‹ Auguste ComteChapitre 34 sur 49 · VIII. — De P Origine aux Variations · texte numérisé non relu

VIII. — De P Origine aux Variations

Telle est V Origine des Espèces ; le succès du livre fut immense; trois éditions au total de 7.000 exemplaires s'enlevèrent tour à tour en 1859, 1860, 1861 ; la sixième édition est de 1882, année de la mort de Darwin.

Mais le succès d'une doctrine nouvelle ne va pas sans lutte ; et Darwin avait quelques craintes sur l'accueil qui serait fait à son livre. Il écrit à Huxley, le 25 novembre 1859 : « Trois juges ont le plus d'importance à mes yeux : Hooker, Lyell et vous-même ; j'ai votre approbation à tous trois; je puis dire maintenant nunc dimittis. » Hooker est en science l'émule respectueux de Darwin : « Mes livres sont des loques, écrit-il, à côté de l'étendard royal de V Origine ; » et c'est Hooker qui dans la bataille d'Oxford apporte, avec le plus de pondération et d'autorité, son suffrage de botaniste en faveur de Darwin. Huxley a été toute sa vie en philosophie et en science le propagateur enthousiaste, par ses conférences etsermons laïques, de l'agnosticismeetdutransformisme. Le 26 décembre 1859 dans un article du Times ^ le 30 juin 1860 à la bataille d'Oxford, en 1862 dans ses conférences d'Edimbourg devenues un livre sur la place de l'homme dans la nature, Huxley approuve et développe les idées de Darwin. Le cas de Lyell est plus singulier. Lyell avait été, dans la gloire scientifique, le précurseur de Darwin, homme célèbre dont le naturaliste du Beagle étudiait les livres, et il s'était déclaré toute sa vie l'adversaire de Lamarck. Soit qu'il fût entraîné par la séduction personnelle de Darwin, soit qu'il trouvât dans la sélection naturelle un terrain plus expérimental et par conséquent plus solide que le vouloir-ctrc de Lamarck, il acquiesça au nouveau trans-

formisme, en homme d'étude et de science qui discute la doctrine, qui fait ses réserves ; et cette adhésion de Lyell si précieuse, parut longtemps à Darwin inespérée et insuffisamment soUde : tout l'effort des adversaires était de reconquérir Lyell lui-môme à ses théories antérieures sur la fixité des espèces.

Un autre converti est le botaniste Bentham qui, le jour où Darwin faisait, à la Société Linnéenne, sa première communication de 1858, se proposait d'en faire une lui-même sur la fixité des espèces, et qui, séduit par l'audition de Darwin, renonça dès lors à son projet et à sa doctrine.

Mais l'adhésion, même en Angleterre, n'était pas universelle, et par exemple le naturahste John Herschel, malgré les pressants désirs de Darwin, restait incrédule et dédaigneux. En Amérique, Agassiz se déclarait l'adversaire irréductible du transformime, tandis qu'au contraire, AsaGray, correspondant de Darwin, tout en défendant le darwinisme contre les attaques d' Agassiz, l'associait, par esprit rehgieux ou métaphysique, à la théorie d'un plan providentiel dans lequel toutes les variations spécifiques étaient préformées. En Allemagne, Von Baer, pressenti par Huxley, en 1860, déclarait avoir été darwinien avant Darwin : « J'ai énoncé, disait-il, les mêmes théories dans mes travaux antérieurs. » Une traduction allemande est faite de V Origine par Bronn avec quelques restrictions ; plus tard, un autre traducteur allemand, Carus, adhère sans réserve ; en 1865, commence la correspondance de Darwin avec son fougueux disciple Haeckel. En France, Mme Clémence Royer traduit VOrigine en 1862 ; les botanistes de Candolle et de Laporta adoptent le transformisme ; de même Bocuher de Perthes. De Quatrefages est un adversaire plein d'admiration et de sympathie ; le géologue Elie de Beaumont, successeur de Cuvier, est un adversaire qui remplace à tort les arguments par les railleries. Jules Pictet, à Genève, donne, de VOrigine, un compte rendu mêlé d'approbations et de réserves.

Pendant cette période, la correspondance de Darwin nous le montre attentif à tous ces détails, succès ou échecs, et l'on doit remarquer combien, au fond, il est prêt à se décourager devant les critiques, à s'irriter devant les résistances. Ce sont d'abord ses professeurs de Cambridge les plus aimés qui se montrent inquiets ou hostiles. Le pieux Henslow n'accepte du darwinisme que les formules compatibles avec Buffon : variation limitée de certaines espèces, réductibles à quelques souches communes. Le Révérend Sedgwick,son premier professeur de géologie, le combat dans ses lettres et même dans les revues. Dans un article anonyme du Spectacle, 24 mai 1860, Sedgwick ramène ses objections à deux points : en science, la thèse de Darwin repose sur une série d'hypothèses insuffisamment prouvées et indéfiniment répétées, comme un chapelet de bulles d'air ; en métaphysique et religion, elle conduit au matériahsme et à l'athéisme, non pas que Darwin soit athée, mais sa doctrine l'est. Cette opposition religieuse, qui devait donner lieu dans l'école transformiste à de si violentes polémiques, éclate surtout à Oxford dans les réunions du 28 et du 30 juin 1860. Le naturaliste Richard Owen attaque Darwin en savant ; l'évêque Wilberforce l'attaque en théologien et, car un exemple déplorable, emploie contre ses adversaires l'arme de la personnalité et de la raillerie ; or la raillerie n'est pas un argument et les offenses ne sont pas des preuves. « Descendez- vous, dit-il à Huxley, d'un singe par votre père ou par votre mère ? » Et Huxley de répondre : « Je n'aurais pas honte de descendre d'un singe, mais d'un homme qui jette, dans la balance des discussions scientifiques, des arguments sans science. » L'agitation dans les salles était à son comble ; parmi les spectateurs, une dame s'évanouit 1 Le problème était dès lors posé. Préjugé rehgieux, dit Huxley; blasphème, lui répond-on ; et la question est toujours pendante de savoir dans quelle mesure une doctrine positive, quelle qu'elle soit, implique ou nie une théorie mé-

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taphysique qui s'y superpose ou qu'on lui oppose. En fait, Darwin avait perdu peu à peu, avec ses premières tendances de clergyman, sa foi à la Bible et à la religion chrétienne, mais il n'aboutit jamais aux polémiques violentes dans lesquelles se complaît Haeckel, ni même au prosélytisme populaire qui fut le fait d'Huxley. Il est manifeste d'ailleurs, par une lettre à Asa Gray du 5 juin 1861, que Dar^^in, de plus en plus confiant dans l'efficacité des lois naturelles pour expliquer l'évolution de la vie, s'éloignait tous les jours davantage de la croyance à un plan providentiel et à l'existence nécessaire de Dieu. Cet éloignement n'alla jamais jusqu'à la négation des athées; un certain déisme ou agnosticisme, sentimental et moral, en est plutôt la forme dernière. En droit, Darwin regardait comme indépendants l'un de l'autre le problème scientifique et le problème religieux. Le 14 décembre 1866, il répondait à une lettre de Mme Boole — qui se déclarait séduite et troublée par la lecture de V Origine — que les difficultés religieuses ne relèvent pas des raisonnements scientifiques, mais de la conscience intérieure, et que son opinion à lui-môme, Darwin, en matière religieuse, n'emprunte de sa compétence scientifique aucune autorité supérieure. Il ajoute d'ailleurs que dans sa pensée, l'existence du mal dans le monde est tellement en contradiction avec l'hypothèse d'un plan divin, qu'il lui préfère personnellement l'hypothèse des lois générales de la nature, insoucieuses du bien et du mal. Et cet argument est le même que Stuard Mill invoquera plus tard pour soutenir le manichéisme moderne. Dans une direction moins pessimiste, un clergyman aimé et respecté de Darwin, le chanoine Kingsley, lui avait écrit, dès le début des luttes transformistes, 18 novembre 1859 : « 1° une étude du croisement des animaux et des plantes m'a fait depuis longtemps rejeter le dogme de la permanence des espèces ; 2° c'est une aussi noble conception de Dieu de croire qu'il a créé des formes primordiales capables

de se développer en tous les êtres nécessaires suivant les temps et les lieux, que de supposer qu'il lui a fallu une nouvelle intervention pour réparer les lacunes que lui-même aurait faites. »

Ainsi se déroulaient les luttes scientifiques et théologiques que suscitait le problème imposé dès lors par Darwin à l'attention unanime des contemporains. Luimême partageait son temps entre la correspondance de plus en plus nombreuse suscitée par ces luttes, et la préparation de nouveaux ouvrages. Son but était de donner enfin, en exposant les variations des animaux et des plantes à l'état domestique, l'ensemble total des faits d'expérience sur lesquels il établissait son systèm3 ; mais l'ouvrage fut retardé dix ans par les circonstances, soit à cause des maladies qui interrompaient Darwin, soit parce qu'il se laissait détourner de la v)ie droite par les problèmes intéressants rencontrés sur la route ; et c'est ainsi qu'il donne, entre VOrigine et l(s Variations, sans compter plusieurs travaux de détails, deux importants ouvrages d'histoire naturelle consacrés spécialement à la botanique : la Fertilisation des Orchidées, en 1862, les Mouvements des plantes grimpantes, en 1865.

Le livre des Orchidées a son origine dans le problème particulier de la fécondation des fleurs et son point d'arrivée dans une conception générale, très audacieuse et rès simple de l'universelle interaction des animaux et ies plantes. Jacque Camérarius, de Tubingue, est le premier botaniste qui affirma, en 1694, que les plantes ont des sexes ; Linnée fonda sa classification, au xviii® siècle, sur les organes sexuels: étamines et pistils. Camérarius croyait que dans une même fleur ré:amine féconde le pistil. En 1793, Sprengel, à Berlin, affirma, au contraire, que les étamines d'une flair fécondent le pistil d'une autre, et que par conséqi.ent la fertilisation est croisée de plante à plante ; c'est ce principe signalé à Darwin par Robert Brown, le prince des botanistes anglais, qui devint pour lui le

point de départ de toute une série d'études et d'expériences. Montrer que l'auto-fertilisation, c'est-à-dire la fertilisation par soi-même, est une monstruosité dans la nature, que le croisement des plantes, qui explique le perfectionnement des espèces, explique aussi la fécondité des individus, chercher les agents qui permettent ou qui provoquent cette fécondation à distance : tel est l'objet de Darwin. Ses études étaient d'abord, dès 1839, appliquées à toutes les fleurs en général. Les papillonacées, dont la fleur est semblable à une aile de papillon ouverte au vent, lui fournirent ses premières observations positives. L'insecte chercheur de miel ne peut se poser sur la fleur, grâce à la forme de la corolle, qu'en se frottant de pollen et transportant ainsi d'une plante à l'autre le suc fécondateur. L,es orchidées sont enfin, en 1860 et 1862, l'objet définitif de son livre, probablement, dit Francis Darwin, parce que ces sortes de fleurs étaient particulièrement répancues dans les environs de Down. La conclusion de l'ouviage est que les insectes sont les agents nécessaires de re;)roduction et de diffusion des espèces végétales ; et estte conclusion, par l'ampleur des harmonies qu'elle mplique dans la nature, exprime bien ce qu'il y a dms tous les livres de Darwin de séduisant et d'inquiétant par la nouveauté et l'audace des rapprochements imprévus. Nous noterons seulement que, par là, Darvin apporte lui-même au transformisme un correctif saisi ble. La transformation des espèces représente le monde comme une série linéaire de faits qui se succèdent d^ns le temps ; l'interaction des insectes et des fleurs, ies animaux et des plantes, fait concevoir le monde comne un ensemble de positions réciproques données du même coup dans un même temps.

Une tendance synthétique du même ordre se retrou^'e dans l'ouvrage consacré aux mouvements et aux halitudes des plantes grimpantes. Quelques expériencis commencées à l'instigation d'Asa Gray et conduitîs jour par jour, aboutissent à la publication de ce livre.

Darwin y détermine, par les procédés de détail les plus ingénieux, la nature et la fonction des divers organes qui donnent aux plantes la faculté de s'attacher, de grimper et de se mouvoir. Il décrit leurs oscillations, il en décompose le rythme, il en mesure la force de résistance et de propulsion comme on ferait du mécanisme d'une montre. Ainsi, cette étude aboutit à une conséquence analogue à celle que nous signalions plus haut ; montrer qu'il n'y a pas d'hétérogénéité absolue entre les modes du mouvement et de l'être dans les divers êtres, animaux ou plantes, doués de vie.

Mais, tous ces travaux ne faisaient pas perdre de vue à Darwin la série des publications proprement transformistes ; il poursuivait à travers tant de détours la rédaction de son immense répertoire sur les Variations Domestiques : l'ouvrage parut le 30 janvier 1868. Les trois années suivantes furent consacrées à ce qui devait être le complément ultime de la doctrine : la Descendance de l'homme, publiée le 24 février 1871, et suivie à peu de distance d'un livre très spécial qui en est comme un corollaire étendu : V Expression des émotions^ 10 janvier 1872. Ces trois livres : des Variations Domestiques, de la Descendance et des Emotions, présentent — dans une série d'analyses de détails — la doctrine que V Origine des Espèces donnait synthétiquement. Nous les parcourrons d'une même vue d'ensemble puisqu'aussi bien, à cette époque de production intensive, les événements de la vie de Darwin se confondent avec la publication de ses œuvres.

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