CHAPITRE X
DE l' « UTILISATION » POSSIBLE DU COMTISME d'aPRÈS M. FERDINAND BRUNETIÈRE. — UNE APOLOGÉTIQUE PEUT-ELLE SE TIRER DU POSITIVISME ?
Nous étonnerons-nous que de bons esprits cherchent dans la philosophie de Comte les éléments d'une sorte de renouveau pour le spiritualisme affaibli par Descartes et discrédité par Cousin ? Il y a peu de temps, M. Ferdinand Brunetière publiait (3) une étude sous ce titre significatif : La Métaphysique positiviste. Auparavant, l'éminent directeur de la Revue des Deux Mondes avait, en des discours très retentissants, préconisé 1' « utilisation » du comtisme pour la défense de la foi catholique. Est-il vraiment, en ce sens, « utilisable » ? Une apologétique peut-elle s'en tirer ?
Nous avons indiqué en passant l'admiration d'Auguste Comte pour l'organisme si fortement lié de l'Eglise romaine et pour son œuvre sociale au moyen âge ; — il a même écrit son « chef-d'œuvre » . Nous l'avons vu essayant de s'approprier, pour en
(1) Système de politique positice, 1. 1.
(2) F. Brunetière, discours sur l'Action catholique, prononcé à Tours, le 23 février 1901.
(3) Revue des Deux Mondes, du 1" octobre 1902.
vivifier son église à lui, le principe d'autorité qui se personnifie dans le pape.
L'affirmation de la docilité et de la « vénération » nécessaires se maintient énergique dans l'école positiviste. Contre le sens propre, l'interprète le plus autorisé de Comte, M. Pierre Laffitte (1)^ se montre aussi sévère que lui. Peut-être même dépasse-t-il ses rigueurs. « Savez- vous, disait spirituellement M. Charles Maurras, que M. Laffitte a rencontré des ferments révolutionnaires jusque chez Bossuet et qu'il a pointé chez Joseph de Maistre au moins une concession au libre examen? » Joseph de Maistre, l'un des penseurs auxquels Auguste Comte doit le plus. Il a témoigné son admiration pour lui, quand, parmi les trente volumes de synthèse qui ont place dans la « Bibliothèque positiviste», il a inscrit le Pape. Comme l'auteur de ce livre si vigoureusement dogmatique, celui du Catéchisme positiviste eut proscrit volontiers le pronom noas, « terrible en théologie » (2).
En est-ce assez pour conclure avec Auguste Comte à une « affinité spontanée entre le catholicisme et le positivisme »? Il y aurait lieu à des réserves (3), et l'on ne laissera pas sans conteste ceux qui fréquentent rue Monsieur-le-Prince s'intituler « vrais héritiers des catholiques du moyen âge » (4). Encore moins accepterait-on leur prétention d'élever dans la filiation catholique « le nouveau maître du savoir » au rang de saint Paul, de saint Bernard, de saint François, de saint Ignace (5)... Mais on peut constater, sous bénéfice d'inventaire, une certaine com-
(1) M. Laffitte, président des exécuteurs testamentaires de Comte, directeur du positivisme, est mort alors que ces pages étaient sous presse.
(2) « Terrible en théologie, » parce qu'il est le pronom du « sens propre ».
(3) Il en faut faire même sur la mesure de soumission ou d'abdication du sens propre exigée du croyant, la raison personnelle conservant peut-être un plus libre jeu sous l'autorité du pape que sous celle du grand prêtre do l'Humanité.
(4) Lettre déjà citée à John Mitcalf.
(5) Préface à' Auguste Comte conservateur.
miinauté de principes entre le positiviste d'exacte observance et le fidèle de l'Eglise ; de même qu'on peut aussi relever en faveur de la religion romaine maints aveux de Comte, hommages au bel ordre de la hiérarchie catholique, à sa solide unité, opposée à la dispersion des chrétiens « séparés ».
Observons toutefois que les textes doivent être choisis avec soin et, — si ce procédé peut se recommander, — à l'occasion, coupés avec art. Que les témoignages d'admiration pour l'imposant organisme qui a son chef à Rome ne nous donnent point le change. A chaque instant, le définitif discrédit des croyances théologiques est affirmé comme chose indubitable ; croyances « insuffisantes, chimériques ». Au détour de la page qui convie « tous ceux qui croient en Dieu » à rentrer au giron de l'Eglise, se lit cette phrase : « Pendant la génération qui doit terminer la révolution occidentale par la réorganisation spirituelle, le mode normal consistant à ce que la masse restât ou redevînt catholique, les âmes d'élite arrivant au positivisme conduiraient mieux le mouvement (1). » Ainsi, c'est la masse, la foule, que notre philosophe souhaite de ramener ou de maintenir sous l'empire du dogme traditionnel ; il estime le dogme indigne des intelligences de choix. A tout moment, se vérifie le trait de Huxley sur le catholicisme de Comte, vide de christianisme. Son témoignage ne doit donc être invoqué par les apologistes qu'avec précaution. M Brunetière l'indique, d'ailleurs, quand il applique au comtisme un mot de Herbert Spencer sur « l'âme de vérité » qui peut s'extraire des « choses fausses » .
Et « l'âme de vérité » du positivisme n'est-elle pas surtout dans sa méthode ? Les défenseurs du dogme, un prêtre éminent (2) l'observait naguère, ont usé trop exclusivement de la logique pure. Il est
(1) Même lettre à John Mitcall.
(2) M. l'abbé L. Birot, Le Mouvement religieux, t. XIII et XIV. — C'est dans cet esprit qu'est conçu Le positivisme chrétien, par André Godard. (Bloud et C.)
temps qu'ils mettent à profit Tinformation positive. C'est bien aussi ce qu'indique M. Brunetiôre.