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CHAPITRE IX

CRITIQUE DU POSITIVISME . — LA LOI DES TROIS ÉTATS ARBITRAIREMENT AFFIRMÉE. — COMTE MÉTAPHYSI- CIEN SANS LE SAVOIR. — COMTE FINALISTE INCON- SCIENT.

Et d'abord cette « loi des trois états », tenue par son inventeur pour fondamentale, s'impose-t-elle comme démontrée ? Nous ne serons pas les premiers à apercevoir le faible de la philosophie de l'histoire qui s'y condense. M. Emile Faguet l'a signalé en une page mordante (1). De son propre aveu, Comte ne s'occupe que « de la majeure partie de la race blanche, en se bornant môme, pour plus de précision^ surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale ». Et il en donne cette raison : « Nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de cette première coordination philosophique du passé humain, que les phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une influence réelle sur l'enchaînement graduel des phases successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les plus avancées. »

Ainsi, observe M. Faguet, le philosophe^ pour établir sa loi historique, ne tient compte « que de ce qui ne la contrarie pas ». Comte poursuit : « Ce puéril et inopportun étalage d'une érudition stérile et mal digérée qui tend aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution sociale par le vicieux mélange de l'histoire des populations qui, telles que

(1) Politiques et Moralistes du, dix-neuvième siècle, t. II, p. 356-357.

celles de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune véritable influence, devra ptre hautement signalé comme une source inextricable de confusion radicale dans la recherche des lois réelles de la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale et toutes les modifications diverses devraient être ainsi simultanément considérées ; ce qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. » C'est M. Faguet qui souligne. Il résume ironiquement cette longue phrase : « Le problème est insoluble si l'on en prend toutes les données ; mais nous n'allons en prendre que les données favorables à la solution que nous en voulons, et vous verrez comme il se résoudra bien. »

Au surplus, cùt-il fait état de tout le connu sur le passé. Comte se fut encore montré fort téméraire à en tirer ce qu'il nomme la « grande loi sociologique ». Car ce connu est peu de chose en comparaison de l'ignoré (1), Ces trois états d'esprit dont il présente comme nécessaire la succession dans un certain ordre, nous ne savons en réalité s'ils font série régulière. Arbitraire est cette façon de mettre dans la trilogie d'une formule, comme de peindre sur les volets d'un triptyque, toute l'histoire humaine.

Enfin, voulùt-on concéder à Littré que les solutions de la théologie, de la métaphysique et de la science positive ne peuvent « coexister sur la même question » (2), s'ensuivrait-il que théologie, métaphysique et science ne sauraient coexister sur des questions d'ordre différent ? Et faudrait-il tenir pour mal faits les cerveaux où elles trouvent à se loger ensemble,

(1) Et de ce connu môme, mises à part les contradictions possibles de l'ignoré, pourrait-on conclure sans conteste à la loi des trois états ? Huxley ne le veut point. Il estime « absurde de dire que toutes les conceptions d'hommes à la période de barbarie primitive soient à l'état tliéologique ». Ces conce|)tions sont alors, ajoute-t-il, « neuf fois sur dix, éminemment réalistes et aussi positives que peuvent les rendre l'ignorance et l'étroitesse d'esprit. » Il déclare, au surplus, que « les hommes de science n ont pas l'habitude d'attacher grande importance à des lois formulées de cette façon ».

(2) Littré. La jthilosoplùe positive, n* I

sans toutetois se confondre? Non, certes. A mesure que les sciences étendent et assurent leur domaine, il semble, il est vrai, que la métaphysique, pour ne parler que d'elle, aille s'appauvrissant. Il n'en esl rien. Si envahissantes qu'elles paraissent aux dépens de la science de l'absolu, la physique, la chimie, la physiologie... « laissent intact son objet propre » (1). Ce qu'elles se partag'-nt entre elles, c'est le monde des phénomènes ; « elles ne touchent pas, encore moins l'entament-elles, au monde des principes ». Il n'est donc pas vrai qu'elles diminuent le lot de la métaphysique. Elles lui rendent seulement le service de le préciser. Ainsi, la métaphysique et la science, ayant chacune sa part, ne s'excluent pas, comme le veut la loi des trois états.

Quelque importance, d'ailleurs, qu'Auguste Comte y ait attaché, cette soi-disant loi n'est pas essentielle à sa doctrine, et nous avons autre chose à lui reprocher que ce postulat donné pour une certitude.

Il y a dans sa philosophie — malgré le dédain qu'il affecte pour la métaphysique, et encore que le mot même depositioisme sonne à beaucoup d'oreilles comme la négation même de tout ce qui n'est pas réalité sensible — il y a une métaphysique latente, facile à dégager, et, en plus d'un point, fragile.

M. Emile Boutroux notait naguère le caractère métaphysique de « la notion de la loi comme liaison indissoluble des phénomènes, imposée a priori à toutes les sciences, tant morales que physiques ». Il dénonçait aussi ce caractère dans la doctrine de l'homogénéité radicale et de la systématisation possible de tout le savoir accessible à l'homme (2). A de semblables concepts il reconnaissait le rôle possible d'hypothèses conductrices dans la science proprement dite, mais il leur déniait la qualité do principes fermes que leur attribue Comte, métaphysicien,

(1) Voir sur la question, L. Liard, La science positice et la métaphysique, p. 53 et suiv.

(2) 11 y a là aussi un apriorisme bon à signaler cliez qui se réclame uniquement de « l'observation immédiate ».

quoi qu'il en ait, et aprioriste aventureux (1).

Ce ne sont pas seulement les adversaires du positivisme qui adressent à son chef ce reproche. Un philosophe italien, disciple d'Ardigô, M. Giuseppe Tarozzi, signale, dans une savante étude, cette tare et cette infirmité du comtisme. Il se prend notamment au concept de nécessité, qui, remarque-t-il, transforme le positivisme en déterminisme, et il en dénonce la qualité métaphysique (2).

Nous avons vu Comte mettre la mathématique à la base de tout l'ordre intellectuel ; en quoi, observe Littré, il « éclaire d'une manière bien vive notre entendement ». Le même Littré affirme qu'il n'est « rien dans le savoir positif qui ne soit une transformation de l'observation et de l'expérience ». Les notions mathématiques dérivent-elles donc exclusivement de l'expérience, unique source avouée du « savoir positif » ? La géométrie, par exemple, et la mécanique rationnelle sont-elles sciences de pure observation? (C'est ce qu'Auguste Comte lui-même semblait ne plus croire, lorsque, identifiant la logique et les mathématiques, il en désigna les principes sous le nom de lois intellectuelles.) L'attribution du caractère expérimental à ces sciences implique, sur les conditions de la pensée, une affirmation a pr^or/. Comte, en effet, a négligé de s'autoriser d'une analyse critique de la connaissance. A la vérité, en s'interdisant la psychologie, il s'interdisait par là même cette analyse (3).

Nous n'en avons pas fini avec le péché à^apriorisme ou de métaphysique à bon droit reproché à Comte.

Quand, par exemple, il affirme la loi de progrès, — dont, notons-le, la suite des « trois états » est à ses yeux la principale manifestation, — il cesse

(1) E. Routroux, Comtisme et Posilioisme, dans \Si lievue Bleue du 8 février 19U2.

(2) Cité par E. Boutroux, même article.

(3) Voir sur cette question, L. Liard. Ouvr. cité, p. 89 et suiv-

d'être l'expérimentateur, tout au moins l'observateur, qu'il veut être ; il quitte le domaine des faits. Car l'expérience nous apprend bien que le perpétuel changement est l'état du monde, mais elle ne nous enseigne pas que le changement pour le mieux soit sa loi. Et dans la foi au progrès, — tel que l'entend le maître positiviste : indéfectible, ne pouvant se perdre une fois acquis, capitalisant à travers les siècles ses résultats, — s'implique, il faut le remarquer, la foi à une finalité de la nature. Si le monde marche avec certitude vers le mieux, ce mieux est donc le but du monde. Voilà comment, sans s'en douter. Comte est finaliste (1) .

Il l'est aussi lorsque son esprit unitaire conçoit le monde comme un système, oserons-nous dire comme un corps, dont les membres s'attachent si étroitement que rien ne saurait s'y expliquer que par le tout. Dans le domaine biologique surtout, la solidarité lui apparaît si intime que la vraie connaissance des parties lui semble devoir se tirer de l'ensemble par déduction. Pour apercevoir comment par là il donne la main aux partisans du plan préconçu, rappelons-nous la définition kantienne de la finalité : « Un ensemble qui conditionne ses parties. »

Il les rejoint encore quand il demande au « supérieur y> l'explication de 1' « inférieur ». Que la raison de ce qui est en bas se doive chercher en haut, c'est de ce principe que s'inspire sa classification des sciences. Nous l'avons vu placer au sommet la sociologie. Aussi bien entend-il qu'elle donne le mot de tout le resie. Il trace à l'intelligence un chemin d'ascension depuis la matière brute jusqu'à l'homme. Il se plaît à voir dans l'inorganique s'ébaucher des phénomènes vitaux ; dans les rudimentaires groupements animaux, la sociabilité humaine. En chaque espèce animale, il découvre, « plus ou moins avorté », l'être humain, « type suprême », dont l'étude éclairera tout le domaine de la vie. Il tient

'1) Cette critique est développée par M. Emile Faguet, loc. cit.

que la progression organique ne peut se bien définir qu'à la condition d'en connaître le terme d'aboutissement. C'est pourquoi « la biologie elle-même » n'est que « le dernier préambule » de la sociologie.

A entendre Auguste Comte, observe Ravaisson, il n'invoque point ici les causes finales. Pourtant il vient d'avoir avec un grand finaliste un accord singulier. Ces linéaments d'humanité qu'il aperçoit dans l'animal, Aristote les a découverts avant lui. Et, pour l'énoncé d'un fait si gros, à ses yeux, de signification, le positiviste a une frappante rencontre de termes (1) avec le métaphysicien « qui le premier trouva dans l'intelligence, essence de l'humanité, la cause finale par laquelle toute la nature s'explique » (2).

C'est qu'il y a un finalisme infus dans cette conception d'un univers fait de choses et d'êtres hiérarchisés. Considérer l'ensemble des choses et des êtres comme une progression d'ébauches, d'essais, de moins en moins imparfaits, de plus en plus approchants du « type suprême », — l'humanité, ne l'oublions pas, est pour Comte le Grand Etre, — où elles trouvent leur explication avec leur achèvement, n'est-ce pas, en effet, supposer une idée poursuivant,par une ascension de formes, sa réalisation (3) ?

Donc nous surprenons Auguste Comte plus métaphysicien qu'il ne pense. Mais de cette dernière façon de l'être nous ne lui ferons pas grief. Remarquons que, par cette vision du monde, il se flatte de se distinguer des matérialistes, objet de son mépris. — Il écrit quelque part : « le ténébreux matérialisme » (4). — Il leur reproche en des termes que nous

(1) Comte dit : « Chaque esiièce animale se réduit, au fond, à un être humain |)lus ou moins avorté. » C'est à peu prés, selOQ la remarque do Ravaisson, la traduction exacte d'Aristote.

(2) Félix Ravaisson, la Philosophie en France au XIX' siècle.

(3) Inutile de dire que jamais Comte ne dégagea ce contenu de sa théorie. Nous l'en extrayons par la force de Ij, logique. [I ne cessa de répudier le finalisme, tout en professant Une doctrine qui, à notre sens, l'implique.

(1) Il parle, il est vrai, dans la même phrase, du « vain spiritualisme ».

serions tenté d'adoucir, leur explication de l'univers. Ne va-t-il pas jusqu'à dénoncer « autant comme preuve d'immoralité que comme signe d'incapacité... toute tendance à dominer les études supérieures par les inférieures » (1) ?

Ce n'est pas assez de dire que nous le surprenons métaphysicien ; nous l'avons vu théologien, puisqu'il ne s'est pas défendu de couronner d'une religion sa philosophie. Ainsi, « son positivisme n'a pu triompher de la théologie », et l'on peut se servir « de lui contre lui-même, pour établir, avec la pérennité de l'état théologique, celle de son objet même » (2).

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