‹ Auguste ComteChapitre 23 sur 49 · SYSTEME DE PHILOSOPHIE SYNTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

SYSTEME DE PHILOSOPHIE SYNTHÉTIQUE

Premiers principes. — 1. L'Inconnaissable; 2. Le Connaissable.

Principes DEniOLOGiE. — V. I : 1. Les données de la biologie ; 2. Les inductions de la biolojj;ie ; 3. L'évolution de la vie.

Vol. II : 4. Développement morphologique; 5. Dévelop-

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pcnient physiologique ; G. Les lois de la multiplication.

Piu.N'ciPEs DE rsvciiOLOGiE. — Vol. 1:1. Les données de la ps3'cho!ogie ; 2. Les inductions de la psychologie; 3. Synthèse générale; ^. Synthèse spéciale; 5. Syntliè&e physique.

Vol. II : G. Analyse spéciale; 7. Analyse générale; 8. Corollaires.

PniNCiPES DE SOCIOLOGIE, — Vol. I : I. Les données de la sociologie; 2. Les inductions de la sociologie; 3. L'organisation politique.

Vol. II . 4. L'organisation ecclésiastique; 5. L'organisation céréinonielle, 6. L'organisation industrielle. Vol. III : 7. L'évolution linguistique; 8. L'évolution inlellectuelle; 9. L'évolution esthétique; 10, L'évolution morale; 11, L'accord général.

Principes de morale. — Vol. I : 1. Les données de la morale ; 2. Les inductions de la morale ; 3. Morale personnelle.

Vol. II : 4. Justice; 5, Bienfaisance négative; G. Bienfaisance positive.

Tel est le programnie, publié d'avance, qui fut exécuté à travers bien des vicissitudes, de 1860 à 1896, à l'exceplion du IIP volume de sociologie. Quatre cent quarante souscripteurs répondirent à l'appel. Sluart Mill, Grote, Darwin, Huxley, Carpenter, Eliott, Lewes, Lyell, Tyndall, Alexandre Bain, John Hershell, Charles de Rémusat, Jules Simon figurent sur la première liste, jointe au programme même. Les difficultés matérielles étaient momentanément écartées : Spencer pouvait commencer l'œuvre maîtresse de sa vie.

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LE TRAITÉ DE L ÉDUCATION; LES PREMÎERS PRINCIPES; LA CLASSIFICATION DES SCIENCES; LES PRINCIPES DE BIOLOGIE.

Désormais le principal intérêt de la biographie de Spencer s'allache à la rédaction du Cours Synthétique, et aux divers événements qui en interrompent ou en favorisent la publication. Nous n'entrerons pas, pour les quarante années qui restent à parcourir, dans les fastidieux détails — voyages, dîners, fatigues, distractions — par lesquels Spencer lasse son lecteur. Disons, une fois pour toutes, que chaque année, Spencer continue la série de ses excursions en Ecosse et de ses plaisirs sportifs. Depuis lhiJ9 il a pris un secrétaire qui écrit sous sa dictée. 11 arrive à un tel degré d'énervement que certaines parties de ses livres sont dictées en jouant à la raquette; il ne peut plus composer sans une agitation physiqu-î extérieure. Lire, réfléchir, jouer, dicter : figurons-nous ainsi cet étrange philosophe, qui a présenté sans doute le plus étonnant mélange de surmenage intellectuel et de récréations volontaires. Ce qui importe, ce sont les dates de ses grands ouvrages qui sont les grandes dates de son existence.

Mentionnons seulement, avant que Spencer s'attache à sa grande oeuvre^ la revision qu'il a faite — fin 1860 et début ISGi — de ses quatres articles sur l'éducationj qu'il publie en volume. L'idée essentielle qui s'en dégage est comme toujours ; laissez faire les lois de la nature et ne les contrariez pas par des interventions

liiimaines qui les faussent. Evitez le surmenage intellectuel ; donnez aux sports et à l'éducation physique, tous les développements que la santé exige ; enfin, en matière morale, laissez les actions mauvaises engendrer naturellement leurs conséquences mauvaises ; ne menacez pas l'enfant d'une punition parce qu'il approche du feu, mais laissez-le se brûler pour qu'il apprenne, par l'expérience môme, le rapport des causes aux eifels. Telle est la thèse singulièrement exagérée qui applique à l'éducation les maximes générales du naturalisme, dont le Cours synthétique devait donner le développement complet. -

Spencer était bien préparc à sa nouvelle œuvre. Le programme de 1860 contient des notes qui renvoient sur plusieurs points à des travaux de détail antérieurement publiés. La Psychologie de ISr'io, la Statique soc/aZt^ un grand nombre d'articles de biologie et de sociologie préparaient le Cours synthétique, dont la composition paraissait être l'aboutissement naturel de toutes les pensées et de tous les travaux de l'auteur.

On se rappelle que, dès son enfance, Spencer avait été habitué à chercher, derrière tout événement et derrière toute réalité, la cau&e qui l'expliquait ; son père avait développé en lui au plus haut degré le sentiment de la causalité naturelle, de la régularité des lois et des formes. L'évolulionnisme est l'extension la pl'js large de ce sentiment du causal, appliqué à l'apparilion successive des formes dans le temps, non moins qu'à leur coexistence dans l'espace. En 1831, lorsque Spencer préparait pour la revue de Westminster une récension des Principes de Physiologie de Carpenter, il avait trouvé, dans les œuvres de l'embryologiste Von Baer, la formule que tout être vivant se développe par un passage régulier de l'homogène à l'hétérogène, et celte formule lui parut applicable aux organismes sociaux comme aux organismes biolo-

giques. Vers la même époque, 1851, Spencer prend connaissance de la célèbre doctrine de Milne-Edwards sur la division du travail. A mesure que les êtres vivants croissent, le travail accompli par eux devient plus complexe, et se divise entre les diverses parties, devenues autant d'organes distincts, en sorte que la division du travail est le facteur physiologique qui correspond à la différenciation des formes anatomiques. Les conceptions géologiques de Lyell, sur la déformation progressive, et non pas brusque, de l'écorce terrestre : les vues de Huxley et celles de Darwin sur le devenir des espèces vivantes : corroboraient ces notions, et leur donnaient une signification sans cesse plus riche et plus profonde. Dans VAvtobiographie Spencer marque avec soin les étapes successives par lesquelles sa pensée, d'abord fugitive, se précisa et s'étendit peu à peu, pour aboutir en 1862 à la rédaction des Premiers Principes, qui en devaient constituer — sauf une correction survenue plus tard — l'expression la plus achevée.

Le projet communiqué en 1858 à George Spencer comprenait quatre parties : 1° L'Inconnaissable ; 2° Le Connaissable ; 3° L'Evolution astronomique ; A^ L'Evolution géologique. Le programme de 1860, réalisé en 1862, supprime les deux dernières parties relatives à l'élude de la matière inorganique, et considérées dès lors comme des intermédiaires inutiles ; les Principes de Biologie devaient suffire à lier, par l'étude de la matière vivante et nerveuse, les lois cosmiques en général aux lois de la pensée et de l'action humaine, étudiées dans les livres ultérieurs. Des deux parties qui subsistent dans l'œuvre définitive, la première a pour objet la doctrine de Tagnoslicisme, c'est-à-dire de l'inconnaissabilité de Dieu. L'inconnaissable existe; en d'autres termes, par derrière toutes les apparences matérielles qui frappent nos sens et que les sciences

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étudient, apparences fugitives et contradictoires qui posent à notre raison de plus dirficiles problèmes qu'elle n'en peut re'soudre, il existe une réalité profonde, plus proche de re?prit que de la matière, mais, dans son essence ultime, inconnue et inconnaissable. C'est cette réalité substantielle que les religions nomment Dieu. Les religions ont le droit d'affirmer son existence et les sciences ont tort de la nier. Mais les religions ont tort de prétendre connaître et définir les attributs de Dieu ; tout ce que nous pouvons dire de lui, c'est qu'il existe et non quel il existe. La religion et la science seront d'accord le jour où^ chacune se renfermant dans son domaine propre, la science cessera d'expliquer les faits positifs par des entités métaphysiques inconaissables, et la religion cessera de donner à l'essence métaphysique de Dieu des attributs physiques contradictoires : adorer et se taire est le tout de l'âme religieuse.

Le domaine de la science est étudié dans la seconde partie : le Gonnaissable. Toutes les choses que nous connaissons participent d'un même devenir qui est l'évolution univîrselle. L'évolution est le passage du simple au complexe, de l'indéfini au défini, de l'homogène à riiétérogène. Au début l'univers était constitué par une poussière cosmique, uniformément répandue à travers l'espace, homogène et vague : elle s'est différenciée peu à peu en constellations hétérogènes et bien définies. Au début de la société humaine, chaque individu était à la fois soldat et laboureur, fabriquait son pain et ses outils ; aujourd'hui le militaire et l'artisan, le forgeron et le boulanger constituent des classes distinctes. Ainsi, le passage de l'homogène à l'hétérogène est partout dans le monde physique et humain. Ce passage est caractérisé par une intégration de matière — poussière du monde qui se solidifie en étoiles, poussière humaine qui se solidifie en tribus et

en cités — et par une dissipation du mouvement, parce que les individus isolés perdent leurs mouvements spéciaux et incohérents, pour rentrer dans le mouvement général. En outre l'évolution s'accomplit par une série de secousses contraires, qui constituent la loi du rhythme. En vertu de la vitesse acquise il faut qu'un peuple, lancé sur la voie des révolutions, aille jusqu'aux dernières limites de la licence, pour retomber ensuite, par un mouvement contraire, dans l'extrême dictature ; l'équilibre en toute chose résulte d'oscillations successives. Enfin, à mesure qu'un aggrégat évolue, toutes les parties qui le composent se transforment parallèlement ; ces transformations parallèles se correspondent les unes aux autres ; l'adaptation des parties accompagne révolution de l'ensemble. Par exemple, à mesure que les idées religieuses se transforment dans une nation donnée, tous les autres domaines de la pensée et de l'action se transforment pour s'adapter au changement survenu. L'évolution se poursuit sans repos ni trêve jusqu'à ce qu'elle atteigne, dans l'hétérogénéité absolue, un état linal d'équilibre et d'immobilité. Mais tout est éternellement variable. Bientôt l'équilibre est rompu ; la dissolution s'accomplit en sens inverse de l'évolution précédente, jusqu'à ce que, l'homogène régnant de nouveau sur un monde monotone ei monochrome, l'évolution à son tour reparaisse ; et ainsi de suite à l'infini, dans la succession éternelle des mondes.

Les Premiers Principes étaient complètement parus dans le courant de l'année 1862. Spencer consacra Tautomne de cette année à son voyage traditionnel en Ecosse. Il y fut rejoint, à Glascow, par le ménage américain des Youmans, nouveaux mariés, venus en Europe pour l'Exposition de Londres. Le professeur Edouard Youmans avait élé mis en relation avec Spencer, en 1860, par un ami commun, au moment

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OÙ Spencer cherchait des souscripteurs en Angleterre et en Amériiiue. Yotinians devait s'attacher à Spencer avec une fidc'dilc peu commune et devenir-, pour une très large part, l'artisan de son succès. Grâce à lui Spencer — dont la tournure intellectuelle et morale répond d'ailleurs à l'idée qu'évoque l'amoricanisme — fut célébré et fêté en Ame'riijue plus que dans sa propre patrie. Spencer visita Glascow et Edimbourg avec, les Youmans, qu'il scandalisa un peu par son ignorance de'daigneuse de l'hisloire et de l'arcbéologie nationale. Puis les Youmans passèrent sur le continent et Spencer revint à Londres, pour préparer ses Principes de Biologie.

Spencer se détourna un instant de jla Biologie pour composer, sur la Classification des sciences, une étude dirigée contre Auguste Comte. Chez Comte, les sciences défdent comme à la parade. Chaque science inférieure sert d'échelon — historiquement et dogmatiquement — pour la science immédiatement supérieure, c'est-à' dire plus complexe et plus spéciale ; et cette classification est l'image d'une science mathématique, dans laquelle chaque théorème s'explique par celui qui précède, et justifie celui qui suit. A cette conception mathématique des choses, Spencer substitue l'image biologique d'une masse vivante, qui se difTérencie et s'intègre à la fuis dans toutes ses parties : en sorte que chaque partie du tout est en connexion avec toutes les autres, et que les sciences, au lieu de s'ordonner bout à bout dans une table à csntrée unique, se coordonnent, en un concert complet et simultané^ dans une table à entrées multiples. Ce travail sur la Classification des sciences date de décembre 1863 et janvier 180i. Il y avait sans doute chez Spencer quelque rivalité d'auteur contre Auguste Comte ; il y avait aussi une divergence essentielle entre eux. Auguste Comte est un autoritaire, un homme de gouvernement et de despotisme en ma-

tière d'organisation sociale ; Spencer est un indépen^ dant ; et tous deux portent le caractère de leur politique jusque dans leur science. Or, le lo février 18Gi, la Revue des Deux-Mondes publiait en France un article de Laugel, consacré à Spencer; et cet article, en géne'ral élogieux, traitait l'auteur anglais comme un disciple pur et simple du positivisme français. Spencer en prit occasion pour ajouter à sa Classification des sciences, sous forme d'appendice, le morceau bien connu : Pourquoi je me sé/jare d'Augusie Comte. Mais ajoute-t-il, ce qui fut plus important que toutes ces chicanes, c'est que les réflexions auxquelles je me livrais alors sur les sciences me firent voir ce que j'avais méconnu dans la première édition des Principes. La différenciation et l'hétérogénéité ne sont pas l'élément primitif de l'évolution, mais l'élément secondaire ; ce qui est primitif, c'est la formation et la destruction des aggrégats de matière, tandis que les complications variées de leur structure, le dessin de leur forme ne viennent qu'ultérieurement. Dès lors Spencer jugea nécessaire une refonte des Premiers Principes sur ce point, et il l'exécuta quelques années plus tard, en 18G7.

Cependant, de 1864 à 1866, Spencer faisait paraître les deux volumes de biologie; il est facile d'en comprendre la place et le rôle. Tout système de philosophie consiste à mettre de l'unité dans le monde, et par conséquent à concevoir le monde sur un lypc unique : Spencer le conçoit sur le modèle des êtres vivants et par là sa philosophie est tout entière une imitation de la biologie. Il s'agit de montrer comment les faits biologiques s'expliquent par les lois de l'évolution exposées dans les Premiers principes, et de justifier cette théorie transformiste, dont Lamarck, Goethe et Darwin sont les principaux interprèles ou précurseurs. L'ouvrage a Tallure didactique d'un traité d'histoire

naturelle, qui fait voir comment les feuilles transformées deviennent les Oeurs, comment la diiïérenciatiou des éléments simples donne naissance aux apparences complexes, comment toutes ces transformations des organes s'expliquent par TinQuence directe des milieux extérieurs. Spencer enfantait son livre dans la joie, trouvant, à chaque page nouvelle qu'il déchiffrait dans l'œuvre de la nature, de nouvelles raisons d'affirmer le système éclos dans sa pensée. Suivant un procédé qui se retrouve dans toute la série du Cours, Spencer appelle données d'une science supérieure les éléments qu'elle emprunte à une science inférieure pour se fonder sur eux : les données de la Oiologie sonl les lois physiques et chimiques sur lesquelles elle repose. Les inductions d'une science sont les lois générales qui s'induisent, par simple constatation, des faits observés dans cette science : les inductions de la biologie sont l'ensemble des faits vitaux, tels que la science positive les analyse et les définit. Viennent ensuite -s hypothèses et les discussions. Dans la partie intitulée : VEvolution de la vie, Spencer expose l'hypothèse de l'évolution empruntée aux Premiers Principes et appliquée, pour en rendre compte, aux faits biologiques constatés. Les parties suivantes sur la morphologie, la physiologie et la genèse sont l'exposé et la discussion des faits de détail qui viennent corroborer cette hypothèse de l'évolution par l'examen de la forme des organe, l'analyse des fonctions et la connaissance des lois de la reproduction.

La composition de la Biologie, et les secours que Spencer reçut dans celle circonstance des enseignements d'Huxley et de quelques autres savants, paraissent avoir été l'occasion d'un rapprochement plus étroit entre les naturalistes philosophes qui se ralliaient comme Spencer à la doctrine de l'évolution. L'X-Club fut fondé à cette date, 18G4. A la même

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époque les relations de Spencer avec Sluarl Mill, son adversoire en philosophie positive non évolutionniste, prirent lin caraclère plus intime. Spencer allait souvent dîner à Blackhealh, où il rencontrait, chez Stuart Mill, les Grote, les Leslie, les Cain, Dès 1833, Spencer avait exposé, dans un article de la Revue de Weslmimler sur le postulat universel, une critique de la théorie de Stuart Mill. Sluart Mill avait combattu Spencer à son tour dans les éditions nouvelles de la Logique, et plus récemment dans V Examen de la philosophie d'/Jamillon. Kn 1SG5, sur les instances de Lewes qui dirigeait alors la Fortnighlly Hevieio — c'est-à-dire la Quinzaine — Spencer répliqua dans cette Uevue pour relever ce qu'il considérait comme une exposition inexacte de ses propres doctrines, et parut ainsi, aux yeux des lecteurs, avoir le dernier mot dans la querelle. En même temps il continuait à écrire dans diverses Revues. En '1F.G2 son ami Hughes avait fondé le Reader — le Lecteur — journal littéraire et scientifique qui devait être l'organe du parti évolutionniste. Spencer, Huxley, Tyndall y collaborèrent, mais le journal dura peu de temps parce qu'on ne trouva pas, pour radmiui?trer, un gérant assez habile.

Vers la même époque, Spencer allait traverser une crise redoutable, qui mettait son œuvre en danger d'être interrompue sans retour. Soit par suite du genre de vie dispendieux qu'il avait adopté — les clubs, les dîners en ville, séjours à la campagne, saisons de pêche, dont nous passons sous silence l'énervante énumération — soit par suite en effet delà difficulté qu'éprouve un auteur, qui n'écrit pas des œuvres frivoles, à vivre du produit de sa plume. Spencer avait dépensé 1.100 livres — presque 30.000 francs — depuis 1850. Son père âgé de soixante-quinze ans, sa mère infirme réclamaient des soins et des secours ; les souscriptions au Cours Syuthélique étaient tombées de

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440 à 330. Spencer découragé annonça, dans la livraison de décembre 18G5 de la Biologie, qu'il allait cesser su publication faute d'argent. Cet avis donna lieu au mouvement peut-être le plus désintéressé que jamais annonce semblable eût provoqué. Stuart Mill était absent, probablement en France ; dès son retour le 4 février 1866, il écrit à Spencer qu'il s'engage à couvrir le déficit et à compléter, entre les mains de Téditeur, la somme nécessaire à l'achèvement de l'ouvrage : « Je vous prie, dit-il, de ne pas voir dans ma proposition une faveur personnelle, mais la collaboration que j'apporte à un grand dessein public, pour lequel vous donnez votre vie et avez donné votre sanlé ». Spencer déclina cette otTre. L'élan fut général. Stuart Mil), Huxley, Buirk, Tyndall, Lubbock, s'engagèrent et engagèrent les disciples de Spencer, par une circulaire du 8 avril, à souscrire des exemplaires nouveaux en surplus des leurs, pour couvrir la somme manquante. Enfin tous ces efforts furent dépassés et rendus inutiles par une sorte de levée en masse du public américain, sous la conduite de Youmans. Au mois de juillet 1866, Youmans arrivait à Londres, porteur d'une montre en or et d'une somme de 7.000 dollars, ofiertes à Spencer comme un témoignage d'admiration de ses lecteurs d'Amérique. La libéralité américaine assurait le sort de l'entreprise.

Dans l'intervalle de ces négociations et projets, en avril 1866, George Spencer était mort d'une congestion pulmonaire. On était au plus fort de l'émotion soulevée dans l'élite de la nation anglaise par les atrocités du gouverneur Eyre, en Jamaïque ; Stuart Mill, Spencer étaient parmi les membres les plus animés du comité des poursuites. George Spencer, dont nous avons noté les dispositions humanitaires et douces, mourut dans une sorte de cauchemar; il se voyait au milieu des nègres suppliciés, plaignant et partageant

leurs souffrances. Au commencement de Télé 1867, Henriette Holmes mourait à son tour ; elle aval' passé les deux dernières années de sa vie en état d'eafance. Dans l'intervalle qui séparait ces deux deuils, Spencer avait partagé son temps entre Londres et Derby, pour rester autant que possible auprès de sa mère. Après la mort de cette dernière, il abandonne pour toujours Derby, sa ville natale, réalise sa fortune et se fixe à Londres, au centre de son activité intellectuelle.

Les principes de psychologie ; la sociologie

DESCRIPTIVE ET l'iNTRODUCTION A LA SCIENCE SOCIALE

L'année 1867 fut consacrée par Spencer à la seconde édition et à la refonte des Premiers Principes. A cette époque, la maladie nerveuse dont il était atteint, et que peut-être ces deuils successifs avaient exaspérée, prit un caractère plus aigu ; il ne pouvait ni travailler, ni fixer son attention même sur une lecture amusante ; la morphine seule le soulageait. Après un hiver de souffrances, il partit en Italie, en mars 1868, pour rétablir sa santé comme il le faisait d'habitude par des distractions extérieures. Il alla directement par mer de Marseille à Naples, où l'attirait l'éruption du Vésuve alors en pleine activité. Il gravit le volcan sans guide, malgré le danger : exemple, dit-il, de son esprit d'indépendance et d'aventure ; examina en détail Pompéi. dont les maisons romaines lui parurent, à l'appui de ses doctrines sociologiques, un intermédiaire entre les travaux de défense des hommes primi-

nERBEUT SPENCER

tifs et nos demeures modernes ; fit un séjour à Home, visita Florence, Pise, Gênes, Turin ; rentra par le mont Cenis passé en traîneau, et par la ligne de Paris. Les jugements qu'il rapporte de ce voyage sur les grands artistes italiens sont un scandale esthétique; ni Raphaël, ni Michel-Ange, n'échappent à ses critiques ; les peintures qu'il admire le plus sont celles qui portent les noms les moins illustres; et ces opinions divergentes montrent, dit-il avec une salifaclion trop étalée, combien en général son jugement diiïère de celui de tous. L'individualisme, qui avait été chez lui un idéal de moralité, devenait une manie de la singularité en toutes choses, forme vaniteuse de l'égoisme.

L'œuvre qui attendait Spencer à son retour était la mise au point des Principes de Psychologie^ déjà publiés en 18oo et repris sur des bases plus larges pour le cours synthétique. Les préfaces des deux livres, dont la psychologie se compose, portent les dates de décembre 1870 et d'octobre 1872. L'ouvrage primitif était plus que doublé par l'addition des parties nouvelles et le développement général de l'ensemble.

Le i" volume est f)lus particulièrement consacré aux rapports que la psychologie soutient avec la physiologie, qui lui sert de base. L'existence du système nerveux est la première « donnée de la psychologie » et les fonctions organiques sont l'assise sur laquelle les fonctions psychiques s'établissent. — Les fonctions psychiques se ramènent, en allant du plus complexe au plus simple, à des sensations; les diverses sensations qualitativement différentes se ramènent à une sensation élémentaire unique, répétée un plus ou moins grand nombre de fois dans un môme intervalle de temps. La sensation élémentaire se ramène au choc nerveux élémentaire, et l'unité de composition des phénomènes du moi se ramène à l'unité de composition des phénomènes nerveux. Telle est

« l'induclion » maîtresse de la psychologie, — La psychologie est l'étude des phénomènes du moi en tant qu'ils correspondent aux phénomènes du non-moi. Tout acte psychique est une réaction intérieure par laquelle l'individu conscient s'adapte aux circonstances externes, par exemple en fermant les paupières quand l'œil est menacé. La « synthèse générale » a pour objet de montrer les correspondances simples ou complexes, homogènes ou hétérogènes, temporelles ou spatiales, qui s'établissent entre un être et son milieu, entre l'individu psychologique et le domaine où son action se déploie. — La « synthèse spéciale », négligeant les termes extérieurs du rapport, étudie les phénomènes du moi en eux-mêmes, dans leur gradation successive, et montre comment les phénomènes les plus élevés de la raison et de la volonté s'expliquent par une série de mouvements élémentaires ou réilexes, c'est-à-dire organiques, qui se combinent entre eux pour donner naissance à la vie ps\ chologique supérieure. — Enfin la « synthèse physique » — ou synthèse intégrale — reprenant les deux termes du rapport, moi et non moi, montre comment leur adaptation réciproque résulte de ce que tous deux obéissent, dans leur développement, à une seule et même loi : le principe du moindre effort et le passage du mouvement à travers les lignes de moindre résistance; soit qu'il s'agisse des courants de force nerveuse, qui s'irradient dans le corps soit qu'il s'agisse des associations d'idé.es, qui se coordonnent dans l'esprit. Les lois de l'esprit correspondent aux lois du corps, et tout est un, par derrière la dualité des apparences, externes et internes.

Le II" volume est consacré aux problèmes proprement psychologiques. L' « analyse spéciale » étudie le fait psychologique en lui-même, c'est-à-dire la pensée consciente, sous les formes diverses de la perception et du raisonnement. Le raisonnement le plus parfait est

le raisonnement qiianlilalif ou malhe'malique, qui perçoit des relations exactes entre les quantités mises en présence; le type en est le calcul par lequel l'ingénieur fait varier la résistance de ses matériaux avec k puissance des fleuves sur lesquels il construit ses ponts. L'idée de variation concomitante, exactement calculée, est à la base de ce raisonnement. Le raisonnement usuel ou qualitatif compare les qualités entre elles comme le mathématicien compare les quantités, et le procédé est le môme : définition de l'inconnu en varialion du connu. Le chien sou(Tre-t-il quand il crie? Probablement oui, car l'état d'âme du chien, qui est x: est au cri du chien : : comme l'état d'âme de l'homme, qui est souffrance : est au cri de l'homme. Le raisonnement à quatre termes, qui va du particulier au particulier, est le point de rencontre du syllogisme d'Aristole et de l'induction de Sluart Mil!. Ainsi le raisonnement suppose des analogies, c'est-à-dire des classifications et des reconnaissances, et toutes nus perceptions consistent de même dans des actes de classification ou de reconnaissance ; elles définissent les objets en fonction des actions qu'ils exercent sur nous et que nous exerçons sur eux ; toutes connaissances, même les idées d'espace et de temps, se composent de perceptions acquises, réductibles au mouvement le plus simple qui est l'exercice du tact. — L' « analyse générale» a pour objet les problèmes ultimes delà psychologie : quel est le critérium de la connaissance? de quoi les choses sont-elles faites? Spencer résout le problème de la connaissance par la théorie du postulat universel : l'inconccvabilité d e la négative. Je dis que 2 + 2 = 4, parce que je ne puis pas concevoir la négation de cette proposition ; d'une manière générale, je crois que tout ce qui implique contradiction est faux, parce que je ne puis pas concevoir comme vraie» simultanément deux choses contradictoires : et le mo-

tif en est, non pas dans un principe immuable de 1 raison comme le veuf Descarles, non pas dans une association actuellement inséparable, comme le veut Stuart Mill, mais dans une longue série d'expériences faites par nos devanciers et transmises héréditairement jusqu'à nous. Pour le problème de l'Etre, Spencer aboutit à ce qu'il appelle le réalisme transfiguré. Spencer est réaliste, c'est-à-dire qu'il rejette, comme nous avons vu, toute doctrine analogue à celle de Kant, qui présente les faits visibles et tangibles donnés dans l'ex périence comme de pures illusions de la pensée. Il croit cependant que la substance intime des choses est déformée à nos yeux par les apparences sensibles qu'elle revêt ; elle n'est en elle-même ni pure pensée, ni véritable matière. S'il fallait choisir entre les deux termes, elle serait plutôt esprit que matière, car il y a plus d'activité véritable dans la pensée que dans le corps. De même que le cercle est différent d'une ellipse qui est sa projection sur un \\an, de même la réalité des choses est différente des apparences qui sont perçues ; et, par cet exemple, Spencer laisse la voie ouverte, comme le fait tout agnosticisme conséquent, aux hypothèses mélaphysii]ues et mystiques. — Enfin, la dernière partie de la Psychologie, sous le titre de Corollaires, contient une classification des faits psychologiques, et surtout une analyse spéciale des faits moraux et esthétiques. L'analyse de l'égoïsme et de la sympathie annonce par avance la doctrine morale qui sera fondée sur le rapport de ces deux termes : la sympathie étant considérée comme un développement normal de l'égoïsme à condition qu'elle se restreigne dans les limites étroites où elle sert d'auxiliaire et de règle à l'égoïsme. L'analyse des sentiments esthétiques contient la célèbre doctrine sur le jeu. La dépense d'un surcroît de force, sans utilité extérieure, et dans le seul but de jouir du développement normal de ses

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forces, est ce qui engendre le plaisir eslhélique, distinct lie l'utile cl issu de lui par une dilTérencialion progressive. La théorie évolulionnisle du beau, contenue dans la Psychologie, a pour complément l'essai 5wr la grâce, où la grâce est considérée comme un résultat de l'adaptation : le mouvement bien adapté a ses fins, ou mieux encore l'esquisse d'un mouvement qui fait pressentir une adaptation harmonieuse entre toutes ses parties, est le type du gracieux, opposé au ridicule et au gauche. Ainsi l'esthétique de Spencer achève et corrobore sa psychologie évolutionnisle de ladilîerenciation et de l'adaptation.

L'époque, 1870-72, à laquelle Spencer écrit les Principes de psychologie, est en même temps l'époque à laquelle il devient pour ainsi dire classique dans son propre pays et hors d'Angleterre. Vers 1868, les Premeirs principes sont introduits comme livre d'étude à la vieille Université d'Oxford. En 1871, la traduction du même ouvrage est publiée en France par Gazelles, et Spencer déclare que la préface du traducteur est admirable, et devrait être à son tour traduite en anglais. La même année, 1871, les étudiants de l'Université Ecossaise de Saint-André décernent à Spencer le Rectorat, comme ils l'avaient fait quelques années au paravant pour Stuart Mill ; mais Spencer se dérobe à leurs avances, fidèle à la maxime individualiste qui lui fait rejeter toutes les fonctions publiques et distinctions officielles. Il n'avait pas voulu, en 1867, demander la chaire de Logique d'UninersHy Collège, ni la chaire de Morale de l'Université d'Edimbourg. Il n'a jamais accepté d'entrer dans aucune académie européenne. Au contraire, en véritable anglais, il aime les sociétés particulières et les clubs, et de ce côté encore les honneurs lui viennent sous forme d'élection dislinctivft. Le club de l'Athénée comprenait deux sortes de membres, les uns nommés au scrutin ordinaire, les

autres, en nombre restreint, choisis directement par le comité parmi les illustrations scientifique et littéraire ; Spencer fut élu à ca titre en 1S67 ; et les attaches qu'il contracta dès lors avec ce club, où il trouvait les jeux et le couvert, les relations mondaines et intellectuelles, furent d'une importance capitale pour tout le reste de sa vie.

Cependant l'infatigable Youmans lançait, en 1871, une nouvelle entreprise : la création de la Bibliothèque Scientifique Internationale, dont les livres devaient paraître à la fois dans les quatre langues : française, anglaise, allemande, italienne et même espagnole. En automne 1871, Spencer et Youmans sont à Paris pour s'entendre avec le libraire Germer Baillière. Parmi les principaux collaborateurs de celte collection, les noms de Spencer, d'Huxley, de Tyndall, sont ceux qui frappent tout d'abord. La formation de cette bibliothèque amena Spencer à interrompre encore une fois la publication du Cours Synthétique pour écrire ce qu'il appelle un livre extraordinaire, c'est-à-dire hors rang : Vlntroduclion à la Science Sociale. — Study of Sociology. — Cet ouvrage fut publié simultanément en Angleterre et en Amérique; en Angleterre dans la Revue Contemporaine et en Amérique dans une revue nouvelle, improvisée par Y^oumans pour la circonstance : la Science Mensuelle Populaire. Le volume séparé parut le 1^'' novembre 1873 ; le succès en fut sans précédent ; Spencer estime à 1400 livres — 33.000 fr. — la somme d'argent qu'il lui rapporta. On peut se faire une idée de l'immense popularité de Spencer à celte époque en voyant qu'il fait imprimer, en 1873, une circulaire libellée à peu près ainsi : « M. Spencer, accablé de lettres et de demandes de toute espèce, ne peut répondre par écrit à tous les plis qui lui sont adressés ; il espère que le présent avis l'excusera suffisamment auprès de M.... » et l'on ajoutait par écrit le nom du

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correspondant auquel la circulaire était adrcsse'e. La môme année 1873, Spencer publie le IIP volume des Essais; le P'' volume était paru en 1857 ; le II" en 1864 ; la série était désormais complète.

Le 10 mai 1S73. Sluart Mill mourait à Avignon d'une érésipéle. Le 17 mai, Spencer publie dans V Examiner un grand et bel éloge de son ami. Tous deux dureraient beaucoup par le caractère et par la philosophie. Spencer a toujours regardé Stuart Mill comme une sorte d'ascète, qui croyait à tort que la vie n'a pas d'autre but que le travail et l'étude ; lui-même faisait une part beaucoup plus large aux distractions et aux jeux. En pbilosophie, Sluart Mill est un positiviste, qui pousse à sa dernière perfection la doctrine associationniste ; il a l'àme d'un psychologue et d'un métaphysicien. Spencer est un naturaliste, partisan de l'hérédité, dont la doctrine incline au matérialisme, sinon chez lui, du moins dans les conséquences qui s'en tirent. La popularité de Spencer lient précisément au dé-f^aut que les philosophes lui reprocheront, et qui est d'avoir trop facilement confondu la critique philosophique de la connaissance avec l'exposé encyclopédique des connaissances expérimentales.

h' Introduction à la Science Sociale contenait un certain nombre de notions préliminaires, qu'il était bon de donner à part, dit Spencer, avant d'entreprendre la publication des Principes de Sociologie. V Introduction avait pour but de définir la science nouvelle, d'en montrer la légitimité et la nécessité, de répondre aux objections posHblep. Les Principes avaient pour but de réaliser la science que Vlntroduclion promettait. Pou réaliser cette science, il fallait recueillir et classer uner immense moisson de lectures et de faits. Spencer entreprit dans ce but la publication d'une sorte de réper^ loire, la Sociologie Descriptive, 1807-1874, grand infolio, disposé à peu près comme une série de tableaux

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synoptiques ou de re'sumés d'agenda. On y passe en revue, en huit cahiers successifs : l'Angleterre, l'Ancienne Amérique, la Polynésie, TAfrique, l'Asie, l'Amérique, les Hébreux et Phéniciens, la France. Les secrétaires successifs de Spencer : Duncan, Scheppig, Collier, en sont les rédacteurs et signataires. C'est grâce à cette collection abondante de documents sur les mœurs, les lois, les coutumes de toutes les races comparées, que Spencer a pu, dit-il, mener à bien l'œuvre colossale de sa Sociologie. En fait, à partir de l'époque où la Sociologie apparaît, il semble que la manière de Spencer, soit par fatigue intellectuelle, soit à cause de la nature nouvelle du travail, ait fléchi dans un sens moins personnel et plus compilateur. Les Essais contiennent une grande quantité d'exemples, qui nourrissent la discussion et en raniment l'intérêt, mais qui tous sont enveloppés et justifiés par les développements qui se greffent sur eux. Au contraire, la Sociologie accumule des séries de fiches inventoriées, classées avec méthode, mais qui laissent trop disparaître la discussion des idées sous l'exposition des faits.

Le ?■■ volume des Principes de Sociologie parut en juin 1877; Spencer y travaillait depuis 1874. Le volume avait été retardé par une modification du plan primitif. Spencer avait été amené, en partie par ses réflexions personnelles, en partie par les travaux de Henry Maine sur la Famille Primitive, à comprendre que l'état politique, qui est pour nous caractéristique de l'état social proprement dit, est lui-même un état dérivé et secondaire ; que la première forme sociale est la famille. H intercala donc, dans le plan de la Sociologie, une jiartie destinée aux relations domestiques, qui ne figurait pas dans le programme de 1860. Le livre de 1877 contenait : les données de la Sociologie, les inductions de la Sociologie et les relations domestiques. La Sociologie a pour base la psychologie so-

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ciale, c'est-à-dire les idées générales communes à tous les hommes ; or, les idées communes aux hommes primitifs sont les idées religieuses ; la croyance que chaque homme a un double, c'est-à-dire une âme qui lui survit, qui se manifeste dans les rêves et dans les maléfices, qu'il faut apaiser et exorciser, en un mot la théorie de la religion ancestrale est l'objet de la première parlie de la Sociologie. La seconde partie donne les inductions, c'est-à-dire les définitions générales de la sociologie ; et ces définitions consistent à montrer les rapports étroits qui existent entre l'organisme social et l'organisme biologique. Il y a dans la société, comme dans les êtres vivants, des organes de direction, d'alimentation, de communication, d'information, de défense ; les lois biologiques transformées deviennent des lois sociales, et la société est comparable à un être vivant dont les individus seulement possèdent une plus grande part d'indépendance que les cellules organiques ; les sociétés se ramènent à deux types principaux : société militaire, où règne la coercition physique; et société industrielle, où règne la liberté morale. Enfin la troisième parlie passe en revue le devenir historique de la famille : promiscuité, polyandrie, polygamie, monogamie, jusqu'à ses formes actuelles. La sociologie est donc, chez Spencer, l'étude historique et biologique des diverses formes sociales qui évoluent à travers les âges; et celte définition, acceptée ou amendée, sert de thème aux discussions des sociologues contemporains.

PRINCIPES DE SOCIOLOGIE ET DE MORALE ; L INDIVIDU CONTRE l'état ; L'AUTOBIOGRAPniE

L'apparition du I" volume de Sociologie, en 1876, marque la fin d'un système dans la publication de la Philosophie synthétique. Quarante-quatre numéros du Cours étaient parus. Spencer jugea le moment opportun pour cesser un mode de publication qui lui avait été imposé jadis par des nécessités pécuniaires et qu'il pouvait abandonner, maintenant que la célébrité était venue, pour des procédés plus rémunérateurs. Il résolut de publier les ouvrages suivants, simultanément dans une série de revues en Angleterre, en Amérique, en France, en Allemagne, en Italie, et de les réunir en volumes après leur apparition complète dans ces périodiques. La Revue Philosophique était l'organe choisi pour la France ; et en effet elle annonce, en décembre 1877, la publication prochaine dans ses colonnes du deuxième volume de Sociologie. Mais en fait une modification importante allait interrompre Tordre régulier de ces publications.

L'année 1878 avait apporté à Spencer, dès ses premiers mois, une recrudescence grave de son état mala« dif. Dès lors l'idée lui vint — exprimée dans une lettre du 16 février — qu'il ne pourrait peut-être pas donner | tout son Cours suivant le programme de 4860, sans être : surpris par la mort. Il jugeait donc utile d'interrompre la Sociologie pour donner immédiatement ce qui lui tenait à cœur : les conclusions de son système, ou tout au moins les bases de sa morale, telles qu'elles résul-

IIERBERT SPENCER iSi

lent des principes de l'évolution. Il est assez difficile de juger exactement la valeur de celte assertion et de savoir si aucun autre motif que la maladie et la crainte de la mort n'influençaient Spencer. En fait les anne'es

1878 et 79 ont été pour lui, comme les précédentes, une époque de voyages, de distractions et de travail. En mai 1878, il visitait à Paris l'Exposition Universelle et un dîner solennel lui était offert par ses amis et disciples français : le Temps du 30 mai en rend compte. La même année Burdeau venait de traduire les Essais et Paullian leur consacrait un article dans la Revue scienli/igue du 11 mai. En décembre Spencer traversait de nouveau Paris avec Youmans, s'entendait avec Baillière pour la traduction française des Bases de la Morale, et passait les mois les plus rigoureux de l'hiver à Cannes et à Nice. En février 1879 il regagne l'Angleterre et le 7 juin écrit sur ses carnets : « les Bases de la morale, data of Einics, sont terminées. »

Les Bases de la morale évolulionniste, parues en

1879 dans la Bibliothèque Scientifique Internationale, constituent la première partie des Principes de Morale, et contiennent en réalité les théories essentielles de Spencer sur l'application de l'hypothèse évolulionniste au problème moral. Toutes les parties du monde évoluent en adaptation réciproque ; l'homme est une partie du monde dans lequel il vit ; il faut donc analyser l'homme et le monde et, de cette double analyse, résultera la connaissance des rapports, c'est-à-dire des devoirs, qui lient l'homme au monde ; de môme que l'analyse de l'excentrique et de la locomotive nous fait connaître quelle est la fonction que remplit l'excentrique dans la locomotive. Le plaisir et la peine ne sont pas, comme l'utilitarisme le pense, désirables ou haïssables en eux-mêmes ; ils sont les signes d'après lesquels on connaît si l'organisme moral ou social fonctionne bien. Ce qui importe donc

ce n'est pas la douleur d'un membre lésé, mais la santé générale du corps ; ce n'est pas la douleur d'un individu isolé, mais le développement de la race dans son intégrité et dans sa beauté. L'évolution qui élimine les faibles, les infirmes, les malades, ne se soucie pas des souflrances individuelles et exclut la charité : la charité en général est mauvaise parce qu'elle coRtrarie l'œuvre de la sélection pour la vie. D'une part donc, l'individu est sacrifié à la race et ses droits ne sont rien ; mais, d'autre part, l'individu le plus fort est celui dont l'intérêt personnel coïncide le mieux avec l'intérêt de la race, et, par conséquent, le fait d'avoir vaincu dans la lutte pour la vie engendre le droit d'avoir vaincu. Nulle part l'égoïsme n'est mieux érigé en loi universelle et presque en devoir. Reste l'objection possible que la vie ainsi comprise répugne à l'être intelligent et que l'homme ne voulant pas de l'égoïsme recoure au suicide. Par derrière sa morale Spencer proclame en effet la nécessité du postulat de l'optimisme; la supposition que la vie, telle qu'elle est, mérite d'être vécue est le principe ultime de l'action.

Les Bases de la morale furent suivies presque immédiatement par les Inslitiitions Cérémonielles publiées dans la Forlnighlly-Ileview, de janvier à j uillet 1879 et données ensuite en volume à part. Spencer fragmentait ainsi la suite de sa Sociologie et en modifiait l'ordre annoncé. Le programme de 1860 énumérait à la suite les Institutions Politiques, Ecclésiastiques et Cérémonielles. Mais Spencer remarqua que l'empire de la cérémonie et de la coutume précède et déborde celui de la loi. Même en l'absence de législation explicite, les coutumes sont les lois spontanées auxquelles les peuples primitifs obéissent. Les Imlilutions Cérémonielles furent donc composées d'abord. Elles ont pour objet démontrer, par l'analyse des faits, comment les diverses coutumes, les manières de saluer, les formes

]1ERBEIIT SPENCER

respectueuses, les trophées de guerre, les signes dislinclils du commandement résultent d'une évolution systématique qui tr&nsforme peu à peu, en signes artificiels de séparation des classes,les manifestations d'abord spontanées et sporadiques de la faiblesse ou de la force individuelle. L\ cristallisation des symboles, l'évolution des coutumes, la distinction progressive des groupes sociaux sont les idées qui résument l'ouvrage. Sur ce point encore, par l'importance attachée à l'étude des coutumes, Spencer a tracé la voie aux sociologues contemporains.

L'hiver 1879-80 conduit Spencer sur les bords du Nil, jusqu'aux premières cataractes. Ce voyage en Egypte avait été décidé à l'improvisle pour accompagner d(!S amis, comme s'il s'agissait d'une simple excursion à la côte d'Azur. Parti le j 1 novembre, Spencer rentrait le 12 février et reprenait avec une santé meilleure la suite de ses travaux. Les Institutions Politiques, qui passent en revue l'intégration et la différenciation progressives des formes du gouvernement — le chef, le conseil, le peuple — sont publiées dans les Périodiques de 1880 et données en volume en 1881. Cette date, 1881, est marquée par la mort de George Eliott. George Lewes était décédé, avant elle, en 1878, et Georges Eliott avait épousé en 1880 le banquier Cross, qui était également de l'entourage de Spencer. Spencer avait soixante ans passés; ses compagnons commençaient à s'égrener autour de lui, et la vie, dit-il, lui devenait de moins en moins digne d'élre vécue. L'année suivante cependant, 188?, lui réservait une sorte de triomphe, un voyage en Amérique, au pays de ses plus fidèles admirateurs et disciples. Spencer quitta l'Europe le 10 août. Il visita, en compagnie de Lolt et de Youmans, les Etats-Unis et le Canada : New-York, Montréal, Baltimore, Philadelphie, Boston. Tout ce voyage d'ailleurs

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fut fait en touriste et pour ainsi dire incognito; Spencer, pressé de donner des Lectures ou Conférences avait déclaré qu'il ne s'exliiberait pas au public, et ne ferait pas une conférence, même pour 300 livres. La veille de son départ seulement, le 9 novembre 1882, à New-York, un banquet fut donné en son honneur. Spencer, pour éviter l'excitation nerveuse que toute réunion lui faisait subir, avait recommandé qu'on le laissât seul jusqu'au moment où tous les convives seraient rassemblée?, cpie la présentation fût rapiJe et simple, qu'on ne le fît pas parler pendant le banquet. Le vieillard semblait vouloir apparaître comme un oracle mystérieux et débile, qu'un souffle aurait renversé. S'il faut l'en croire, ses précautions furent déjouées par les faits ; on causa beaucoup, et lui-même se laissa entraîner au charme de cette popularité transatlantique. Mais le retour en Europe fut pénible et Spencer déclara que ce voyage d'Amérique avait été une grande imprudence, qui avait éprouvé sa santé d'une manière définitive.

L'épreuve n'était pas si forte que Spencer ne dût continuer, plus de vingt ans encore; le cours de ses travaux et de ses publications. Mais, à partir de celte date, les mentions de VAulobiographie font défaut. VAulobiographie, publiée en deux volumes, après la mort de Spencer, avait été commencée par lui en 1875. Spencer suit sa vie pas à pas, et note année par année les fragments, les lettres, les dates, les souvenirs qui lui rappellent les divers détails du passé. De là une très grande inégalité dans la valeur relative des souvenirs ainsi rapportés ; ajoutez-y l'étrangelé de certains jugements sur les hommes et sur les choses ; l'énumération fastidieuse des sports et dss excursions, et l'on comprend le jugement défavorable qui a été porté sur celte œuvre. Elle est précieuse cependant par la précision des détails à travers lesquels elle conduit le lec-

leur jusqu'en 1882. La visile d'Amérique occupe lo chapitre G2 ; le chapitre 63 est intitulé : Conclusion, 1HS2-S9, et rassemltle en cinq pages un laps de sept années ; enfin un chapitre 04, écrit en 1893 et intitulé : Réflexions, ferme l'ouvrage par des considéralions générales.

En 1884, Spencer publie V Individu contre l'Elat. Ce livre contient quatre articles, parus la même année dans la Revue Contemporaine — Contemporary Review,

— et qui ont pour but d'exprimer la pensée maîtresse de Spencer en matière pulitique : l'individualisme absolu, le respect des volontés particulière?, l'allégement des lois, la non-intervention de l'Etat. Le libéralisme, conclut-il, consistait jadis à lutter contre le despotisme des rois; il consistera désormais dans la lutte contre le despotisme des parlements. La même année Spencer développait ses idées religieuses dans trois articles de la Ninetenth Century. Les conclusions auxquelles il arrivait sur la fin de sa vie, et qui sont contenues dans les dernières pages de l'Autobiographie, étaient beaucoup plus modérées et conciliantes que celles qu'il avait soutenues dans sa jeunesse. Il voyait surtout que le problème religieux se pose, sans artifice et sans préjugé, à tout esprit réfléchi ; que les ressources de l'inlelligence sont inadéquates à la profondeur du problème et que, par conséquent, le problème religieux doit rester ouvert, examiné avec circonspection et traité partout avec respect.

Il restait à publier, dans le Cours Synthétique, les derniers livres de la Sociologie et de la Morale. Cette publication s'acheva par fragments et sans ordre. Les Institutions cérèmonielles et politiques formaient le livre II de la Sociologie. Les Institutions ecclésiastiques

— qui prennent l'organisation religieuse à l'époque où se confondent, chez les peuples primitifs, la religion et la magie, le sorcier et le prêtre, pour en suivre Iq.

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spécification progressive dans l'histoire — parurent à part en 1885. Dix ans plus tard, en 1898, Spencer publiait le livre IH" et dernier des Principes de sociologie, lequel comprend les Instilulions ecclésiastiques précédemment parues, auxquelles s'ajoutent les Institutions professionnelles et industrielles. Ce fut la fin du cours synthétique. Les Principes de Morale avaient été achevés dans l'intervalle et Spencer renonçait à traiter l'évolution esthétique, intellectuelle et morale qui devait, dans sa première pensée, clore la Sociologie. Les Principes de Sociologie pour lesquels Spencer avait le mérite de frayer la voie et de donner l'exemple, — cette science n'existant pas avant lui, sinon dans les programmes d'Auguste Comte, — sont le seul ouvrage dont l'ordre et l'exéculion ne correspondent pas exactement au programme de 18G0.

Les Principes de la Morale avaient pour première partie les données ou les bases de la morale évolution niste, parues en 18"/9 ; les autres parties des Principes sont publiées, en ordre disparate, de 1891 à 1893, ce qui laisse un intervalle d'environ cinq années, — occupées par la maladie, — sans publication relative au Cours Synthétique, de 1885 à 1891. C'est d'abord la IV*^ partie de la Morale, sous le titre de Justice qui paraît en 1891 et qui reproduit, pour une très large part, les problèmes et les développements de la Statique sociale de 1830. L'année suivante, 1892, les parties Il et 111 paraissent ensemble sous ce titre : la Morale des différents peuples et la Morale personnelle. En 1893, enfin Spencer publie les dernières parties V et YI intitulées : Le rôle morale de la Bienfaisance (négative et positive) et salue, dans l'apparition de ce livre, la clôture définitive de l'œuvre conçue en 1860, à laquelle il devait cependant ajouter encore, en 1896, le livre sur les Professions et sur les Industries. La ilîora/ec/es différents peuples — qui correspond aux inductions de la

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morale — passe en revue les mœurs des nations diverses : le mensonge, le vol, le meurtre, l'adultère ; elle est un chapitre de sociologie, appliquée à l'étude des catégories morales, plutôt qu'une œuvre de préceptes dogmatiques. Au contraire la Morale personnelle et la Bienfaisance revêtent le caractère usuel des traités moraux. Dans ces livres, Spencer est acculé aux conséquences pratiques de sa doctrine. Le principe de la vie est Tégoïsme ; la sympathie est admise dans la mesure où elle se fait l'auxiliaire et la servante des intérêts individuels. Les hôpitaux sont un mal parce qu'ils propagent des races dégénérées ; il est mauvais qu'un homme intelligent et fort perde son temps et sa santé à soigner quelques parents malades, infirmes d'esprit et de corps. Un père, avant de veiller sur son fils atteint d'une maladie épidémique, doit se demander s'il n'est pas lui-même plus utile que son fils au bonheur général delà famille, et s''il ne doit pas plutôt se soustraire à toutes les chances de contagion. Ces maximes de détail sont moins faciles à faire admettre du bon sens populaire, que les généralisations vagues sur les lois de l'évolution et de la vie ; elles ne sont pas susceptibles cependant d'une réfutation logique, parce que la morale est affaire de dévouement, et que tout être qui se dévoue fait autre chose qu'un calcul. Spencer, lui-même, paraît avoir éprouvé quelque déception à ces conséquences. Il informe le lecteur, non sans tristesse, dans la Préface de son dernier ouvrage de Morale, que les principes généraux de l'évolution ne lui ont pas rendu, pour l'étude des problèmes pratiques, tous les services qu'il en attendait. C'est peutêtre qu'à comparer de trop près les principes et les conséquences il voyait les conséquences, poussées à bout, faire douter de la valeur des principes.

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