Romains dans le gouvernement d'une population toujours indisciplinable.

Malgré les instances des Grecs pendant un demi-siècle, l'Occident respecta la mission politique de l'islamisme; et I - déclamations continues des poètes n'empêchèrent jamais des alliances décisives entre deux régimes également adaptés aux situations correspondantes.

I! suffit d'indiquer cette appréciation pour sentir aujourd'hui combien l'incident russe devient perturbateur en attaquant, au nom d'une foi partout éteinte, la transaction qui sert de base à l'ensemble de la politique occidentale depuis la fin du moyen âge.

Si l'Autriche ou la Prusse voulaient mutuellement s'imposer le catholicisme ou le protestantisme, en invoquant l'harmonie germanique, te tzar aiderait, au besoin, la France et l'Angleterre à faire partout respecter le statu quo religieux.

Peut-il espérer qu'on le laissera consommer une violation plus grave, qui conteste ce que quatre siècles ont Irrévocablement établi?

Les impulsions classiques, plus que les affinités théologiques, déterminèrent les puissances occidentales à détruire la marine turque afin de seconder l'insurrection grecque.

Elles réparent aujourd'hui celte faute, en respectant l'ensemble des traditions modernes, sauf à solliciter cordialement l'équité fondamentale du monothéisme dominateur.

En considérant l'ensemble des mesures que je viens d'assigner à la phase initiale de la transition organique, on reconnaît qu'elles sont surtout destinées à compléter et consolider la dictature en y développant un caractère conforme à sa destination.

Par l'avènement de la paix occidentale, la rétrogradation qui dut suivre l'explosion finale perdit sa principale intensité.

Les tendances révolutionnaires ayant motivé son prolongement, il se borna dès lors à comprimer la liberté spirituelle, en combinant des entraves directes avec la restauration ofiicielle de toutes les corporations arriérées que la dictature dantonienne avait abolies.

Depuis que le positivisme permet de surmonter normalement les dispositions subversives, l'ordre ne doit pas rester rétrograde, quand le progrès cesse d'être anarchique.

Une doctrine pleinement organique institue la conciliation fondamentale que les conservateurs ont toujours cherchée, et flétrit comme arriérés ceux que le gouvernement réprime comme perturbateurs.

Alors la dictature peut obtenir la consistance et l'extension convenables en prenant un caractère irrévocablement progressif, qui doit d'abord consister à renoncer entièrement aux attributions spirituelles pour se concentrer dans son office temporel.

Telle est la principale destination de l'ensemble des

mesures que je viens d'expliquer, et d'après lesquelles la royauté se trouvera vraiment remplacée, conformément aux besoins essentiels de la situation républicaine.

Ainsi dégagée de l'empirisme rétrograde, la dictature temporelle peut et doit compléter son juste ascendant, en s'affranchissant des formes parlementaires qu'elle a jusqu'ici laissé survivre au fond.

Inconséquente ou mensongère, cette concession, matériellement onéreuse, que je n'hésitai point à blâmer dès le début, comporte des dangers moraux, en suscitant l'espoir de ranimer une politique qui, malgré son impopularité radicale, inspire des sympathies arriérées.

La subtilité métaphysique qui distingue les lois et les décrets fut introduite, par les légistes dantoniens, pour éluder les tendances anarchiques de la constitution démagogique à travers laquelle surgit le gouvernement révolutionnaire.

Ce motif ayant à jamais cessé, la dictature, devenue progressive, doit suivre une marche plus noble et plus libre, en s'attribuant directement, sous sa seule responsabilité, la plénitude du pouvoir temporel, sans l'altérer par des formalités puériles ou vicieuses.

Il ne faut maintenant conserver d'autre assemblée politique que celle qui, dispensée de tout office législatif, ■consacrera le premier mois de sa session triennale à voter l'ensemble du budget, et les deux autres à contrôler les comptes antérieurs.

A cette Chambre purement linancière. chaque département enverra trois députés, respectivement choisis par les trois parties, agricole, manufacturière et commerciale, de >a population active.

Quoique leurs fonctions soient toujours gratuites, des subsides volontaires permettront de confier exceptionnel-

lement aux pauvres une mission naturellement réservée aux riches.

Dans l'élection triennale, il faut traiter la maladie occidentale sous sa dernière forme, en modifiant doublement le suffrage universel, après avoir fait cesser une inconséquence anarchique en transportant à vingthuit ans le début civique.

On doit d'abord établir l'entière publicité de chaque vote, afin qu'une digne responsabilité s'attache à l'opération révolutionnaire où les inférieurs instituent les supérieurs.

En second lieu, la délégation personnelle, toujours facultative jusqu'au moment de l'élection, permettra de concentrer les suffrages sans choquer aucune susceptibilité.

Cette institution, qui se borne à développer et régulariser un usage spontané, fera bientôt surgir, au sein du peuple, des chefs vraiment investis de sa confiance politique, et vers lesquels pourra se diriger l'attention de la dictature.

Sous le concours de ces deux modifications, la maladie révolutionnaire se dissipera paisiblement, à mesure que la réorganisation spirituelle fera comprendre les conditions de compétence et sentir le besoin de concentrer le commandement.

Voilà comment on réduit, autant que possible, la seule influence vraiment anormale que l'anarchie actuelle force d'incorporer au gouvernement préparatoire.

La doctrine dirigeante faisant graduellement ressortir les caractères essentiels de l'état normal, ce contraste atténuera les dangers du régime de transition avant que l'ordre final soit devenu réalisable.

En subissant la nécessité de restreindre la dictature

temporelle par le vote triennal de l'impôt, on sentira que la défiance qui convient en un temps de dérèglement doit cesser dans les mœurs définitives, où l'opinion suffit pour tout surveiller.

Il faut maintenant achever d'apprécier la première phase de la transition organique en indiquant la formule qui doit la caractériser et la manifestation destinée à l'inaugurer.

Parmi les cinq dictateurs qui jusqu'ici succédèrent à Danton, le chef actuel a seul produit une sentence vraiment adaptée à la situation correspondante : On ne détruit que ce qu'on remplace.

Inspirée par la résurrection apparente de ce qui semblait aboli, cette admirable maxime indique la condition organique de toute révolution décisive.

Mais une sagesse systématique peut seule consolider et féconder l'empirisme, dont les meilleurs aperçus ne préservent point de l'inconséquence.

Restée presque stérile chez son auteur, cette sentence n'est devenue vraiment efficace que quand le positivisme se l'esl dignement incorporée.

Deux années se sont écoulées depuis que ce chef Supprima convenablement une devise anarchique, et cependant il ne l'a point remplacée.

Celte inconséquence inattendue, cinq ans après la publication de la formule normale, fournit une nouvelle application de la maxime citée.

I ne telle conduite expose la France au retour de la devise subversive, qu'un demi-siècle d'interruption ne fit poinl oublier, faute de l'avoir remplacée.

Celle lacune indique à la dictature combien il importe d'adopter la formule Ordre et Progrès, qui seule systéma-

tise les vœux continus de tous les conservateurs depuis le début de la grande crise.

L'avènement d'une devise générale caractérise le temps où la sagesse universelle, .irrévocablement placée au point de vue social, s'efforce d'apprécier l'ensemble des besoins humains, afin d'y pourvoir dignement.

Nos précurseurs révolutionnaires purent seuls remplir, à leur manière, une telle condition, parce que les réactions ultérieures, toujours impuissantes à traiter la question fondamentale, se bornèrent à protester contre les tendances anarchiques de l'explosion française.

Faute de pouvoir rien construire, les diverses phases de la rétrogradation restèrent dépourvues de formule, comme de chant et d'emblème. Au milieu de la génération parlementaire, un grave danger fit spontanément surgir la devise empirique qui servit à la bourgeoisie pour protester contre une anarchie toujours imminente.

Mais cette formule, où les conditions et les lacunes se trouvaient instinctivement indiquées, ne fut jamais consacrée officiellement, et la classe qui l'avait librement adoptée ne sut pas la maintenir, tant l'état rétrograde paralyse toute initiative.

Quelque contradictoire que soit la devise révolutionnaire, elle reparut sans obstacles, comme seule apte jusqu'à présent à caractériser une crise qu'il faut terminer en la dirigeant vers sa destination, au lieu de protester contre son cours.

Toujours relative à l'avènement d'un système, une formule générale ne comporte une pleine efficacité qu'en offrant à la fois l'aperçu décisif et le résumé caractéristique de la synthèse correspondante.

La devise politique du positivisme remplit cette double condition, quand je la proclamai dans mon cours de 1S 17. cinq ans après l'entière publication du traité philoso-

phique dont elle représente la destination sociale. Assez éprouvée maintenant, elle aura bientôt surmonté les préjugés anarchiques et rétrogrades, quand la politique officielle sera devenue digne d'un tel symbole.

Fatiguées d'un scepticisme de plus en plus repoussé par la situation occidentale, les âmes d'élite aspirent secrètement à se dégager d'un état qui les dégrade et les paralyse, pour se vouer, mieux qu'en aucun autre temps, à la régénération universelle.

Mais elles ne peuvent se purifier et s'élever que d'après la foi qui vient régler le présent au nom de l'avenir déduit du passé.

Le positivisme les aura bientôt ralliées assez pour qu'elles puissent obtenir un digne ascendant dans un milieu que l'absence de convictions complètes rend incapable de résister fortement aux impulsions systématiques.

Dès lors cessera l'anomalie, qui semble aujourd'hui réserver à quelques types les qualités pratiques, surtout l'énergie et la persévérance, les plus communs des attributs humains, puisqu'ils se retrouvent chez tous les animaux vraiment actifs.

Leur apparente rareté fournit l'un des principaux caractères de l'anarchie moderne, où le défaut de foi suscite l'irrésolution.

Cette tendance à neutraliser le dévouement et le courage se développe surtout chez les meilleurs types, qui ne peuvent trouver un digne aliment que dans la vie publique, devenue, faute de religion, l'apanage privilégié des ambitions vulgaires.

Quand la foi positive pourra relever et liguer les âmes

nées pour commander, on reconnaîtra, mieux que jamais, combien les qualités de l'esprit, et surtout du cœur, surpassent celles du caractère, qui manquent rarement aux vocations suffisamment réglées.

Alors on verra spontanément dissipée la méprise exceptionnelle qui maintenant confond l'énergie avec la cruauté, faute d'en pouvoir observer le digne essor chez les types capables de l'appliquer aux grandes destinations d'après des convictions fixes et complètes.

Trois exemples décisifs ont successivement constaté. depuis un siècle, la tendance croissante de la situation occidentale à faire politiquement prévaloir, chez le peuple central, toute doctrine appropriée, même passagèrement, à la mission régénératrice dont il est investi.

Vingt ans après l'essor de Y Encyclopédie, le dernier titulaire de la dictature monarchique confia le gouvernement de la France aux encyclopédistes, socialement caractérisés comme économistes.

Au début de la crise finale, les républicains étaient moins nombreux que ne le sont aujourd'hui les positivistes ; néanmoins, au bout de quatre ans, ils devinrent les maîtres, sans que leur nombre se trouvât beaucoup augmenté.

Loin de reposer sur l'insurrection qui le manifesta, ce résultat de la situation centrale aurait surgi plus tôt, si la secousse eût été prévenue d'après l'hypothèse indiquée à la fin de mon troisième volume.

Quand la paix occidentale fit ouvertement prévaloir le besoin de concilier l'ordre et le progrès, l'éclectisme, qui semblait y satisfaire, domina, sous diverses formes, pendant la majeure partie de la génération parlementaire, malgré la rareté proverbiale de ses types.

Ce concours d'exemples est d'autant plus décisif que

les doctrines correspondantes, quoique les seules qui pussent alors surgir, ne pouvaient aucunement remplir les conditions fondamentales.

Ainsi se trouve confirmée la confiance que l'aptitude sociale du positivisme doit directement inspirer envers son avènement politique.

Le siècle où l'anarchie mentale et morale semble le plus interdire les grandes choses assure aux dignes promoteurs de la foi régénératrice d'incomparables satisfactions, d'après une destination sans exemple.

Si l'état révolutionnaire consiste, chez les praticiens, en ce que tout le monde prétend commander, tandis que personne ne veut obéir, il prend, chez les théoriciens, une autre forme non moins désastreuse et plus universelle, où chacun prétend enseigner et personne ne veu t apprendre. Le désir d'atteindre à des convictions fixes par la seule puissance de l'esprit sans aucune participation du cœur constitue une pure chimère de l'orgueil métaphysique. Si vous faisiez une lecture journalière de Y Imitation, vous reconnaîtriez cela, qui vous servirait mieux que les résultats, intellectuels ou moraux, d'une avide lecture des journaux, revues, ou pamphlets. On ne peut, sans la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du cœur, non seulement en morale ou en sociologie, mais aussi dans la géométrie ou l'arithmétique.

On dirait que vous vous croyez assez discipliné quand vous avez admis une notion d'après une démonstration comprise. Mais vous n'avez pas là le moindre mérite de soumission, puisque vous ne pourriez vous en abstenir, d'après les lois intellectuelles qui vous dominent. La foi ne commence qu'envers les notions qui vous semblent

douteuses, el que vous admettez de confiance, en leur accordant autant d'influence qu'à celles qui vous sont démontrées ; suivant l'usage spontané de quiconque n'est pas actuellement en proie à la maladie révolutionnaire. Quant aux notions qui vous paraissent inadmissibles, vous ne pouvez les utiliser tant qu'elles choquent l'ensemble de voire économie théorique ; mais vous leur devez un respectueux silence, fondé sur la juste supériorité de votre chef spirituel, qui, probablement, a su voir, nu tant que vous, et même longtemps avant vous, les objections dont vous êtes effrayé. Telles sont les conditions élémentaires de la discipline spirituelle, vulgaires au moyen âge, mais profondément altérées par le protestantisme, et sans lesquelles aucune harmonie n'est possible, puisque nul, même parmi les théoriciens, ne peut jamais s'approprier les démonstrations de toutes les notions qu'il doit employer.

Votre lettre de dimanche dernier, qui ne m'est parvenue qu'avant-hier, m'a beaucoup touché par la prompte manifestation d'un digne accueil envers mes cordiales remontrances du vendredi précédent.

J'espère que la réflexion viendra de plus en plus confirmer cette heureuse spontanéité, pour vous faire à temps sentir profondément l'importance de la vénération et le besoin de la culture morale, si négligée aujourd'hui, surtout dans le milieu britannique. Le positivisme a pleinement systématisé la tendance du moyen âge à rendre le cœur responsable des chutes comme des succès de l'esprit. Mais cette conviction n'a pas jusqu'ici pénétré suffisamment dans les habitudes de mes meilleurs disciples, qui

souvent procèdent en accordant trop à l'intelligence. De frappants exemples leur montrent pourtant que les plus complètes démonstrations ne sauraient procurer une suffisant fixité, du moins envers les opinions philosophiques et sociales, si le cœur n'assiste pas l'esprit.

Un des positivistes avortés dont M. Littré s'entoure s'est trouvé conduit, par de mauvais sentiments, à rejeter la loi la mieux établie de la philosophie positive, celle du classement encyclopédique. Cette chute est d'autant plus décisive que ce jeune homme se livre à l'enseignement mathématique et parait avoir sérieusement étudié les autres sciences préliminaires.

La vénération vous permettra seule de vous approprier promptement et pleinement des notions qu'une vaine discussion rendrait obscures et douteuses. C'est réellement à un reste inaperçu des habitudes contractées au moyen âge que les Occidentaux doivent l'heureuse assimilation des doctrines scientifiques qui n'auraient jamais passé dans la circulation universelle, si l'insubordination actuelle avait toujours existé. Vous devez d'autant plus développer à cet égard une active et constante sollicitude que votre milieu tend à susciter un empirisme sceptique, qui ne préserve nullement de la crédulité ni de l'illusion, d'après son triple caractère habituel, le protestantisme officiel, le régime parlementaire et l'égoïsme national.

Cette triple influence, déjà prononcée dans le milieu vénitien, mais surtout développée en Angleterre, constitue aussi la source essentielle des difficultés que vous offre encore la saine appréciation de Louis XI, et du grand Frédéric, envers lesquels les documents vous manquent moins que le point de vue. La réhabilitation du premier à travers les préjugés et les rancunes de notre aristocratie date déjà de près d'un siècle, puisqu'elle commença par l'ouvrage de Duclos. Mais c'est surtout à l'impulsion historique résultée de la Révolution française que l'on doit

la rectification de l'empirisme antérieur, la dictature de Danton ayant fait comprendre celle de Louis XI. Sans les préjugés britanniques, vous n'éprouveriez aucun embarras à bien apprécier, d'après des sources quelconques, un type aussi pleinement caractérisé que celui de Frédéric, offrant la meilleure réalisation du vœu confus de Hobbcs sur l'alliance de la dictature avec la liberté.

Puisque M. Carlyle a su dignement sentir Cromwell, j'espère qu'il saura se dégager assez des influences locales pour comprendre la plus parfaite personnification de la politique moderne

La lettre imprimée que je vous remercie de m'avoir envoyée m'a prouvé que votre opinion est maintenant devenue satisfaisante envers le funeste épisode qui vous inspire de sages réflexions. J'espère toutefois que les gouvernements occidentaux seront assez raisonnables, dans les négociations actuelles, pour faire au nouveau tzar des concessions qui, quoique justes au fond, auraient choqué leur puérile vanité, s'il eût fallu les accorder à son prédécesseur. Si le sacerdoce positif était consulté là-dessus, il approuverait les Russes de n'autoriser aucune altération de leur territoire et disposerait les Occidentaux à maintenir le statu quo de l'Europe par une attitude pacifique, niais énergique, en instituant, contre toute oppression maritime, la garantie permanente résultée de la Marine occidentale, indiquée à la fin de mon discours préliminaire, d'après un concours pleinement volontaire de tous les Etats de l'Occident, organisant la police des mers sur toute la planète humaine.

Quand ce désastreux incident sera terminé, son ensemble pourra longtemps fournir une mesure frappante

do l'étendue des malheurs matériels qui résultent de l'anarchie spirituelle ; car l'origine d'un tel épisode et surtout la dégénération offensive de l'expédition défensive ne proviennent, d'aucun côté, d'un véritable enthousiasme guerrier, incompatible avec l'état présent des grandes populations, même orientales. Si la déviation russe fut d'abord due à des impulsions purement accessoires, qu'un digne tzar pouvait aisément surmonter, il est encore plus clair que l'aberration occidentale ne résulte d'aucune tendance vraiment belliqueuse, soit chez les peuples, soit parmi leurs chefs. Tout le trouble provient de l'absence de principes, qui laisse l'opinion du public et du gouvernement à la merci des sophismes plausibles que comporte, quoique déchu, le système non remplacé des anciennes habitudes, quand une occasion opportune vient seconder des brouillons ordinairement impuissants. Dans ce déplorable conflit, tout l'Occident se trouve bouleversé par un très petit nombre de gazetiers anglais, auxquels il faudrait exclusivement laisser le soin de prendre Sébastopol. Votre public les suit sans passion, faute d'aucune conviction contraire à leur vaine dislocation de l'agrégation russe, et votre gouvernement n'ose résister à cette opinion prétendue, tandis que le nôtre se trouve entraîné par le besoin de ne pas se séparer de l'Angleterre, quoique cette guerre ne soit aucunement populaire en France, et puisse même y susciter bientôt de dangereuses répugnances, que préviendra, j'espère, l'heureuse issue des négociations actuelles. Nulle autre situation mentale et morale n'avait pu, jusqu'ici, procurer autant d'efficacité matérielle à l'influence perturbatrice de quelques déclamateurs, dépourvus eux-mêmes de toute vraie conviction et de tout sérieux entraînement.

Je dois approuver vos deux. observations connexes sur l'administration intérieure de l'Angleterre. Mais il faut compléter la première en y voyant la conséquence natu-

relie du régime parlementaire, qui, dans le seul pays propre à son plein développement, a dû partout conduire au système de défiance et d'irresponsabilité, qui place toute action sous un comité. Quoique l'ensemble du passé français nous ait radicalement préservés d'une telle tendance, elle aurait peut-être prévalu en France, du moins officiellement, pendant quelques années, si la crise dictatoriale de 1851 n'avait heureusement prévenu le désordre systématique auquel nos docteurs révolutionnaires aspiraient pour 1852, et par lequel ils avaient déjà bouleversé l'Ecole polytechnique, dont la décomposition n'est toutefois nullement regrettable.

Quant à votre seconde observation, l'absence de véritables hommes d'Etat est seulement plus complète en Angleterre, où le protestantisme et le nationalisme ont davantage rétréci les vues et les sentiments. Mais la même lacune se trouve plus ou moins commune à tout l'Occident, comme l'anarchie mentale et morale, partout favorable aux médiocrités et contraire aux supériorités quelconques.

Dans le mémorable vote que vous m'annoncez, je vois un indice de la prochaine irruption de vos prolétaires, dont les contacts français, désormais secondés officiellement, faciliteront l'essor politique. Mais je regrette que ces dispositions restent purement négatives en se bornant à critiquer l'insuffisance des entrepreneurs, sans marquer la tendance des travailleurs à prendre exceptionnellement les rênes de la transition finale, au nom d'une doctrine capable de garantir l'ordre autant que le progrès. Néanmoins, si l'aristocratie britannique reste finalement indigne de l'espoir que je persiste à concevoir sur sa transformation, l'état-major inaperçu qui se forme spontanément parmi vos ouvriers, d'après la mémorable préface de Miss Martineau, pourra, je présume, faire à temps surgir un Cromwell décisif, sous l'impulsion, latente ou patente, de

la religion positive, de manière à préserver votre régénération des orages propres à l'initiative française.

Je puis indiquer la nature et la destination de cet opuscule en appréciant l'histoire générale du mot Conservateur, qu'il incorpore à la politique la plus avancée.

Propre au parli provisoire qui doit prévaloir jusqu'à ce que la transition finale soit pleinement installée, ce nom a suivi, pendant le demi-siècle de sa destinée politique, une marche naturellement conforme au développement de la situation correspondante.

L'irrévocable avènement de la paix occidentale termina la longue rétrogradation qui dut succéder à l'issue anarchique de l'explosion française.

Il fit partout sentir, et surtout chez le peuple central, le hesoin d'une conciliation fondamentale entre l'ordre et le progrès.

Ainsi surgit le titre de Conservateur, où l'on doit voir un programme permanent, dont la réalisation exigeait l'entière élaboration de la doctrine destinée à terminer la révolution occidentale.

Il fut spontanément introduit par le parti rétrograde, irrévocablement réduit à l'état d'opposant d'après l'énergique sagesse de la dictature française, dans une transformation décisive, instituée le 5 septembre 1816 et complétée le 5 février 1817. ,

Alors ce parti manifesta son aptitude à se modifier en acceptant les deux conditions connexes que lui preserjvail la situation correspondante.

En effet, il s'efforça de ressaisir le gouvernement

d'après un noble emploi du journalisme et du régime parlementaire.

Le titre de Conservateur surgit pour designer la revue hebdomadaire, où, sous l'éminente direction de Bonald et Chateaubriand, avec l'éloquente assistance de La Mennais. les dignes rétrogrades exposèrent, pendant cinq ans, leurs vues politiques.

Cette qualification représente la supériorité, mentale et morale, de ce parti sur ses adversaires, quand on la compare aux noms insignifiants qu'adoptaient ceux-ci, suivant l'usage britannique, faute d'un caractère organique.

Dans la mémorable origine d'une expression bientôt destinée à prévaloir provisoirement, il faut surtout apprécier son aptitude à caractériser Fassistance que l'ensemble des tendances rétrogrades peut offrir à la politique de transition.

Ceux dont les pères avaient fourni les principaux auxiliaires de l'ébranlement propre au xvuie siècle ne pouvaient invoquer la rétrogradation que comme préservatif contre l'anarchie, tant qu'une doctrine vraiment organique n'aurait pas concilié Tordre et le progrès.

Une semblable disposition prévalait dans la noble dynastie à laquelle ils étaient liés, et surtout chez le meilleur des cinq dictateurs qui jusqu'ici succédèrent à Danton.

En prenant les rênes, il sut dignement rappeler la série d'antécédents progressistes qui caractérisa les rois français.

Tandis que la royauté déchue avait surtout invoqué L'imposant monarque qui commença la rétrogradation, le sage dictateur institua, dès son début, une filiation directe envers le plus populaire de ses ancêtres.

On peut ainsi reconnaître que le titre de Conservateur n'eut, à son origine, d'autre destination que de marquer l'aptitude des tendances rétrogrades à conserver jusqu'à ce qu'on put construire, suivant la mission alors attribuée unanimement au xixe siècle.

Au lieu d'être atterrée par le triomphe politique qu'obtinrent les chefs de ce parti d'après cinq ans de dignes luttes, cette disposition se trouva confirmée dans l'irrévocable transformation qu'ils éprouvèrent bientôt.

Sentant l'incompatibilité du principe rétrograde avec la situation républicaine que leur avènement les forçait d'apprécier, ils surent en réduire l'usage, malgré des réclamations continues, à comprimer les tendances insurrectionnelles, tandis qu'ils secondaient l'essor des conceptions organiques.

D'après leurs dissidences croissantes avec leur ancien camp, le titre de Conservateur fut bientôt dégagé de son origine et servit à désigner le parti, de plus en plus distinct, qui s'efforçait de concilier l'ordre et le progrès.

Voilà comment prévalut, pendant sept ans (de 1821 à 1828), le plus honnête, le plus noble et le plus libéral de tous les régimes sous lesquels j'ai vécu jusqu'ici.

Par sa nature, il faisait directement surgir la question la plus fondamentale avec la liberté qu'exigeait l'élaboration.

En effet, il poussait à la réorganisation spirituelle pour surmonter la réaction théologique, et disposait à la prépondérance de la continuité sur la solidarité.

C'étaient alors les révolutionnaires qui s'opposaient à la reconstruction du pouvoir théorique, comme l'indique le contraste décisif que j'ai dû noter au début de l'Appendice général de ma Politique positive.

.Mais, même dans ce camp, l'impossibilité de dévelop-

per les dispositions factieuses entraînait tous les esprits vers les graves méditations.

Les sollicitudes populaires, ainsi détournées de l'agitation politique, se trouvèrent spontanément concentrées sur les questions directement relatives à l'avenir social.

Dès le début de cette dictature, elle avait indirectement secondé l'élaboration organique en supprimant les chaires officielles, où trois célèbres lettrés viciaient l'enthousiasme théorique de la jeunesse française.

Tous les efforts synthétiques eurent bientôt obtenu l'attention des gouvernés et le respect des gouvernants. dans une situation éminemment propre à faire partout sentir l'épuisement du théologisme et l'urgence d'une nouvelle systématisation.

Ainsi furent paisiblement accomplies mes méditations les plus fondamentales, caractérisées par les opuscules reproduits à la fin de mon principal ouvrage.

Dès ce début, ma mis-ion trouva des sympathies décisives chez les meilleurs esprits, sans excepter ceux qui, plus tard, secondèrent le concert spontané des lettrés occidentaux contre la philosophie et la religion positives.

Outre l'attention générale du public théorique, je fus spécialement encouragé, dans tous les partis, par les praticiens les plus purs et les plus éminenls.

La préface générale de ma Politique positive indique L'auguste approbation que mon opuscule fondamental reçut, à sa naissance, du grand citoyen qui constituait alors la meilleure représentation de la dictature républicaine.

Je dois ici compléter ce souvenir en signalant le noble accueil que ce travail obtint, en même temps, du plus distingué «les hommes d'Etat dont le xiv siècle puisse jusqu'à présent s'honorer en Occident.

Malgré ses préoccupations pratiques, le digne président de la dictature légitimiste pressentit la portée politique de la synthèse, qui, subordonnant la science sociale à l'ensemble des précédentes, devait irrésistiblement discipliner l'esprit théorique, principale source des perturbations modernes.

11 doit m'être ici permis de témoigner ma tardive reconnaissance au seul homme d'Etat qui, dans ce siècle, ait su noblement renoncer à l'ascendant politique ; quand nous l'avons récemment perdu, son nom n'était, depuis longtemps, conservé que chez les âmes aptes à représenter la postérité.

Nul ne blâmera, j'espère, l'hommage que l'indépendance propre au vrai philosophe devait actuellement m'inspirer envers le régime qui seconda l'élaboration et l'avènement de mes conceptions les plus décisives.

Ma gratitude est d'autant plus libre que, quoique la légitimité m'ait toujours paru fournir le meilleur mode pour instituer la transition organique, je la regarde, depuis longtemps, comme ayant irrévocablement perdu. chez le peuple central, toute éventualité politique.

Elle n'y pourrait passagèrement revivre, que si l'anarchie parlementaire s'y rétablissait momentanément, de manière à pousser tous les amis de l'ordre vers le régime le moins conforme aux inclinations françaises.

Or, la situation dictatoriale a déjà duré suffisamment pour éviter, dans un cas quelconque, la seule aboi-rat ion qui put faire désormais recourir au moyen de salut le plus extrême.

Quoi qu'il en soit, les indications précédentes font assez sentir que, même alors, le positivisme continuerait à développer la régénération occidentale, en utilisant les propriétés du régime qui protégea le premier essor de la synthèse universelle.

Malgré son apparence rétrograde, la dictature légitimiste n'aurait pas succombé si l'élaboration de la doctrine régénératrice avait pu s'achever avant que les sollicitudes relatives au progrès eussent assez ranimé les impulsions révolutionnaires.

La détermination générale de l'avenir humain, d'après l'explication positive de l'ensemble du passé, devait calmer les principales inquiétudes en fournissant, aux gouvernants comme aux gouvernés, une base fixe d'espérances et même de conduite.

Car, si cette conception avait été suffisamment précise, elle aurait bientôt indiqué la nature et la marche de la transition finale, de manière à prévenir ou réparer les déviations vraiment graves.

Dès son début, la nouvelle synthèse s'efforça de détourner les gouvernés de l'agitation politique et de rectifier l'altitude rétrograde des gouvernants, en représentant ces deux dispositions comme également contraires à la destination du xix'' siècle.

Ses efforts auraient pu suffire, en un temps où l'intervention populaire était peu développée, si la construction de la philosophie de l'histoire avait été complète quand la dictature légitimiste tenta d'abolir le régime parlementaire.

Alors la situation occidentale, évitant beaucoup de désastres, eût atteint, vingt ans plus tôt, le mode propre à l'installation décisive de la transition organique, que la légitimité régénérée pouvait mieux instituer qu'aucun autre pouvoir, en faisant directement ressortir la réorganisation spirituelle.

.1 ai toujours regretté qu'une telle marche fût incompatible avec la fatalité, qui ne permettait point au positivisme un développement assez rapide pour dissiper à temps l'égarement des gouvernés et l'aveuglement des sou\ ernants.

La déviation anarchique de l'explosion française, et la longue rétrogradation qui la suivit, avaient été dues à l'absence d'une doctrine régénératrice, d'après l'inégalité de vitesse entre les deux mouvements simultanés de décomposition et de recomposition propres à la révolution occidentale.

Il est vrai que la paix et la liberté firent bientôt surgir les germes décisifs du positivisme, dont le préambule scientifique était assez accompli.

Mais son développement intellectuel et social exigeait trop de temps pour permettre de préserver la dictature légitimiste en la régénérant.

Elle succomba quand les diverses factions liguées contre elle eurent assez exploité les inquiétudes suscitées par son attitude rétrograde.

Faute d'une doctrine capable de déterminer l'avenir et de régler le présent, les âmes populaires, alarmées sur le progrès, accueillirent les rêveurs et les jongleurs, qui leur promettaient des réformes à la fois immédiates et radicales.

Voilà comment surgit, en France, une phase honteuse et funeste, caractérisée par le développement connexe du journalisme et du régime parlementaire.

La dictature dégénérée n'abdiqua la suprématie spirituelle qu'en s'efforçant de prévaloir d'après des influences purement matérielles, sans comprendre qu'une telle conduite devait développer la plus vicieuse des dispositions révolutionnaires, en soulevant le nombre contre la richesse.

Plus incapable que le régime légitimiste de concilier l'ordre et le progrès, la domination bourgeoise fut bientôt poussée à faire directement ressortir le besoin de cette conciliation.

Une dénomination éphémère suscita la réhabilitation

du titre de Conservateur par ceux-là même qui le reprochaient jadis à leurs adversaires comme un symbole de rétrogradation.

Telle fut la seconde phase de la qualification qui, d'abord émanée du milieu rétrograde, convint dès lors à des chefs issus du camp révolutionnaire ; de manière à faire mieux ressortir son aptitude finale à désigner le parti propre à surmonter les deux autres.

Depuis que les tendances subversives étaient ranimées, la dictature française ne pouvait se régénérer que quand la secousse républicaine aurait assez développé le régime parlementaire et le journalisme pour faire prévaloir les besoins d'ordre sur les instincts de progrès.

Ainsi commença la phase finale du titre de Conservateur, qui, désormais adopté par des républicains dégagés de l'attitude révolutionnaire, peut partout indiquer la disposition à conserver en améliorant.

Mais ce programme resterait illusoire sans une doctrine capable de protéger le fond en changeant la forme, au lieu de compromettre l'un pour garder l'autre.

Cette synthèse avait pleinement surgi, quand une intervention décisive, non moins opportune qu'énergique, fit irrévocablement prévaloir la situation dictatoriale sur le régime parlementaire.

Pendant les quatre années écoulées depuis cette transformation, le positivisme a définitivement construit la religion de l'Humanité, seule capable de consacrer et de régler l'ordre et le progrès, simultanément compromis par le théologisme épuisé.

Les positivistes, ainsi purifiés de leur origine révolutionnaire, peuvent se combiner avec les conservateurs. assez dégagés de leur avènement rétrograde pour instituer la politique destinée à terminer la grande crise.

214 AUGUSTE COMTE CONSERVATEUB

Tel est le but de cet opuscule, qui représente la transition finale comme devant caractériser la troisième génération du siècle exceptionnel, dont les deux premières furent, l'une d'abord révolutionnaire, puis rétrograde, l'autre à la fois rétrograde et révolutionnaire.

Les deux conditions, religieuse et politique, de cette inauguration, se trouvent séparément remplies; il ne reste qu'à les combiner, d'après une suffisante harmonie entre la synthèse universelle et la volonté prépondérante.

Vu l'aptitude du positivisme à diriger la réorganisation intellectuelle et morale, la dictature régénérée saura bientôt abandonner les prétentions à la suprématie spirituelle, qui firent seules avorter l'effort des légitimistes contre le régime parlementaire et le journalisme.

En se combinant avec les conservateurs, les positivistes achèveront de rectifier les habitudes qu'ils tiennent d'une origine vicieuse, quoique nécessaire, désormais devenue contraire à leur vraie destination.

D'un autre coté, l'alliance des positivistes affranchira les conservateurs de leurs inclinations primitives et compensera l'insuffisance d'une qualification destinée à disparaître quand la reconstruction aura surmonté la démolition et la rétrogradation.

Il ne faut point s'étonner, ni surtout s'inquiéter, de la lenteur qu'offre encore l'essor d'une telle garantie, qui, d'abord spontanée, ne pouvait devenir systématique avant l'entière terminaison de ma construction religieuse.

L'aptitude du positivisme à dominer l'avenir, même prochain, lui suscite', dans le présent, de puissantes entraves.

Car, depuis sa naissance, il lutte directement contre l'anarchie mentale et morale, sur laquelle, au contraire, s'appuyaient les aberrations éphémères dont le facile succès fit la honte du xix siècle.

A la vérité, le positivisme appelle ouvertement ses dignes adeptes, théoriques ou pratiques, à la domination, spirituelle ou temporelle, qu'exige le développement de la régénération humaine.

Mais leur ascendant nécessaire ne peut reposer que sur une vraie supériorité de cœur, d'esprit et de caractère, supposant une préparation difficile, et prescrivant une conduite, personnelle, domestique et civique, toujours conforme au type normal qu'ils proclament. Un tel empire ne peut inspirer beaucoup d'attrait à ceux qui le posséderont, tandis qu'il doit profondément choquer les hommes destinés à le subir. Quoique la réorganisation intellectuelle et morale soit généralement désirée, son essor décisif soulève d'activés antipathies parmi ceux qui se sentiraient ainsi forcés de régler leur conduite et d'abaisser leurs prétentions.

Telle est la principale source des entraves secrètes qu'éprouve, surtout en Angleterre, le développement complet du positivisme, chez la plupart des esprits qui d'abord accueillirent dignement sa base philosophique.

Si, renonçant à la mission que mes opuscules fondamentaux avaient caractérisée, j'eusse dirigé mes travaux vers une destination purement intellectuelle, ces premières sympathies auraient bientôt acquis une grande extension, aussi favorable à ma sécurité qu'à ma célébrité.

Car, sans imposer aux libres penseurs une reconstruction difficile et gênante, je leur aurais ainsi permis de prolonger le xvm" siècle au milieu du xix", en les dégageant du joug que la logique rétrograde faisait peser sur eux depuis que leur impuissance organique était constatée.

Mais je ne pouvais oublier que l'ensemble du passé, surtout français, m'assignait une mission sociale, à laquelle ma philosophie devait seulement fournir une base systématique.

Quand mon principal office, après avoir été suffisamment préparé, fut directement poursuivi, ces affinités se trouvèrent bientôt transformées en antipathies, chez ceux qui voudraient borner ma carrière à la phase que j'avais toujours représentée comme purement préliminaire.

Je dois pourtant reconnaître qu'une disposition analogue peut quelquefois indiquer seulement l'insuffisance d'évolution, surtout quand le milieu fait peu sentir l'urgence sociale.

Néanmoins, la plupart des prétendus positivistes qui se qualifient d'intellectuels n'aspirent qu'à perpétuer la situation révolutionnaire ; aussi s'abstiennent-ils de coopérer à mon subside, quoiqu'un tel devoir se trouve assez motivé par les services qu'ils me reconnaissent.

Quelle que soit l'influence de ces divers obstacles, la lenteur des progrès du positivisme résulte surtout de la fatalité qui le força de naître dans le milieu le moins favorable à son développement.

Dès mon début, je dus attaquer le principe révolutionnaire plus systématiquement que n'avait pu le faire aucun rétrograde. Néanmoins, je ne pouvais d'abord obtenir de succès que dans le camp correspondant, seul assez accessible aux innovations philosophiques et sociales.

Par l'aveugle inertie des conservateurs empiriques, la doctrine qui concilie radicalement l'ordre et le progrès se trouve encore repoussée du milieu le plus propre à l'appliquer.

Les conversions décisives que le positivisme a maintenant obtenues chez les meilleurs révolutionnaires concourent même à le rendre suspect dans l'autre camp, qui

jusqu'ici ne sait point y voir une irrécusable épreuve de l'aptitude organique de la nouvelle synthèse.

On reconnaît ainsi que, pour hâter l'essor delà doctrine régénératrice, il faut aujourd'hui la transplanter parmi les conservateurs, qui seuls présentent les dispositions et les habitudes qu'exige son installation.

Malgré leurs empiriques répugnances, ils no peuvent, faute de dogmes qui leur soient propres, s'empêcher d'ouvrir leurs rangs à tout digne défenseur des institutions fondamentales de la société, uon moins compromises par la rétrogradation que par l'anarchie.

C'est à ce titre que les vrais positivistes y transplanteront bientôt leur foi, seule capable «le procurer une consistance décisive à des résistances jusqu'ici restées radicalement insuffisantes.

Malgré leur origine révolutionnaire, tous ceux qui sont sincèrement convertis à la Religion de l'Humanité se trouvent aujourd'hui transformés en conservateurs systématiques, destinés à devenir les véritables chefs du parti de l'ordre, qu'ils vont dégager de ses inconséquences.

Seuls ils sont aussi purifiés des tendances anarchiques que des inclinaisons rétrogrades, puisqu'ils conçoivent la régénération humaine comme consistant surtout à régler les forces graduellement surgies pendant la préparation spontanée que dirigea l'ancienne foi.

Réalisant les vœux conciliables de tous les partis, et dissipant leurs prétentions incompatibles, le positivisme surmonte l'hypocrisie théologique, aussi dégradante quand on l'exerce qu'oppressive lorsqu'on la subit, sans susciter l'hypocrisie métaphysique, plus nuisible et moins excusable.

En appelant ses dignes adeptes à gouverner le monde, il proclame que leur avènement politique doit être

aujourd'hui précédé, pendant douze ans, d'une influence purement philosophique, qui disposera les chefs actuels à leur transmettre sagement le pouvoir.

Ainsi doit partout surgir une classe de véritables hommes d'Etat, qui manquent surtout au centre occidental, soit en vertu des difficultés propres à la mission française, soit d'après la marche de notre préparation.

Le cours des événements fait de plus en plus ressortir l'intime connexité de toutes les populations humaines, de manière à manifester le danger de l'irrationnelle politique qui considère chaque peuple isolément.

Or le positivisme peut seul compléter et consolider cette régénération des vues sociales, en étendant à l'ensemble des temps la liaison ainsi sentie entre les divers lieux.

Faute de pouvoir embrasser l'ordre collectif, la théologie et la métaphysique ne surent jamais inspirer une politique vraiment rationnelle, dont l'institution était nécessairement réservée à l'esprit positif, principalement caractérisée par la construction de la sociologie.

Etablissant l'unité spirituelle et dissipant toute aberration envers l'unité temporelle, la religion positive fera partout prévaloir l'ensemble des affaires humaines, sans altérer la spontanéité des impulsions spéciales.

Transformant Paris en patrie adoptive des âmes d'élite, la foi nouvelle fonde l'ascendant intellectuel et moral de la métropole universelle sur sa digne renonciation à la domination matérielle, même dans le milieu français.

Pour terminer la révolution occidentale, il faut irrévocablement constituer la division fondamentale des deux puissances, prématurément ébauchée au moyen âge d'après une doctrine insuffisante.

Le principe révolutionnaire consiste surtout dans l'ab-

sorption du pc .voir spirituel par les forces temporelles, qui ne reconnaissent d'autre autorité théorique que la raison individuelle, du moins envers les questions les plus importantes et les plus difficiles.

Tous les partis actuels méritent ainsi d'être également qualifiés d'anarchiques et de rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander aux lois les solutions réservées aux mœurs.

dette perturbation est devenue tellement universelle et profonde que les meilleurs amis de la liberté n'hésitent jamais à recourir aux moyens matériels pour faire prévaloir leurs opinions quelconques.

Voilà comment le pouvoir théorique se trouve forcé de surgir dans un milieu brutal, où la moindre dissidence l'expose toujours à subir un refus de subside, que l'ordre normal réserve aux chefs pratiques et borne aux contlits exceptionnels.

Le sacerdoce positif doit donc surmonter des difficultés devenues presque autant morales que mentales, puisque le trouble des pensées a gravement altéré les sentiments.

Sans doute la révolution moderne est principalement intellectuelle, tandis que celle qui s'accomplit au moyen âge fut essentiellement sociale.

.Mais, pendant les cinq siècles de l'anarchie occidentale, et surtout depuis l'explosion de la grande crise qui doit la terminer, le désordre de l'esprit a de plus en plus affecté le cœur.

C'est d'après celui-ci qu'il faut maintenant définir la maladie révolutionnaire, consistant dans une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité, par suite d'une tendance, éminemment contagieuse, vers l'infaillibilité personnelle.

Ainsi se trouve directement compromis le principal résultat de l'ensemble du régime théologique : le dévelop-

pement de la vénération, seule base de la vraie discipline, et garantie nécessaire des deux autres instincts sympathiques.

Il faut que le positivisme fonde ses meilleurs titres au gouvernement spirituel sur la reconstruction décisive de ce grand sentiment, plus essentiel et plus altéré qu'aucun autre.

Un tel succès n'appartient qu'à la religion universelle, puisque toutes les croyances arriérées ont réellement aggravé ce désordre, sans excepter le catholicisme, qui ne peut vénérer qu'un essor de dix siècles dans une seule moitié du monde romain.

Ainsi, la maladie occidentale exige un traitement plus affectif qu'intellectuel, depuis que l'esprit a rempli son principal office en construisant la philosophie positive d'après la fondation de la sociologie, appuyée sur l'ensemble des sciences préliminaires.

Quoique les positivistes aient dû d'abord monter de la foi vers l'amour, ils doivent désormais préférer la marche, plus rapide et plus efficace, qui descend de l'amour à la foi.

Le sentiment étant moins troublé que l'intelligence, c'est surtout de lui que dépendra le rétablissement de l'ordre occidental.

Seul capable de compléter et de consolider les convictions émanées de l'esprit, le cœur peut même en dispenser à beaucoup d'égards, du moins envers l'assistance générale qu'exige toute grande construction.

Je ne regarderai le subside positiviste comme ayant acquis assez de consistance que lorsqu'il reposera principalement sur des impulsions sympathiques, au lieu de dépendre d'adhésions intellectuelles, toujours flottantes au moindre choc.

Invoquant le cœur plutôt que l'esprit pour consolider et développer cette institution naissante, je dois en agrandir la base en y provoquant la participation de toutes les âmes, qui, quelle que soit leur foi, sentent dignement le besoin d'une réorganisation spirituelle.

Leur ralliement continu peut seul préserver les Occidentaux de la dégradation vers laquelle ils tendent de plus en plus en négligeant la culture morale pour développer le progrès matériel.

Mais ce concours sympathique ne saurait être présidé par aucune des croyances théologiques, puisque leur nature absolue les rend directement inconciliables.

Toutes peuvent, au contraire, se subordonner au positivisme, qui, toujours relatif, les consacre nécessairement, chacune dans son milieu, comme autant d'institutions provisoires que l'Humanité fit spontanément surgir afin de diriger son initiation.

Sous leur inanité théorique, elles conservent, à divers degrés, une efficacité morale que la religion positive honore et développe, en reconnaissant que les plus imparfaites sont aujourd'hui devenues, quand elles rallient, préférables au scepticisme dispersif.

Aucun fanatisme spécial ne disposant, de nos jours, à négliger le but pour les moyens, toutes les âmes vraiment religieuses peuvent se réunir contre les dangers universels de l'irréligion.

Eu respectant avec sagesse la réserve provisoire de leurs solutions respectives, le positivisme peut utiliser leurs dispositions organiques en les faisant dignement concourir à surmonter les tendances révolutionnaires.

Je suis ainsi conduit à terminer cette circulaire en osant directement placer le subside positiviste sous la sympathique assistance des théologistes sincères qui regardent

l'avènement d'un pouvoir spirituel comme le premier besoin de notre temps.

Après avoir assez rempli toutes les conditions intellectuelles qu'exige désormais une telle construction, j'en ai loyalement réalisé les conditions morales, tant privées que publiques.

Une carrière vouée, dès son début, à la réorganisation spirituelle fut, en temps opportun, complétée par l'intime régénération résultée de l'influence féminine, d'après un tvpe angélique, que la mort consolide et développe.

Mon indépendance théorique se trouve pleinement garantie en vertu d'une irrévocable renonciation à toute existence officielle, à toute pension, et même aux profits matériels de mes travaux quelconques.

L'aptitude décisive de ma doctrine à glorifier l'ensemble des temps et des lieux, déjà caractérisée d'après mon appréciation abstraite du passé, devient irrécusable depuis ma systématisation concrète de la commémoration occidentale.

Voilà comment je puis maintenant espérer que les âmes vraiment religieuses, disposées à la synthèse par la sympathie, sauront bientôt surmonter les discordances dogmatiques pour encourager le seul effort de notre siècle envers la religion universelle.

Dès mon début, le célèbre écrivain qui défendait alors le catholicisme témoigna dignement cette affinité, qui ne cessa que lorsqu'il devint un déplorable auxiliaire des doctrines anarchiques.

Le développement de ma carrière a fait spontanément surgir, au sein du protestantisme, d'équivalentes manifestations, dignement caractérisées par une noble coopération au subside positiviste.

En même temps j'ai directement constaté mon active sympathie envers les cultes utiles et sincères, d'après un

engagement solennel d'alimenter le budget catholique, quand il sera seulement fondé sur de libres souscriptions. Ainsi, de tous côtés, ont déjà surgi les germes essentiels de la grande alliance que les principaux besoins du xi\e siècle doivent bientôt développer entre les âmes religieuses contre les instincts irréligieux.

Une génération tout entière s'est maintenant écoulée depuis ma découverte fondamentale des lois sociologiques, en 1822, jusqu'à ma construction décisive de la religion positive, en 1X54.

Ce long enfantement a dû susciter, envers la synthèse universelle, des sympathies et des antipathies qui ne pouvaient être que provisoires.

Devenu maintenant appréciable, son ensemble va partout déterminer les dispositions définitives auxquelles je subordonnerai l'avènement du sacerdoce de l'Humanité.

Surmontant, par la vénération, toute divergence secondaire, les vrais positivistes, plaçant le cœur au-dessus de l'esprit, sauront activement développer les convergences fondamentales.

Partout devenus les directeurs systématiques de l'ordre et du progrès, ils laisseront les dissidents retomber, plus que le vulgaire, dans un cours stérile d'oscillations empiriques entre l'anarchie et la rétrogradation.

Destinée à terminer la révolution commencée, dans tout l'Occident, au xiv" siècle, la crise où la France se trouve plongée depuis 1789 n'a point encore acquis un caractère décisif. Elle continue d'osciller entre la rétrogradation et l'anarchie, en laissant toujours redouter des orages -ans solution. Le besoin de concilier radicalemenl

l'ordre et le progrès est pourtant senti de plus en plus depuis soixante ans. Il a fait graduellement surgir, sous le nom de conservateurs, un parti nombreux et puissant, qui s'efforce sincèrement d'écarter à la fois les révolutionnaires et les rétrogrades. C'est là que réside habituellement l'autorité politique, qui ne passe en d'autres mains qu'au moment des orages. Mais une telle prépondérance reste essentiellement neutralisée par l'absence d'une doctrine appropriée à cette destination. Un parti qui semble devoir irrévocablement éteindre l'état révolutionnaire ne tend jusqu'ici qu'à le faire indéfiniment durer, en consacrant à la fois la rétrogradation théologique et l'anarchie métaphysique, afin de pouvoir toujours opposer l'une à l'autre

La prolongation d'une crise qui s'aggrave de plus en plus ne résulte pas du défaut de volonté, ni même de puissance. Elle est surtout due, malgré l'altération croissante des sentiments, à l'interrègne intellectuel déterminé par l'entier épuisement du théologisme et l'impuissance organique de l'onlologisme. Dès son début, l'explosion française lit également ressortir la caducité d'une religion incapable de prévenir ou d'arrêter un tel ébranlement et le danger d'une philosophie qui ne peut rien construire. Sous cette double démonstration, les deux opinions, dont la lutte remplit les cinq siècles de la révolution occidentale, sont également discréditées chez tous les esprits actifs. Néanmoins, jusqu'à l'installation d'une doctrine vraiment adaptée à la situation, l'empirisme se trouve forcé de rattacher l'ordre au type rétrograde et le progrès aux inspirations anarchiques, sans aucune conviction réelle. Ceux qui croient conduire ne peuvent obtenir ou conserver l'autorité que d'après une hypocrisie dégradante, où les inférieurs imposent leur état aux supérieurs. Voilà comment, depuis que le besoin de construire est devenu prépondérant, le scepti-

cisme, qui ne convenait qu'au siècle de la démolition. constitue le principal obstacle à la véritable émancipation.

Non moins contraire à la sécurité qu'à la dignité, la situation contradictoire des hommes d'Etat les empêche autant de retenir que de pousser. En temps ordinaire, ils emploient les croyances rétrogrades et les dogmes anarchiques à se neutraliser mutuellement, sans pouvoir nulle part trouver des principes de prévision ni de conduite. Ils ne peuvent éviter les déviations qu'en demeurant pas-ifs. quoique la situation les force souvent «l'agir. Toujours incapable- de guider ou d'arrêter le public, ils se bornent à le seconder, soit quand les vices de la rétrogradation suscitent des secousses anarchiques. soil lorsque les désastres résultés de celles-ci disposent à rétrograder davantage. C'est ainsi que. faute de doctrine propre, les conservateurs actuels n'ont réellement concilié que les dangers du droit divin et ceux de la souveraineté populaire.

Ils ne peuvent changer cette attitude qu'en devenant sagement systématiques, d'après une théorie vraimenl capable d'éclairer la pratique, afin d'instituer la réorganisation spirituelle, qui seule terminera la révolution occidentale. Mais une telle solution devait exclusivement émaner des philosophes, sans que les hommes d'Etat, tous uniquement préoccupés de considérations matérielles, pussent aucunement la seconder. Elle exigeait que la raison moderne surmontât le plus universel et le plus profond des préjugés révolutionnaires, en osant concevoir, entre les deux puissances, une division fondamentale, destinée à combiner le programme du moyen âge avec celui de l'antiquité.

(Juelle que soit l'importance de la discipline spéculative que l'Humanité vient ainsi fonder au milieu d'une anarchie essentiellement intellectuelle, je dois ici faire davantage sentir l'efficacité sociale, d'abord morale, puis politique, de la foi régénératrice, dont un tel service peut mieux caractériser l'urgence.

Attaquant, à sa vraie source, la révolution moderne, elle institue, plus qu'au moyen âge. la culture du sentiment, graduellement effacée sous l'essor désordonné de l'intelligence et de l'activité. Celte reconstruction s'y trouve préservée de toute mysticité, parce qu'elle est toujours rapportée au développement direct de la discipline humaine. Le progrès iinal étant ainsi conçu comme devant surtout régler des forces déjà surgies, sa conciliation avec l'ordre normal ressort aussitôt d'un tel régime, qui dissipe autant la rétrogradation que l'anarchie, en satisfaisant mieux que chacune d'elles à la destination correspondante.

Politiquement envisagé, le principe de l'Humanité fournit à des pouvoirs empiriques, tant privés que publics, la consécration et le régulateur qui leur manquent. en systématisant la domination nécessaire que les morts exercent de plus en plus sur les vivants. Dissimulé sous l'interposition théologique, ce joug a toujours régi l'essor spontané de la sociabilité préliminaire, et maintenant il limite l'anarchie, malgré les dénégations sophistiques qu'elle lui suscite.

On ne peut assez apprécier un tel service qu'en se formant une juste idée de l'étendue et de la gravité des ravages développés par l'état révolutionnaire, même chez

les âmes qui s'en croient le mieux préservées. Jusqu'au moyen âge, la continuité générale n'avait jamais été radicalement méconnue, quoique le fétichisme eût seul institut'' provisoirement une religion vraiment universelle, en tant que commune à tous les peuples dans leur première enfance. En succédant au régime initial, la théocratie l'avait profondément consacré, d'après une véritable incorporation, fondée sur ses antécédents astrolatriques. Dans l'évolution propre à l'Occident, le mode social du théologisme progressif finit par se concilier essentiellement avec son mode intellectuel, qui pourtant avait dû le précéder.

Mais quand le mode affectif eut assez prévalu sur les deux autres, la continuité se trouva directement compromise, d'après l'attitude radicalement hostile du catholicisme envers tous les états précédents, sans excepter ceux d'où devait spécialement résulter sa propre élaboration. Sou> une telle déviation, que l'islamisme a vainement tenté de réparer, l'instinct pratique est devenu le seul organe d'une tradition qui ne peut jamais être entièrement suspendue. La raison théorique se trouva de plus en plus entrainée à briser le joug du passé, d'abord envers le moyen âge, quand le protestantisme eut surgi, puis relativement à l'ensemble des ancêtres, lorsque tous les Occidentaux du centre investis de l'initiative régénératrice, furent livrés au déisme.

D'après cette suite d'altérations, la transmission sociale a subi de telles atteintes, surtout chez le peuple chargé de la solution universelle, qu'aucun parti n'y saurait invoquer l'autorité de quelques siècles. Le plus souvent même, on n'y peut plus remonter au delà de l'explosion française, et la chaîne des temps s'y trouve autant rompue dans h; camp conservateur que parmi les révolutionnaires, les rétrogrades offrant seuls jme vaine apparence de continuité. Tandis que l'épuisement du principe divin, à mesure qu'il

laissa surgir et développer l'anarchie, est généralement senti, le principe humain ne peut fournir une suffisante protection que d'après la systématisation accomplie par le positivisme.

Cette garantie est déjà devenue aussi nécessaire à la propriété qu'à l'autorité, pareillement exposées à l'ensemble des tendances subversives , contre lesquelles l'Humanité doit seule réparer l'impuissance de Dieu. Destinée à régler les forces quelconques, la religion positive se trouve d'abord obligée de les consolider; mais elle ne les consacre qu'en les disciplinant, de manière à ne laisser aucun prétexte aux sophismes anarchiques. Son empire sur le présent ne peut résulter que d'une pleine justice envers l'ensemble du passé, qui ne comportait pas plus de gloritication que d'explication, jusqu'à ce que l'avenir en eût été déduit. Un tel privilège se trouve surtout caractérisé par l'aptitude nécessaire du principe positiviste à consacrer toutes les croyances antérieures, comme des institutions spontanées que l'instinct du Grand-Ètre fit successivement surgir pour guider son incomparable préparation. Quelque difiieile qu'on juge aujourd'hui d'accepter l'ensemble de la succession humaine, ce devoir constitue l'obligation universelle d'une religion qui, privée de révélation quelconque, ne peut dominer l'avenir qu'en absorbant tous les programmes du passé, de manière à les faire finalement converger.

Je n'ai plus besoin d'insister sur l'appréciation directe du principe universel, que tout le reste de cet opuscule devra naturellement développer d'après des applications décisives. Pour compléter l'explication abstraite de la doctrine propre aux vrais conservateurs, il faut maintenant signaler les trois institutions qui caractérisent l'ensemble du régime, intellectuel et social, systématisé par la religion de l'Humanité.

Toutes sont destinées à combiner les deux programmer

l'un romain, l'autre catholico-féodal, où se trouvent spontanément condensés ceux des autres âges préparatoires. En effet, le programme romain avait essentiellement absorbé celui de l'évolution grecque; le programme du moven âge tendait, spirituellement, vers celui de l'état théocratique , et, temporellement. vers celui de la révolution moderne. Or les deux programmes auxquels on peut ainsi réduire l'ensemble des aspirations humaines consistent surtout, l'un à faire prévaloir l'action sur la spéculation, pour compléter la subordination de la vie privée à la vie publique; l'autre à discipliner l'intelligence et l'activité d'après le sentiment. Dans leur essor successif. les deux conditions de la véritable unité devaient longtemps sembler radicalement inconciliables. Les trois institutions qui caractérisent le régime positif sont surtout destinées à régler leur combinaison nécessaire, suivant les lois propres aux aspects correspondants de notre nature, spéculative, active, affective, respectivement élaborés par les trois âges de la transition occidentale.

1° Prépondérance dp la morale. — Rien ne peut faire mieux apprécier la puissance organique de la nouvelle synthèse que son aptitude spontanée à placer la morale au sommet de la hiérarchie encyclopédique, comme résumé, théorique el pratique, de tout le savoir humain. Car le caractère anarchique de l'évolution moderne réside surtout dans l'intelligence, puisque l'activité, quoique trop disposée à négliger ou dédaigner la culture affective, n'est pas en révolte directe contre le sentiment. L'état révolutionnaire ne pouvait donc être irrévocablement terminé qu'en systématisant la soumission de l'esprit au cœur par la suprématie encyclopédique de la morale, suivant la loi de classement surgie de l'ensemble des études réelle-.

Au point de vue positif, tout le problème humain consiste à constituer l'unité, personnelle et sociale, par la subordination continue de l'ésTOïsmc à l'altruisme. C'est

ainsi que les individus, les familles et les peuples se trouvent entièrement voués au service de l'Humanité, comme l'exigent à la fois leur devoir et leur bonheur. Directement destinée à guider notre conduite, la morale ne peut être érigée en suprême étude sans que la subordination de la spéculation à l'action ne se trouve normalement établie. Poussée, par sa nature et sa destination, à s'occuper surtout des sentiments, comme moteurs nécessaires de toute l'existence, elle fait spontanément prévaloir le cœur sur l'esprit et le caractère. Le double programme du passé se trouve ainsi réalisé, sans susciter aucune tendance ascétique ou quiétiste, puisque la théorie n'est alors cultivée qu'en vue immédiate de la pratique. Quoique la connaissance de la nature humaine offre plus de réalité, d'importance et de difficulté qu'aucune autre, elle reste toujours rapportée à l'être éternel et composé dont l'individu doit objectivement devenir le digne serviteur afin d'y demeurer subjectivement incorporé. Son étudeconsacre et discipline toutes nos spéculations; l'ordre moral repose sur l'ordre social, qui dépend de l'ordre vital, comme celui-ci de l'ordre matériel, première base de la vraie synthèse, tant pratique que théorique, où tout progrès consiste à développer l'ordre.

Voilà comment la sociocratie systématise la discipline ébauchée par la théocratie envers la culture intellectuelle, afin que l'esprit ne puisse jamais éluder sa destination. Tout le contraste du régime final avec le mode provisoire peut donc se rattacher à cette maxime :

Entre l'Homme et le Monde, il faut l'Humanité.

Le premier hémistiche ayant consacré le dualisme de l'ancienne synthèse, le second institue la progression qui distingue la nouvelle, en intercalant le Grand-Etre, sans lequel le monde ne pourrait assez dominer l'homme, ni

lliomme assez modifier le monde, pour établir l'harmonie universelle.

2° Séparation des deux puissances. — Quoique la révolution moderne ait radicalement méconnu l'admirable effort du moyen âge envers la division normale des deux pouvoirs sociaux, la précocité de cette tentative ne pouvait éteindre la tendance la mieux appropriée au programme occidental. On ne peut régler l'ensemble des forces bu inaines qu'en érigeant, au-dessus des diverses autorités pratiques, une même influence théorique, destinée à subordonner les activités partielles à la providence générale, dont le vrai sacerdoce constitue l'interprète systématique. Cette hiérarchie, normalement conformeà la loi naturelle de tout classement, se trouve spécialement fondée, en politique, sur l'extension territoriale des pouvoirs correspondants. Après que les rois eurent annulé la papauté, leurs <lésa>treuses aspirations à l'universalité de la domination temporelle firent partout surgir des tendances irrésistibles vers la dislocation finale des grands Etats provisoirement résultés de la révolution occidentale. Malgré le protestantisme et le déisme, les mœurs modernes sont ainsi disposées à ratifier la solution décisive que le positivisme vient offrir envers la question, irrévocablement posée au moyen âge, pour une digne conciliation entre l'indépendance et le concours. D'une part, le monothéisme oriental, après d'incomparables succès, a du renoncer, autant que le polythéisme romain, à fonder l'association universelle sur la confusion îles deux pouvoirs humains. En même temps le monothéisme occidental n'a pu résoudre, par leur séparation, la question d'universalité, qu'il avait dignement posée, et qui n'a jamais cessé d'être de plus en plus poursuivie chez, toutes les populations avancées, d'où les antres peuples en attendent l'issue.

Puisque les deux formes propres au mode final du

théologisme progressif ont également échoué dans une entreprise qui persistera toujours jusqu'à ce qu'elle suit accomplie, la raison publique ne tardera point à reconnaître, tant en Orient qu'en Occident, que le positivisme peut seul y réussir. Il proclame, avec les Occidentaux, que l'association universelle doit exclusivement reposer sur une séparation réelle et durable entre l'autorité pralique et l'influence théorique. Mais il confirme le jugement des Orientaux envers l'inaptitude radicale du catholicisme à séparer le commandement et le conseil. Cette division était plus incompatible avec l'absolutisme du sacerdoce théologique qu'avec celui des gouvernements militaires. Elle ne peut s'établir que quand les croyances surnaturelles et l'activité guerrière se trouvent essentiellement éteintes. Alors elle doit spontanément surgir de l'universalité propre à la foi démontrable et de la liberté, qui distingue l'activité pacifique. Dans un tel milieu, la religion positive vient aisément systématiser une séparation normale entre deux puissances dont chacune se sent nécessairement incapable d'absorber l'autre, quels que puissent jamais être leurs conflits privés ou publics,

3° Dignité de la femme. — Il est facile de sentir combien le dernier caractère du régime positif se lie naturellement aux deux autres. Car on aurait vainement proclamé l'universelle prépondérance de la morale, si le sexe actif et spéculatif n'accordait point au sexe affectif un digne ascendant. De même, la séparation des deux puissances deviendrait illusoire dans la cité, si le comman lement n'était pas convenablement modifié par le conseil au sein des familles.

Mais le privilège du positivisme a peu besoin d'explication envers son caractère final, où l'impuissance de l'ancienne synthèse est facilement appréciable. Parmi tous les modes propres au régime provisoire, le fétichisme, seul incorporable au régime définitif, fut aussi le

seul qui pressentit la dignité féminine, d'après la suprématie spontanée qu'il accordait au cœur. Sous les autres phases, sans excepter l'état théocratique, l'évolution sociale du sexe affectif, qui fournit la meilleure mesure du progrès humain, ne se trouva réellement secondée que par l'ensemble des instincts pratiques. G'esl ainsi que. d'après la polygamie initiale, surgirent d'abord l'institution, puis le perfectionnement, de la monogamie. Le pas que firent, au moyen âge, les mœurs occidentales résulta des impulsions chevaleresques, le catholicisme ne l'avant préparé qu'en systématisant la pureté, sans pouvoir consacrer la tendresse, qui. repoussée par son dogme et même son régime, ne trouva d'accès que dans son

Culte.

Ces aspirations sont directement réalisées et développées dans la religion positive, où, l'existence du Grand- Être étant toujours fondée sur l'amour, le sexe aimant fournit sa meilleure personnification. La femme, qui présente^ tous égards, le vrai type de notre espèce, constitue un médiateur nécessaire entre l'homme et l'Humanité, comme le sacerdoce s'interpose entre les deux sexes. En vertu de sa prééminence affective, l'épouse accomplit, au nom du Grand-Être, l'intime perfectionnement de l'époux, et la mère préside à l'éducation des enfants quelconques, sauf le complément théorique qui doit toujours émaner dû clergé. Mais ce double office ne saurait être dignement exercé, si la situation sociale du sexe aimant ne se trouvait sans cesse en suffisante harmonie avec sa nature et sa destination. Pour y pourvoir, le positivisme, systématisant les tendances occidentales, supprime à la fois les dots et les successions féminines, en fondant l'économie domestique, et par suite civique, sur l'axiome : V homme doit nourrir la femme

Les conservateurs empiriques, en s'efforçant de surmonter à la fois les rétrogrades et les révolutionnaires, ont toujours montré plus d'estime et d'affinité pour ceux-là que pour ceux-ci. Celte préférence se trouve systématisée par le positivisme, qui la consolide et la développe en la liant à la politique destinée à fonder la transition finale des Occidentaux. Quelque vicieuses que soient les tendances rétrogrades, elles sont, à tous égards, moins contraires que les dispositions révolutionnaires à la grande construction qui doit caractériser le xixe siècle. En représentant un régime irrévocablement déchu, mais dont les services ont mérité l'éternelle reconnaissance de l'humanité, les unes rappellent nécessairement les conditions d'ordre communes à tous les Etats possibles. Au contraire, les autres, résultées dune décomposition croissante, n'indiquent vaguement les aspirations au progrès qu'en les liant à des doctrines purement subversives, qui font radicalement méconnaître la nature et le caractère de la régénération occidentale.

Cette comparaison se trouve actuellement représentée par la composition spontanée des partis correspondants. Dans la population investie de l'initiative régénératrice, les rétrogrades ont pour principal appui le sexe le mieux apte à caractériser l'état normal. Parmi les quatre nations placées autour du centre occidental, ils prévalent chez le couple méridional, qui, resté nominalement catholique, est réellement supérieur, sous les aspects les plus essentiels, aux deux peuples devenus officiellement protestants.

Afin de mieux apprécier l'ensemble des tendances rétrogrades, il faut reconnaître qu'aucun grand problème ne peut être vraiment posé que d'après une solution

quelconque. Cette nécessité, sensible envers les moindres domaines, doit surtout convenir au inonde moral et social, où les questions sont spontanément négligées tant qu'elles restent dépourvues de toute réponse. Outre le besoin pratique de s'appuyer sur la rétrogradation pour combatre l'anarchie, on voit ainsi surgir un motif théorique qui représente les dispositions à rétablir le régime déchu comme provisoirement nécessaires à l'élaboralion de la doctrine régénératrice.

D'après cette connexité, les conservateurs peuvent désormais inspirer d'activés sympathies aux rétrogrades, qu'ils n'ont jusqu'ici ralliés que passivement, pour éviter les révolutionnaires. Le positivisme doit bientôt toucher les partisans sincères du régime propre au moyen âge, en rendant une pleine justice à tous les services du catholicisme et de la féodalité. Rien ne peut mieux caractériser la synthèse relative que son aptitude spontanée à glorifier simultanément les divers régimes quelconques, sans aucune inconséquence, en les rapportant aux destinations correspondantes, qui durent toujours converger vers le règne de l'Humanité. Ce privilège est surtout applicable au moyen âge, où le programme général delà réorganisation occidentale dut provisoirement résulter d'une ébauche prématurée, mais décisive. Quoique les rétrogrades, entravés par une doctrine absolue, ne puissent rendre aux positivistes une justice équivalente à celle qu'ils en reçoivent, ils sentiront que l'ensemble du régime catholico -féodal, condensé dans la chevalerie, ne put être assez apprécié que d'après la synthèse universelle.

En développant une telle affinité, la religion de l'Humanité doit graduellement pénétrer chez ses meilleurs adversaires, au nom des sollicitudes qu'ils représentent, quand un fanatisme exceptionnel ne détourne pas vers les moyens l'attention d'abord fixée sur le but. Le problème de la réorganisation étant éminemment indivisible, ceux

qu'il préoccupe sont ainsi disposés à reconnaître que le positivisme en a seul embrassé l'ensemble. Instituant le progrès comme le développement de l'ordre, la nouvelle synthèse fait nécessairement sentir que la rétrogradation ne comporte jamais un caractère pleinement organique.

On peut conduire les rétrogrades à reconnaître que leur état est contradictoire, puisqu'ils aspirent à l'unité sans remplir ses principales conditions. Elle doit être autant mentale que sociale, pour terminer une révolution plus spirituelle que temporelle. Rien ne peut désormais dispenser la religion de reposer sur la philosophie, et celle-ci sur la science; comme, en sens inverse, notre siècle rejette la science incapable d'aboutir à la philosophie, et la philosophie qui ne peut se transformer en religion. La stagnation subversive, qu'on déplore envers les théories morales et politiques, s'étend déjà sur les domaines moins éminents, en proportion de leur propre complication. Bientôt elle atteindrait les doctrines les plus élémentaires, si la vraie discipline n'émanait à temps d'une systématisation qui, pour devenir efficace, devait tout embrasser, en subordonnant au sentiment l'intelligence et l'activité.

Tandis que les rétrogrades restreignent vicieusement la conception abstraite de l'ordre, ils sont plus impuissants envers son appréciation concrète. On ne saurait désormais méconnaître, entre toutes les populations humaines, une intime solidarité, que les événements journaliers font graduellement ressortir. L'universalité religieuse, déjà cherchée depuis vingt siècles, constitue maintenant une question urgente, que les rétrogrades ne peuvent pas plus résoudre qu'éluder.

Mais, pour être suffisamment apprécié, le problème de l'unité doit subir une dernière extension, naturellement propre à condenser les deux précédentes. 11 faut que la vraie synthèse puisse autant embrasser tous les temps que tous les lieux et tous les modes : la continuité propre-

ment dite est même supérieure à la simple solidarité. La véritable unité n'étant pas davantage immobile qu'absolue les phases quelconques de révolution humaine durent de plus en plus tendre vers une harmonie qui ne saurait jamais être pleinement réalisée.

Sous cet aspect, qui résume tous les autres, le positivisme peut faire mieux sentir aux rétrogrades combien ils méconnaissent les conditions fondamentales de l'ordre qu'ils recommandent. L'irrécusable obligation d'accepter l'ensemble de la succession humaine doit d'abord s'appliquer au siècle immédiatement précédent, qui nous a nécessairement transmis le résultat général des évolutions antérieures. Or, les rétrogrades conçoivent le xix siècle en l'isolant du xvui°, de manière à rompre la chaîne des temps dès son premier anneau. D'une autre part, ils apprécient le moyen âge en écartant sa filiation nécessaire envers l'antiquité. C'est ainsi que, méconnaissant l'indivisibilité de l'ordre humain, les rétrogrades veulent instituer une synthèse partielle, locale et temporaire, qui ne peut dominer l'avenir faute d'embrasser le passé.

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