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SUR LE MOT POSITIF. — DÉFINITION DU POSITIVISME

Ces expressions positivisme, philosophie positive, « symboles d'un mode de penser reconnu », où Stuart Mill voyait « la propriété générale du siècle », désignent spécialement, et à bon droit, la doctrine d'Auguste Comte. Si, en effet, pour sa conception du savoir humain, Comte eut des précurseurs, Mill lui-même ne nie point qu'il n'ait « le premier tenté d'en faire la systématisation complète et de l'étendre scientifiquement à tous les objets de la connaissance », de sorte qu'il l'a « rendue sienne », et que positivisme a pour synonyme comtisme.

Positivisme, arrêtons-nous un instant au mot, avant d'aborder la chose.

M. Faguet observe qu'au commencement, dans la pensée des premiers positivistes, ce terme signifia « le contraire de négatif, comme le veut la bonne langue traditionnelle, » et il note que Comte lui-même l'entend toujours ainsi dans le Producteur de 1825. Oserons-nous faire remarquer à l'auteur de Politiques et Moralistes qu'avant 1825 le maître en usa et, nous semble-t-il, dans l'acception réaliste, courante aujourd'hui. Comparant, en 1818, le régime politique des Etats-Unis à celui qui régnait en France, il avouait, encore qu'il fût « très flatteur de vivre dans un pays plus libre que notre vieille Europe », préférer vivre à Paris qu'à Washington, parce que, écrivait-il, « si, à Paris on a beaucoup moins de liberté politique qu'à Washington, on jouit, en revanche, de beaucoup plus de liberté civile, r'est-à-dire de la liberté de se conduire et de vivre comme on l'entend ». Or, ajoutait-il, « cette liberté

bourgeoise, qui porte sur des actes de la vie beaucoup plus fréquents, me semble plus positive, plus usuelle et par conséquent plus précieuse (1)... » C'est nous qui soulignons pour appeler l'attention sur les équivalents donnés par Comte au vocable dont, un jour, il qualifiera sa philosophie. Pratique résumerait bien ce qu'il y veut enfermer de signification. Il le prend, on le voit, autrement qu'en 1825, dans le Producteur, mais non, il est vrai, comme il fera quand il voudra caractériser sa méthode de penser, dont nous croyons condenser assez bien l'esprit dans cette formule : « Ne croire qu'aux faits et à la constance vérifiée de leurs relations. »

Il s'en trouve un bref et substantiel développement dans une demi-page de Mill : « Nous ne connaissons rien que des phénomènes ; et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative, et non pas absolue. Nous ne connaissons ni l'essence ni le mode réel de production d'aucun fait : nous ne connaissons que les rapports de succession ou de similitude des faits les uns avec les autres. Ces rapports sont constants, c'est-à-dire toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d'antécédents et conséquents, sont ce qu'on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d'eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent, pour nous, impénétrables. » Donc, impossibilité déclarée « d'obtenir — c'est l'expression de Comte — des notions absolues », limitation de nos recherches aux phénomènes et à leurs relations, voilà, en ses propositions fondamentales, le positivisme.

L'objet possible de notre science étant ainsi réduit, vaine est la recherche de ce qu'on désigne par le mot d'absolu et, plus largement, de ce que les kantiens comprennent sous le nom de nouménes. Par là

(1) Lettre à Valat, 17 avril 1818,

sont condamnées la théologie et la métaphysique. Elles ont régné, celle-ci après celle-là ; mais leur temps est fini. Elles se sont succédé, non pas fortuitement, mais en vertu d'une loi qu'Auguste Comte se flatte d'avoir découverte. Le développement intellectuel de l'humanité, comme celui de l'individu, se fait suivant un processus nécessaire. De même que « chacun de nous a été théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse et physicien dans sa maturité », ainsi le genre humain a passé par l'état théologique et l'état métaphysique, pour aboutir à l'état positif.

L'âge théologique est celui où l'homme, se projetant en quelque sorte lui-même à travers le monde, interprète toutes choses comme les œuvres de volontés semblables à la sienne, bien que supérieures en puissance. L'âge métaphysique ressemble quelque peu au précédent. S'il ne voit pas derrière les phénomènes des agents concrets, il y voit des puissances ou vertus abstraites, auxquelles il donne corps. On parle de causalité, Aq finalité. . . et, dupe delà terminologie qu'il invente, l'esprit attribue de la réalité à ses propres fictions. Vient enfin l'âge positif, fatal aux « entités métaphysiques », non moins qu'aux dieux. Telle est la loi du développement humain; dite « loi sociologique », dite encore, et plus souvent, « loi des trois états ».

L'âge positif, c'est l'âge présent. Donc, l'homme est désormais, comme on l'a dit, citramétaphysicien, à plus forte raison citratliéologien. « La philosophie des choses chimériques est irrévocablement remplacée par celle des lois réelles (1). » Comte proclame maintes fois le caractère provisoire et la définitive déchéance des religions. Même lorsque déclarera son admiration pour l'Eglisa romaine, il continuera d'affirmer l' « insuffisance » du dogme. Mais peut-être montre-t-il contre la métaphysique plus d'acharnement que contre la théologie, et parfois il en laisse paraître une horreur comique.

(1) Aug. Comte. Lettre à Alfred Sabatier, citée dans AuQuste Comte conservateur.

Il la guette, la subodore, la pourchasse, comme certains docteurs vétilleux, l'hérésie. Pour en abolir même le souvenir, il voudrait expurger le vocabulaire. Les traces qu'elle a laissées dans la langue le « contrarient à chaque instant ». Il recourrait au néologisme, si ce n'était « une des plus grandes difficultés qu'il y ait au monde que celle de créer une expression neuve qui soit véritablement bonne et qui remplisse toutes les conditions voulues (1) ». Renonçant à effacer les trop nombreux vestiges de métaphysique dans le langage commun, il entreprend d'en épurer au moins l'idiome scientifique. Il s'offense, par exemple, de ce que les chimistes parlent à^afjinité. Ce mot ne trahit-il pas une foi à quelque mystérieuse force ou vertu infuse dans les corps et les incitant à se combiner ? Autant vaudrait redire que la nature a horreur du vide. Mill, qui pourtant s'accorde avec Auguste Comte pour reprocher aux savants de faire appel aux expédients « scolastiques », — comme lorsque, en biologie, ils parlent de force plastique, de principe vital, — le raille presque de sa propension à dénoncer en trop d'endroits une métaphysique plus ou moins latente. N'en est-il pas venu à répudier en bloc — réserve faite cependant des spéculations d'Adam Smith — l'économie politique, « comme constituant une simple branche de la métaphysique (2) » ? Mais laissons ces outrances.

Métaphysique et théologie sont, nous l'avons vu, proscrites. Désormais, pour expliquer le monde, on ne recourt ni à l'invention d'êtres surnaturels plus ou moins capricieux, ni à la conception d'entités abstraites, imprécises copies de ces agents mystérieux. Mais aussi ne prétend-on plus expliquer, au sens de pénétrer, les essences et les causes.

On déclare puérile l'ambition de dépasser les phéno-

(1) Lettre à Valat, 25 décembre 1824. — Il se plaint en même temps des traces de «théologie» trop fréquentes dans le dictionnaire.

(2) Stuart Mill. Auguste Comte et le Positidsme, p. 80. — V. aussi p. 50, 51, 73, 71.

mènes. On les observe, on les provoque parfois pour en mieux noter les conditions, et, lorsqu'on a constaté certains rapports invariables qui se nomment des lois, on estime ne point pouvoir aller au delà.

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