METHODE
A une entreprise aussi originale doit correspondre une méthode originale comme elle. Cette méthode n'est pas l'expérience, l'induction, qui remonte du particulier au général, et dégage des faits les rapports nécessaireset universels, les lois qui les régissent. Une telle procédure convient aux sciences proprement dites, qui s'appliquent au donné, et nullement à la philosopiiie, qui prétend rendre compte du donné, et montrer, faire comprendre pourquoi il y a une expérience. Ce n'est pas davantage la déduction sous le contrôle de l'expérience, le raisonnement employé k rattacher les faits et leurs lois à une .hypothèse imaginée de manière à ce qu'elle cadre avec eux. La philosophie, en elîet, a pour rôle de dire ce qui doiliiive; si son argunjentation est juste, l'expérience se
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trouve d'accord avec ses conclusions, sans que la philosophie ait à se préoccuper d'avance de cet accord. ElU n'est pas enfin la déduction appliquée à épuiser lesconj séquences d'une définition de l'être une fois posée] comme celle de la Substance chez Spinoza. Qu'est-ce qui justifie cette définition? Le principe universel est toutj autre chose que la Substance telle que la conçoit l'auteui de VEthique : c'est la Liberté qui se crée, et la philosophie a à déduire les actes qu'elle doit nécessairement] produire pour se réaliser. La méthode à mettre en œuvre] est donc la dialectique qui construit la réalité vivante. Et cette méthode seule peut donner la certitude : car y a- j t-il moyen de douter de la vie, de l'action, de ce que l'esprit voit se produire et s'engendrer?
LES PRLXCIPES MÉTAPHYSIQUES DU SYSTÈMeJ
Il convient d'abord de rechercher les principes méta-J physiques du système. Ils sont au nombre de trois et] répondent aux lois de l'entendement, savoir les lois] d'identité, de contradiction et de raison.
jer P)-i/icipe, absolument inconditionné, c'est-à-direl tel que ni sa forme ou liaison des termes, ni sa matière ou contenu, ne relève d'une condition quelconque, eti qu'il échappe à la définition et à la démonstration. Lel point de départ de la recherche est la loi d'idenliléj A = A. Cette proposition affirme, non pas l'existence] de A, mais le rapport entre les termes, soit X. C'est pari sa forme, et nullement par son contenu, qu'elle a de la valeur. Nous voulons savoir quelle condition métaphysiqite rend possible le rapport X, ou si l'on aime mieux, nous cherchons à passer de X à cette condition. C'est le
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Moi qui juge quand il énonce la proposition A = A, et il juge d'après X, comme d'a|)rès une loi absolue. X est donné dans le Moi, A doit donc l'èlre aussi, et il ne peut l'être absolument à titre de ()rédical que s'il l'est à titre de sujet. Autrement dit, la proposition A=: A implique un sujet ou principe métaphysique, qui juge et reste identique à lui-même quand il va du sujet logique à l'attribut de la proposition. Nous avons donc le droit de traduire la proposition A = A en cette autre : « Je suis Moi, ou Je suis. » Entre ces deux propositions il y a une différence capitale. La première a une valeur absolue, mais au point de vue de la forme seule, car elle signifie : si A est, il est A. La deuxième vaut absolument, et par sa forme, et par sa matière. Non seulement le Moi est identique à lui-même, mais il existe. Toutefois, la vérité de cette existence du Moi n'est encore que celle d'un fait. 11 faut déj)asser le fait, et aller jusqu'au droit. La valeur formelle de A = A nous y autorise. Cette proposition a une valeur absolue. La proposition «Je suis qu'elle implique » doit donc avoir la même valeur. Il résulte de là que le principe suprême, expliquant tous les faits de conscience est, qu'avant de rien poser en soi, le Moi doit être lui môme posé. Et la nature de la loi d'identité nous révèle celle du premier principe. A = Aest un jugement, c'est-à-dire un acte. Le Moi, lui aussi, est un acte. Il est l'activité en soi, l'activité qui consiste à se poser, et pour qui se poser c'est être, l'acte en qui s'identifient l'agent et son produit, le principe d'un acte et du seul acte possible. Le Moi est en tant qu'il se pose, il n'est que parce qu'il se pose, et pour lui qui se pose. — Si dans la proposition « Je suis », l'on fait abstraction du contenu ou Moi, il reste la forme du rapport du fait d'être posé à l'être ou loi d'identité, laquelle se trouve ainsi fondée sur le premier principe de la doctrine de la science. Par là, en outre, on obtient la valeur de la catégorie de i-êalilé. Tout ce à quoi est applicable la proposition A est A, a de la réalité.
2^ Principe. — Le deuxième principe doit être inconditionné quant à sa forme, et conditionné quant à sa matière. La recherche part de la loi de contradiction.
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Non A n'est pas A. Celle proposition est indémontrable. Si la dénionslralion en étail possible, elle ne pourrait se faire qu'à l'aide du principe d'identité. Or, quand on essaie de la produire, on s'aperçoil que la proposition à démontrer se réduit purement et simplement à celle d'où l'on prétendait la tirer, ce qui revient, non pas à la démontrer, mais à la détruire, en supprimant son originalité. En etîet : Non A n'est pas A équivaut à Non A est Non A. Nous avons là la forme de l'identité. Ce qu'il y a de nouveau dans la loi de contradiction, c'est l'acte de Vo^jposilio)}, lequel étant le contraire de l'acte de poser, ne saurait être fourni par lui. Considérons cet acte et son produit, au point de vue de la forme et de la matière. Pris en lui-même, l'acte de l'opposition est absolu dans sa forme, comme posé sans condition par le Moi ; il est conditionné quant à sa matière : sans une position pas d'opposition, et, à cet égard, l'action dépend toujours d'une autre action. De même le produit de l'acte d'opposer a une forme absolue. Un opposé est tel, parce qu'il est le résultat d'un acte d'opposition. 11 a une matière conditionnée. Non A n'est ce qu'il est que parce que A a été posé tel qu'il l'a été. Passons de la logique à la métaphysique. La proposition : « Non A n'est pas A » est absolument certaine; elle est un fait de la conscience empirique ; certain aussi doit être l'acte d'opposition qui fonde ce fait. Or il n'y a de primitivement posé que le Moi ; il s'ensuit que, primitivement, un Non Moi est absolument opposé au ]Moi. Nous avons bien là un principe inconditionné par sa forme et conditionné par sa matière. Le Non Moi suppose le Moi ; en vertu de la simple opposition, le contraire de tout ce qui appartient au Moi doit appartenir au Non Moi. Que l'on n'aille pas croire, avec le vulgaire, que le concept du Non Moi est un concept discursif, formé au moyen d'une abstraction qui dégage ce qu'il y a de commun à toutes les choses que nous nous représentons. Sans doute, il y a et doit y avoir dans les objets représentés quelque chose qui fait qu'ils apparaissent différents du sujet qui se les représente. Mais que partout où il se rencontre, cet X soit à distinguer du représentatif, voilà ce qu'aucun objet ne peut nous
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apprendre. Il n'y a d'objet que dans la supposition do la loi qui oppose le représenté au représentant, (^elle loi vient d'être dérivée du Moi ; sa formule est : Au Moi est primitivement opposé un Non Moi. L'abstraction en dégage la loi de l'opposition ou de conlradiotion ; elle en tire aussi la catégorie de négation dont la valeur se trouve démontrée.
3® Principe, inconditionné quant à sa matière et conditionné quant à sa forme. Cette fois, le point de départ est la contradiction qui éclate entre les deux premiers principes. Par eux le Moi et le Non Moi ont été posés d'une façon absolue, et l'un et l'autre comme infinis. En tant que le Non Moi infini est posé, le Moi ne l'est pas. Or, le Non Moi est posé dans le Moi, parce qu'il lui est opposé, et que l'opposition suppose l'identité du Moi dans lequel elle est posée et auquel elle est opposée. Donc le Moi n'est pas, par là même que le Non Moi y est posé. Mais, d autre part, le Non Moi ne peut être posé que si, dans le Moi conscient, un Moi est posé, auquel il puisse être opposé. Or, le Non Moi doit être posé daiis la conscience identique, donc le Moi doit y être posé. Ainsi, le deuxième principe se détruit par ses conséquences. Mais à son tour cette destruction se détruit. En effet, si le deuxième principe se détruit, c'est qu'il a la valeur nécessaire pour que t''opposé supprime ce qui est posé. Mais comme il doit se détruire, il n'a aucune valeur, et, par conséquent, il ne se détruit pas. Même chose à dire du premier principe. Si le Moi est Moi, tout ce qui est posé, est posé dans le Moi. Or le deuxième principe doit être posé dans le Moi, et ne pas l'être. Donc le Moi n'égale pas le Moi, mais le Non Moi. Les conséquences des deux principes sont exactes; leur exactitude abolit l'identité de la conscience, c'est-à-dire la conscience elle-même. 11 faut donc chercher une inconnue qui laisse intactes et l'identité de la conscience et l'exactitude des conséquences, f^uisque les conséquences se rencontrent dans la conscience, en elle aussi se rencontre l'inconnue. Le Moi et le Non Moi, posés dans la conscience, sont des actes primitifs ilu Moi ; l'acte d'opposition, qui pose le Non Moi et qui implique
l'inconnue est donc aussi un acte primitif. L'inconnue cloil concilier le Moi et le Non Moi, les poser comme identiques, sans qu'ils se détruisent l'un l'autre, les accorder dans la conscience. L'acte qui produit un tel résultat est la limitation réciproque, lequel enveloppe la réalité et la négation, et l'inconnue cherchée se trouve dans la notion de limite. Celte notion n'est pas analytique, car les deux principes ne la fournissent pas, et, quoique le deu.xièine exige implicitement la conciliation des opposés, il ne dit pas comment elle a lieu. Prise dans toute sa pureté, c'est-à-dire dégagée de la réalité et de la négation qu'elle sert à concilier, notre inconnue se réduit uu concept de divisibilité ou quantilahililé, qui suppose la réalité et la négation. Ainsi l'acte qui réalise la limitation, pose le Moi et le Non Moi comme absolument divisibles. Quant à la limitation, elle ne précède ni ne suit l'opposition des deux termes, elle est en celte opposition, et avec elle; elle s'identifie à l'opposition même. Nous ne l'en distinguons que par la réilexion.
La limitation réciproque permet de lever les contradictions signalées tout à l'heure. Le Moi n'est pas posé dans le Moi, quant aux parties de la réalité en lesquelles ie Non Moi est posé, ce que le deuxième principe autorise à admettre. Mais le ^Nloi est posé en tant que le Non Moi est posé. Tous les deux se partagent la réalité ; l'un et l'autre sont quelque chose, ce qui n'était pas vrai du Moi dans le premier principe. Le Moi doit être identique et opposé à lui-même. Il est identique comme Moi dans la conscience absolue qui est unique. Il est opposé à luimême en tant que, divisible par son opposition au Non Moi, il est opposé au Moi absolu. En résumé, le troisième principe est le suivant : Le Moi oppose dans le Moi, au Moi divisible, un Non jNIoi divisible.
Si l'on néglige le contenu de cette opposition, on voit que la forme de la conciliation des opposés, au moyen (le la divisibilité, donne la loi de raison. En partie- A est non. A, et réciproquement. Par le troisième prin, cipe, cette loi de raison ou de relation est à la fois démontrée et déterminée. Elle est démontrée. Le Moi
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et le Non Moi se liniilant parliellemenl, on comprend que les conlraires sont en parties identiques, car ils ont en commun ce qu'ils ne délruisent pas l'un dans l'autre. On comprend c^aletnenl (|ue les identiques aient quelque chose de dilTérent, et c'est ce qui a permis précisément de les poser comme deux (ou plus de deux), et non comme une seule et même chose. Elle est déterminée : valable pour les choses opposées, elle est sans application possible au Mui infini, qui est unique. De plus, elle nous apprend qu'il n'y a pas de synthèse sans antinomie ni d'antinomie sans synthèse, et que l'une et l'autre impliquent la thèse. De là résulte l'existence de jugements de conciliation, d'opposition et de position.
Le troisième principe : Le Moi oppose dans le Moi au Moi divisible un Non Moi divisible est la synthèse fondamentale (S. A.), qui donne la formule de la conscience, de son contenu, c'est-à-dire de tout ce qui existe pour nous, connaissances et actions, bref de ce qu'on peut appeler l'expérience, et que Fichte nomme la Science. Il se décompose en deux propositions : l'une regarde la pratique : le Non Moi est limité par le Moi ; l'autre regarde la théorie : le Moi se pose lui-même comme limité par le Non Moi.