‹ Auguste Comte méconnuChapitre 7 sur 23 · XLI1I · texte numérisé non relu

XLI1I

Outre les vices propres à chacune des deux tendances entre lesquelles Hotte la situation occidentale, elles offrent surtout un commun danger, qui consiste à s'alimenter mutuellement. L'explosion française avait manifesté l'impossibilité de maintenir le régime graduellement décomposé depuis la fin du moyen âge. Mais le triomphe politique de la révolution moderne dévoila son impuissance organique, dissimulée sous les luttes antérieures. Dès lors, l'imminence de l'anarchie ranima les dispositions rétrogrades, malgré l'extinction croissante de la foi qu'elles exigeaient. Quand la situation parut.avoir repris le caractère antérieur à la crise, les impulsions révolutionnaires se réveillèrent pour lutter contre la rétrogradation, quoique les illusions qu'elles avaient d'abord suscitées se trouvassent dissipées. Sans convictions d'aucune espèce, deux doctrines également épuisées furent plus destinées à se neutraliser mutuellement qu'à développer leurs offices respectifs, consistant à représenter, provisoirement, l'une les conditions d'ordre, l'autre le besoin du progrès. Cette orageuse stagnation persistera jusqu'à ce que les conservateurs, au lieu de perpétuer passivement un déplorable antagonisme, puissent activement surmonter la rétrogradation et l'anarchie, qui ne s'éteindront que simultanément.

Quoique les trois partis actuels concourent à prolonger une telle situation, elle doit être surtout reprochée aux révolutionnaires, naturellement investis de l'initiative régénératrice. Les influences rétrogrades, théoriques ou pratiques, habituellement développées par les conservateurs, se bornent réellement à résister sans diriger, vu leur incompatibilité sentie avec la destination de notre siècle. C'est aux tendances révolutionnaires qu'il appar-

tient de pousser, d'après la décomposition exceptionnelle que le mouvement moderne a graduellement introduite dans Faction politique, qui doit, normalement, être à la fois répressive et directrice. Depuis que l'expérience a constaté l'inanité sociale du négativisme, la théorie a doublement expliqué son avortement politique, d'après la démonstration ébauchée, au début du xixc siècle, dans l'école rétrograde, et complétée, en 1822, par le positivisme naissant. Une telle appréciation, où le progrès concourut avec l'ordre, rendit inexcusable l'usage ultérieur d'une métaphysique radicalement discréditée, qui. loin de pouvoir conduire la révolution moderne à son but nécessaire, ne tend qu'à perpétuer la crise occidentale.

L'empirique persistance des révolutionnaires mérite d'autant plus de blâme que la solution systématique dut surgir dans leur camp, et même y trouver son premier accueil, en un temps où les deux autres milieux repoussent sans examen toute nouvelle doctrine. Emané del'ensemble du passé, sous l'impulsion nécessaire qui résulta de l'ébranlement français, le positivisme institue la régénération vers laquelle tendit le double mouvement moderne. Cependant la seule doctrine qui rende impossible toute rétrogradation a bientôt trouvé ses principales entraves parmi les défenseurs du progrès, parce qu'elle éteint anssi la métaphysique subversive, dont ils restent préoccupés.

Une impartiale comparaison fait donc reconnaître que la représentation provisoire des instincts de perfectionnement est inférieure à celle des conditions de conservation. Aspirant à construire, quoique d'après un mode vicieux, les rétrogrades se montrent plus conformes au vrai caractère de notre temps que les révolutionnaires tendant à perpétuer le siècle de la démolition. Les uns ne repoussent que la régénération brusquement accomplie, tandis que les autres ne cherchent des réformes radicales qu'en les voulant immédiates.

Mais oq ne peut bien apprécier l'état arriéré des révolutionnaires actuels que d'après une constante distinction entre les deux éléments hétérogènes dont ce parti se trouve nécessairement composé. Guidés par les traditions du régime déchu, les rétrogrades n'ont point, à proprement parler, besoin d'une doctrine formulée, ni de chefs spirituels. Au contraire, les révolutionnaires ne peuvent tendre au progrès social sans une théorie propre à leur représenter l'avenir, et des docteurs aptes à la développer. Or, c'est surtout à ceux-ci qu'il faut maintenant attribuer tes vices qui paralysent le parti progressiste dans tout l'Occident, et spécialement chez le peuple central. La masse révolutionnaire n'a réellement d'autre tort essentiel que de conserver sa confiance à des chefs pernicieux.

Toutes les classes de la population occidentale, sans excepter les rétrogrades, adhèrent plus ou moins au principe fondamental de la doctrine révolutionnaire, la suprématie de la raison individuelle envers une question quelconque; ce qui ne permet réellement aucune réorganisation spirituelle. Cette élimination de l'ensemble des antécédents humains fut provisoirement nécessaire, pour que les philosophes pussent instituer une vraie rénovation. Mais, étendue à toutes les intelligences, quelle que soit leur préparation, elle est devenue profondément anarchique, môme quand le protestantisme l'a vainement limitée en conservant une révélation dépouillée de ses garanties naturelles. Or, quoique les rétrogrades n'aient point, dans la pratique, abdiqué l'infaillibilité personnelle, ils la rejettent en théorie, comme incompatible avec le catholicisme. Elle fournit, au contraire, le fondement essentiel de la doctrine révolutionnaire, autant

chez les prolétaires que parmi les lettrés. Les premiers n'y sont pas seulement attachés d'après leur confusion provisoire d'une égalité mensongère et dégradante avec la digne fraternité. Quoique leur bon sens suffise pour apprécier une telle aberration, les prolétaires Font surtout conservée d'après son aptitude à flatter l'orgueil et la vanité, qui partout constituent le principal siège de la maladie cérébrale graduellement résultée du mouvement occidental.

Le désordre des âmes populaires est pourtant susceptible d'une pleine rectification, pourvu qu'elles soient convenablement soustraites à l'ascendant des lettrés, seuls radicalement incurables. Cette scission doit habituellement devenir le principal objet de la conduite des conservateurs envers les révolutionnaires. Or, le positivisme est directement propre à déterminer une telle élimination, en offrant aux prolétaires les seuls dogmes et les seuls docteurs avec lesquels ils puissent profondément sympathiser, d'après la conformité des habitudes et le concours des destinations. Imbus de positivité par la nature de leurs offices spéciaux, les travailleurs n'accueillent une métaphysique hétérogène qu'en vertu de l'aptitude qu'ils lui supposent envers leurs fonctions générales. N'aspirant pas davantage au sacerdoce qu'au gouvernement, le prolétariat admettra la doctrine qui les sépare, aussitôt qu'il la jugera propre à consacrer ses réclamations sociales, de plus en plus compromises d'après l'ambition et l'incapacité des lettrés.

Je n'aurais point assez caractérisé la conduite des conservateurs envers les révolutionnaires, si son appréciation générale n'était pas suivie, comme pour les rétrogrades,

de l'indication des dispositions spéciales qui doivent compléter une telle politique. Les deux modes connexes de ce complément exigent d'abord une commune explication, quant à la modification nécessaire du vote universel qui constitue la consécration officielle de la maladie occidentale. Quoiqu'il importe de restreindre, autant que possible, un usage toujours subversif, il ne saurait entièrement cesser que quand la réorganisation spirituelle aura transformé l'état anormal dont il fournit le symptôme légal.

Néanmoins, sans attendre l'avènement direct de la sociocratie, nu peut maintenant faciliter la préparation qu'il exige en apportant au vote deux modifications générales, qui seront bientôt acceptées par tous les dignes démocrates. La première consiste dans l'entière publicité des suffrages, afin d'assurer une responsabilité que les âmes corrompues ou timides peuvent seules refuser. Secondement, il faut autoriser la libre délégation de chaque vote, pour que l'influence officielle se proportionne à l'ascendant réel.

La moralité des suffrages et leur concentration graduelle étant ainsi garanties, l'état démocratique se trouvera bientôt modifié de manière à permettre les deux développements connexes qui doivent caractériser la conduite des conservateurs envers les révolutionnaires.

1° Système d'épuration. — Dès son début, au xive siècle, la révolution occidentale fit spontanément surgir une distinction, de plus en plus marquée dans tout son cours, entre les deux écoles qui concoururent au mouvement moderne, l'une par la liberté, l'autre pour l'égalité. Leur incompatibilité se trouva dissimulée tant que le progès politique dut surtout consister à détruire un régime devenu rétrograde. Mais, quand il fallut construire,, la crise centrale fit bientôt sentir que le nivellement exige la compression permanente des supériorités quelconques,

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tandis que le libre essor développe l'inégalité. Néanmoins, l'hétérogénéité propre au parti révolutionnaire y permet encore la coexistence des deux écoles, dont l'opposition reste implicite, comme pendant les cinq siècles antérieurs, sous la prépondérance des conservateurs, équivalente à la résistance des rétrogrades. Or, la saine politique doit aujourd'hui manifester et développer cette distinction, en accueillant les vrais libéraux et repoussant les purs niveleurs ; car les premiers ne deviennent anarchiques que quand ils prennent le moyen pour le but, tandis que les seconds sont toujours indisciplinables. Telle est l'épuration systématique qui peut seule permettre au parti révolutionnaire de concourir, à sa manière, autant que le parti rétrograde, à l'installation de la transition organique, sous la commune présidence du parti conservateur.

Cette scission semble essentiellement équivalente à celle, ci-dessus motivée, entre les lettrés et les prolétaires, où résident maintenant les chefs et les membres de la démocratie occidentale. En effet, les premiers prêchent surtout l'égalité, tandis que les seconds préfèrent spontanément la liberté, suivant les tendances respectives vers la domination ou l'amélioration. Néanmoins, les lettrés aspirent à la liberté quand ils sont comprimés, et les prolétaires à l'égalité lorsqu'ils espèrent prévaloir. Quoique chacune des deux séparations doive être prise en considération habituelle, il faut toujours éviter de les confondre, et même il importe de subordonner l'une à l'autre. Les conservateurs doivent, par exception, autant accueillir les lettrés sincèrement libéraux que repousser les prolétaires vraiment niveleurs; parce que, contre leurs natures respectives, ceux-ci sont impropres à seconder une saine politique, tandis que ceux-là peuvent s'y rallier. Toutes les dignes aspirations à la liberté tendent à sortir de l'état purement révolutionnaire, en disposant à séparer les deux puissances, dont la confusion çaracté-

Irise l'anarchie moderne. Au contraire, depuis que l'égalité ne peut plus être confondue avec la fraternité, la persistance à niveler indique toujours une infériorité, de cœur et d'esprit, qui rend incapable de seconder la régénération occidentale.

Il faut aussi comparer la distinction qui doit prévaloir envers les révolutionnaires au contraste des deux modes opposés que comporte l'anarchie moderne. Quoique ce camp ait toujours été rallié par une doctrine, ses dogmes n'ont jamais cessé de flotter entre deux aberrations contraires, l'individualisme et le communisme. L'état normal de la société demande que le concours se concilie toujours avec l'indépendance. Mais, dans la progression occidentale, cette conciliation ne put être dignement ébauchée que sous la dernière phase du moyen âge, suivant le mode propre au monothéisme défensif. Pendant tout le cours de la révolution moderne, les deux conditions de l'ordre divergèrent de plus en plus, et les besoins du progrès firent prévaloir l'indépendance sur le concours, inversement au caractère politique de l'antiquité. Depuis que la destination organique de la crise finale est devenue assez appréciable, l'instinct révolutionnaire pousse davantage au communisme qu'à l'individualisme, quoique ces deux tendances puissent habituellement converger contre la domination des conservateurs. Elles ne cesseront de coexister ainsi que d'après l'ascendant nécessaire du positivisme, qui doit simultanément éteindre les deux aberrations, en conciliant radicalement l'indépendance et le concours.

Tant que cette conciliation, actuellement instituée, n'est pas accomplie, la saine politique peut obtenir plus d'assistance des communistes que des individualistes. Comparés chez les prolétaires, seuls révolutionnaires désormais importants, les premiers caractérisent l'anarchie propre aux villes, et les seconds celle (les campagnes.

Envers la plus orageuse des questions sociales, ceux-ci tendent vers la dispersion indéfinie des richesses, tandis que ceux-là poussent à leur concentration absolue.

Quoique le communisme doive aujourd'hui sembler plus anarchique que l'individualisme, parce qu'il est plus imminent, cette opportunité peut indiquer la transformation qu'il ébauche dans l'instinct révolutionnaire, qui s'efforce ainsi de quitter le caractère critique pour prendre l'attitude organique. L'un annonce le dérèglement de l'altruisme, tandis que l'autre consacre la prépondérance de l'égoïsme. Au nom du sentiment social, le positivisme fera bientôt comprendre aux meilleurs communistes que la solidarité reste insuffisante, et même contradictoire, quand elle n'est pas subordonnée à la continuité; mais les individualistes font autant prévaloir le présent sur l'avenir que sur le passé. Posant le problème social, quoique d'après une solution non moins étroite que subversive, les premiers deviennent accessibles aux démonstrations résultées de l'indivisibilité de l'existence humaine, où l'essor matériel ne saurait être réglé séparément de l'ordre spirituel. Mais les seconds, consacrant la routine révolutionnaire, se bornent à disputer la possession du pouvoir sans discipliner son exercice autrement que par des restrictions anarchiques.

On peut maintenant comparer ce contraste aux deux précédents, de manière à caractériser les ressemblances et les différences. Quoique les lettrés soient plus individualistes que communistes, l'instabilité qui leur est propre leur permet de se mettre au service de toutes les tendances susceptibles de satisfaire leur ambition. Réciproquement, sans perdre leur disposition naturelle au communisme, les prolétaires se trouvent poussés à l'individualisme quand l'activité rurale fait trop sentir le besoin et la possibilité du degré de possession personnelle qui doit devenir universel, Bien que les communistes semblent

disposés à renoncer à la liberté pour obtenir l'égalité, celte déviation cessera, chez la plupart d'entre eux, quand le positivisme leur fera reconnaître la nature, essentiellement morale, du problème dont ils proclament la solution politique. Au contraire, les passions et les préjugés propres aux individualistes les poussent surtout à niveler, quoiqu'ils poursuivent l'indépendance en vue de l'isolement.

Pour avoir assez indiqué l'épuration qu'exige le parti révolutionnaire, il faut encore comparer la division principale à celle qu'une mémorable transformation a définitivement opérée entre les parlementaires et les dictatoriaux. Les uns perpétuent la phase protestante de l'instinct progressiste, et les autres caractérisent son état catholique, seul immédiatement susceptible d'une régénération systématique. Quoique cette distinction diffère des précédentes, les individualistes et les lettrés préfèrent le régime parlementaire, qui favorise l'isolement et l'ambition ; tandis que les communistes et les prolétaires adoptent la dictature comme convenant mieux à la rénovation. Ce nouveau contraste ressemble davantage au principal parce que les purs niveleurs aspirent au règne des assemblées, tandis que les vrais libéraux tendent vers l'état dictatorial ; l'ensemble de la révolution occidentale confirme cette appréciation. Néanmoins, les deux distinctions ne sauraient coïncider; car la passion de l'égalité peut pousser à l'emploi de la dictature, et l'instinct de la liberté disposer au régime parlementaire, quoique ces inversions doivent être exceptionnelles et passagères. Mais ces divisions doivent être surtout rapprochées d'après leur similitude envers l'appréciation de la séparation fondamentali' des deux puissances; car la concentration dictatoriale manifeste l'incompétence théorique du pouvoir pratique, tandis que la dispersion parlementaire dissimule la confusion entre le conseil et le commandement.

En comparant les quatre modes propres à la décomposition du plus incohérent de tous les partis, on reconnaît la nécessité de faire toujours prévaloir, dans son épuration systématique, la division entre les libéraux et les niveleurs, sans jamais négliger les autres contrastes.

Ayant assez ébauché l'appréciation générale de la destination propre aux conservateurs, il faut d'abord indiquer les dispositions spéciales qu'exige la dictature correspondante, puis la marche occidentale de son installation. Mais, parmi ces trois parties de ma conclusion, la première n'est pas suffisamment signalée par l'ensemble des aperçus précédents. Je dois les compléter en expliquant davantage l'attitude et l'extension de la dictature qui peut seule installer le gouvernement préparatoire.

Elle indique déjà la séparation des deux puissances, principale base de l'état normal, d'après sa nature purement pratique, garantie par la pleine liberté d'exposition et la suppression de tout budget théorique. Mais elle offre un caractère exceptionnel, qui, quoique conciliable avec celui-là, tend à l'altérer, surtout en vertu des habitudes propres à la révolution moderne. 11 faut que la dictature reste monocratique jusqu'à ce que l'ascendant de la foi positive ait assez modifié les mœurs pour permettre l'avènement du triumvirat systématique, qui convient à la principale phase de la transition organique. Si le partage s'introduisait avant que les trois chefs puissent être asx-z ralliés par une doctrine complète, leurs discordances habituelles auraient bientôt compromis leur commune destination, à moins que l'un n'absorbât les autres. Le besoin initial de concentrer le gouvernement dans une

seule main doit faire mieux apprécier les conditions propres à garantir le caractère exclusivement temporel du dictateur.

Cette garantie ne suffirait pas pour rassurer contre la rétrogradation, si la dictature n'était pas, dès le début, autant républicaine que monocratique. Quoique les qualifications de républicains et de conservateurs ne soient point inconciliables, puisque d'heureux exemples les ont spontanément combinées, leur accord reste exceptionnel tant qu'il n'esl pas systématisé. Le positivisme doit d'abord indiquer son aptitude organique en disposant à confondre ces deux tendances, dont chacune demeure insuffisante et devient dangereuse sans l'autre, comme prolongeant l'opposition entre l'ordre - et le progrès. Aucune d'elles ne peut finalement persister, parce que chacune annonce des préoccupations trop exclusives et des aspirations trop vagues, qui ne se trouvent combinées et précisées que dans la nouvelle synthèse. Mais, pendant la première phase de la transition organique, leur concours permanent doit corriger les vices propres à leur usage spontané. Jusqu'à ce que le positivisme prévale, nul ne saurait être vraiment républicain sans devenir conservateur, ni rester véritablement conservateur sans devenir républicain. Le vague encore inhérent à ces dispositions n'a pas toujours empêché les républicains sincères de repousser l'attitude révolutionnaire comme incompatible avec leur but, ni les vrais conservateurs de sentir la tendance du royalisme à compromettre l'ordre par la rétrogradation.

Je dois vous féliciter d'avoir, à l'occasion d'un écart passager, dignement senti que notre propre perfectionnement moral constitue normalement la principale affaire de chacun de nous. Ceci convient surtout aux positivistes, qui, venant aujourd'hui régler la vie humaine, doivent d'abord régler la leur. Il est vrai que chacun saisit premièrement les règles envers les autres, ce qui lui constitue un point de vue plus général et moins troublé par les impulsions personnelles. Mais il faut toujours finir par appliquer à soi-même la conduite qu'on a reconnue convenable chez autrui. Là commencent l'application la plus décisive du plan d'amélioration, puisqu'on peut davantage se modifier, et la plus puissante influence pour convaincre les autres de la supériorité du régime qu'on veut faire partout prévaloir.

Cela me conduit à la principale question de votre lettre, où je vois à la fois combien vous êtes encore loin d'une vraie régénération et pourtant avec quelle sincérité vous y tendez. La triple sentence que vous citez de saint Augustin1 constitue, comme la plupart des maximes catholiques, un programme qu'on est souvent tenté de prendre

1 « In necessariis imitas ; in dubiis libertas ; in omnibus charitas. »

pour une solution. Il n'appartient qu'au positivisme de réaliser le vœu, vainement formé jusqu'ici, d'obtenir l'unité nécessaire, la liberté permise, et la charité continue, que ne pouvait comporter une synthèse absolue et fictive.

(Juant à votre demande directe sur la foi, vous n'êtes pas encore au point de vue convenable, puisque vous semble/ envisager comme une charge, qu'il faut restreindre autant que possible, ce qui réellement constitue un bien, qu'il importe de développer. En relisant mon chapitre sur la théorie positive de la religion, il vous montrera que la foi forme, entre l'amour et l'espérance, l'une des trois conditions essentielles du bonheur humain. Dans mon opuscule relatif au pouvoir spirituel, j'ai spécialement établi, depuis trente ans, que l'état normal de notre intelligence consiste à décider et non à discuter, ou, sous un autre aspect, à développer les conséquences au lieu d'examiner les principes. Malheureusement la foi perdue n'est pas facile à reconstruire ; sa dissolution chronique constitue la maladie occidentale, commencée par le protestantisme, développée par le déisme, et complétée par le scepticisme. Le mal est d'autant plus grave que. lorsqu'il a surgi, sa guérison ne devient possible qu'après qu'il a suivi tout son cours, en parcourant ces trois degrés successifs d'anarchie qui séparent l'harmonie provisoire du catholicisme de l'ordre final du positivisme.

Vous auriez une faus>e idée de l'état normal de l'humanité si vous pensiez que la foi doit, en devenant positive, se re-treindre, tandis que l'avenir la développera, comme l'amour et l'espérance, d'après une telle transformation. Tous les préceptes du catholicisme sur la soumission de la raison à la foi sont des programmes à réaliser, qui ne fuient finalement oppressifs qu'en se rapportant à des croyances chimériques. Le positivisme consacre et développe cette soumission, qu'il réduit à subordonner l'homme à l'Humanité, le présent au passé. Ce sera le principal résultat de

l'éducation encyclopédique, disposant à se servir des doctrines pour la conduite et l'appréciation au lieu de les contester. Il faut que la foi soit toujours démontrable, et c'est en cela que consiste la régénération mentale. Mais elle ne peut ni ne doit être constamment démontrée, puisque les conditions qu'exige la démonstration sont rarement remplies par chacun de ceux qui doivent appliquer les règles. Quant à comprendre, et même utiliser, ce qui ne nous est aucunement démontré, l'exemple de la doctrine du mouvement de la terre suffit, depuis deux siècles, pour vérifier que la soumission volontaire détermine des convictions plus complètes et plus actives que le raisonnement le mieux dirigé.

L'altération de la foi, d'où résulte la perturbation de l'amour et de l'espérance, constitue le mal moderne des Occidentaux, d'après la nature instable des croyances sur lesquelles ont d'abord reposé les opinions humaines. Chacun se trouveainsi dans un état voisin de la folie, par une surexcitation habituelle de l'orgueil et de la vanité ; toute secousse, physique ou morale, peut alors déterminer une véritable aliénation. Quoique presque tous les hommes aient surtout besoin d'être conduits, personne ne veut accepter cette condition, et chacun prétend conduire. Vu la décadence de l'ancienne synthèse et le besoin de la remplacer, chacun s'érige en rénovateur de l'entendement humain, à la manière de Bacon ou de Descartes. Il faut pourtant que tous ces régénérateurs donnent leur démission, puisque la reconstruction spirituelle est maintenant accomplie. En persistant à chercher la synthèse quand elle est trouvée, on se rend aussi malheureux que perturbateur, la soumission à la nouvelle foi pouvant seule préserver de l'ennui, du doute et de l'irrésolution, qui résultent aujourd'hui du défaut de guide spirituel. Néanmoins, la très majeure partie de nos Occidentaux est destinée à flotter jusqu'à la mort entre la rétrogradation et

l'anarchie, d'où pourront seules se dégager les âmes assez éminentes pour accepter dignement la foi positive et seconder activement son installation.

D'après sa réalité constante et son utilité caractéristique, la nouvelle synthèse doit naturellement inspirer une soumission plus complète et plus durable que l'ancienne. Celle-ci, par le vague de ses préceptes, l'incertitude de sc> motifs et l'inanité de ses tendances, devait être souvent repoussée comme inapplicable à la vie réelle, même chez les plus croyants. Mais des règles toujours jugeables et directement conformes à leur destination détermineront une pleine confiance parmi des âmes préoccupées d'agir au lieu de disserter. J'ai même indiqué, dans mon dernier opuscule, que la soumission, surtout intellectuelle, cons titue toujours un bien, dût-elle être forcée, comme envers [es fatalités extérieures, en comprimant la personnalité. Quand elle devient volontaire, elle fournit la principale source du perfectionnement, en développant l'altruisme.

Je dois beaucoup approuver vos rapports naissants avec les catholiques de New- York, et les efforts que vous faites pour les amener à la vraie foi. Mon récent Appel aux conservateurs, que vous avez déjà lu probablement, spécifie l'affinité spontanée entre le catholicisme et le positivisme, en caractérisant leur alliance religieuse pour réorganiser l'Occident. La continuité que nous systématisons aous oblige à mériter d'être librement reconnus, par qos prédécesseurs, comme les vrais héritiers des'. catholiques du moyen âge, dont nous venons réaliser le programme, en réglant, comme eux. la vie humaine d'après le sentiment, mais avec une meilleure doctrine et dans une si 'nation plus favorable. Si. même ici, malgré toutes les

altérations que leur suscite une vaine existence officielle, les catholiques me semblent mieux préparés au positivisme que tous les autres contemporains, je dois davantage espérer de ceux de votre cité, qui. placés au milieu d'une population hostile, ne peuvent aspirer à dominer et sont ainsi disposés à développer directement l'efficacité morale de leur religion. Quoique, par cela même, leur conversion ne puisse comporter l'importance qu'offrira celle des masses catholiques de l'Europe méridionale, elle offre plus de facilité et permet un début plus prompt de la sainte ligue qui doit rallier les catholiques aux positivistes contre les protestants.

Dans les instructions que vous désirez à cet égard, je vous recommande un contact spécial avec les jésuites, qui sont, à tous égards, les meilleurs organes et défenseurs du catholicisme. Ils doivent être, à New-York, spontanément purgés des vices que l'espoir de dominer leur inspire à Paris. Ce sont, parmi les catholiques, ceux qui peuvent le mieux apprécier l'aptitude du positivisme à la reconstruction du pouvoir spirituel, vainement tentée parles fondateurs du jésuitisme. En les qualifiant d'Ignaciens, je rappelle que notre calendrier a dignement glorifié leur chef, et je les délivre d'un nom aussi vicieux en lui-même que généralement discrédité.

Mon Appel aux conservateurs a spécialement institué l'attitude spéciale des positivistes actuels, uniquement voués à la réorganisation spirituelle, jusqu'à ce que les gouvernements, surtout en France, transmettent dignement le pouvoir à nos hommes d'Etat, seuls reconnus aptes à surmonter le communisme, quand il sera suffisamment développé. Jusque-là, nous devons non seule-

ment éviter l'agitation politique, mais en détourner tout le monde autant que possible, et toujours tendre à conso- Hder systématiquement l'autorité, dans quelques mains quille réside, parce que les vues d'avenir ne seront jamais goûtées de ceux qui n'ont pas de sécurité sur le présent. Entre les gouvernés et les gouvernants, notre attitude d'organes de l'avenir déduit du passé doit toujours correspondre au vers que j'ai récemment construit pour la caractériser :

Conciliant en l'ait, inflexible en principe.

Nous venons ouvertement régler la vie humaine, tant privée que publique, au nom de l'Humanité, d'après ces deux faits généraux, que la situation fait de plus en plus ressortir : d'une part, le besoin de la régler; d'une autre part, l'impuissance de toutes les doctrines actuellement usitées à cet égard. L'aptitude de la nôtre est pleinement démontrée en principe, pour quiconque veut et peut la juger en elle-même. C'est à nous qu'il appartient, par l'excellence de notre conduite, publique et privée, de la constater en fait auprès des spectateurs empiriques, mais impartiaux, de manière à lui procurer bientôt un irrésistible ascendant, dans un milieu que l'anarchie empêche de réagir contre des convictions profondes et complètes, sans que leurs organes soient encore nombreux, pourvu qu'ils deviennent assez dévoués. Il faut remplacer le fanatisme, relatif à des opinions indiscutables, et désormais éteint chez les métaphysiciens comme parmi les théolos. par l'enthousiasme qu'inspirent des principes démontrables. Tel est le symptôme habituel qui doit nous .'-Mirer, aux yeux de tous, la présidence de l'avenir. dans une situation où le positivisme peut seul inspirer un dévouement actif et continu.

C'est afin de donner une direction précise à notre inter-

2o8 AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

vention sociale que j'ai récemment invité vos deux confrères britanniques à prendre la digne initiative d'une libre et pacifique restitution de Gibraltar à l'Espagne, en faisant cesser une injurieuse anomalie, non moins vicieuse, depuis un siècle et demi, que l'usurpation de Calais pendant deux siècles, que personne n'oserait aujourd'hui justifier. Il faut introduire les grands principes par des applications fort simples, en morale comme en logique, et vous sentez la portée de celle-ci, malgré l'exiguïté du cas. Nous devons surtout devenir les directeurs de l'opinion occidentale, et la récente terminaison de l'épisode militaire résulté de l'incident russe doit spécialement disposer à resserrer les nœuds de l'occidentalité, dont il faut dignement préparée la reconstruction spirituelle, en comptant sur des sympathies que repousse l'examen des questions intérieures. Une telle initiative doit être britannique, afin de mieux manifester la nature pacifique d'une rectification pour laquelle mes disciples anglais doivent directement provoquer le sentiment et la raison de leurs concitoyens, surtout prolétaires, suivant le mode qu'ils jugeront le plus opportun. Si le positivisme obtenait cette première victoire pratique, il lui serait bientôt facile de l'étendre aux cas analogues, plus importants et plus difficiles, surtout en faisant spécialement appel au public germanique contre l'oppression autrichienne de l'Italie, d'où l'on peut aujourd'hui craindre de nouveaux orages occidentaux.

Votre penseur me parait un de ces vulgaires parti-an^ de l'individualisme protestant ou sceptique, qui, sans vouloir ni pouvoir remplir aucune des conditions de compétence, se réservent de choisir souverainement entre les ^vnthèses actuelles, ou plutôt de ne jamais choisir.

afin de perpétuer un interrègne favorable à leurs prétentions indisciplinables. Mais la situation occidentale s'aggrave tellement qu'elle forcera bientôt les éclectiques à se prononcer entre les deux seules doctrines qui présentent un caractère organique. Il serait fort heureux que tous les protestants qui ne peuvent aujourd'hui devenir positivistes retournassent au catholicisme. Mais, quoique cela ne soit pas possible, puisque leur inconséquence se lie à l'anarchie qu'il faut maintenant guérir, les deux partis extrêmes peuvent au moins s'entendre pour flétrir tous les personnages équivoques, quand ils persistent à vouloir conduire une situation qu'ils ne comprennent pas. Je m'occupe d'instituer un tel concert, et je vous entretiendrai des mesures que j'ai récemment indiquées, sous ce rapport, à la Société positiviste.

Je dois spécialement approuver, et même encourager, le projet de publication que vous me soumettez, et qui, s'il est bien exécuté, pourra beaucoup seconder notre propagande. Peut-être, au lieu du mot Anarchy, vaudraitil mieux, dans votre triple titre, mettre Protestantism, surtout en vue de votre milieu, mais sans altérer l'équivalence radicale des deux termes. Le moment, est venu de réaliser le vœu que je formais en 1841, dans une note de ma Philosophie positive (t. V, p. 327), de concentrer les discussions philosophiques et sociales entre I - catholiques et les positivistes, en écartant, d'un commun accord, tous les métaphysiciens ou négativistes

protestants, déistes, et sceptiques), comme radicalement incapables de coopérer à la construction qui doit distinguer

le \i\ siècle duxvin6. Il faut maintenant presser tous ceux qui croient en Dieu de revenir au catholicisme, au nom

de la raison et de la morale; tandis que, au même titre, tous ceux qui n'y croient pas doivent devenir positivistes. Pendant la génération qui doit terminer la révolution occidentale par la réorganisation spirituelle, le mode normal consistant à ce que la masse restât ou redevînt catholique, les âmes d'élite arrivant au positivisme conduiraient mieux le mouvement. Quoiqu'on ne puisse pas espérer que cette netteté de situation se réalise dans le milieu britannique ou germanique, nous devons pourtant faire toujours sentir combien le protestantisme, sous tous ses modes, est contraire au siècle de la construction. Si, comme je l'espère, la France se débarrasse du budget ecclésiastique, il sera bientôt facile de combiner les catholiques avec les positivistes contre les négativistes quelconques.

lu

Vous avez pleinement raison de regarder le positivisme comme tendant à relever la dignité de l'esprit pratique auquel il subordonnera l'esprit théorique dans l'ensemble de mon traité final. Déjà le récent volume doit profondément développer cette réaction chez tous ceux qui pourront le lire avec fruit, c'est-à-dire parmi les positivistes pourvus de connaissances mathématiques. La science la plus simple, la plus cultivée et la plus orgueilleuse s y trouve finalement appréciée à sa juste valeur, consistant surtout à former une suite de programmes à peine ébauchés et radicalement inaccessibles, de manière à laisser toujours insolubles la plupart des questions spéciales que l'antiquité s'était immédiatement posées. Rien n'est plus vrai que la maxime du grand Frédéric, spontanément sentie par tous les éminents praticiens, sur l'inap-

titude spontanée de l'esprit humain aux spéculations abstraites. Elles n'ont d'autre destination réelle que de procurer aux conceptions concrètes une généralité suffisante : au delà de ce but, elles deviennent autant inabordables qu'inutiles.

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