‹ Auguste ComteChapitre 47 sur 49 · PHILOSOPHIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE RELIGIEUSE

La moralité se suffit à elle-même, et cependant le but que le devoir assigne à nos efforts, à savoir le triomphe de la Haison dans la communauté des saints, déj)asse de toute son inlinilé les bornes nécessaires de notre conscience individuelle. De là le besoin de la religion. Eichte

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s'est toujours intéressé aux idées religieuses. Au début de son activité philosophique, c'est la religion positive qui l'occupe dans sa Critique de toute révélation. Inférieure à la religion naturelle, parce qu'elle implique la croyance au miracle, laquelle est inacceptable pour quiconque est convaincu de la nécessité des lois de la nature, la religion positive est cependant, selon lui, légitime à deux conditions; la première c'est que son enseignement soit rigoureusement moral et favorise la moralité ; la deuxième, c'est qu'elle s'adresse à des personnes auxquelles leur mentalilé rend le miracle admissible. Dans la période d'iéna, pour réfuter l'article de Forberg qui réduisait la religion à une pure superstition, il montre que si la foi religieuse est d'ordre moral, elle n'en est pas moins nécessaire. En quoi consiste-t-elle donc? Notre devoir est de travailler à l'avancement de la Raison dans le monde par des actions dont nous ignorons les conséquences. Nous ne nous y résoudrons que si nous croyons à l'existence d'une loi supérieure qui fasse converger les résultats des actions bonnes, les accumule, alors que les actions mauvaises se neutralisent et se détruisent. Celte foi est un ordrp> vivant, non pas tout fait, mais qui se réalise ! ordo ordinnns, non ordinatus. La foi à cet ordre, voilà la religion. Quelques-uns crient à l'athéisme, parce que, dans cette conception, le divin remplace Dieu qui n'est pas déQni comme une substance, ainsi qu'aime à le faire le dos:nialisme. Mais si l'on prétend se faire de Dieu une idée indépendante de la moralité, c'est alors que l'on aboutit à le nier! La moralité laissée de côté, il n'y a en nous que l'être sensible, qui s'intéresse à la seule jouissance. Or c'est la matière qui nous procure la jouissance. Le dogmatisme appelle l'eudémonisme, qui à son tour se contente du matérialisme, et finit par échouer dans l'athéisme.

A la fin de sa carrière philosophique, Fichie renouvelle sa conception de la religion, parce que l'idée qu'il se fait de Dieu s'est elle-même sensiblement modiliée, Dieu ne paraît plus être pour lui la Liberlé infinie seulement en puissance, et qui travaille à se réaliser dans le monde, et par lui. Il semble que la Liberté à laquelle

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s'identifie la Réllexioii soil, nu sommet des choses, la divinité pIoiiUMuent acluée en soi et vivant de sa vie propre. Quant à nous, nous consommons la vie morale par l'iimour de ce Dieu et l'aspirnlion à nous re[)Oser en lui. Telle est la conce[)tlon de la religion qui fait le fond de l'ouvrage capital : Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, et l'on comprend qu'en suivant l'exposition de la théorie, les interprèles aient parlé d'une seconde philosophie de Fichle. C'est sur celte conceplion qu'il convient d'insister.

Dieu est posé comme l'être par excellence, l'être eu plénitude et sans restriction. Or, il y a identité foncière, malgré la diversité des mots qui les expriment, entre ces choses que nous nommons : amour, vie, bonheur, pensée. L'être, c'est-à-dire l'existence ou l'être non pas enveloppé et caché en lui-même, mais révélé et manifesté, est l'amour :car c'sst l'amour qui, pourainsi parler, partage en un être double l'être mort en soi, et, le mettant en face de lui-même, crée en lui le Moi, la personne, et avec elle la conscience de soi. L'amour est la vie. Grâce àlui, l'unilé, d'une manière tout intime, s'accorde avec la dualité au sein du Moi, et rend possible une contemplation pleine de chaleur et d'intérêt. La vie est le bonheur, puisqu'elle est satisfaction et jouissance de soimême. Le bonheur enfin doit être défini, non pas par la sensation grossière ou le sentiment, même élevé et mystique, lesquels sont toujours accidentels, ou par la vertu entendue à la façon vulgaire comme administration régulière d'un emploi dans le monde, mais par l'activité de l'esprit, la foi, selon l'expression du christianisme, la pensée. Seule e i effet la pensée, la pure Hamme de la conn-iissanceentièrement transparente à elle-même, atteint, saisit l'Etre qui est de soi et par soi, l'Etre un, éternel, immuable. Dieu ; seule elle montre en la divinité, l'Infini qui se manifeste dans le fini, le principe de la connaissance, de la vie, du bonheur, de la paix chez les individus. Dès lors, il va de soi que la vie véritable consiste à aimer Dieu, l'Infini, l'Immuable, l'Etre perpétuellement identique à soi ; à l'apercevoir à travers le variable, à nier que le divers et le contingent existent

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rf'ellempnt ; el le bonheur véritable consiste à senmontrer et à se reposer en son unilé.

Mais outre la vie véritable il y a une vie apparente dont le principe est la concupiscence innée à notre être, et qui nous porte à nous abandonner à la diversité, à nous disperser dans la variété. Ellea la réalité de l'apparence, el n'est possible que par une sorte de participation H l'amour de l'éternel, mais amour s'ignorant lui-mènie et poursuivant le bonheur là où il n'est pas. Il s'agit pour nous de passer de cette vie apparente à la véritable vie. Ce passage implique un progrès continu, et, à cet égard, il est facile de suivre le dévelopjienient de la vie de l'àme. On en note les phases el les degrés d'après la connaissance du monde à laquelle ils correspondent, et l'atrect ou sentiment de l'être qu'ils impliquent. Au premier degré, l'hommeprend le monde des choses qui tombent sous les sens pour l'existence vraie, et comme ce qu'il y a de plus relevé et de plus réel, d'existant par lui-même. L'unique jouissance dont il ait l'expérience est la jouissance sensible, qui se fonde sur l'efTecl de l'être à litre de vie sensible et organique. Au deuxième degré, le monde apparaît comme une loi de l'ordre, qui établit un droit égal dans un système d'êtres raisonnables : la série des choses auxquelles est attribuée l'existence est la suivante : la loi de l'ordre, la liberté et le genre humain sans lesquels la loi serait dépourvue de signification, le monde des sens, sphère où s'exerce la libre activité des hommes. L'affect de lètre est alors le sentiment de la loi vivante, commandement inconditionné qui exclut l'inclination, et ne laisse à l'homme que l'intérêt de ne pas se mépriser comme il pouvait être amené à le faire, parce qu'il est capable de drsobéir au devoir, en abusant de sa liberté, laquelle est indillérenle par elle-même à la volonté éternelle. Dans cette conception et cet état, l'homme se considère comme indépendant de Dieu, il est son propre sauveur et rédempteur et n'a pas besoin d'une divinité q\ii le béatifie. A vrai dire il n'est ni heureux ni malheureux, il est dans Vajiathie.iJn a reconnu l'attitude et la doctrine du Prométhée antique et des Stoïciens, Au troisième degré, le monde est conçu comme dominé par

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une loi morale, non plus sinipleniont ordonnalrice et réliiblissant récpiilibre et le repos p.iriiii les hommes, mais créalricc;, suscitant en l'humanité une vie nouvelle, et ayant pour but de faire d'elle une imaj-e frappante, une révélation de l'essence divine. L'échelle des existences est celle-ci : 1« saint, le beau, le bon, l'homme destiné à les réaliser, la loi ordonnalrice qui conduit l'homme au repos, le monde sensible théâtre de la liberté et delà moralité ; l'alfect de l'être est encore celui de la liberté. Au cjuatrième degré est la vie proprement religieuse. L'homme comprend que le bon, le beau, le saint n'est pas l'ouvrage d'un esprit borné, d'une lumière, d'une pensée qui en soi n'est que néant, mais l'apparition immédiate en nous de l'essence divine. 11 a alors le sentiment de sa destination supérieure ; il conquiert le plus haut degré de liberté, en perdant, en abandonnant sa liberté propre, et en entrant en participation avec le seul être véritable, l'I'ltre divin. Ce qu'il vent, c'est la vie divine pour elle-même, en soi et chez les autres ; il veut la moralité et la religion de ses semblables, mais par le respect de leur liberté; il se résigne à Téchec de ses desseins, du moment qu'il est voulu de Dieu: il ne connaît plus que deux sortes de sentiment, la sainte indignation devant la misère morale, c'est-à-dire la désertion du vrai bonheur et l'amour énergique, invariable, toujours pareil à lui-même, de l'humanité, l'espérance qu'elle arrivera à réaliser le divin en elle. L'aîTect de l'être est alors la plus pure de toutes les jouissances, qui pénètre l'homme tout entier. Il n'y a plus qu'un degré supérieur à celui-là, le cinquième degré qui est celui de la science absolue.

La théorie de l'amour divin est le point culminant du système de Fichte. Lorsqu'il a reçu d'elle son achèvement, ce système paraît au philosophe, reproduire les idées fondamentales du christianisme, tel qu'il croit en trouver l'exposilion dans l'évangile de Jean, c'est-à-dire du christianisme entendu comme théologie moniste et opposé au dogme judaupie de la création. La forme de la Héflexion, principe de la division, de la multiplicité des consciences et du monde, devient le Verbe. Uni dès

le commencement, on en d'autres termes, indépendamment du temps, à l'Etre pur, le Verbe en est l'image, et, grâce à ce Médiateur, l'Homme, et avec lui le monde, expriment Dieu. Le vrai nom de cette union du Verbe à l'Etre est l'amour, et si en tant que forme, le Verbe se distingue de l'Etre, par l'amour il s'identifie à lui, identification qui entraîne celle de l'Homme et du n)onde qu'il porte pour ainsi dire en son sein.

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