‹ Auguste ComteChapitre 4 sur 49 · A QUOI LE POSITIVISME RÉDUIT LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

A QUOI LE POSITIVISME RÉDUIT LA PHILOSOPHIE

Que sera donc, dans cet âge positif ou scientifique, la philosophie?

Sans métaphysique, la voilà déjà bien réduite. Or, il faut l'écourter encore de la psychologie. Comte, en effet, nie la possibilité même de l'étude des faits mentaux par introspection (1). Il y voit un empêchement « anatomique », au moins en ce qui concerne les opérations intellectuelles. A la rigueur, il concevrait l'homme observant le jeu de ses passions ; car les fonctions observatrices et les passions ont des organes distincts. Mais on ne saurait surveiller soimême ses phénomènes proprement intellectuels, l'organe observé se fconfondant alors avec l'organe observateur. L'essayer, c'est tenter un dédoublement impraticable. Cette condamnation de la méthode introspective. Comte l'a formulée avec énergie au tome III de son Cours. Il l'avait prononcée bien avant, aux premiers temps de ses essais de pensée personnelle. « On ne peut pas partager son esprit en deux parties, dont l'une agit, tandis que l'îiutre la regarde faire... Les prétendues observations faites sur l'esprit humain considéré en lui-même ei a priori sont de pures illusions (2). » Il allait jusfju'à railler durement ceux qui s'y livraient. Peut-être, si nous en croyons M. Lévy-Bruhl, ses vivacités contre ces praticiens d'une science tenue par lui impossible doivent-elles s'excuser par le sentiment que lui inspirait le « charlatanisme » de Cousin, ce « sophiste fameux », à qui son dédain reconnaissait

(1) C'est ce que Leiljnitz appelait la réfli'rion des espra^, « ua mémo es|)rit étant son iiroprc objet ininiécLat ».

(2) Lettre à Valat, 21 septembre 1S19.

quelques parties de l'orateur, en particulier la mimique (1). Bref, Auguste Comte a supprimé, ou à peu prés, la psychologie.

« Grave méprise » que lui reproche Stuart Mill (2). C'est seulement sous le chef Biologie, et comme branche de la physiologie, qu'il accorde une place à la science des phénomènes mentaux. Et de quel instrument prétend-il se servir ? Mill déclare : « Nous avons presque honte de dire que c'est de la phrénologie. » Notons cependant qu'outre les conditions organiques de ces phénomènes, qui relèvent selon lui, de la physiologie organique, il se donne pour tâche d'observer les produits de l'activité mentale. Mais il rattache cette étude à la sociologie (3).

C'est également dans la sociologie qu'il fait rentrer la morale. Tous nos sentiments qualifiés « moraux » lui semblent, en effet, se ramener à l'mstinct social, lequel, d'ailleurs, relève de la physiologie.

Dans la lettre que nous venons de citer, il exclut la logique, de même que la métaphysique, et, en général toute idéologie^ comme « rêverie » et « chimère ». La logique lui semblera cependant plus tard « l'unique portion de l'ancienne philosophie susceptible de présenter encore quelque apparence d'utilité ». Mais encore ne s'agira-t-il que d'apparence. C'est un grief du logicien Mill contre lui, qu'il n'ait ni « trouvé ni cherché un critérium logique de la preuve ». Nulle place, chez Comte, pour la logique formelle, c'est-à-dire pour le mécanisme a priori du raisonnement. Tout le profit qui s'en pourrait tirer, on le demandera, selon lui,avec avantage aux mathématiques. Il ne fait même pas grâce à la logique

(1) Voir Lévy-Bruhl, la Philosophie d'Auguste Comte, p. 221. Les mots mis par nous entre guillemets sont de Comte lui-même.

(2) Stuart Mill l'accuse de sophisme, comme lui-même en avait accusé Victor Cousin, et répond à son objection contre la méthode introspective. (Voir Auguste Comte et le positivisme, p. 64 et su V.)

(3) Voir H. Lévy-Bruhl, la Philosophie d'Auguste Comte. M. Lévy-Brulh défend le fondateur du positivisme contre le reproche de Stuart Mill. Il est, selon lui, « inexact de dire qu'il n'y a point de psychologie chez Comte ». Les dimensions de cet opuscule nous interdisent d'entrer dans ce débat.

appliquée, à l'étude des procédés d'investigation et de preuves propres à chaque science. A son avis, l'usage seul peut les enseigner, et c'est perdre son temps que d'en chercher une notion abstraite (1). Donc, point de spéculations sur les principes directeurs de la connaissance. La pratique des méthodes employées par les savants remplace toutes les méthodologies.

La logique ôtée, la psychologie également, et la métaphysique, et la morale, que reste-t-il de la philosophie? Rien, semble-t-il, puisque nous avons vu s'opérer la suppression de tout ce qui la constituait. Elle garde encore pourtant un objet et un office : dégager les lois les plus générales où se résume, dans toutes ses branches, le haut savoir, et les recueillir, les hiérarchiser. Aussi bien Comte se donna-t-il pour tâche principale de systématiser les sciences.

Page 1