‹ Auguste ComteChapitre 21 sur 49 · L EDUCATION A DERI5Y ET A HINTON · texte numérisé non relu

L EDUCATION A DERI5Y ET A HINTON

George Spencer et Henriette Holmes eurent un fils premier-né, le 27 avril 1820 : on hésita longtemps sur le nom qu'il porterait. George Spencer décidait toutes choses pour des motifs dont il avait personnellement éprouvé la valeur, et non par l'imitation des actions d'aulrui. Or, il jugeait mauvaise l'accumulation dans une famille des mêmes prénoms, qui engendrent une confusion entre les personnes. En conséquence l'enfant reçut le nom de Herbert, qui n'appartenait à aucun membre de la famille et qui était celui d'un jeune poète, Herbert Knowles, récemment décédé. Une lettre du !""■ juin nous apprend qu'à cette date l'enfant n'était pas encore baptisé, parce que George Spencer n'admettait pas que le baptême posséJât la vertu surnaturelle de régénérer un coupable, et ne voyait dans cet acte que la consécration purement humaine d'un enfant à Dieu.

Ces détails montrent comment l'esprit de spécula-

lion religieuse, qui était héréditaire dans la famille, joint à l'esprit d'indépendance individuelle, particulièrement prononcé chez George Spencer, préparait les doctrines dissidentes de la philosophie de Herbert. Longtemps George Spencer fut eu religion un méthodiste actif, membre des comités wesléycns, et participant comme tel à l'achat et à la vente des livres d'édification. Il s'en détacha peu à peu, pour avoir trouvé dans ces comités un plus grand esprit de lucre mercantile que d'apostolat reh'gieux. Dès lors il se tourna vers les Quakers, dont les doctrines égalitaires répondaient mieux à ses instincts personnels. La secte des Quakers, ou des Trembleurs — qui tremblent devant Dieu seul — professait l'égalité de tous les hommes en présence de Dieu, l'affranchissement à l'égard de toute hiérarchie, le culte de l'indépendance individuelle. Herbert Spencer, dans fon enfance, allait le dimanche matin à l'assemblée des Quakers avec son père, l'après-midi au culte des Méthodistes, avec sa mère ; et l'on comprend de reste que le spectacle de ces divergences religieuses, dans le sein de la famille, ait développé en lui le mépris des formes dogmatiques elle sentiment de l'agnosticisme.

George Spencer paraît avoir eu les qualités et les défauts de l'individualisme à outrance, qui se retrouve à un si haut degré dans la philosophie de son fils. Nous savons qu'il abandonnait volontiers, en matière d'enseignement, les routines paternelles pour tenter des voies non foulées. De là aussi un certain esprit d'entreprise et d'incohérence, qui eut souvent des conséquences fâcheuses. En 18:^4, fatigué par le travail de la classe et des leçons pariiculières, nerveux et malade, il quittait Derby pour la grande ville voisine de Nottingham. et achetait des machines à fabriquer la dentelle. Le résultat fut une grande perle d'argent, et un prompt retour à Derby, où il fallut reprendre ses le-

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çons. Professeur de malhcmaliques, particulièrement tourné vers les conceptions concrètes et me'caniques, esprit curieux et raisonneur, George Spencer habituait son fils à observer beaucoup et à chercher en toute occasion l'explication des faits observe's : « Quelle est la cause de ce phénomène? » est la question qu'il posait sans cesse; et c'est à l'habitude de rétléchir ainsi dès l'enfance, sur l'enchaînement naturel des causes et des eiïels, que Herbert Spencer attribue l'idée première de son système. George Spencer e'tait lui-même secrétaire de la société Philosophique de Derby, fondée par Erasme Darwin. Au point de vue intellectuel il semble donc que George Spencer ait exercé sur son fils une influence prépondérante, dans la direction où ce fils devait trouver plus lard le succès et la gloire. Au point de vue moral, au contraire, George Spencer était peu capable de régenter un fils, d'esprit indépendant comme lui, et indiscipliné. Précisément parce qu'il prisait beaucoup sa liberté personnelle, il était mal capable d'asservir, même dans la mesure légitime, l'indépendance d'un enfant. 11 répugnait aux châtiments corporels ; son mécontentement, accru par l'état de tension nerveuse dont il souffrait sans cesse, se traduisait par des récriminations violentes, qui donnaient à Herbert le spectacle de la faiblesse au lieu du spectacle de la force. Les appels à la raison, les objurgations sur le devoir qu'a tout homme de devenir utile à la société, étaient incapables de toucher un esprit encore trop jeune. De là, pendant la première enfance de Herbert, une certaine incohérence de direction morale, qui a pu avoir l'effet utile de laisser se développer avec plus de spontanéité son intelligence vigoureuse, mais qui explique aussi certaines lacunes de son caractère, certaines bizarreries de sa conduite qui ne se sont pas corrigées.

La première école, fréquentée par Herbert, fut une

institulion de Derby : l'externat Mather. Les me'lhodes en usage dans cette école étaient ce que Spencer appelle les routines traditionnelles, c'est-à-dire l'enseignement théorique et abstrait, qui convenait peu à sa nature d'esprit et dont il s'est fait plus tard l'adversaire irréconciliable. On le retira bientôt de l'externat Mather pour le confier à son oncle, William, qui prenait à son tour une petite école, et y donnait cet enseignement pratique, par les yeux et par les faits, qui caractérise la méthode des Spencer et dont le célèbre Traité sur l'Education est aujourd'hui comme le programme officiel. En même temps une grande liberté était laissée à Herbert pour les courses et les promenades, parce que George Spencer, malade de bonne heure du système nerveux, craignait pour son fils les dangers du surmenage. Herbert allait souvent à Ingleby, à quelques milles de la ville, faire de longues parties de pêche, sur les bords du Derwent, et nous verrons plus tard que ce passe- temps de son enfance est resté pendant toute sa vie son sport préféré, et pour ainsi dire officiel. Mais cette éducation par monts et par vaux, quelle que fût la valeur intellectuelle de celui qui en était l'objet, devait apparaître trop ruiiimenlaire pour un jeune garçon de treize ans, et il fut décidé, à son insu, qu'on l'emmènerait chez fon oncle, Thomas Spencer, chef d'institution à Hinton.

Thomas Spencer paraît le plus remarquable entre tous ses frères ; après avoir été tantôt maître d'école et tantôt vicaire dans différentes paroisses, il avait pris à Hinton, près de Bath, la direction d'un collège appelé Charter-House. Il était l'un des membres les plus intlaents du parti ascétique de Cambridge, qui faisait dans l'Eglise ce que le méthodisme faisait en dehors d'elle. L'Angleterre était, depuis la loi électorale de 1832, dans un élat de fermentation permanente. Les membres du clergé avancé demandaient la réorganisation d'une

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église plus indivulualiste et plus détachée de l'Etal. Les questions relatives au droit électoral, au paupérisme, à l'esclavage, à l'intempérance étaient publiquement disculées. Thomas Spencer est un des prêtres qui se sont jelés avec le plus d'ardeur dans ce mouvement de réforme. Par l'activilé qu'il déidoie dans les meetings et dans les revues, par ses discours et par ses articles, par ses relations dans le monde politique et libéral, il fraie la voie à sou neveu Herbert. H joue par rapport à lui ce rôle d'initiateur et de guide qu'avait joué James Mill par rapport à Stuart. Herbert Spencer est pour une large part l'héritier intellectuel et moral de son oncle, le Révérend Thomas Spencer, gradué de Cambridge.

Herbert demeura trois ans à Hinton, de 1833 à 1836. 11 y étudiait un peu les langues classiques, le grec, le latin, le français, mais avec peine et sans profit. Sa principale étude était celle des mathémaliques, dans lesquelles il excellait. 11 s'habituait, avec Thomas Spencer, à réfléchir sur les questions sociales. Par la lecture et par la conversation, il amassait les matériaux d'une instruction très diverse, pratique et moderne. Au point de vue moral, il s'inclinait devant la volonté de son oncle, plus systématique et plus ferme que celle de son père. L'enfant indocile de Derby est sorli de Hinton avec les mêmes sentiments individualistes qu'il y était entré, mais désormais réglés et mûris. Herbert Spencer doit à son père les qualités foncières de son esprit, mais c'est le séjour de Hinton qui les a disciplinées et mises en œuvre.

En 1836, âgé de seize ans, Herbert rentrait à Derby, son éducation terminée. Une année se passa dans les tâtonnements pour le choix d'une carrière. Envoyé d'abord à Kirk-Ireton, pour gérer les propriétés paternelles, Herbert renonça pres([ue aussitôt à celte tâche et revint à Derby. U entra comme maître dans l'insti-

tution Mather, où il avait été élève ; ses leçons de mathématiques y eurent beaucoup de succès et il songea sérieusement à se faire professeur comme son père. Un incident imprévu le détourna de cette voie. Pendant les vacances de 1834, il avait fait, avec ses parents, un voyage à Londres, et rendu visite à Charles Fox, fils d'un médecin de Derby et ancien élève de George Spencer, alors ingénieur du chemin de fer, sous les ordres de Slephenson. Charles Fox, qui avait remarqué la précocité des connaissances de Herbert, lui fit offrir en novembre 1837, par l'intermédiaire de William Spencer, rencontré à Londres, un emploi d'ingénieur dans sa Compagnie. L'offre fut acceptée. Le 9 novembre 1837, Herbert Spencer traversait Londres pour aller rejoindre son poste. Ce même jour la reine Victoria, récemment appelée au trône, célébrait chez le lord-maire une des fêtes de son couronnement. L'avènement de la nouvelle souveraine coïncidait avec l'entrée dans la vie du jeune ingénieur qui devait être, comme philosophe et comme écrivain, l'une des illustrations de son règne.

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Ingénieur et Publiciste : Les Lettres sur le Gouver-

KEMÈNT

La carrière d'ingénieur de Spencer embrasse neuf années, de 1837 à 1846, séparées en deux périodes distinctes par une interruption de trois ans. Son premier poste, en novembre 18J7, fut à Chalkfarm, où il mesurait les subslruclions de la voie ; en mai 1838, il

vérifie à Wembly les travaux et les comptes des entrepreneurs; en septembre 1838, on lui donne un emploi de dessinateur à Worcesler, sur la ligne de Gloucesler à Birmingham. En mars 1840, il est nommé secrétaire de l'ingénieur en chef Moorsom, à la résidence de Powick, d'où il est détaché à plusieurs reprises pour différenls travaux sur la ligne. 11 construit un pont à Bromsgrove ; il essaie les locomotives américaines destinées à remonter les rampes ; en un mot, il passe par tous les services les plus divers de la construction, de la comptabilité et de la traction jusqu'au 26 Avril 1841, date à laquelle son engagement fut rompu.

L'engagement ne fut pas renouvelé, probablement parce qu'une crise momentanée sévissait sur les chemins de fer et Spencer regagna Derby. De ce premier contact avec le monde, il rapportait des connaissances techniques plus nombreuses; une instruction géologique plus complète, prise sur le vif dans les terrains secondaires de Birmingham et de Gloucester, riches en fossiles ; une certaine expérience de la liberté et de la vie ; le souvenir d'une idylle amoureuse, à peine ébauchée, avec une jeune fdie de l'entourage de Moorsom, qu'il ne nomme pas, et qui était fiancée, sans qu'il le sût, à un jeune étudiant d'Oxford. Spencer était fils unique ; il avait perdu une jeune sœur âgée de deux ans, d'autres frères et sœurs qui lui étaient nés, avaient à peine vécu quelques jours ; il est mort célibataire, et triste de n'avoir pas connu, n'ayant pas eu de sœur grandie à ses côtés, la douceur des afl'ections féminines.

De retour à Derby, Spencer consacra son temps h l'élude de la botanique, comme il avait consacré ses loisirs d'ingénieur à la géologie. Il préparait ainsi les connaissances générales utilisées plus tard dans son Cours. Un voyage, en compagnie de son père, à l'île de Wiglit, lui lit voir l'océan qu'il ne connaissait pas en-

core. Mais le fait qui fut décisif à celle époque, et par lequel Spencer se plait à expliquer lui-même l'enchaînement de SCS travaux ultérieurs, fut un séjour chez son oncle, à Ilinlon, au mois de mai 1842. Thomas Spencer était en rapports avec Edouard Miall, rédacteur du journal le Non-conformiste, qui demandait la séparation des Eglises et de l'Etat, le terme de nonconformisme désignant en Angleterre, toute religion non conforme à l'anglicanisme officiel. Spencer ,écrivil dans ce journal une série de Lettres qui esquissent déjà son système social à venir.

Ces lettres, au nombre de douze, ont pour objet l'organisalion politique, le commerce, l'église, le paupérisme, la guerre, les colonies, l'éducation, l'hygiène publique. Spencer part de ce point que tous les phénomènes naturels sont soumis à des lois; que l'hommô social est naturel au même litre que les autres êtres, et qu'il y a des lois naturelles immuables qui régissent le monde social. Par conséquent toute règle humaine et artificielle par laquelle nous voulons intervenir dans le cours des événements sociaux, est une faute contre la nature, et produit des effets mauvais. Un critique ayant objecté que l'intervention de l'homme a pour but de faire prendre une position d''équilibre aux forces sociales déchaînées les unes contre les autres, Spencer répondit que toute intervention humaine faisait naître un équilibre instable bien inférieur en valeur à l'équilibre stable auquel les lois naturelles tendent d'elles-mêmes.

Ces Lettres sont la première publication importante faite par Spencer, en 1842 ; son dernier ouvrage est daté de 1902, et la même doctrine a été la sienne pendant soixante ans. Celle doctrine est l'optimisme naturel, la confiance dans les lois des choses et la défiance à l'égard des lois portées par les hommes, Elle a son origine dans la formule des utilitaires en

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économie politique : « Laissez faire, laissez passer! » et Spencer se raltache explicitement au groupe de Ben- Iham et de James Mill ; mais les ulililaires, libéraux en économie, prétendaient au contraire régenter le monde moral et social par tout un système législatif de récompenses et de châtiments. Spencer est, en tout domaine, un non-interventionniste décidé ; c'est un premier point par lequel il se sépare de ses devanciers.

Le succès des Lettres fut tel que Spencer les fit publier l'année suivante, 1843, en un volume à part intitulé La Sphère propre du Gouvernement, et ce litre en exprime bien l'idée générale, qui est de restreindre le gouvernement aux devoirs purement négatifs et stricts — protection de la liberté physique des individus — à l'exclusion de tout empiétement sur le domaine moral ou intellectuel. Spencer paya 230 francs d'impression et toucha pour la première année 18 francs de droits d'auteur 1 II distribua du moins à ses amis, et à quelques hommes en vue, plusieurs exemplaires de son ouvrage. Carlyle écrivit au jeune auteur inconnu un billet de félicitation, et Spencer rêva dès lors de donner, dans un livre plus systématique et plus complet, l'ensemble de ses idées personnelles sur les questions sociales.

Par l'influence de son oncle, Spencer était engagé dans les discussions politiques et dans les luttes actives. C'était l'époque du chaitisme. Edouard Miall avait commencé, dans le Non-conformiste, une campagne en faveur de l'extension des droits électoraux. Cette campagne avait eu pour conséquence la création d'une ligue du suffrage universel. Le Quaker Joseph Sturge en fut président à Birmingham ; il vint à Derby et y créa une section dont Spencer fut nommé secrétaire. Peut-être les luttes politiques et locales de celte période de sa vie ont-elles donné à Spencer celle

âpreté de doctrine et de ton, ce manque de lad dont il se vantait si étrangement. Mais son talent ne permetlait pas qu'il fût confiné dans ce rôle. Joseph Sturgc, voulant fonder à Birmingham un nouveau journal du parti, le Pilote, prit pour rédacteur James Wilson, secrétaire de la ligue ; et Wil&on fit venir Spencer à Birmingham, comme secrétaire de rédaction, en août 1844. Entre temps, Spencer avait fait à Londres quelques tentatives pour écrire dans les revues. Il avait même préparé plusieurs articles, mais il échoua dans sa tentative immédiate : le succès était remis à plus tard.

Spencer avait trouvé ^a voie de publiciste. Quelle était rinslruction dont il disposait pour prendre part aux polémiques courantes? 11 n'avait reçu, ni en philosophie ni en littérature, l'éducation classique. Il se vante de s'être donné à lui-même sa philosophie au contact des événements et des choses, ce qui est assurément un grand mérite, mais ce qui explique en même temps les lacunes de son esprit et les intransigeances de son caract.ère. Il n'avait jamais lu, dit-il, ni l'ouvrage de Locke, ni aucun livre de psychologie subjective, en sorte que son esprit, tourné vers le dehors, n'avait jamais eu l'occasion d'être ramené sur luimême par l'influence d'autrui. Il trouva chez Wilson un exemplaire de la Critique de la raison pure, en lut quelques pages et ferma le livre dès qu'il vit que Kant soutenait une opinion aussi paradoxale que la négation de l'existence réelle de l'espace et du temps. Cette lecture tardive, ce scandale éprouvé en disent long sur l'insuffisance de sa préparation métaphysique. Les deux écoles de philosophie qui se disputaient alors la faveur du public anglais, étaient celles de Stuart Mill et de Garlyle. La Logique de Stuart Mill parut cette année même, 1843. Spencer la lut et fut particulièrement frappé des efforts que Stuart Mill avait faits pour

justifier le raisonnement déduclif et le réinle'grer en logique. S'il comprit bien, dès sa première lecture, l'ouvrage de Stuart Mill, il y puisa surtout cet enseignement que toute discussion de détail, sur des matières quelconques de science ou de politique, suppose par derrière elle une solution systématique du problème général de la connaissance. A la même époque Spencer lisait Carlyle. Les français, qui se figurent toute la philosophie anglaise sous forme de positivisme, ne connaissent pas assez le rôle qu'a joué en Angleterre, vers 1830 et 1840, l'influence de Tidéalisme allemand, dont les représentants principaux sont Coleridge et Carlyle, et à leur suite l'américain Emerson. Carlyle déclarait nettement que la doctrine utilitaire est faite pour les pourceaux, que le prix de la vie consiste dans la valeur de l'agent moral et non dans l'utilité des résultats acquis. Le iSartor Resorlus ou Tailleur Retaillé est le livre étrange dans lequel Carlyle présentait, sous une forme humoristique, cette même année 1843, les formules de la métaphysique allemande. Spencer constate qu'il n'y avait aucun rapprochement possible entre deux esprits aussi difFe'rents que le sien et celui de Carlyle. 11 se proclame utilitaire résolu, et, passant des arguments philosophiques aux arguments personnels, il montre que Carlyle, caractère ombrageux avec ses amis et despotique dans sa famille, contredisait ses maximes sublimes de morale par sa conduite égoïste, tandis qu'au contraire Stuart Mill a été, dans la doctrine utilitaire, un modèle de désintéressement et d'ascétisme. En fait Spencer avait été flatté d'abord des prévenances de Carlyle à son égard, et, quand il fut à Londres, il eut l'occasion de le fréquenter quelquefois, mais les divergences entre eux étaient trop entières et leur relation ne fut pas durable.

A celte époque de jeunesse et de fermentation pliilosophique, Spencer était abouti à des négations reli-

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gieuses, radicales et tranchantes, qai dépassaient de beaucoup le niveau du libéralisme chrétien représenté par Sturge et par Wilson. Une rupture devenait inévitable. Spencer, brutal dans ses affirmations et incapable de rester lié avec des hommes qu'il n'avait pas convaincus à ses propres idées, rompit alors violemment avec plusieurs de ses amis, à la suite de discussions religieuses. Une circonstance fortuite le lit se séparer sans éclat de la rédaction du Pilote. La spéculation sur les chemins de fer avait repris avec une nouvelle force; on ne trouvait plus assez d'ingénieurs pour préparer les tracés des voies nouvelles. Un ancien chef de Spencer, Hughes, apprenant qu'il était à Birmingham, lui fit demander, en octobre 1844, s'il consentirait à reprendre sa profession d'ingénieur, et Spencer accepta.

Cette seconde et dernière période de génie civil se subdivise elle-même en trois parties. Spencer est employé d'abord sur la ligne de Stourbridge à Wolverhamptou, pour tracer des plans et mesurer les travaux de la voie comme il l'avait fait précédemment. En avril 1845, il est envoyé à Londres pour soutenir les projets de la Compagnie devant le Comité d'expropriation publique, commission du Parlement qui est chargée, par la loi anglaise, de toutes les affaires conlentieuses relatives à l'achat des propriétés traversées par les voies ferrées. Spencer eut ainsi l'occasion de passer à Londres quelques mois de l'année 1845, par suite du service spécial qui lui incombait. En août, il rompt avec ses chefs, dont il croyait avoir à se plaindre, et se lie avec un autre entrepreneur de chemins de fer, nommé Prichard. De tous les manieurs d'affaires qui imaginaient alors des tracés nouveaux et sollicitaient du Parlement des concessions de railways destinées à produire de merveilleux bénéfices, Prichard était, au dire de Spencer, le plus entreprenant

el le plus hardi. Pour avoir voulu trop étreindre il présenta — louchant une ligne de Northampton à Worcesler — des plans insuffisamment justifiés, et se vit refuser, par le comité du Parlement, l'autorisation nécessaire. La carrière de Spencer fut brisée du même coup et Spencer définitivement reconquis pour la philosophie el les lettres. Il gardait seulement, de ce second passage au chemin de fer, une créance de quatrevingts livres sleriing contre la Compagnie qui l'avait employé et celle créance lui servit plus lard à garantir son libraire pour l'impression de son premier grand livre ; c'est au moins de ceci que la philosophie est redevable à l'industrie.

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