MÉDECINE ET MÉDECINS
L'universalité fut un des caractères essentiels du génie d'A. Comte. Ce fut cette grande qualité qui le conduisit à pénétrer profondément dans le
il, Horatii Epistola, lit, V. 3.
domaine de toutesles sciences abstraites, depuis la Mathématique jusqu'à la Sociologie. Sans doute il ne possédait pas cette érudition minutieuse qui ne laisse échapper aucun détail; mais il avait cette connaissance générale et raisonnée qui lui permit de fonder et de mener à bonne fin la philosophie des six sciences fondamentales. On n!a qu'à feuilleter un des Volumes de son Cours de Philosophie positive pour s'en convaincre.
A part ces six grandes leçons sur la Biologie, il n'a pas écrit d'ouvrage spécial sur les Sciences médicales. Les idées que nous avons recueillies sont éparses dans ses œuvres. Pour qu'elles offrent une vue d'ensemble, nous les grouperons sous les titres de Biologie, de Pathologie et de Thérapeutique.Nous exposerons dans ce chapitre quelquesunes de ses idées sur la Médecine et les Médecins en général.
Dans une lettre (1) que le regretté professeur Ch. Robin adressa à Littré (18 juin 1861), quand celui-ci préparait son remarquable ouvrage sur A. Comte et la Philosophie positive, nous lisons qu'A. Comte aimait à parler de Médecine dans ses conversations. On sait d'ailleurs qu'il compta un grand nombre de disciples parmi les Médecins : le professeur Robin, les docteurs Segond, professeur agrégé, de Montègre, Robinet, qui fut son Médecin en titre, comme il est resté son fidèle disciple, Audiffrent, Contreras, etc. et enfin Littré, qui, bien que non Docteur, a mérité par ses
(1) Liltré, op. cit., p. 141.
travaux de faire partie de l'Académie de Médecine, autant de savants interlocuteurs qui devaient lui fournir maintes occasions de satisfaire son goût pour les questions médicales. Dans la Septième Circulaire (1) adressée à ses disciples, le 15 Moïse 68 (15 janvier 1856), il se félicite des progrès que fait le Positivisme Religieux parmi les Médecins :
« La systématisation positive, dit-il, a toujours trouvé des sympathies parmi les Médecins, surtout en France, où leur défaut de discipline collective facilite l'évolution individuelle. Cette affinité s"est surtout développée chez les purs praticiens, mieux susceptibles que les prétendus théoriciens de sentir la nature et les conditions de la synthèse médicale, inséparable de la reconstruction universelle. Il n'appartient qu'à ceux-là d'apprécier assez les perturbations cérébrales et les rapports continus entre le physique et le moral pour reconnaître combien le Positivisme ennoblit leur office. Renonçant à des positions académiques ordinairement échues à des fortunes dégradantes, les vrais Médecins, surtout Français, sont éminemment susceptibles de seconder la régénération occidentale, et même de fournir quelques dignes Prêtres de l'Humanité. J'ai vu accomplir la noble transformation d'un Officier de Marine en Médecin positiviste, capable de concourir, avec d'autres déjà surgis, à constituer, en Médecine, une Ecole synthétique •• (2).
Ce curieux passage a vivement sollicité notre attention. A. Comte y parle d'abord, sans le carac-
; h Se regardant comme le Pontife de la nouvelle Religion, il employait aussi pour désigner ses Lettres le mot lire!', comme dans la chancellerie papale. Lapiemière fois qu'il usa de ce terme, dans une réunion de la Société positiviste, ce petit fait jr. ta Littré dans la stupeur; ce fut le début d'une scission intellectuelle, qui devait aboutir à un schisme public et définit'f.
2 Robinet, op. cit., p. 512.
tériser, du défaut de discipline collective parcni les Médecins français. Nous avons trouvé sa pensée au complet dans la Philosophie positive (1). C'est à propos de Broussais. Il rend hommage « au génie hardi et persévérant de l'illustre Médecin » ; il s'indigne contre l'Académie des Sciences qui a osé repousser la candidature de Broussais ; il réclame « hautement contre la profonde injustice nationale qui a succédé, envers Broussais, à quelques années d'un enthousiasme irréfléchi »; puis il ajoute :
« Ce qui mérite davantage d'être signalé, c'est l'indifférence de la majeure partie des Médecins à l'égard de Broussais, quoique ses travaux aient concouru à leur développement intellectuel, et malgré d'ailleurs l'intérêt évident de la corporation médicale à se rallier sous un chef éminent, intérêt que n'eussent point négligé des corporations rétrogrades, mais plus habituées à la hiérarchique coordination des efforts, comme celle des Prêtres, et même celle des Avocats. »
On le voit, il blâme les Médecins qui ne savent pas coordonner hiérarchiquement leurs efforts, il semble donc partisan, en 1835, d'un Ordre des Médecins, question soulevée de nos jours. En 1856, il parle encore de discipline collective, mais c'est pour incorporer les Médecins dans le nouveau Clergé, pour les sacrer Prêtres de l'Humanité ! (2).
(1) T. III, p. 232.
(2) Robinet, p. 594:
« La fonction médicale devant normalement se fondre dans la fonction sacerdotale, le prêtre de l'Humanité doit conseiller gratuitement sur l'état pathologique, comme sur tout autre sujet... Le Sacerdoce positiviste combine à la fois les caractères du Prêtre, du Professeur et du Médecin. »
Un autre sentiment qui se fait jour dans sa Lettre à M. Audiffrent, c'est son estime pour les purs praticiens: eux seuls, d'après lui, savent apprécier les théories pathologiques du Positivisme religieux. Il s'exprime de même dans une lettre adressée, en 1854 à M. Audiffrent, alors Etudiant en Médecine à Marseille :
« Une appréciation pleinement positive dispose à sympathiser avec les praticiens qui dédaignent une culture biologique trop souvent incompatible avec la vue synthétique de l'organisme » (I).
Quelle preuve A. Comte aurait-il pu donner de cette prétendue incompatibilité? Théorie et pratique sont deux termes connexes en fait et en droit, et si la pratique est la meilleure école du Médecin, celui-ci ne saurait tirer profit des leçons de l'expérience, s'il n'a pas une suffisante culture théorique. Peut-être aussi faisait-il cette distinction aussi injurieuse que fausse, par dépit contre les savants qui, après s'être ralliés au Positivisme scientifique et expérimental, répudiaient hautement les rêveries du Positivisme religieux et théoricien.
Faut-il attribuer au même motif son appréciation de l'Ecole de Paris :
« Vous pouvez accomplir à Marseille votre principal cours d'études médicales, en utilisant les avantages d'un milieu plus abondant en malades qu'en Médecins, sans regretter les ressources plus apparentes que réelles de Paris. Le même motif doit vous déterminer à passer une
année dans l'Ecole de Montpellier, dont l'esprit plus ontologique se trouve compensé par un caractère plus synthétique, et qui vous fera mieux sentir la Médecine hippocratique. Mais il faudra venir passer votre dernière année à Paris, surtout afin que votre Doctorat émane du foyer le plus accrédité » (Lettre à M. Audiffrent.)
A deux reprises, dans la même lettre, il parle « de la synthèse médicale, inséparable de la reconstruction universelle ». Il s'agit ici sans doute de sa Théorie générale de l'homme en santé et en maladie, qu'il devait exposer dans son Traité de Morale positive ; cet ouvrage n'a jamais paru, mais on peut se faire une idée de sa théorie, en lisant les chapitres consacrés à sa Biologie et à sa Pathologie générale.
On remarquera aussi son estime pour Hippocrate. Le Traité sur les airs, les eaux et les lieux avait sa place dans la Bibliothèque positiviste, composée uniquement de 120 volumes.
Malgré son antipathie pour les Théoriciens, il fait souvent l'éloge de Bichat , de Cabanis, de Broussais, etc. Il avait divisé l'année en t3 mois, portant chacun le nom d'un grand homme, et chaque mois en 28 jours, consacrés à la gloire d'autres Savants. Le 13* mois est celui de Bichat, pendant lequel on honore Harvey, Boërhaave, Stahl, Morgagni, Broussais, Barthez et Gall, comme dans le mois d'Archimède, on honore Hippocrate, Celse, Galien, Avicenne, Averrhoës.
« En comparant la médecine d'Hippocrate avec la nôtre, disait-il dans la même Lettre, vous ne trouverez pas le progrès moderne en harmonie avec les acquisitions scien-
tifiques, même ap es avoir écarté celles qui sont équivoques ou vicieuses. »
De toutes les idées qui hantaient sa vaste intelligence, l'idée du Progrès scientifique de la Médecine est celle qui reparait le plus souvent sous sa plume. A l'en croire, l'instruction défectueuse des Physiologistes et des Médecins dans les autres Sciences est la cause première de leur inaptitude à faire progresser l'Art de guérir. La Société positiviste qu'il fonda, en mars 1848. se préoccupa de cette question. Sur la proposition d'A. Comte, elle nomma une Commission composée de trois Médecins, docteurs Segond, de Montègre et Ch. Robin. Voici quel fut, d'après Littré, l'objet de l'excellent Rapport présenté par le docteur Seal :
L'Ecole polytechnique est un établissement où l'on ithétnatiques, l'Astronomie, la Physique et la Chimie. Considéré en soi, cet enseignement représente un tronçon où quatre Sciences sont rangées dans leur véritable série, telle qu'A. Comte l'a instituée. Pour avoir, au lieu de l'Ecole polytechnique, une Ecole positive, il s'agit seulement de compléter le tronçon et d'y ajouter la Biologie et la Sociologie. Cela revient à donner à l'École polytechnique le complément des Sciences organiques et à l'Ecole de Médecine la base mathématico-physique. Ainsi se trouvera réalisée une éducation encyclopédique qui devient de plus en plus un besoin dans les hautes régions de l'Intelligence; trois ans y suffiraient. Sorte d'Ecole polytechnique agrandie, elle servira pour de plus amples services publics, pour la haute Administration, pour la Magistrature, pour la Médecine. »
L'intelligence qui savait remuer et inspirer à de
tels Disciples des idées au; si grandioses, n'étaitelle pas illuminée des plus purs rayons du génie?