PREFACE
chose en soi, de l'objet, ce qu'on appelle la métaphysique transcendante. Ne serait-elle pas capable d'instituer la théorie du sujet, la métaphysique immanente? C'est cette métaphysique que Fichte a cru possible. La philosophie née de celte idée fait l'objet des modestes pages que nous offrons au lecteur.
VIE DE FICIITE
liOrsqu'il s'agit de Fichie, a dit l'un de ses plus péné- Iranls iiiteiprèles ( 1), rien n'est aussi vrai que cette maxime : « L'homme explique le philosophe ; l'un et l'autre sont absolument unis. » Gommenrons donc par étudier la vie du philosophe, en vue de nous faire une idée exacte de son caractère et d'embrasser d'une vue d'ensemble les diverses phases de son activité de penseur.
Johann Gotllieb Fichie naquit le 19 mai 1762 à Rammenau, village situé dans l'Oberlansitz. 11 eut par la suite six frères et une sœur. Son père exerçait le métier de tisserand. Sa mère élait la fille d'un marchand de toiles. C'était une femme violente, de volonté tenace et d'humeur acariâtre. Le philosophe tiendra d'elle une grande énergie, je ne sais quoi d'audacieux, de raide et de hautain, et un incontestable amour de la lutte qu'il ne cherchera point, mais ne fuira pas davantage. Lorsqu'il n'aidait pas au métier paternel, l'enfant allait garder les oies, ce qui ne l'empêcha pas, entre temps, d'apprendre à lire.
Les sermons du pasteur du village firent une profonde impression sur lui. Il leur prêtait une attention si soutenue que, doué d'une mémoire singulièrement fidèle, il était capable de les réciter intégralement. N'y avait-il pas là comme le pressentiment d'une vocation et l'annonce du futur orateur et philosophe qui devait exprimer avec
(1) K. Boutroux. Cours inédit sur Fichie, Sorbonne, 18S5-S(3. Outre ces leçons, on a mis à profit l'ouvrage de Kuno Fischer : J. -G. Fichie und seine Vorg/niger, Heidelbevg, et celui de M"" X. Léon, La Philosophie de Fichie, Paris.
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tanl d'éloquence lesidées morales et religieuses, principes de sou syslèuie ?
Ce goût pour les instructions faites au leniple et celle facilité à les retenir allaient décider de l'avenir du petit villageois. Un genliihonime du voisinage, le baron de Miltiz, étant arrivé trop tard un certain dimanche pour assister à l'office, exprimait son dépit d'avoir manqué le prêche. Le jeune Fichte lui fut indiqué comme pouvant lui répéter les paroles du prédicateur. L'épreuve réussit, et le baron résolut de se charger de l'éducation de l'enfant prodige. Il l'emmena à son château de Siebeneichen. Confié d'abord au pasteur Ivrebel, qui lui donna les premières notions à Niederau, Fichte fut ensuite placé à l'école de Meissen, 1770-1774, puis au collège de Pforta. De là, il alla à l'Université d'iéna puis à celle de Leipzig étudier la théologie dans l'intention de se faire recevoir pasteur. A celte époque, après une lecture de l'Ethique de Spinoza, il professait le déterminisme. En 1787, une brouille survenue avec les héritiers du baron, son protecteur, le prive de la pension qui lui permettait de vivre. II est obligé de demander des ressouri;es cà des réjiétitions, et se voit refuser une bourse d'examen qu'il avait sollicitée auprès du président du consistoire. Une place de précepteur chez l'hôlelier Otl, de Zurich, l'arrache au désespoir.
A Zurich, Fichte fait la connaissance de Lavaler, et fréquente les salons du beau-frère de Klopstock, l'inspecteur des finances Rahm. Il distingue sa fille, lui plaît et se fiance à elle. Des dissentiments en matière pédagogique avec la femme de Ott le forcent à quitter sa maison. Il part de Zurich, va à Schalfouse, séjourne à Stutlgard, se rend à Leipsig où il projette de fonder un journal destiné à réformer le goût et les mœurs du public. Un étudiant de Zurich lui ayant demandé des leçons sur la philosophie de Kint, il se met à l'approfondir, et l'adople avec enthousiasme, parce qu'elle lui procure la paix totale de l'esprit. Sous l'influence des doctrines qu'il vient d'adopter, il compose et publie ses aphorisnies sur la Religion et le Déisvie (1700).
Fichte, à la date à laquelle nous sommes parvenus, a
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renoncé à la carrière de pasleur, et une brouille s'en est suivie entre lui et sa mère. La ruine du banquier Itabna le contraint de différer son mariage, et il entre en qualité de précepteur cbez le comte Plater à Varsovie. Antipathique à la comtesse, il donne sa démission, mais réclame et finit par obtenir une indemnité. De V^arsovie il se rend en pèlerinage à Kœuigsberg, où Kant, alors en plein succès, l'accueille froidement. 11 compose la Critique de toute réoélation, dans les idées du philosophe, lui soumet le manuscrit et est invité à dîner par lui. Gomme réponse à une demande de lui emprunter de l'argent qu'il adresse à l'illustre professeur, il reçoit le conseil de publier son ouvrage. L'absence du libraire llartung empêche cette publication, mais sur la recommandation de Kant, Rorevski, pasteur de la cour, lui trouve une place de lecteur à Crocov, dans la maison du comte de Crocov. Cette fois, il plaît à la comtesse, qui exerceunegrande influence sur lui. Grâce aux bons offices d'amis dévoués, la Critique de toute révélation paraît à Halle, mais sans nom d'auteur, par suite d'une inadvertance de l'imprimeur. Elle obtient un vif succès, et est attribuée à Kant, qui en désavoue la paternité. Fichle publie ensuite ses Contributions pour redresser le jicgement dic 'public sur la Révolution française, se marie et fait son voyage de noces.
Avec 1794 commence pour Fichte la vie de professeur d'Université, vie de succès, mais aussi de difficultés, de luttes et de déboires. On lui a offert la chaire de Reinhold à léna ; après avoir fait, en vue de s'y préparer, une série de leçons à Zurich, il inaugure son cours à léna, et ses premières leçons excitent l'enthousiasme. 11 publie le compte rendu de VEnésidème de Reinhold, Vidée de la théorie de la science, les Fondements de l'oisemble de la théorie de la science {ildi). Estimant que sa vocation est d'exercer une inHuence morale sur la jeunesse, il institue des conférences du dimanche, dans lesquelles il traite de la destination de l'homme et du savant. Il entreprend en outre de réagir contre les mœurs des étudiants, et de les amener à abolir leurs ordres, sociétés secrètes formées au mépris des lois. Malgré des précédents et ses
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j)ropres précautions, des collègues jaloux provoquent de Ja part du consistoire l'accusation de chercher à supprimer le servicedivin.Leconseilacadémiquedonne gain decause au conférencier, qui peut continuer ses prédications. Plus difficile à mener à hien fut l'afTaire des ordres. Inhabile, faute de souplesse, aux négociations diplomatiques, Fichte devient suspect aux étudiants, qui l'accusent de complicité avec le gouvernement. Cependant le philosophe finit par réussir avec deux d'entre les ordres. Seuls, les affiliés de l'ordre des unitisles lui tinrent rigueur, lancèrent des pierres contre sa maison, menacèrent sa sécurité et le forcèrent à chercher un refuge à Omanstadt, où il écrit le Réswnê de ce quil y a de propre à la théorie de la science, la première parlie du Droit naturel et les deux i?itroductioits à la Théoriede la science. 11 revient à léna pour l'hiver de 1795, L'affaire des ordres assoupie, un contlit beaucoup plus grave éclate. Directeur avec Niethamer du journal philosophique d'iéna, Fichte laisse passer dans ce recueil un article de Forberg, où celui-ci soutient que la religion consiste uniquement en la bonne conduite et n'est pas une foi morale. Pour remplacer un commentaire critique que Forberga refusé, Fichte publie un traité de sa façon sur le Fondement de notre croyance à une providence divine, et est accusé d'athéisuie dans un écrit intitulé : « Lettre d\in père à son fils, étudiant, sur V athéisme de Fichte et de Forbery », que son auteur, resté inconnu, a eu soin de signer de la lettre G, afin de le faire attribuer au célèbre théologien Glaber, qui le désavoue. Le grand duc de Saxe, Frédéric-Auguste, prononce la confiscation du journal et introduit à la cour de Weimar un réquisitoire demandant au Sénat académique de censurer les deux directeurs. Fichte répond à ces actes par un Appel au public et la Justification juridique contre Vaccusation d'athéisme. Averti par la rumeur publique qu'un blâme le menace, il écrit une lettre destinée à être montrée, dans laquelle il déclare qu'il n'acceptera pas le blàme et donnera sa démission, puis le blâme ayant été lancé contre la publication de l'article et non contre la théorie religieuse soutenue par Fichte, celui-ci le
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repousse, mais juge à propos de relirer sa démission. La cour maintient sa décision, et, malgré l'intervenlion des étudiants, le philosophe est obligé de quitter léna.
Repoussé de divers Etats comme personnage dangereux, Fichte se retire à Berlin. Là il écrit à Schelling ])lusieurs lettres sur les rapi)orts de sa philosophie avec celle de Kanl, sur divers projets (Institut critique, Journal critique, Hevue critique des Revues), sur le projet de Reinhold d'un journal anticritique: il fait paraître la Deslmaliotide lliomme, V E tat commercial fermé {\?tO^)^ V Exposition claire comme le jour au grand public sur V Essence de la nouvelle philosophie, l'Exposé de la Théorie de la science. En 1804, des chaires lui sont offertes à Charcow (Russie), Landshut(Bavière), ainsi qu'un professorat à Erlangen, avec saison d'hiver à Berlin. Cet tedernière otfre lui agrée et l'amène à s'occuper de questions pédagogiques (Plans d'une Université modèle, Aphorismes sur l'éducation, etc). Il prononce des leçons sur Zes traits caractéristiques du temps 'présent et sur la Méthode pour arriver à la vie bienheureuse. En 1806, la guerre ayant éclaté entre la Prusse et la France, Fichte sollicite sans succès la mission de prédicateurlaïque auprès des armées, et se réfugie à Kœnigsberg, où il obtient une place de censeur que des démêlés avec l'autorité au sujet de la liberté de penser l'obligent à résigner. A l'approche des Français, il quille Kœnigsberg pour Memel, et, la paix signée, revient à Berlin. Il est question alors de transporter l'Université de Memel dans la capitale de la Prusse. Fichte prend part aux études que nécessite le projet sous les ministères de Beymeetde Humboldt ; en même temps il publie: la Théorie de la science dans ses traits généraux, prononce ses fameux Discours à la natio7i allemande {i'^Ql), fait paraître les Données de la conscience de Fichte, donne cinq conférences sur la Destination du savant. Vnn'iwQVsité s'était ouverte avec Schmalz comme recleur (1810). Devenu recteur à son tour, Fichte prononce un discours inaugural surio setile destruction possible de la liberté académique, dirigé contre les ordres des étudiants, entre en conllit avec ces derniers, et donne sa démission, parce que ses collègues ne le soutiennent pas (1812). La Théo-
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rie de la science, le Sijstèine du droit, le Si/slème de la inorale, les Données de la C07isc'ience, des leçons sur la Uiéorie de la science, sur la théorie de l'Etat, des leçons d" Introduction sur la Théorie de la science absorbent son activité de 1812 à 1813. Au commencement de 1814, Ja femme du philosophe contracte le ty|)hus au chevet des malades, qu'elle a soignés sans relâche : Fichts gagne la maladie et meurt le 27 janvier.
A travers ce récit bien chargé, quoique trop succinct, Fichte nous apparaît avec le double caractère du spéculatif et de l'homme d'action. Spéculatif, il a la passion des idées, des abstractions, du raisonnement; il ?e livre aux recherches les plus abstruses, aux discussions les plus subtiles. Homme d'action, il a hâte de voir ses théories se traduire dans la pratique, et cherche à exercer la plus large influence sur le grand public et sur les étudiants qui lui sont confiés. Quant à son activité philosophique, si abondante et si variée, on peut la répartir en trois périodes. Dans la première, Fichte, qui vient d'abandonner le déterminisme et de se convertir au Kantisme, applique les principes de la Critique à des questions de politique, de morale et de religion. Dans la deuxième période (1793-1795), qu'on appelle période d'iéna, il constitue son propre système, fonde la théorie de la science et en tire les conséquences. Dans la troisième période (1799-180i) l'élément éthico-religieux devient de plus en plus prédominant, l'idée de Dieu paraît se transformer dans l'esprit du philosophe; il remanie son système d'après ses vues nouvelles, et, bien que lui-même estime enseigner toujours la môme doctrine, des interprètes, comme MM. Boutroux, Windelband peuvent parler d'une seconde philosophie de Fichte.
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GAIIAGTKKKS DE F.A PHILOSOPHIE DE I-ICHTE
Fichlodéfinil ainsi le dessein de sa plulosopliie: « L'auleur de la Tliéovie de la Science a résolu de consacrer sa vie à exposer, sous une forme d'ailleurs enlièrement indépendante de celle de Kant, la grande découverte de ce penseur, et celte résolulion, il n'y faillira pas ». En alïirihant de la sorte l'idenfité de son syslènie et de celui de Kant, Fichle entendait, sans doute, se placer au point de vue non de la lettre, mais de l'esprit. Il avait parfaitement conscience de ce qu'il y avait de hardi et d'original dans l'interprétation qu'il apportait de l'idée critique. Avant d'entrer dans le détail de cette philosophie originale, notons-en les principaux caractères.
1° La philoso^ihie de Fichte est une philosophie t)-anscendanlale. — Pour concilier l'empirisme, d'après lequel toute connaissance dérive de l'exjjérience, et le rationalisme, qui voit dans les lois de la pensée des principes nécessaires et universels, c'est-à-dire a priori, pour rendre compte d'autre part et de la réalité de la science, et du perpétuel échec de la métaphysique, Kant avait supposé que les facultés de notre esprit, loin d'être vides, ont un contenu propre. 11 se mit à scruter ce contenu, et découvrit un certain nombre de représentations auxquelles il donna le nom de formes Iranscendantales (espace, temps, catégories, etc.). Mais ces formes, il se contenta de les énumérer, de les classer, et renonça à les expliquer autrement qu'en les rattachant d'une manière générale à l'esprit, comme à leur producteur. Fichte s'attaque au problème que Kant a désespéré de résoudre. ,11 entreprend de déduire les lois de la pensée, c'est-àdire d'établir que, étant donnée l'essence de l'esprit, il devait produire les formes que nous constatons en lui,
et du même coup d'ex()Iiquer le sentiment de nécessité qui accompagne les connaissances a priori. Ainsi sa philosophie sera, à cet égard, l'achèvement de la philosophie transcendanlale.
2° La philosophie de Fichle est tu^e philosophie idéaliste. — D'une manière ou d'une autre, les formes transcendantales mettent le sujet en rapport avec l'objet. On peut dire que chez Kant il y a deux conceptions de l'objet. L'objet c'est d'abord la matière des sensations, lorsque celles-ci ont élé transformées, intellectualisées, légalisées par des rapports nécessaires et universels, en vertu de l'application des catégories de l'entendement. iMais l'objet, c'est ensuite la chose en soi, le noumène, la réalité intelligib'e à laquelle correspond l'intuition et qui, inconnue et inconnaissable, nous apparaît à travers elle. Fichte repousse cette chose en soi, scandale d'une philosophie qui prétend tout exph'quer au moyen de l'esprit, objet posé en violation de la Ihèse suivant laquelle les catégories n'ont de valeur que pour les phénomènes. Son elTort tend à réduire au sujet l'objet qui n'est plus que le sujet lui-même vu d'un certain point de vue. On comprend, dès lors, que son système ait reçu le nom d'idéalisme subjectif, critique ou transcendanlal.
3° La philosophie de Fichte est une philosophie vioniste. — Nous disons le sujet et l'objet, mais ces termes n'expriment-ils pas des pluralités? A coup sûr. Fichte est loin de nier soit la multiplicité des êtres raisonnables, soit la diversité des choses qu'ils se représentent, et dont l'ensemble constitue la nature. Mais selon lui, cette double série aux termes multiples est dérivée. Au fond de ce que chacun de nous appelle son moi, existe et vit le Moi absolu, le Sujet pur. Ce sujet est l'essence même de l'Esprit en qui coexistent et s'identifient productivité et réflexion, c'est la Substance, laquelle est unique. Fichle est résolument moniste, et l'un des mérites qu'il accorde le plus volontiers à son système, est d'avoir su concilier, à la ditTérence du spinozisme, l'unité de l'être et la pluralité des consciences et des objets qu'elles se représentent.
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4" La philosnp/iie de Fichtc est une philnsoplne de la liberté. — Etre, Substance, Esprit, ce sont là des termes qu'il faut définir avec exactitude, si l'on veut comprendre et le problème qu'en définitive Fichte s'est proposé de résoudre et la philosopbie par laquelle il croit l'avoir résolu. Or, pour notre pbilosophe, l'^sp/ù^ est essentiellement l'opposé de la chose : la chose estcequi est donné, produit, inerte, mort. L'esprit est ce qui produit : c'est l'activité, c'est la Liberté. Le principe des choses est une Liberté infinie; d'abord pure puissance, elle a à se réaliser, et, pour cela, à créer l'intelligence. Montrer comment la Liberté se lait, et par là expliquer l'intelligence, et, avec l'intelligence, la conscience, et, avec la conscience, la pratique, telle est la tâche et l'ambition de la philosophie de Fichte.