L ÉCONOMISTE ET LA STATIQUE SOCIALE
En mai 1848, Spencer, âgé de presque trente ans, se trouvait de nouveau dans sa ville natale, sans position assurée et sans avenir. Il songea un moment à créer un institut Pestalozzi, demandant ainsi les ressources matérielles à celte science de l'éducation sociale qui était l'une de ses préoccupations théoriques. Il y renonça bientôt et partit pour Londres, avec l'intention de chercher du travail dans les revues. 11 élait muni par son oncle d'une lettre de recommandation pour James Wilson, directeur de V Economiste^ un auue Wilson que celui qui est nommé précédemment. V Economiste était l'organe de la ligue libre-échangiste, qui avait pour but de faire supprimer les droits protecteurs sur les céréales. C'était donc le même esprit d'in-
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dépendance individualiste que Spencer étendait à tous les problèmes et qui était représenté par celte revue en matière purement économique : la lutte contre toute intervenlion de l'Etat. Spencer ne trouva pas immédiatement une situation à Londres et revint à Derby. Il n'attendit pas longtemps. Le 16 novembre i8i8, J mes Wilson lui proposait la place de secrétaire de rédaction à V Economiste, au traitement de cent guinées par an : le logement et le service au bureau du journal ; la liberlé de son temps une grande parlie de la semaine après les heures nécessaires au travail de la rédaction. Spencer partit pour Londres : sa vie matérielle était assurée et la fortune littéraire allait venir.
Spencer commença aussitôt à écrire le livre de philosophie morale et sociale qui était Tobjet constant de ses méditations. Dès cette époque Spencer, qui n'avait jamais joui d'une 1res forte santé, et qui a contracté de bonne heure l'habitude d'analyser à l'excès ses sensations corporelles, se plaint des menaces de la maladie. Pendant l'hiver 1849, il est pris en rue d'un crachement de sang, dû probablement à la rupture accidentelle d'un vaisseau de la gorge ; et, se croyant frappé aux poumons, reporte immédiatement ses pezisées sur son livre, le cher livre qu'il caressait dans ses espérances, dit-il, avec le même amour que nous éprouvons pour un enfant de notre chair et de notre sang : a puissé-je ne pas mourir, pensait-il, sans l'avoir « écrit ! » L'élaboration dura deux ans et l'ouvrage parut en 1850, sous le titre de Statique sociale. Les mesures matérielles qui en pei'mettaient la publication avaient été presque aussi difficiles que l'élaboration intellectuelle. Spencer; qui cultivait avec un grand soin ses relations sociales et mondaines, s'était particulièrement lié avecOhapmanj rencontré par lui dès 1846; et qui avait fondé depuis lors une maison de librairie dans le Strand, tout près des bureaux de l'Economiste
Chapman donnait des réunions hebdomadaires ; Spencer en fut un habitué et y contracta les liaisons les ])lus décisives d»; sa vie d'écrivain. Cliapman n'osait pas assumer les risques pécuniaires d'un ouvrage de philosophie sociale, écrit par un auteur inconnu. 11 consentit à faire l'avance du tirage en acceptant comme garantie, contre les risques de mévente, cette créance de quatre-vingts livres dont nous avons parlé. Ainsi fut imprimé et parut le premier livre de Spencer.
Ce premier livre n'a pas été traduit en français, non plus que les Lettres sur le gouvernement. Le titre de Statique Sociale a été choisi après beaucoup d'hésitations, et Spencer regrette ce titre parce qu'il semble impliquer une référence directe au système d'Auguste Comte, dans lequel les termes de dynamique sociale, pour désigner l'histoire en marche, et de statique sociale, pour désigner l'ensemble des faits sociaux considérés à un moment donné de l'histoire, ont un sens consacré. De là l'erreur, dit Spencer, qui s'est accréditée, et suivant laquelle je me serais inspiré d'un auteur français dont je ne connaissais aucune doctrine, ni aucune formule. On sait que Spencer s'est attaché en eiïet avec un soin jaloux à marquer toujours, à exagérer souvent, sa séparation d'avec Comte. Ce qu'il y a de certain, c'est que Spencer a vécu, dès l'époque oîi il préparait son livre, dans le groupe des disciples de Comte — Mary Evaus et George Lewes — et que peutêtre ce titre de Statique Sociale lui a été suggéré, dans ce groupe, par une conséquence réelle et par une filiation historique des définitions puisées chez Auguste Comte.
La Statique Sociale est l'ouvrage par lequel Spencer se séparede l'utilitarisme, tel qu'il a été compris jusqu'à luii Les utilitaires recourent à un système artificiel de peines et de récompenses pour aboutir, par la recherche du bonheur individuel, au bonheur du plus
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grand nombre. D'après Spencer, le bonheur el la moralité s'identifient avec la perfection naturelle de l'être et la plénitude de la vie. Au lieu d'analyser les plaisirs et les peines, pris à part des causes profondes qui les constituent, il faut développer simplement, dans l'homme et dans l'espèce, toutes les fonctions vitales et spontanées. L'ouvrage contient une introduction sur la doctrine utilitaire et sur la doctrine du sens moral, toutes deux rejetées par Spencer ; et quatre parties : 1° sur les bases de la morale ; 1° sur l'application de la doctrine aux droits individuels (liberté, propriété, liberté commerciale et liberté de penser, droits des femmes el des enfants) ; 3° sur l'organisation politique et sociale (le pouvoir de l'Etat, la religion, le paupérisme, l'hygiène publique); et 4" enfin une récapitulation générale. Les applications sociales se résument d'un seul mot : l'individualisme. Tout ce qui est intervention de l'Etat, protectionnisme, socialisme, est nuisible et blâmable. Dans ce livre, cependant, Spencer admettait une exception aux droits indéfinis de l'individu en ce qui concerne l'appropriation des biens naturels, et, pai' conséquent, la propriété de la terre. Le sol nécessaire à tous ne peut pas, dit-il, être accaparé par quelques-uns, et, par conséquent, il doit faire retour à l'Etat, moyennant une juste indemnité à ses détenteurs actuels. C'est la doctrine de SluartMill et du parti radical à cette époque ; mais depuis lors. Spencer, naturellement poussé par la logique j interne de son système^ tout en admettant qu'il y a là un cas unique, devant lequel en théorie la puissance de l'individu s'arrête, déclare que, pratiquement, le retour du sol à l'Etat et l'organisation collective produiraient des conséquences moralement et matériellement plus mauvaises que le régime de la propriété individuelle, fondé sur la liberté. C'est la haine de tout ce qui ressemble au fonctionnarisme qui domine, d'un bout à l'autre de sa vie,
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et de plus en plus^ la pensée de Spencer, en matière politique et sociale.
Ici se placent les premières relations de Spencer avec les Lewes. George Lewes, de trois ans plus âgé que Spencer, avait écrit en 1845-46 son grand ouvrage, Histoire biographique de la philosophie. En 1850, il était directeur de la revue, le Leader, c'est-à-dire le Guide, et fréquentait chez Chapnian. Spencer l'y rencontra; ils se plurent; et cimentèrent leur amitié naissante par de nombreuses promenades dans la campagne, agrémentées de longues conversations philosophiques. Spencer lut le livre de Lewes et y puisa les connaissances de philosophie classique qu'il s'était si longtemps vanté d'ignorer. En même temps, Chipman, devenu directeur de la revue de Westminster — revue radicale fondée par James Mill — avait attiré chez lui miss Evans et l'avait nommée secrétaire de rédaction de cette revue. Miss Evans, née en 1816, est célèbre chez nous par ses romans d'Adam liede, du Moulin mr la Floss, de Ro7nola ; eWe est non moins célèbre en Angleterre par ses traductions de Strauss (1840) et de Feuerbach (1854) ; elle était, vers 1850, avec miss Martineau, traductrice de Comte, et avec George Lewes, une fervente adepte du positivisme. Elle se lia chez Chapman avec Spencer ; elle l'accompagnait à la promenade et au spectacle; ils se plaisaient l'un et l'autre dans leur compagnie réciproque et le bruit courut qu'ils allaient s'épouser. Spencer affirme qu'il n'y eut entre eux jamais autre chose qu'une amitié intellectuelle. En fait, miss Evans s'unit à Georges Lewes, auquel on a dit quelquefois que Spencer même l'avait présentée. Lewes était marié et séparé de sa femme ; Mary Evans accepta de partager sa vie et d'élever ses enfants. Les Lewes, comme les appelle Spencer, présentèrent jusqu'à la fin de leur vie, dans les conditions irrégulières où ils se trouvaient, le spectacle d'un ménage heureux, et, dit
Spencer, vertueux. Spencer fut toujours leur fidèle ami ; ce fut lui qui conseilla à miss Evans, vers 1857, d'écrire des romans, et il fut longtemps seul à savoir quel nom véritable se cachait sous le pseudonyme d'Eliott.
George Le^ves pre'senta Spencer à Carlyle. Nous avons vu plus haut les raisons qui rendirent cette liaison précaire. Esprit forgé tout d'une pièce, Spencer n'a jamais surmonté, dans ses relations sociales, certaines divergences philosophiques, et ce même motif qui explique la rupture rapide avec Carlyle, explique aussi la solidité des rapports avec Huxley et Tyndall. En 1852 Huxley rentrait d'un voyage d'exploration scientifique, fait par lui en qualité de chirurgien-adjoint à bord du Ralllesnake ; il rapportait de son voyage une note, sur les hydrozoaires d'Océanie, qu'il lut à l'Association Britannique des Sciences. Spencer, frappé des confirmations que celle note apportait à ses propres théories sur l'évolution, envoya à Huxley un exemplaire de son article sur l'hypothèse du développement. Huxley vint le voir et ils nouèrent ainsi une amitié philosophique et scientifique qui ne se démentit jamais. L'année suivante Huxley présenta Spencer à Tyndall, l'illuptre savant qui trouvait, dans la connaissance positive des lois de la nature, une source inépuisable de joies esthétiques et morales. Plus tard, en 1862, Spencer connut Lubbock,le banquier célèbre par ses minutieuses éludes sur les insectes. Tous ces savants sont liés entre eux par la communauté des doctrines : transformisme et agnosticisme. En 1864 ils fondèrent une société, l'X-Club, qui se réunissait le premier jeudi de chaque mois, et qui compte parmi ses membres, dont le nombre ne dépassait pas dix, quelques-uns des chefs de la science anglaise. Spencer répète souvent qu'il a été heureux dans ses amitiés. Avec son caractère ouvert et sportif, ami des clubs, des conversations
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et (les promenades, il a joué le principal rôle dans ces rapprochements personnels, fondés sur la science.
Les relations que Spencer avait nouées avec Lev/cs eurent pour conséquence des arrangements littéraires qui devaient assurer bientôt l'indépendance de sa vie matérielle. Spencer contracta d'abord envers Lewes l'engagement d'écrire une série d'articles détachés. Le Leader était un organe socialiste, et nous connaissons l'individualisme de Spencer. Il était entendu qu'on laisserait de côté les questions sur lesquelles les opinions de Spencer difréraient de celles de la revue ; le titre sous lequel devait paraître les articles : The Haythorne Papers, laissait toute liberté pour le choix des sujets. Le premier article, paru en mars 1832 sur l'hypothèse du développement, con , ail, en raccourci, la doctrine générale de l'évolution. Cet article fut suivi d'une série d'autres, publiés d'abord dans la même revue et réunis plus tard dans les Essais. Vers la môme époque, Ghapman prenait à son compte la revue de Westminster, et Spencer lui donnait ses articles sur la philosophie du style et sur l'excès de la législation. Enfin Lewes faisait entrer Spencer à la Revue Britannique Trimestrielle et à la Revue Britanni([ue Septentrionale. Cette dernière était l'organe attitré de l'Eglise libre ; partout c'est le môme programme d'indépendance auquel Spencer se rallie.
Grâce à toutes ces Revues, Spencer pouvait vivre des produits de sa plume. Il hésitait cependant à rompre avec l'Economiste qui lui assurait cette sécurité du lendemain, que les [ilus belles espérances ne remplacent pas, lorsque survint, en janvier 1853, la mort de Thomas Spencer. L'oncle mourant léguait à son neveu un capital de oOO livres. Spencer jugea son indépendance suffisamment assurée et quitta sa place dti r Economiste, qui lui paraissait trop subalterne, après l'avoir occupée cinq ans, en juillet 1853.
LA PSYCnOLOglE ET LES ESSAIS
Depuis 1848, Spencer, retenu aux bureaux de V Economiste, n'avait pas quille Londres. 11 profita de sa première année de liberté, 1853, pour faire un voyage sur le continent, conformément au programme de tout anglais qui veut être un homme achevé. Ce voyage eut pour théâtre la tc.gique, l'Allemagne et la Suisse : Anvers, Cologne, Bâle, Lucerne, la masse du Sainl-Gothard, l'Oberland, la vallée de Zernatt, en sont les principales étapes. Au retour de ce voyage, Spencer ressentit avec force les premières atteintes de la neurasthénie. Il attribue au surmenage physique de ses courses pédestres à travers les Alpes la rupture d'équilibre qui éclate alors dans ses fonctions organiques : palpitations, vertiges, insomnies. Tous ces maux ont pour cause certaine l'intensité du travail intellectuel auquel il s'était soumis. La nécessité de veiller avec plus de soin sur une santé compromise, explique, sans les justifier suffisamment, ses manies de célibataire, tous les détails sur sa santé, peu intéressants pour le lecteur, dont V Autobiographie surabonde.
Cependant. Spencer avait conçu le plan d'un ouvrage purement spéculatif. La lecture de Suart Mill lui avait fait comprendre la nécessité d'appuyer toute philosophie sociale et pratique sur une psychologie préalable de la connaissance. Les Principes de Psychologie avaient pour but de dresser l'explication évolu-
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tionnislede la pensée en face de la doctrine purement positive de Sluarl Mill que Spencer jugeait insuffisante. Les premiers chapitres du livre furent composés en France. Le Tréport avait été, sous le règne de Louis- Philippe, la plage mise à la mode par la faveur de la cour. En J85i, Le Tréport gardiit, en Angleterre au moins, le prestige du règne écoulé ; Spencer s'y fixa d'abord et y commença au mois d'août la rédaction de sa Psychologie. Il y resta peu de jours; à la fin du môme mois il arrivait à Paris où il connut iJtlré. Il passa bientôt de Paris à Jersey, puis à Brighton, où il vit Louis Blanc et Thackeray ; traversa Londres fin octobre; vécut quelques temps à Derby; fit un séjour au pays de Galles et revint enfin à Londres où il publia, entre juillet et septembre 1855, ses Principes de Psychologie. Nous retrouverons cet ouvrage en 1870, considérablement accru et révisé, dans la série des livres que constituent le Cours Synihéiique.
Le surcroît de travail, auquel Spencer s'était livré pour la composition de sa Psychologie, entraîna, s'il faut l'en croire, une recrudescence très vive de sa maladie nerveuse. Ni un voyage au Tréport en 1855, ni un séjour chez Huxley ne purent le guérir. A partir de cette époque, Spencer se regarde comme un malade avéré et se livre systématiquement aux distractions et aux voyages pour lutter contre l'excès de fatigue dont il souffre. Il note, en 1835-56, un voyage a Standisli (comté de Gloucester), chez ses amis Potier; une excursion sur le yacht de Pigott à Guernesey, où il dîne avec Yictor Hugo ; un voyage en Ecosse où il est rejoint par son grand ami, Octave Smith. La région des lacs qui se poursuivent comme un chapelet ininterrompu d'une côte à l'autre, à travers les gorges de la Haute-Ecosse, séduisait Spencer à la fois par l'admirable beauté du paysage et par l'abondance des truites d'eau courante dont la pêche
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était le passe-temps favori du philosophe, le plus capable, disait-il, de détendre ses nerfs et son esprit. Il contracta riiabitude de se reposer chaque été, par un séjour en Ecosse, des travaux de Londres. L' Autobiographie, est toute pleine du récit de ses pêches miraculeuses dans la région d'Oban et d'Achranich, et l'on comprend la déception qui s'empara des premiers lecteurs de cet ouvrage : ils attendaient un philosophe et ils trouvaient un pêcheur.
La fin de l'anaée 1856 ramena Spencer à Paris, où il s'était chargé de porter à Auguste Comte, de la part de Ghapman et de miss Marlineau, une portion des bénéfices produits par la traduction anglaise de la Philosophie Positive. L'année 1857 rendit Spencer à l'étude. 11 mentionne, dans une lettre à sa mère du 31 mars 1857, la première visite qu'il fit à Stuart Mill. Cette visite était provoquée par une nouvelle édition de la Logique, dans laquelle Sluart Mill avait fait riionneur à Spencer de discuter ses critiques. Stuart Mill fut affectueux et aimable, et invita Spencer à revenir. Peut-être cet accueil flatteur d'un homme âgé et illustre fut-il un encouragement pour l'auteur, relativement jeune, qui se sentait dans toute la force de l'âge et la maturité du talent. En novembre 1857, Spencer réunit ses principaux articles de Revues pour en former le premier volume des Essais; deux autres volumes devaient paraître en 1804 et 1873; et cette collection des Essais est la plus capable de faire pénétrer le lecteur dans l'esprit de Spencer. On y voit sa méthode à l'œuvre dans une série de problèmes très divers et très spéciaux ; on y suit le développement progressif de sa pensée et la marche de sa doctrine. L^Essai sur le Progrès, de 1857, contient les traits principaux de sa philosophie ultérieure.
En même temps qu'il revient sur ces premiers écrits, Spencer conçoit le plan d'une série d'ouvrages de
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longue haleine, dans lesquels 11 projette de développer le systènne complet de sa philosophie, dont il possède désormais tous les éléments systématisés. Le G janvier 1858, il adresse à son père un programme presque identique à celui qui sera publié deux ans plus tard. i/audace de ce plan, analogue à celui d'Auguste Comte, et qui comporte dix volumes compacts, trahit le caractère encyclopédique de l'époque où il fut conçu. L'on rêvait, il y a cinquante ans, la reconstruction de l'univers : on se contente aujourd'hui d'en déchiffrer quelques fragments. Restaient les difficultés matérielles d'exécution. Chapman refusa de faire paraître l'ouvrage dans la Revue de Westminster. Spencer rêva quelque temps d'une place lucrative qui lui permettrait, en lui laissant la disposition d'une partie de sou temps, d'exécuter matériellement son projet. A ce moment, la Compagnie des Indes était dissoute, et rétablie par l'Etat sur de nouvelles bases. Spencer demanda à Stuart Mill s'il pourrait lui procurer une place dans la nouvelle organisation, mais Stuart Mill ne répondit pas à son attente, soit qu'il ne voulût agir en lien sur la nouvelle Compagnie, soit qu'il jugeât Spencer incapable d'une sujétion continue. Spencer sollicita une place du gouvernement, directeur des prisons, receveur du timbre ; mais il fut évincé de toutes ses demandes et finit par y renoncer. George Lewes l'invitait sérieusement — aux grands éclats de rire de George Eliolt moins chimérique — à profiter de ses connaissances d'ingénieur pour gagner, par des inventions mécaniques, l'argent qu'il dépenserait à imprimer ses livres. I/année 1839 se passa dans ces perplexités.
Cependant Spencer ne cessait pas de produire, et de suivre les productions d'aulrui. Les articles sur l'éducation morale et pliysi(]uc datent de cette époque. En juin 1858, Darwin et Wallace faisaient Icui's lectures
sur la sélection naturelle et Spencer envoyait à Darwin son volume d'Essais. L'Origine des Espèces, 1859, venait corroborer l'hypothèse évolutionnisle adoptée par Spencer divanl Dàrvi'in. V Auto biogi^aphie ne parle qu'à mots couverts des relations assez délicates qui ont dîl exister entre ces deux auteurs. L^évolulion est une doctrine d'histoire naturelle à laquelle le nom de Darwin s'est attaché avec tant de force qu'il éclipse les autres. Spencer ne pouvait pas oublier que luimême avait frayé le premier la même voie, et il devait être à la fois heureux d'un tel suffrage et offusqué d'une si grande ombre. Quoi qu'il en soit, vers 1859-1800, tout conspirait pour donner confiance et courage au défenseur attitré de la philosophie évolutionnisle, rajeunie au contact d'une science récente et toute prête à recueillir, dans le public anglais, la succession du positivisme, déjà un peu vieilli, d'Auguste Comte et de Stuart Mili. Comme procédé matériel, Spencer se décida pour la mesure la plus simple qui était l'appel au public, sous forme de souscriptions individuelles; l'ouvrage paraîtrait en livraisons de 80 à 96 pages, chez Manwaring, tous les trois mois.
Le 27 mars 1860, Spencer publiait le programme que voici :