NATURE DU POSITIVISME
On ne peut formuler une juste appréciation des doctrines médicales d'A. Comte, qu'après s'être fait une idée exacte de ses doctrines philosophiques. Quand on lit ses ouvrages, à côté de théories très neuves sur les manifestations vitales en santé et en maladie, au milieu d'idées ingénieuses et profondes et d'opinions frappées au coin de la plus saine raison, on est étonné de rencontrer des conceptions plus qu'étranges, des divagations vraiment inacceptables pour un étudiant en médecine de 1889, fut-il le plus ardemment féru de Positivisme. Mais cet étonnement disparaît, dès qu'on a saisi la double évolution intellectuelle d'A. Comte. Il y a, en effet, un Positivisme philosophique et un Positivisme religieux, distinction fondamentale qui seule peut donner la clef de cette dualité de doctrines médicales.
§ 1. — Positivisme Philosophique.
C'est en 1826, à peine âgé de 28 ans, qu'A. Comte commença un Cours public de Philosophie positive, auquel assistèrent des auditeurs tels que Fourier (le géomètrej, de Humboldt, Broussais, de Blainville, Carnot. Ce Cours dont les vastes
proportions prouvaient l'universalité de ses connaissances, fut publié de 1830 à 1840, en six volumes.
« Le 1er vol. du Cours de Philosophie positive expose d'abord le plan et le but de l'ouvrage, puis la philosophie mathématique. Le 2' fournit la philosophie astronomique et physique; le 3", la philosophie chimique et biologique. Les autres volumes sont consacrés à la Physique sociale. Le i' expose la nécessité de rendre enfin positives les conceptions sociologiques; il donne une admirable appréciation de la Politique théologique et métaplvysique , puis
il pose les bases de la science sociale Le ôe et le 6' donnent l'explication scientifique de l'évolution humaine, philosophique, politique et sociale, une véritable Philosophie de l'Histoire > (1).
La publication de cette vaste synthèse fut précédée d'une annonce. A. Comte y résume d'une façon magistrale l'objet et la nature de la Philosophie positive. Il se déclare le successeur de Bacon et de Descartes ; pour lui, comme pour eux, l'observation des faits est la base solide de toute spéculation raisonnable ; découvrir les lois qui relient entre eux les phénomènes de la nature, c'est-à-dire leurs relations constantes de succession et de similitude, tel est l'unique objet de la Science.
C'est moins un système qu'il nous offre, qu'un résultat du développement de la civilisation, une des phases par où l'humanité passe nécessairement, ou plutôt celle où elle doit à jamais se fixer, et que les autres n'ont fait que préparer. Toute
l tŒvvre et Vie d'A. Comte, par le Dr Robinet, p. i!6et 178.
l'histoire aboutit au Positivisme qui est a la propriété générale du XIXe siècle », Selon lui, en effet, la connaissance humaine passe nécessairement par trois états : état théologique, état métaphysique, état positif.
Le plus éminent de ses disciples, Littré, a résumé nettement cette loi des trois âges:
« La philosophie théologique, dit-il, est l'œuvre de la raison concevant des volontés dans les choses; la philosophie métaphysique, l'œuvre de la raison mettant dans les choses les vues de l'esprit; la philosophie positive, l'œuvre de la raison puisant dans les choses ce qui doit être mis dans l'esprit. »
Cette théorie historique constitue une grande découverte que Stuart Mill appelle a l'épine dorsale de la philosophie ».
La philosophie positive ne s'attarde plus à la recherche des causes efficientes ou finales : un monde invisible qui serait la raison et la cause du monde visible ! pure rêverie de l'âge théologique ; un ensemble de suostances, d'entités imaginaires qui persisteraient sous l'écoulement et le passage des phénomènes sensibles! pure rêverie de l'âge métaphysique. Tout ce qui est au delà de nos sens, soit matériellement le fond de l'espace sans borne, soit intellectuellement l'enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l'esprit humain.
Tel est l'article fondamental de la nouvelle philosophie. Le Positiviste n'est ni matérialiste ni athée. Le Matérialisme est une théorie métaphysique : il imagine, à la place de l'esprit, unesubs-
tance permanente, invariable, qui reste la même sous la diversité des phénomènes, quelque chose d'absolu et d'invisible que nulle expérience n'a jamais atteint. L'athéisme est, à sa façon, une théorie théologique, puisqu'en niant Dieu il a quand même un système sur l'existence et l'origine des choses (atomes ou nature éternelle).
Le Positivisme est, au fond, la Philosophie de toutes les Sciences, comme le montre le Programme d'A. Comte. Il comprend, explique, coordonne et synthétise tout ce qu'on sait sur le monde, sur l'homme et sur les sociétés.
Or les faits et leurs relations, tel est le double objet de la Science. Les faits sont les phénomènes qu'on peut constater par l'expérience, et la seule expérience positive est celle des sens ; les relations entre les faits sont celles de succession ou de simultanéité dans l'espace et dans le temps.
Littré dit excellemment à ce sujet :
« La Philosophie positive est l'ensemble du savoir humain, disposé suivant un certain ordre qui permet d'en s;iisir les connexions et l'utilité et d'en tirer les directions générales pour chaque partie comme pour le tout. Quant au savoir humain, nous le définissons l'étude des forces qui appartiennent à la matière, et les conditions ou lois qui régissent ces forces. Nous ne connaissons cjue la matière et ses forces ou propriétés; nous ne connaissons ni matière sans propriétés ou forces, ni iorces ou propriétés sans matière. Quand nous avons découvert un fait général dans quelqu'une de ces forces ou propriétés, nous disons que nous sommes en possession d'une loi ; et cette loi devient aussitôt pour nous une puissance mentale, car elle se transforme dans l'esprit en instrument de logique; une
puissance matérielle, car elle se transforme dans nos mains en moyens de diriger les forces naturelles >> (1).
La méthode de la Philosophie positive est avant tout l'Induction, basée sur l'observation et l'expérimentation :
« Le véritable esprit philosophique, nous dit A. Comte, est beaucoup plus caractérisé par l'Induction que par la Déduction. Celle-ci, d'après son uniformité nécessaire, s'adapte indifféremment à tout régime intellectuel. Si la science où elle prévaut le plus, la Mathématique, constitue pourtant le vrai berceau de la Positivité, c'est uniquement parce que l'extrême simplicité des phénomènes mathématiques permet d'y établir sans effort des principes solides. Une induction facile et souvent inaperçue réduit alors presque tout le travail logique au seul enchaînement des conséquences. Quoique les autres sciences fassent nécessairement un grand usage de la Déduction, la complication graduelle des phénomènes y détermine une prépondérance croissante de l'Induction. Celle-ci manifeste mieux, le principal caractère de l'esprit positif, la subordination normale du raisonnement à l'observation ».(2).
Dans cette vaste synthèse du savoir humain, dont nous venons d'indiquer rapidement l'objet et la méthode, A. Comte a introduit une classification des sciences, aussi originale qu'instructive. Parmi les sciences qui toutes se dirigent vers l'état positif, il en est de plus ou moins réfractaires au mouvement, et le courant qui les entraîne ne les emporte pas avec une égale vitesse. Les unes arrivent, presque en naissant à la perfection positive; telles les Mathématiques, qui n'ont jamais
(1) A. Comte et la Philosophie positive, p. 42 et 44.
(2) Politique positive, T. I, p. 517.
été théologiques, et dans lesquelles on trouverait aujourd'hui difficilement quelque trace de métaphysique; on peut rêver une Divinité de la jeunesse ou de la beauté, ou quelque esprit attaché aux sphères sidérales pour les mouvoir, mais non pas un Dieu du nombre et du poids. Les autres Sciences se débarrassent avec peine des entraves de la religion, ou de la métaphysique. Cette différence dans leurs progrès s'explique par des différences de simplicité.
En effet, les sciences se divisent en deux grandes familles : sciences abstraites, sciences concrètes. Les premières ont pour objet les lois qui gouvernent les faits élémentaires de la nature, telles la Physique, la Chimie, la Biologie. Les secondes s'appliquent à l'étude des combinaisons particulières des phénomènes réels, telles la Minéralogie, la Botanique, la Zoologie. Les sciences concrètes, dont la complexité est extrême sont à la fois les premières à naître et les dernières à s'achever.
Les sciences abstraites sont au nombre de six I . qui forment une série dont chaque terme est lié au précédent par un lien de subordination. Si l'on considère l'ensemble de la nature on y aperçoit trois groupes visiblement distincts. Le premier est le groupe mathématico-physique, c'est-à-dire les propriétés ou forces physiques, avec leurs conditions numériques, géométriques et mécaniques .Mathématique, Astronomie, Physique); le se-
Philosophie positive. T. II, p
cond est le groupe chimique avec des actions qui s'exercent moléculairement (Chimie) ; le troisième est le groupe organique avec les propriétés vitales (Biologie, Sociologie). Or, ces trois groupes se communiquent et correspondent, s'enchaînent les uns aux autres dans une mutuelle dépendance et une étroite solidarité.
Le groupe vital suppose les deux premiers, le groupe chimique suppose le groupe physique, celui-ci seul ne suppose rien. De cette filiation des sciences il résulte que la Physique et l'Astronomie ne peuvent se passer de la Mathématique; la Chimie s'appuie sur la Physique, et la Biologie sur la Chimie. Enfin la Sociologie, c'est-à-dire l'histoire de l'évolution des sociétés, reposant essentiellement sur une théorie positive de la vie, se rattache elle aussi à la Biologie.
Cette hiérarchisation synthétique,des connaissances humaines est une des théories les plus originales d'A. Comte, et Littré a pu dire que, grâce à elle, le circuit du monde intellectuel est fait, comme le fut jadis celui du globe terrestre par Vasco de Gama et Magellan.
Pour compléter cette rapide esquisse du Positivisme philosophique, ajoutons que, le premier parmi les savants, A. Comte a envisagé l'histoire comme un fait naturel. 1,'histoire n'est pas seulement propre à vérifier les résultats de l'observation, elle contient dans ses annales les seuls faits à observer. Tous les phénomènes de la vie individuelle sont déterminés non seulement par les tendances de la nature humaine, mais par l'influence
accumulée des générations passées sur la génération actuelle. Les êtres humains sont faits par la société bien plus qu'elle n'est constituée par eux. L'histoire est donc la seule source où l'on doive puiser, en employant la seule méthode qui convienne à l'étude des faits : l'interrogation et l'interprétation de l'expérience.
Quant à la société, il constate qu'il y a en elle une évolution naturelle, et que cette évolution est un progrès. « Ce progrès social consiste dans l'accroissement de nos attributs humains comparativement à nos attributs animaux. » Il a pour marque le triomphe de l'homme sur la bète. C'est ce mouvement ascensionnel vers la perfection qu'on appelle civilisatiou, et l'obligation de le seconder est la grande règle morale. Les devoirs individuels dérivent ainsi des devoirs sociaux.
Mais l'homme a diverses facultés toutes éminentes, toutes supérieures à celles de la bête; il a des pouvoirs moraux, intellectuels, esthétiques. Auquel faut-il donner la prépondérance dans le développement de l'humanité? A l'intelligence, non parce qu'elle est la plus forte, mais parce qu'elle dirige les autres facultés. C'est elle qui fortifie les instincts, c'est elle qui réunit en un même courant les passions, divergentes quand elles sont aveugles. Le mot de Bacon est vrai : les idées dirigent le monde.
En résumé, quatre points essentiels paraissent, d'après Littré (1), constituer la partie acceptable
du Positivisme : 1° la hiérarchie des Sciences ; 2° la séparation de l'abstrait et du concret, d'où il résulte que les sciences concrètes dépendent des sciences abstraites; 3" le caractère relatif de toutes les notions des Sciences qui renoncent à rechercher l'essence des choses et de leurs propriétés, les causes premières et les causes finales, ce qu'on nomme, en métaphysique, l'absolu; 4° enfin la découverte des lois sociales que l'Ecole positive détermine, non d'après une conception à priori, comme les anciennes Ecoles, mais d'après l'expérience historique, et après avoir étudié les ordres inférieurs et plus généraux qui constituent le monde organique et le monde inorganique. Telle est l'immense révolution mentale qui est l'œuvre d'A„ Comte, et qui constitue le Positivisme philosophique.
§ II. — Positivisme Religieux.
Dans la deuxième période de sa vie, A. Comte répudie hautement le mot de Philosophie pour le transformer en celui de Religion. Par une évolution singulière, que Littré impute « à des affaiblissements produits par l'excès du travail » (1), A. Comte fait retour aux idées théologiques et métaphysiques, dont il prétendait avoir à jamais détruit l'empire dans la science et la société.
C'est vers 1845, nous dit encore Littré,
(1) P. VII. — On sait qu'A. Comte avait été atteint d'aliénation mentale en 1826 ; mais, dès 1828, sa guérison fut assez définitive pour lui permettre de reprendre son Cours de Philosophie positive.
« qu'il voulut poser un être à longue durée, une personnalité collective à qui un culte pût s'adresser et qu'il érigea au milieu de la conception positive du monde. l'Humanité, comme le Médiateur entre l'individu et l'univers et comme l'objet de nos adorations •• l).
Les deux ouvrages, la Politique positive et la Synthèse subjective, constituent comme la Bible du nouvel Evangile. Il y enseigne le dogme d'une Trinité positive, le Grand Etre (l'Humanité), le Grand Fétiche (la Terre), le Grand Milieu (l'Espaci .
En proie aux accès d'un mysticisme pathologique, le grand Fondateur du Positivisme philosophique, l'ennemi déclaré de toute conception théologique, s'érige en Grand Prêtre du culte de l'Humanité, c'est-à-dire de la race humaine, envisagée dans son ensemble, avec son passé et son avenir. Les femmes, « ce sexe aimant », symboliseront surtout l'Humanité, et la Mère, la Femme, la Fille la représenteront dans les trois divisions du temps. Le culte qu'on leur doit, à moins d'indignité, se célébrera par 84 fêles annuelles, et se distribuera en 9 sacrements. Il comporte des pratiques de tout genre et des signes extérieurs, comme le culte catholique.
La nouvelle Religion est dirigée par un Clergé, composé « de la Classe spéculative », chargée en même temps de l'éducation, de l'exercice de la Médecine, et laissant le pouvoir temporel aux chefs d'industrie.
Telles sont les principales rêveries de ce grand esprit fourvoyé. Nous avons été obligé de parler de cette triste déchéance, afin de bien préciser la double tendance de sa doctrine, qui se fait jour dans les théories médicales que nous nous proposons d'exposer. Nous nous contenterons de donner à ce sujet l'explication de Littré, ce Disciple fidèle malgré son Maître, qui a consacré son immense talent et sa vaste ccience à la défense et à la propagation de la vraie Philosophie positive.
D'après lui, A. Comte a confondu la méthode déduclive emplo\rée par les Mathématiques avec la méthode subjective, qu'il applique exclusivement dans la deuxième période de sa vie.
« Les deux méthodes diffèrent radicalement, nous dit Littré. Elles n'ont de coïncidant qu'an seul côté, c'est de procéder par voie de conséquence et d'enchaînement : mais ni le point de départ, ni le système des conséquences et de l'enchaînement n'est le même. Dans la méthode subjective, le point de départ est une conception de l'esprit qui pose, à prit/ri, un certain principe métaphvsique d'où il déduit; dans la méthode déductive, le point de départ est un résultat d'expérience, donné soit par l'intuition (axiomes mathématiques), soit par la généralisation de l'Induction (gravitation). Dans les deux cas, les conséquences que l'on déduit doivent être vérifiées par l'expérience » (1).
Or qu'a fait A. Comte? 11 a tiré, des principes de la Sociologie, des conséquences non vérifiées par l'expérience, mais que son imagination lui a suggérées. D'ailleurs, plus une science est élevée
Cl) P. 532.
hiérarchiquement, plus la faculté de déduire est diminuée. A. Comte le dit formellement dans sa Politique positive, T. 1, p. 536. La Sociologie étant le dernier degré de l'échelle des Sciences, c'était le cas ou jamais de restreindre l'application de la méthode déductive, et d'en bannir Ja méthode subjective.
Telle est la véritable source des erreurs d'A. Comte. De cet amalgame des deux méthodes « naquit quelque chose qui n'a point d'exemple, une œuvre avec une tète positive, et une queue subjective ou métaphysique ».
Undique collatis membris. ut turpiter atrum Desinat in piscem mulier formosa superneili.
Ajoutons que, même dans ses conceptions les plus bizarres, A. Comte reste toujours lui-même, savant universel, penseur profond, grand initiateur, et il y a un intérêt pénible, mais réel à contempler cette puissante intelligence créant et coordonnant les fantômes qui l'obsédèrent jusqu'à la fin de sa vie.