CHAPITRE PREMIER
Sa Vie.
«... C'est un roman que le fond de ma vie, et un fort roman, qui paraîtrait bien extraordinaire... » Auguste Comte avait vingt-sept ans lorsqu'il faisait cette confidence à son ami Valat. Il commençait le maître chapitre de ce roman, « fort », en effet, sinon « extraordinaire », comme il le qualifie. Ce ne serait pas assez toutefois de ce « romanesque » pour nous intéresser à lui, et nous ne parlerons de sa vie qu'autant qu'elle se lie à son œuvre.
Comte, né à Montpellier, le 15 janvier 1798, de parents catholiques et royalistes, perdit de bonne heure les croyances de sa famille. A quatorze ans, il se déclarait libre penseur et républicain (1). Il se révélait en même temps enfant prodige. Doué d'une étonnante faculté de labeur et d'une mémoire qui plus tard devait lui permettre de composer de tête presque des volumes, il achevait à quinze ans ses études. Ses merveilleuses aptitudes pour les sciences exactes lui promettaient une admission brillante à l'Ecole polytechnique. Il y serait entré de suite, n'eût été l'obstacle de son âge. En attendant d'avoir atteint la seizième année requise, il suppléa, au lycée de Montpellier, le professeur Encontre dans l'enseignement des mathématiques spéciales. En 1814, il fut reçu le premier sur la liste de l'examinateur pour le centre et le midi de la France, et le quatrième sur la liste générale.
Il se signala vite à l'Ecole par la précocité qui
(1) Voir la « Préface personnelle » du tome VI du Cours de philosopliie positioe.
avait fait, dans sa ville natale, l'admiration de ses condisciples et de ses maîtres. Il trouva, entre les cours, le temps de philosopher, et dans sa philosophie entrait la politique. Ses idées d'alors sur cet article diffèrent quelque peu de celles que nous le verrons affirmer plus tard.
Il regrette « la liberté perdue sans retour », il dénonce « le despotisme royal (1) », il invoque la Déclaration des Droits de l'homme, dont un jour il répudiera, comme « métaphysique révolutionnaire », les principes fondamentaux.
Un licenciement, qu'il ne contribue pas peu à provoquer, abrège, pour lui et sa promotion, le séjour de l'Ecole (2). Après un essai de résidence à Montpellier, il revient à Paris, en dépit de ses parents, qui lui refusent tout subside. Le voilà courant le cachet pour vivre et essayant « de plusieurs choses qui ne lui réussissent pas trop (3) ». Un préceptorat lui est offert, qu'il refuse (4). Entre temps, il a espéré une position à Washington, et il s'est d'avance enthousiasmé pour le Nouveau Monde, donnant rendez-vous à Valat, pour une accolade, « auprès de la statue de Franklin », Mais, après de longues incertitudes, la fondation, résolue en principe, de l'Ecole polytechnique américaine où il comptait professer, a été indéfiniment ajournée. Déçu, un peu plus sans doute qu'il ne le laisse paraître, il se console néanmoins assez vite.
Ses études sur les Etats-Unis lui ont fait connaître Franklin, et il a conçu une admiration fervente pour ce grand homme. Il s'est proposé d'imiter ce « Socrate moderne, non par ses talents, mais par ses mœurs ». Il l'écrit à son camarade: « Tu sais qu'à vingt-cinq ans, Franklin forma le projet de devenir parfaitement sage et qu'il l'exécuta ; moi,
(1) Lettre à Valat, 2 janvier 1815.
(2) Joseph Bertrand, dans ses très mordants Souvenirs académiques, a raconté l'histoire de cette « crise » de l'Ecole polytechnique en 1816.
(3) Lettre à Valat, 17 avril 1818.
(4) Il s'agissait des enfants de Casimir-Péricr.
j'ai osé entreprendre la môme chose, et je n'ai pas vingt ans. » Cette résolution l'honore. Ilélas ! il confessera bientôt, dans la même correspondance, en termes assez osés, les faiblesses de sa chair.
Rendons-lui cette justice que, malgré ces écarts, et si loin qu'il soit de l'idéal de Franklin, sa vie de labeur force l'estime. Ses leçons données, il s'enferme chez lui et ne sort que pour déjeuner et dîner, ce qu'il fait « dans le moindre temps possible ». Outre, les sciences exactes, il étudie les sciences morales les sciences politiques ; il lit Monge et Lagrange, il « parcourt Siret et Royer », il « médite Condorcetet Montesquieu ». — Il appellera un jour Condorcet son père philosophique. — Il s'initie en même temps à la physiologie. Tant de travaux exigent solitude et recueillement. A peine cède-t-il, de temps à autre, aux attraits de la Comédie-Française.
Si, le mardi-gras de 1817, il va au bal de l'Opéra, c'est par simple curiosité, et il s'y ennuie « prodigieusement ». La gaieté du Carnaval, cette même année, malgré une misère « énorme à Paris », l'a d'ailleurs scandalisé.
Voilà un sentiment très beau chez un jeune homme de dix-neuf ans. Peut-être mettait-il à l'exprimer un peu d'emphase. Notons qu'alors déjà il parlait de son amour pour l'Humanité, avec grand H. Pressentait-il en lui-même le pontife de la religion positive? Il était mùr, en tout cas, pour devenir le disciple de Saint-Simon. Disons-nous bien ? De Saint- Simon ou d'Auguste Comte lequel fut le maître ? La question peut faire sourire, si l'on songe que le philosophe socialiste approchait de la soixantaine et que le petit répétiteur de mathématiques n'avait pas vingt ans lorsqu'ils se rencontrèrent. Certains ont voulu faire cependant de Saint-Simon l'élève de Comte, et Littré rapporte, d'après Mme Comte, que, lorsque les deux amis conversaient ensemble, c'était le vieillard qui avait l'air de se mettre à l'école du jeune homme. Il faut reconnaître que l'auteur des Lettres d'un habitant de Génère à ses concitoyens j homme d'imagination, « artiste en
architecture sociale » comme l'appelle John Morley (1), poète ignorant de toute discipline scientifique, avait quelque chose à apprendre de l'ex-polytechnicien, mais nous verrons ce que, de son côté, celui-ci dut au « père Simon », et peut-être trouverons-nous qu'il avait raison de signer, en 1822, son Système de politique positive « Auguste Comte, élève de Henri Saint-Simon » (2).
Quoi qu'il en soit, ce fut Comte qui vint à Saint- Simon, un article à la main. Saint-Simon accueillit l'article^ puis Tauteur, qu'il s'attacha en quaUté de collaborateur. Comte se loua de ces relations, où il trouva quelque temps des ressources pécuniaires, appointé d'abord par le sociologue utopiste, puis partageant avec lui, au temps de ses revers, le produit des quêtes qui le nourrissaient. Question d'argent à part, il se félicitait vivement de sa rencontre avec ce septuagénaire plus ardent et plus généreux qu'un jeune homme.
Quant à sa dette intellectuelle envers lui, il l'avouait le premier, aux beaux jours de leur intimité. « A cette liaison de travail et d'amitié... j'ai appris, disait-il, une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans les livres, et mon esprit a fait plus de chemin, depuis six mois qu'elle dure, qu'il n'en aurait fait en trois ans si j'avais été seul (3). » Comment donc en vint-il, un jour, à tenir cette même « liaison » pour un malheur (4) ? Comment surtout s'oublia-t-il au point de qualifier de charlatan celui dont il avait écrit : « Je lui ai voué une amitié éternelle ; en revanche, il m'aime comme si j'étais son
fils : (5) » ?
Pris à partie à ce sujet, cinq ans après la mort de Saint-Simon, par le Globe, il expliquait qu'au début de leurs relations^ Saint-Simon « n'avait
(1) Essais critiques, traduits en français par Georges Art.
(2) Saint-Simon, notons-le, l'appelle « notre élève » dans la critique qu'il lait de cette œuvre, en tête de la 3' partie de gon Catéchisme des Industriels.
(3) Lettres à Valat, 17 avril et 15 mai 1818-
(4) V. Système de politique positioe (1853). L. III, préface» (6) Lettre à Yalat, 15 mai 1818,
pas encore adopté la couleur t/téologique. » Il ajoutait : « Notre rupture doit môme être attribuée en partie à ce que je commençais à apercevoir en lui une tendance religieuse profondément incompatible avec la direction philosophique qui m'est propre (1). » Il existait entre eux une autre cause de dissentiment. Saint-Simon, avec l'ardeur d'une générosité inconsciente des obstacles, préconisait de toutes prochaines réalisations. Comte voulait au préalable assurer au futur édifice social un solide fondement scientifique, et il reprochait à l'impatient théoricien de mettre la charrue devant les boeufs (2). Mais l'occasion immédiate de la brouille fut la publication, ou plutôt la réimpression du Système de politique positive, en 1824 (3). L'ouvrage, placé d'abord sous le patronage de Saint-Simon, qui, dans une préface « Aux industriels », l'avait en quelque sorte autorisé avant sa complète apparition, fut ensuite dénoncé par lui comme s'éloignant de sa pensée. D'où refroidissement et rupture. Ce fut, prétend M. Jeannolie, l'aveu public d'une séparation de fait dès longtemps accomplie et que, « par un sentiment exagéré de déférence », Comte s'était abstenu de signifier. Exagéré ou non, il s'en est ensuite trop affranchi. Certains de ses mots sur l'homme envers qui il s'était reconnu des obligations presque filiales sont pénibles à lire. Et l'on peut d'autant moins l'en excuser que le souvenir d'un tort grave envers celui qu'il outrageait eût dû le retenir. Il fut, on le sait, la cause occasionnelle de la tentative de suicide à laquelle Saint-Simon survécut comme par miracle (4).
(1) Globe, 13 janvier 1832.
(2) Revue Occidentale, janvier 1881.
(3) L'ouvra^'e avait paru, en 1822, sous ce titre : Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. Deux ans après, il était réédité sous le titre, «alors prématuré, » remarque M. Cli. Jeannolie, de Système de politique positive, lac. cit.
(\) Comte avait fait deux fois l'aux bond à Saint-Simon pour un article, et dans des circonstances (jui donnaient à ce manque de jiarole une gravité particulière. Nous ne pouvons entrer dans le détail de cet incident. On le trouvera raconté dans l'article, déjà, cité, de Josepli Bertrand, qui le tenait de Pierre Leroux.
Revenu de l'enthousiasme qui l'a fait, des années durant, rapporter à un maître désormais renié « toutes les conceptions qui surgissaient en lui, » libéré de la «fiction» quia «entravé ses méditations», il va faire acte de pensée personnelle. La période de son « illusion » prétendue n'a pas été inféconde, puisqu'il a mis au jour une série d'opuscules, dont nous avons nommé, à vrai dire, le plus important.
Dans ce Système de politique positive, il a affirmé l'urgence d'une doctrine sociale organique, il a montré que l'indispensable réforme ne pourra résulter que de deux sortes de travaux, théoriques et pratiques, ceux-ci devant suivre ceux-là, et, jetant les assises premières de la sociologie telle qu'il la conçoit, il a formulé la loi fameuse dite des trois états. Auparavant, dans un premier écrit, intitulé Séparation générale entre les opinions et les désirs (1819), il avait exposé la nécessité, pour la politique, de devenir une science positive, et, l'année suivante, dans une Sommaire appréciation du passé moderne (avril 1820), il avait défini les deux éléments: capacité scientifique et capacité industrielle, qui, se substituant aux forces usées du moyen âge, allaient constituer le régime nouveau. Postérieurement à ce qu'on pourrait nommer son divorce avec Saint- Simon, il publia des Considérations philosophiques sur les sciences et les savants (1825), où il classa les sciences et décerna aux savants le pouvoir spirituel, indispensable à la société future.
Cet opuscule est de la fin de 1825. Au commencement de la même année, Auguste Comte avait commis une faute, à son estime la seule vraiment grave de sa vie (1). Il avait pris pour femme Caroline Massin, libraire. Ainsi est-elle désignée par Littré, qu'on ne saurait blâmer de taire ce qu'il sait. Cette Caroline, qui tenait un cabinet de lecture lorsque Comte l'épousa, et dont il célébrait, dans une lettre à Valat, le « bon cœur», les « grâces » et les « bonnes habitudes », il l'avait rencontrée, en
(1) « La seule faute vraiment prrave de sa vie, » ce sont les termes du D* Robinet dans sa Notice.
1821, un jour de fête nationale, sous les galeries du Palais-Royal. Elle était la «. fille Massin », encore inscrite sur les registres de la police quand il régularisa ses relations avec elle par « Tenregistrement municipal », comme s'exprime le docteur Robinet. Biàmera-t-on l'opposition de la famille Comte, dont les « préjugés» répugnèrent à cette alliance? Il en advint ce qu'on pouvait prévoir. A l'Ecole polytechnique, ses camarades appelaient Coiute, nous ne savons pourquoi, SganareUe (1). Surnom prophétique. Littré a voulu innocenter par une défense f jrmelle et par des réticences la femme à qui son mari reprochait naïvement sa « nature révolutionnaire » et son manque d'altruisme. Mais trop de révélations infirment les dires de l'apologiste ou les complètent. C'en est assez sur ce point délicat. La suite montrera surabondamment qu'un de ses biographes a justement qualifié le mariage de Comte, « triste mariage » (2).
En 1826, il fit paraître des Considérations sur le pouvoir spirituel, insistant de nouveau sur son avènement nécessaire et définissant le rôle qui lui mcomberait. Il promettait, en terminant, de décrire l'organisation de ce pouvoir, qu'il voulait, nous l'avons vu, confier aux savants. Mais il crut devoir d'abord assurer à sa sociologie la base d'une doctrine très ferme, et il entreprit de la formuler dans son Cours de philosophie positive.
Il donna rendez-vous à quelques personnes dans son petit appartement du faubourg Montmartre, transformé en salle de conférences. Les assistants étaient choisis. Qu'on en juge par ces noms : Humboldt le cosmologiste, Poinsot le «mathématicien, Blainville le physiologiste, Joseph Fourier^ Broussais, Gustave d'Eichtal... Lamennais, absent de Paris, s'était excusé. Le cours, si brillamment inauguré, fut par malheur interrompu après trois séances. Quand les auditeurs se présentèrent pour
(1) C'est Joseph Bertrand qui nous l'apprend, dans l'article cité, auquel nous avons fait quelques emprunts.
(2) Le D' Robinet.
la quatrième leçon (1), ils trouvèrent porte cluse. Comte, subitement devenu fou furieux, était interné chez le D'^ Esquirol.
Les causes de cet accès sont diversement appréciées par Robinet et Littré. S'ils s'accordent à reconnaître que la contention d'esprit y contribua, l'un accuse encore et surtout les peines domestiques, niées par l'autre. Que l'excès de labeur dût y être pour beaucoup, on n'en doutera point, si l'on sait la manière de composer habituelle à Comte. Avant de prendre la plume, il se faisait un devoir de tout arrêter de son sujet, et presque d'en tout formuler mentalement (2). C'est ainsi qu'il conçut le plan général de son Cours dans une méditation continue de quatre-vingts heures. Cet effort donné, il écrivit tout d'une haleine, sans avoir besoin de faire ensuite une seule correction. Et pour ne point faiblir à ce surmenage de préparation et d'exécution, il se surexcitait par du café très fort. Ne peut-il suffire d'un pareil régime pour rompre l'équilibre cérébral le mieux établi ? Les inquiétudes conjugales qui troublèrent la vie du philosophe doivent néanmoins entrer en ligne de compte.
Peu avant la crise fatale, une circonstance éveillait ses soupçons sur la conduite de sa femme. Hors de lui, il courait sur-le champ trouver Lamennais, chez qui il rencontrait le futur évêque de Perpignan, Gerbet ; il se jetait à leurs genoux, et, « sous le sceau du secret de la confession », ainsi qu'il l'a raconté, il leur confiait en sanglotant la cause de son chagrin (3). Il s'enfuit bientôt après de chez lui à Montmorency, où sa femme alla le rejoindre, et l'on sait comment sa folie se déclara dans une promenade au bord du lac d'Ena;hien. Mais si Mme Comte
(1) La première avait eu lieu le 2 avril 1826.
(2) V. P. Gruber, loc. cit. Amplement cité par le docteur Cabanes, dans son étude sur la Folie cV Auguste Comte (Chronir/ite médicale du 15 janvier 1897), il donne sur cet accident quelques détails pleins d'intérêt. Nous y renvoyons, les dimensions de cet opuscule nous interdisant des développements trop copieux.
(3) P. Gruber, loc. cit. V. aussi la Reçue occidentale de mai 1SS9.
fut responsable, en quelque mesure, de la maladie de son mari, elle le soigna avec dévouement. Car il sortit de chez Esquirol non guéri. Il n'avait pas tout à fait recouvré la santé lorsqu'il consentit à consacrer religieusement son mariage. Il répondit, en effet, aux paroles du prêtre par des protestations extravagantes, et, à peu de temps de là, il se jeta dans la Seine. Un garde royal le retira. Résulta-t-il de ce coup de désespoir, comme le pense le docteur Cabanes, un « ébranlement sauveur » ? Sa guérison sembla dater de ce jour.
Il montra de suite qu'elle était complète en arrêtant de sang-froid sa pensée sur le souvenir de son égarement de la veille, en analysant, avec une ferme précision, comme celle d'autrui, sa mentalité d'alors et en utilisant les lumières personnelles que cette triste expérience venait de lui procurer — c'est lui qui parle — pour traiter philosophiquement de l'aliénation. Il reprit la plume pour écrire V Examen du traité de Broussais sur l'irritation et la folie. C'était en août 1828.
Le 4 janvier 1829, il rouvrait son cours dans son nouvel appartement, rue Saint-Jacques, et une assistance d'élite s'y retrouvait. Un public nombreux venait l'entendre répéter son enseignement à l'Athénée royal, vers la fin de la même année.
Quelque isolé qu'il se tînt de la politique pratique, la Révolution de 1830 ne fut pas sans une petite répercussion dans sa vie, puisque son refus de servir dans la garde nationale lui valut trois jours de prison. Nullement tenté de prendre le fusil pour renverser la monarchie de juillet, il ne voulait pas davantage, républicain qu'il était, porter les arme? avec serment de la défendre (1). Il devait encore s'affirmer républicain en 1835, en défendant devant
(1) Il ne fut cependant pas sans solliciter du nouveau régime quelque bienveillance, puisque, en 1832, il priait Guizot, alors ministre de l'Instruction publique, de fonder pour lui, au collège de France, une chaire d'histoire générale des sciences physiques et Miathématiques. V. dans Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, T. III. p. 126 et 127, le récit de cette démarche et un intéressant portrait moral de Comte.
les tribunaux Armand Marrast, rédacteur de la Tribune, lors du procès fameux, suite des émeutes de Lyon et de Paris. Mais laissons cet ordre de choses.
Comte publia, en 1830, le premier volume de son Cours de philosophie positive. Ce grand ouvrage mit douze ans à paraître. Ce fut, dans la vie du philosophe, la période heureuse, si ce mot est de mise. Du moins, son travail acharné était-il récompensé par une certaine aisance matérielle. Nomnié, en 1832, répétiteur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique, en 1837 examinateur d'admission, il donnait, d'autre part, des leçons de mathématiques dont le produit portait à une dizaine de mille francs ses émoluments annuels. Un Anglais, qui fut, en ce temps-là, de ses élèves, a tracé de sa personne physique un croquis amusant, où il revit avec ses façons et ses tics familiers. Nous voyons un petit homme toujours frais rasé, scrupuleusement « net et propre », à toute heure en habit et cravate blanche, invariable dans ses moindres gestes, soigneux, méthodique et ponctuel (1).
Dans le Cours de philosophie positive, dont nous préciserons plus tard la portée, il montrait la tendance coordinatrice, nous dirions volontiers constituante^ qui caractérise son esprit, organisant, hiérarchisant nos connaissances, unifiées par un «pont jeté », selon le mot de M. Emile Faguet, entre les sciences physiques et les sciences morales ; il se révélait penseur puissant autant que systématique. L'œuvre fît sensation. Des adhésions flatteuses vinrent encourager l'auteur.
Pourquoi avait-il déclaré une sorte de guerre aux « corps savants »? A maintes reprises, il s'était attaqué à l'Académie des sciences. Sa vocation d'organisateur lui en faisait, pensait-il, un devoir. Il tenait pour « rétrograde » cette compagnie, parce que, amie des spécialités, confinée dans les détails, les vues d'ensemble lui échappaient, ou plutôt elle en ignorait l'ambition. Comment doncatten-
(1) Ce portrait est cité par Robinet, Notice p. 543.
dre d'elle le moindre concours pour l'œuvre d'unification qu'il estimait essentielle? Le cinquième tome du Cours maltraite, çà et là, les « maihématiciens ». La « préface personnelle » du sixième, où le conseil d'administration de l'Ecole polytechnique n'est pas ménagé, prend à partie Arago, dont l'influence à cette même école est qualifiée « désastreuse ». Mais on sait quelles rancunes, « personnelles », en effet, ont inspiré ce morceau de polémique déplacé en tête d'un volume de philosophie (1).
La perte de ses fonctions de répétiteur à l'Ecole polytechnique et d'examinateur d'admission fut-elle infligée à Comte comme châtiment de ses sorties audacieuses contre des hommes éminents et un corps puissant ? On a voulu voir dans ces disgrâces — qui se produisirent, notons-le, à huit ans d'intervalle, l'une en 1844, l'autre en 1852, — des coups de basse vengeance. Annonçant la première à Stuart Mill, Comte lui-même fait allusion à des « inimitiés personnelles », en même temps qu'il dénonce les « haines » des « géomètres », dont sa philosophie « menace dangereusement l'irrationnelle suprématie scientifique ». 11 ajoute, non sans exaltation : « Si le temps des bûchers et des empoisonnements, ou seulement celui de la guillotine, pouvait revenir, ils oseraient tout contre moi » (2). Qu'un certain ressentiment ne fût pas étranger aux rigueurs qui l'atteignirent, c'est possible et vraisemblable. Joseph Bertrand nous paraît toutefois, dans ses Souvenirs sans bienveillance, mais croyons-nous, sansinjustice, avoir montré que les raisons ne manquaient pas pour légitimer la double révocation qui attrista les dernières années du philosophe.
(1) Comte en voulait à Arago depuis que, sur l'avis de ce savant, le géomètre Slurni lui avait été préféré pour la chaire d'analyse à rEcole polyle<'hni(iue. L'histoire de la candidature de Comte à cette chaire et de x'U échec est racontée en détail par .loseph Bertrand dans son incisif article. Sur la préface du tome VI du Cours, et le procès dont elle l'ut l'occasion, voir le P. Gruber, ouvrage cité, p. li)l et 196.
(2) Lettres inédites de John-Stuart Mill à Auguste Comte, Lettres du 22 juillet ltj4i.
Nous venons de nommer Stuart Mill. Vers la fin de 1841, il écrivait à Comte, en quelque sorte d'enthousiasme, pour lui déclarer les « grandes obligations intellectuelles » qu'il se sentait envers lui. Une correspondance s'engagea entre eux, qui dura six ans et demi. Deux questions y revenaient souvent : celle de la condition des femmes et celle de la réorganisation sociale ou, plus exactement, de la politique selon le positivisme. Or, il se trouvait que, sur ces deux points, ils étaient en désaccord. Auguste Comte, disciple de Cabanis^ tenait, en effet, la femme pour condamnée sans appel à l'infériorité de par la toute-puissance de la nature. Mill croyait, avec Helvétius, la vertu de l'éducation capable de corriger, les institutions sociales aidant, une inégalité native. Sur l'autre article, le dissentiment ne s'accusait pas avec moins de netteté. Tandis que le penseur anglais visait à la constitution d'un régime libéral, Auguste Comte tendait à une organisation qui effrayait Mill, comme celle « du plus redoutable despotisme ». Ils discutèrent; leurs divergences s'en aggravèrent. Comte avait cru plus complète qu'elle ne l'était l'adhésion de cet étranger qui était venu à lui avec des mots d'admiration, mais non pourtant sans réserver son indépendance de jugement sur quelques points — « d'ordre secondaire », avait tout d'abord déclaré Mill, par courtoisie. Ils découvrirent que « leurs sentiments les plus forts » y étaient intéressés (1), et ils en vinrent a se lasser d'une correspondance qui n'était que controverse.
Autre chose, à la vérité, que des dissentiments théoriques avait refroidi leurs relations. Lorsque, en 1844, Auguste Comte avait perdu ses appointements d'examinateur d'admission à l'Ecole polytechnique, il était tombé dans une gêne dont il avait fait la confidence au philosophe anglais. Une généreuse off're éventuelle de celui-ci avait pu l'y enhardir. Persuadé, d'ailleurs, que son système allait
(1) J. s. Mill., Mes mémoires.
sauver le monde, il considérait l'humanité tout entière comme tenue envers lui d'une dette alimentaire, et cette obligation lui semblait peser particulièrement sur l'élite capable de mesurer la portée de son œuvre. Bref, il appela Mill à son aide. Mill cotisa trois de ses amis, Grote, Molesworth et Raikes Currie, pour envoyer à Comte les 6.000 francs dont ses ressources annuelles venaient d'être diminuées. Il se déclara fort touché de cette « noble intervention » Sa gratitude était d'autant plus vive qu'il croyait le « subside anglais » perpétuel. Or, au bout de l'année, Mill dut lui expliquer son erreur. Comte, invoquant la « haute magistrature sociale inhérente à son caractère philosophique », le prit du ton dont on réclame son dû et se vengea des souscripteurs récalcitrants en dénonçant, aux premières pages du t. IV de son Système de politique positive^ les « adhérents trop abstraits » qu'il comptait outre- Manche.
Privé de la contribution anglaise, force lui fut de se retourner vers ses fidèles de France. Deux années durant, ils subvinrent à ses besoins, mais, ne pouvant compter sur la régularité de ces collectes, il lança un Appel au public occidental^ sorte de mise en demeure de ne point laisser périr de faim le « principal organe du positivisme ». Le « public occidental » fit la sourde oreille. Alors, à la prière du maître, Littré, un de ses fervents, organisa une souscription périodique qui suffît à le faire vivre.
C'était en 1848. Trois ans après, finissait son intimité avec ce disciple cher. Pourquoi? Littré se refusa-t-il à subir ses façons autoritaires de grand pontife? L'occasion précise de leur brouille fut-elle le coup d'Etat de décembre, apprécié par eux diversement ? On pourrait le croire d'après une lettre d'Auguste Comte à Richard Congrève (1). Le P. Grubcriiidi'|ue une autre cause à cette rupture.
Couite, séparé depuis une dizaine d'années de son « indigne épouse », se faisait un devoir de lui servir .
(1) Citûe p. 121, dans Auguste Comte conseroateur,
AUGUSTE COMTE f
une pension, tîdèle à son principe que « le mari doh nourrir la femme ». Or, en 1852, comme il tardait un peu à tenir cet engagement, Littré osa lui recommander l'économie, et — à vrai dire, avec l'arrièrepensée d'améliorer son hygiène morale en l'arrachant à un isolement « mystique » — lui conseiller de grossir son revenu en donnant quelques leçons de mathématiques. Là-dessus, Comte, blessé, lui ôta la direction du Subside (1).
Ses embarras financiers n'avaient point arrêté sa production. Son Cours paru, il avait composé un Traité de géométrie analytique (1843), puis un Traité philosophique d'astronomie populaire, avec, en matière de préface, un Discours sur l'esprit positif (ISU).
Nous venons d'écrire entre guillemets un mot qui demande explication. Quelle trace de « mysticisme » avait-on pu apercevoir dans la vie de Comte? Aucune — jusqu'à son entrée en relation avec Clotilde de Vaux, en avril 1845.
Cette jeune femme était mariée avec un homme que séparait d'elle une condamnation à une peine infamante et perpétuelle. Elle avait trente ans ; Comte en avait quarante-sept. Il naquit entre eux un amour demeuré, dit-on, platonique.
Cette liaison dura peu. Le 5 avril 1846, Clotilde de Vaux mourait. On a comparé la douleur de son ami à celle de d'Alembert quand il perdit Mlle de Lespinasse. Mais le désespoir de Comte prit un ton singulier d'exaltation pseudo-religieuse. Du vivant même de celle qu'il nommait sa « noble et tendre patronne », il avait fait un autel du siège où elle s'asseyait quand elle venait le voir. Et, une fois disparue « Béatrice », ce fauteuil rouge, engainé d'une housse verte, devint une relique vénérée en des rites que le Testament détaille. On composerait de vraies litanies en mettant bout à bout les noms que l'amoureuse invention de Comte prodiguait à sa « Sainte Clotilde ». Il proclamait que, sans cette « immuable
(1) Voir la Notice de Robinet, p. 355.
compagne », le couronnement nécessaire eût manqué à sa philosophie. C'était elle qui, par une « angélique inspiration », avait épuré, élargi sa pensée (1), lui suggérant une vision du monde irradiée d'amour. Sans elle, il n'aurait su « développer convenablement cette réaction du cœur sur l'esprit, devenue indispensable à l'ensemble de sa mission ». Par elle il avait senti la vertu de l'altruisme, loi suprême, dominatrice de la science môme et de l'art. L'altruisme ne se développe-t-il pas surtout par le culte de la femme ? C'est devant elle seule désormais que « fléchira le genou de l'homme » (2). Ce culte à la fois privé et public « sera le premier degré du culte fondamental de l'humanité ».
Il n'est pas douteux que, sans l'influence de cette « mère de sa seconde vie », la deuxième partie de l'œuvre de Comte n'eût pas eu, au même degré, le caractère moral et esthétique qui la distingue sensiblement de la première. N'oublions pas toutefois qu'avant ce qu'on pourrait appeler le règne de Clotilde, il avait reconnu les droits du cœur. A défaut du Cours même, telle lettre à Mme Austin, du 4 avril 1844 : « Je sais pleurer aussi, croyez-le bien... (3) » en témoignerait. Mais l'influence de la femme aimée élargit certainement dans sa philosophie la place du sentiment. Et s'il est vrai que les entretiens de Saint-Simon avaient pu semer dans son cerveau une première idée de la religion de l'Humanité, du moins Béatrice réveilla-t-elle le germe endormi, et influença-t-elle la forme môme de cette religion, où l'Humanité est adorée sous ses traits.
Deux ans après la mort de Mme de Vaux, le Discours sur l'ensemble du Positivisme condensait l'esprit du comtisme dans cette formule : « L'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but. » Le Système de politique positive suivit de près
(1) Système de politique positive. Dédicace.
(2) Discours sur iensenihle du positivisme, p. 89.
(3) Citée par M. A. Hayet, dans l'article déjà indiqué, do la lievue Bleue, 31 mai 1902.
(de 1851 à 1854). Ce livre, qu'Auguste Comte regardait comme son ouvrage capital, et le Catéchisme positiviste, paru entre le deuxième et le troisième volume du Système, organisent le sacerdoce, définissent les sacrements, fixent les rites du culte nouveau. La pensée s'y trahit de calquer les institutions du catholicisme, qu'Auguste Comte admirait depuis longtemps pour l'unité puissante de son organisme (1).
Mentionnons seulement V Appel aux Conservateurs paru en 1855.
De la Synthèse subjective, qui devait comprendre trois parties, Comte n'eut que le temps de terminer la première. Elle traite de la logique, laquelle, bien que ramenée à la mathématique, doit être « religieuse », c'est-à-dire subordonnée à la sympathie. Cette première partie achevée. Comte esquissa seulement le plan de la seconde. Mais, depuis longtemps déjà, il avait dit : « Maintenant, je puis mourir ; l'essentiel est fait (2). »
Il avait, en effet, édifié son œuvre, mis le pyramidion au sommet de la pyramide. Le pyramidion, c'était lui-môme, grand prêtre de l'Humanité, sorte de pape, imitant celui du Vatican.
Il succomba, le 5 septembre 1857, à un cancer de l'estomac, si nous en croyons Littré, que contredit Robinet. D'après ce dernier, « une attaque aussi inattendue qu'imméritée » vint, par une violente commotion morale, « porter le dernier coup » à l'organisme déjà fatigué du philosophe (3).
Comte avait réglé par son Testament le détail de ses funérailles et de sa sépulture.
Il avait fixé le trajet que le convoi suivrait pour le conduire au Père-Lachaise. On s'arrêterait à l'église Saint-Paul, où il avait tenu sur les fonts baptismaux un neveu de Clotilde, contractant ainsi
(Vs V. Le Cours de philosophie positive, t. V.
(2) 11 l'avait dit, une fois paru le Discours sur l'ensemble du positunsme.
(3) On conjecture qu'il s'agit d'une visite de Littré, venu pour un règlement d'intérêt, concernant Mme Comte, en vue de la mort prévue de son mari.
avec elle le « mariage spirituel ». Tout au moins, on inclinerait en passant la « bannière de la religion universelle ». Ce qui fut fait.